‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 70 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L’auteur, dans cette dernière partie de son récit, a été le témoin constant de ce qu’il raconte. — Détresse de la famille royale au commencement de son séjour à Clarcmont. — Premières douleurs de l’exil : souffrance causée à la reine par ce qui se passe en France et en particulier par les jugements portés sur le roi. — Heureuse arrivée du prince de Joinville et du duc d'Aumale. — Impression douloureuse produite par la loi de bannissement, et peu après par les sanglantes journées de juin. — La reine obtient la consolation du service divin célébré à Glaremont. — Visite de la reine des Belges et son heureuse influence sur les exilés. — Maladie du plomb : la reine en est atteinte; établissement temporaire à Richmond. — L’état de la reine s’aggrave : sa lettre au duc de Montpensier. — Tristesse du 1er janvier 1849. — La reine, que l’on croyait rétablie, retourne à Glaremont et y donne bientôt de nouvelles inquiétudes : le docteur Chomel est mandé. — Le reine, en voie de guérison définitive, achève de se rétablir à Saintr Leonard’s, au bord de la mer. — Hommages apportés au roi pat un grand nombre de visiteurs venus do France, pendant les trois mois passés à Saint-Leonard’s : disposition d’esprit dans laquelle il les reçoit. — Second voyage de la reine des Belges, qui vient accompagnée de la duchesse d’Orléans. — Automne tranquille à

Clarcmont : visite du roi à sir Robert Peel. — Déclin progressif de la santé du vçi daus les premiers mois de 1850. — 11 retourne à Saiut-Leonard’s sans en ressentir aucun bénéfice. — Nouveau voyage de la reine dos Belges, non moins malade que son père, qu’elle vient voir pour la dernière fois. — Première communion du comte de Paris dans la chapelle française de Londres : émotion du roi. — Nouveaux progrès de sa maladie : la reine, avertie de l'imminence du danger, en prévient elle-même le roi, qui reçoit les derniers sacrements : spoctaclo d’édification qu’il donne en mourant à. sa famille. — Douleur profonde et courage admirable de la reine. — Funérailles du roi à Woybridge.

Dix-huit années de l’histoire de la reine Marie- Amélie me restent à raconter, années de vieillesse et d’exil, durant lesquelles il plut à la Providence de perfectionner par de nouvelles épreuves sa vertu déjà tant éprouvée. Dans cette dernière partie de mon récit, bien plus que dans tout ce qui a précédé, mon rôle sera celui d’un témoin qui dépose de ce qu’il a vu et entendu. Le château de Claremont, encore qu’il fût pour la royauté déchue un très digne asile, n’eut jamais rien de l’étiquette d’une cour : le petit nombre de commensaux, appelés à partager le sort des augustes exilés, vivaient avec eux dans un rapprochement de tous les jours; le même salon réunissait les uns comme les autres; le respect seul séparait de la famille royale ceux qui avaient l’honneur de la servir. Il m’a donc été donné par le cours naturel des choses

CLAREMONT

d’assister de près à la plupart des événement qui ont rempli cette période finale de la vie de la reine, et l’on me pardonnera si quelquefois je laisse trop apercevoir qu’ils se sont passés sous mes yeux. Je serais le premier à rire de moi-même si, dans mon humble sphère, j’affichais la prétention d’écrire des mémoires, et de m’y donner l’importance d’un personnage. Rien n’est plus loin de mes idées; mais, à. moins de faire une continuelle 9 violence à mes plus naturelles émotions, comment m’effacerais-je entièrement moi-même de mes souvenirs et de souvenirs qui sont presque d’hier, comment le mouvement de ma pensée et de ma plume ne me remettrait-il pas sans cesse en présence d’une personne que j’ai tant vénérée et chérie ? Au moment même où j’écris ces lignes, je ne puis pas ne pas me replacer en imagination auprès d’elle, parmi les mille accidents de sa vie journalière; je revois les traits de son visage, j’entends sa voix, je suis ses pas, j’admire sa simple et haute vertu , je me redonne même le spectacle de ses petites faiblesses, que j’ai connues de plus près que beaucoup d’autres, et qui ne m’ont jamais empêché de la croire et de la dire une sainte. Mais en voilà trop sur ce ton... Il faut m’arrêter, et retourner à ma tâche de biographe.

La reine, réunie à une partie de sa famille, sous

le toit hospitalier de son gendre, put oublier pour un court instant son malheur; mais ce ne fut qu’un éclair de joie, qui fit tout aussitôt place aux douloureuses sensations de l’exil. Je n’entends pas rappeler ici le dénûment de toutes ces personnes royales, qui se comparaient elles-mêmes à des naufragés, jetés avec leurs seuls vêtements sur le , rivage. Je ne dirai rien en particulier de la détresse de la reine, qui se trouvait sans linge, et n’avait qu’une seule robe, celle avec laquelle elle avait quitté les Tuileries et qu’elle tint à, conserver toujours, ayant exprimé la volonté d’en être revêtue dans son cercueil. On a remarqué que ceux qui tombent de plus haut sont d’ordinaire les moins sensibles à ces méchantes dérisions de la fortune, et ce n’était point notre reine qui eût fait exception à cette règle ; si parfois elle souffrit de la gêne prolongée de Claremont, ce ne fut jamais pour elle-même. Là n’étaient point pour elle les douleurs de l’exil, elles étaient surtout dans ce qui se passait en France.

Quel chaos, quel bouleversement social que celui des premiers jours de la république en 1848! Chose singulière! L’effet en était plus effrayant à distance qu’il ne l’était pour les personnes mêmes qui vivaient au milieu de cette immense confusion. La révolution retentissait au dehors comme un fra-

CL A REMONT.

cas de raines s’amoncelant chaque jour les unes sur les autres; on rie s’imaginait pas qu’il restât rien debout en France. Il n’y a parole dite alors par la reine, il n’y a ligne écrite de sa main, qui ne témoigne du profond déchirement de son âme, à l’idée de ce que devenait notre chère patrie. Quoique aguerrie dès longtemps aux excès de la presse, jamais elle n’avait pu prévoir le débordement de sales injures, de lâches calomnies dont la démagogie victorieuse flétrissait le nom de son mari, et elle en souffrait cruellement. Le dirai-je? elle souffrait plus cruellement encore en entendant des voix qui n’étaient point ennemies reprocher au roi, comme la plus grande de ses fautes, le dernier jour de son règne. Elle lui donnait certes raison lorsqu’il disait qu’il eût pu triompher de l’émeute du février comme des précédentes, mais qu’il eût triomphé dans des flots de sang, et que c’eût été là réellement la plus triste des fins pour son règne; que le lendemain d’une pareille victoire le gouvernement de la France ne lui aurait plus été possible, qu’il n’aurait point trouvé de ministres pour en partager avec lui la responsabilité, et qu’il eût vu se dresser contre lui une opposition cent fois plus redoutable que celle qu’il avait eu jusque-là à combattre; qu’il avait senti ce jour-là que son rôle était fini et qu’abdiquer.

comme il l’avait cru faire en faveur de son petitfils, était chose aussi sage que nécessaire; qu’enfin plus que personne il avait ressenti ce qu’il y avait pour lui de déplorable dans la nécessité de se cacher et de quitter la France sous un nom qui n’était point le sien, mais qu’il aimait mieux se présenter au jugement de la postérité avec l’humiliation de cette fuite peu digne d’un roi qu’avec une mémoire souillée du sang de ses concitoyens/ Des paroles d’une si haute honnêteté n’étaient point de celles que la reine pût contredire ; elle se les était au contraire appropriées, et son langage était le même que celui du roi. Mais ce langage trouvait peu d’écho au dehors, et c’était pour elle une douleur non encore éprouvée, de voir à quel point les malheurs d’une révolution abaissaient injustement dans l’estime des hommes celui qui était si haut placé dans la sienne.

Elle se tenait pour assurée que le duc de Nemours, déjà rangé aux côtés de ses parents, serait l’inséparable compagnon de leur exil. Ce que feraient le duc de Montpensier et la princesse Clémentine, avec le lien qui attachait l’un à la couronne d’Espagne, l’autre, en Allemagne, à la maison de Cobourg, lui était tout aussi clairement démontré ; elle s’attendait et elle approuvait que l’un et l’autre ne tardassent pas à se séparer d’elle. Mais

CLARK MONT

que feraient le prince de Joinville et. le duc d'Aumale? On ne savait rien d’eux : quelques journaux français disaient vaguement qu’ils avaient quitté l’Afrique, mais ne disaient point où ils étaient allés. La reine avait entendu plus d’une fois le prince de Joinville, dfins sa prévoyance trop bien justifiée d’un bouleversement politique en France, annoncer l’intention d’aller s’établir aux Etats- Unis, dans les solitudes lointaines du Far West, et elle craignait qu’au sortir d’Alger il n’y eut entraîné son frère avec lui. Ce souci, qui l’avait tant tourmentée à Grâce, dans ses heures d’isolement, devenait plus pressant à Claremont, à, mesure que les jours s’écoulaient sans apporter aucune nouvelle des deux princes. Tout à coup, dans la nuit du 20 au 21 mars, au moment où elle se mettait au lit, on lui vint annoncer qu’un bruit de voiture se faisait entendre dans le parc. « Mes enfants, s’écrie-t-elle, ce sont mes enfants, » et toute déshabillée qu’elle était, ne prenant que le temps de jeter un manteau sur ses épaules, elle traversa en courant le vestibule, et se précipita sur le perron. C’étaient les princes, en effet, et elle ne leur cacha point, en les serrant dans ses. bras, ce qu’il y avait d’inespéré pour elle dans le bonheur qu’elle avait à les revoir. Elle témoigna

aussi une vive satisfaction en embrassant scs

deux belles-filles, et trouva, dès le lendemain, une vraie consolation à voir le simple et ferme courage avec lequel elles acceptaient la destinée de leurs maris.

Courte jouissance ! émotion de joie passagère ! 11 me faudra désormais redire cetlu parole, chaque fois que la reine verra quelque douceur se mêler à l’amertume habituelle de son existence. Elle eut bientôt â souffrir de l’état moral de ces deux jeunes hommes, si amoureux de leur patrie, qui l’avaient si bien servie, et qui étaient inconsolables de ne pouvoir plus la servir. Leur désespoir fut au comble, lorsque le décret qui les bannissait du territoire de la France fut voté par l’Assemblée nationale1, et l’âme toute française de leur mère, en ressentant profondément ce coup pour eux, n’y fut point indifférente pour elle-même. Les sanglantes journées de juin vinrent, peu après, plonger la colonie exilée dans de douloureuses agitations : pendant quatre jours consécutifs, les éditions du Times se pressaient les unes sur les autres pour annoncer les phases successives de la lutte, et l’on y cherchait avec anxiété les noms des amis morts ou blessés. Il y eut, au milieu de tout cela, pour la reine quelques heures d’une angoisse

i. Stj mai.

CLAREMONT

inexprimable. Le prince de Joinville et le duc d’ Aumale avaient quitté Claremont un matin, et n’avaient point reparu de la journée : elle s’imagina qu’ils étaient allés à Paris se jeter au travers de l'effroyable conflagration. Elle les vit, heureusement, revenir dans la soirée.

Claremont se ressentit du calme momentanément rétabli dans Paris par la terrible victoire du général Cavaignac; les émotions politiques devinrent moins dominantes, et, sans que les regards cessassent d’être tournés vers la France, on donna plus d’attention et de temps aux intérêts de la vie de famille, soumise, comme elle l’était, aux dures nécessités de l’exil. Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dit plus haut de. la gêne dans laquelle on vécut pendant près d’une année; je n’entrerai pas dans les détails de cette existence, dont les dehors n’avaient rien de royal, sinon la digne indifférence avec laquelle toutes les privations étaient supportées. Il y en avait une, une seule, à laquelle la reine se résignait très-difficilement, c’était la privation de la messe quotidienne. Cette source de consolations lui manquait, alors qu’elle lui était le plus nécessaire. La chapelle de Weybridge était trop éloignée pour qu’elle pût s’y rendre d’autres jours que les dimanches et les fêtes, et l’on ne croyait pas pouvoir dans T enceinte de Claremont

prétendre au privilège d’une chapelle domestique. Le roi, qui jugeait l’Angleterre de 1848 par celle de 1807, n’admettait pas qu’il fût possible d’obtenir et qu’il y eût lieu, par conséquent, à demander la permission de célébrer la messe dans une résidence de la couronne. Il se trouva cependant que la question fut traitée un jour devant M. de Flahault, qui avait une alliance de famille avec un des membres les plus importants du cabinet britannique, le marquis de Lansdowne. M. de Flahault prit sur lui de parler de l’affaire au ministre, et celui-ci obtint sans peine de la reine Victoria la faveur qu’on n’avait osé solliciter d’elle, avec cette réserve toutefois qu’elle était exclusivement accordée à la famille royale* et aux personnes de sa suite. Je me' trouvais alors à Paris : la reine ne tarda pas d’un moment à me donner l’ordre de chercher un prêtre, digne de sa confiance, à qui il convînt de venir exercer à Claremont son ministère. L’excellent abbé Crabot n’hésita pas à accepter cette mission, et le 27 août la reine m’exprimait ainsi son pieux contentement : « Nous avons eu ce matin notre première messe : c’était bien arrangé. Tout le monde y était, depuis le respectable chef de la famille jusqu’au dernier domestique, et même les enfants. Cela m’a attendrie et reportée aux réunions des premiers fidèles dans

CLAREMONT

les catacombes. Mais, hélas! nous n’avions ni leur foi, ni leur ferveur. »

On reçut, dans le courant du mois de septembre, la consolante nouvelle de la prochaine visite de la reine des Belges. Nul obstacle ne s’opposait alors à. ce qu’elle allât voir ses parents exilés. Je n’ai pas encore eu l’occasion de dire toute la souffrance causée à ce grand cœur par la révolution de février. Dans sa tendresse passionnée pour son père, elle était par-dessus tout inconsolable de la manière dont avait fini son règne. Je l’ai entendue s’en exprimer avec l'accent d’une douleur voisine du désespoir. Elle n’avait pas cessé, autant qu’il dépendait d’elle, d’être la providence des siens, depuis le jour de leur infortune. Ce n’est pas à une âme comme la sienne qu’il faut faire un mérite des attentions délicates quelle eut pour eux tous, aussi longtemps que dura leur détresse : il n’y avait chose utile dont elle ne songeât à les pourvoir; sa prévoyance s’étendait aux besoins de l’esprit comme à ceux du corps, et la librairie de Bruxelles, avec son vaste atelier de contrefaçon, lui fournissait une foule de livres qu’elle envoyait aux uns et aux autres , comme un remède aux ennuis de l’exil. Mais le plus grand bien qu’elle pût faire à sa famille était celui de sa présence. Elle arriva â Claremont le 1er octobre, et la reine

put écrire : « Nous possédons enfin notre ange consolateur... Le premier moment a été poignant des deux côtés; mais la consolation a bientôt suivi. »

Elle fut grande pour le roi, heureux de revoir sa fille bien-aimée, et d’entendre dans son malheur le langage d’une raison si ferme et si élevée, unie à la constante expression du respect filial le plus tendre. La reine Louise avait véritablement des paroles d’ange pour charmer les tristesses de son vieux père; auprès de sa mère, elle avait moins besoin de parler, tant leurs cœurs, pleins de la douceur de cette trop courte réunion, s’entendaient dans leur silence ! Ses frères, sûrs d’être compris, aimaient à épancher dans son sein leurs patriotiques douleurs, et par les lumières de sa haute intelligence, non moins que par les inépuisables trésors de sympathie qu’il y avait au fond de son âme, elle exerçait sur eux une douce et salutaire influence. Malheureusement la jouissance qu’il y avait pour elle à se retrouver au milieu des siens fut aussitôt troublée par les inquiétudes que donnait la santé de la plupart d’entre eux. Les trois princes, depuis quelque temps déjà, éprouvaient, à divers degrés, des déchirements presque continuels dans l’estomac et dans les entrailles ; le général Dumas et quelques personnes du ser-

CLAREMONT

vice souffraient plus ou moins gravement du même mal , et la reine commençait h en être atteinte elle-même. Le docteur Henri Gueneau de Mussy, jeune et habile élève de M. Chomel, qui venait d’arriver à Claremont, soupçonna, à première vue, chez tous les malades un commun empoisonnement, et l’analyse chimique des eaux du château ne tarda pas à justifier ce soupçon. 11 fut reconnu que celle dont on se servait à la cuisine pour la préparation des aliments traversait des tuyaux qui la chargeaient d’acétate de plomb, et qu’elle avait ainsi donné lieu à la névralgie très-douloureuse connue sous le nom de colique des peintres. La reine des Belges, rappelée à Laeken par son mari, eut le chagrin de voir les symptômes de ce cruel mal subsistant chez ses frères et s’aggravant chez sa mère, au moment où elle fut obligée de quitter Claremont. Elle était à peine partie, que le roi annonça l’intention d’en sortir lui-même, jusqu’au moment où des travaux qui venaient d’être ordonnés auraient fait disparaître la cause de l’empoisonnement. Il alla s’établir avec les siens à Richmond, dans le grand hôtel du Star and Gar ter , qu’il avait habité pendant quelques semaines en 1816, dans de moins tristes circonstances.

Les trois princes malades ne tardèrent pas beaucoup à se rétablir sous l’influence d’un traite—

Vlli DK MARIE-AMÉLIE.

ment bien entendu. 11 n’en fut pas ainsi de la reine, chez qui le mal avait pris le caractère menaçant d’une hydropisie. Son état ne cessa d’empirer pendant plusieurs semaines, et le moment vint où, sur son expresse injonction, le médecin lui en fit connaître toute la gravité. La première de ses pensées fut, dès lors, de ne se point laisser surprendre par la mort, et de s’y préparer par de fréquents entretiens avec l’abbé Crabot. Elle ne croyait pas l’heure encore venue de faire ses adieux au roi et à ceux de ses enfants qui l’entouraient; mais elle se sentit pressée de remplir ce devoir suprême envers celui de ses fils qui était trop éloigné d’elle pour qu’elle pût espérer de le revoir. Incapable d’écrire elle-même, elle m’appela auprès de son lit, pour que je l’assistasse dans cette tâche douloureuse. Elle me fit donner une grande feuille de papier, et avec une parfaite lucidité d’esprit, avec une merveilleuse netteté d’expression , elle me dit ce qu’elle voulait mander par ma main au duc de Montpensier. Ce n’étaient pas seulement les tendres adieux d’une mère, c’étaient des conseils, et des conseils dictés par la plus haute sagesse, qu’elle me chargeait de transmettre à, son fils, si bien qu’en tenant la plume je ne cessai d’avoir présents à ma mémoire les derniers enseignements tracés par saint Louis pour son succes-

CLARliMONT.

seur. L’inspiration chrétienne était la même, et la ressemblance parut devenir plus achevée encore, lorsque la reine m’ordonna de lui réserver la quatrième page de cette lettre pour qu’elle pût ellemême y ajouter quelques lignes de sa main défaillante. Rien de plus élevé et de plus émouvant que ces lignes pleines à la fois de l’amour maternel et de l’amour de Dieu. M. le duc de Montpensier, je n’en doute pas, aura précieusement conservé cette lettre, dans laquelle sa mère, des portes du tombeau , où elle croyait entrer, lui adressait un pareil langage.

Ceci se passait vers la fin du mois de novembre. Une circonstance survint peu de jours après, dans laquelle la reine, de son lit de douleur, recourut encore à moi. Elle me donna l’ordre de me rendre à Claremont auprès de madame de Montjoie, qui y était restée, attendant sa fin au milieu des plus horribles souffrances. M. de Mussy venait de déclarer à Leurs Majestés que leur vénérable et fidèle amie n’avait plus que de courts instants à vivre,, et il avait paru nécessaire de ne pas laisser madame de Dolomieu seule auprès de sa sœur, dans la cruelle épreuve qu’elle allait avoir à traverser. Déjà le roi avait, deux jours auparavant, porté à la mourante les adieux de la reine avec les

siens ; je fus chargé de les lui renouveler , et de

lui exprimer toute la douleur éprouvée par une amie de quarante ans de ne pouvoir l’embrasser pour la dernière fois. Je dois résister au sentiment qui me porterait ici à raconter les derniers moments de madame de Montjoye, et la mission à la fois triste et consolante qui m’échut de lui fermer les yeux : je me bornerai à dire combien fut profond le chagrin de la reine. Il y avait à peine un mois que nous avions accompagné la dépouille d’ün des plus fidèles serviteurs du roi, le pauvre Vatout1, au cimetière catholique de Chelsea , lorsque nous y conduisîmes madame de Montjoye. Les princes avaient pris la tête du triste cortège. Nous nous demandions dans le silence de nos cœurs si, après ce coup , la mort n’en allait pas frapper à côté d’eux un autre bien plus terrible.

Une amélioration assez marquée qui survint dans l’état de la reine dissipa ces sombres appréhensions. La célébration de la belle fête de Noël s’éclaira d’un rayon de joie inespérée, lorsqu’on vit l’auguste convalescente, bien pâle et bien amaigrie, mais avec là douce et sereine majesté que la souffrance n’avait point ôtée à son visage, reprendre le soir à table sa place accoutumée. Ses petits-enfants (ils étaient six, dont le plus âgé, le

1. Décédé à Claremont le 3 novembre. Ce fut le 4 décembre que mourut madame de Montjoye.

claiu:mont.

comte d’Eu, n’avait pas sept ans), ses petits-enfanls, dans le bonheur qu’ils éprouvaient de la revoir, se pressaient à l’envi autour d’elle, et rappelaient à la pensée ces jeunes plants d’oliviers dont le Psalmiste entoure la table1 des mères d’Israël. Ce fut une douce soirée, la seule qu’on eût encore connue en Angleterre. On fut moins gai, huit jours après, à cette époque d’ordinaire si heureuse pour les familles. L’année 1S&9 était la première que les illustres bannis vissent commencer dans l’exil. Comment ne pas se reporter au souvenir des années précédentes? Comment ne pas comparer les cinq ou six serviteurs, qui formaient alors toute leur cour, au flot qui naguère remplissait les vastes appartements des Tuileries? On était volontiers disposé à se plaindre, dans ce passé dont on était si proche, des assujettissements et des fatigues de la grandeur royale ; je ne dis pas qu’on les regrettât dans le salon du Star and Gar ter ; mais on regrettait la France, on regrettait les amis ; on se sentait délaissé et comme isolé, même en famille. Ce jour fut long et pénible à, passer. La reine d’ailleurs était moins bien qu’elle l’avait été à Noël, autre cause de tristesse. Cependant ni sa maladie, ni son dénùment qui durait encore,

Page 1