‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 7 sur 98 · Plus tard Ferdinand VII · texte numérisé non relu

Plus tard Ferdinand VII

déclara l’année suivante sa préférence pour la charmante princesse Antoinette, qui devait trouver une si triste et si prompte mort dans cette union infortunée.

Ce fut un très-intéressant spectacle pour la princesse Amélie, et dans la suite ce fut pour elle un agréable sujet de récit, que la réception de l’archiduc Charles, comme chevalier de l’ordre teutonique, avec tout le cérémonial des vieux âges. Elle se plaisait de même à raconter les fêtes qui eurent lieu en 1802 pour l’ouverture de la diète de Presbourg, fêtes qui avaient frappé son imagination par la singularité de leur pompe, par la richesse éblouissante des costumes, et par tout le déploiement du génie oriental de la nation hongroise. Mais le charme de ces souvenirs était loin d’égaler celui qu’elle trouvait à rappeler son pèlerinage à Maria Zell, en Styrie. Après un voyage de deux jours à travers une contrée pittoresque, qui avait procuré à ses yeux un continuel enchantement, elle était arrivée (nous citons ses paroles) « dans un pays solitaire, situé au milieu de très-hautes montagnes, et là, dans une église d’une beauté admirable, » elle s’était dévotement agenouillée au pied de la statue de la Vierge, objet du culte empressé des pèlerins. Si elle n’avait été témoin d’aucun des miracles qui

ont rendu cette image si vénérée, elle avait ressenti là une impression de piété qui avait pénétré au plus profond de son âme, et qui lui faisait dire : « Si je devais m’établir en Allemagne, j’irais souvent passer là huit ou quinze jours. » Mais, en ce monde, les meilleures choses ont leur terme, et, après deux ans, le moment vint de quitter Vienne et ses douces jouissances. La reine Caroline, au lendemain de la paix d’Amiens, ne pouvait se flatter de faire rentrer, au gré de sa passion, la monarchie autrichienne en guerre contre la France. Le temps était donc venu pour elle de reprendre le chemin de l’Italie. Il faut lire dans le Journal de la princesse Amélie le long détail des adieux douloureux qu’elle fit à la famille impériale. Ce ne furent qu’embrassements vingt fois répétés, et mêlés de larmes et de sanglots; elle se sentait l’âme déchirée en se séparant de tant de personnes aimées, que pour la plupart elle ne devait plus revoir. On partit de Schœnbrünn le 29 juillet 1802. La reine et ses filles, heureuses de retrouver sur leur route le sanctuaire de Maria Zell, s’y arrêtèrent pour y faire leurs dévotions et mettre leur voyage sous la protection de la sainte Vierge. Une frégate napolitaine, qui les attendait à Trieste, les transporta sans accident et sans retard à Manfré-

donia. Elles trouvèrent le roi venu à leur rencontre entre Foggia et Naples, et rentrèrent le 17 août dans cette grande capitale, que depuis près de quatre ans elles n’avaient point vue. Le> enchantements de Vienne n’avaient pu faire oublier à la pricesse Amélie Gapo di Monte, Portici, Caserte et tant d’autres lieux remplis des souvenirs de son enfance. Leur douceur ne pouvait que s’accroître de l’amertume de ceux qu’elle avait emportés de Palerme.

chant h k ni

La princesse Amélie reprend à Naples le cours de sa vie régulière et occupée. — Elle éprouve un violent chagrin de se séparer de sa sœur Antoinette, mariée au prince des Asturies. — Elle vit plus rapprochée de sa mère. — Fameux tremblement de terre de 1805. — r Les intrigues politiques de Marie-Caroline attirent sur le royaume de Naples la vengeance de Napoléon, vainqueur à Austerlitz. — Retraite précipitée des Russes et des Anglais débarqués à Naples, à l’approche de Masséna. — Ferdinand IV ne songe point à se défendre : nouveau départ de la cour pour la Sicile. — Lugubres adieux de la princesse Amélie au palais de ses pères, qu’elle ne doit plus revoir. — Triste établissement de la cour fugitive à Palcrmc. — Rêve prophétique de la princesse Amélie : désespoir que lui cause la mort de sa sœur Antoinette. — La situation déplorable des affaires publiques augmente son chagrin. — Mariage de sa sœur Marie-Christine avec le duc de Genevois.— Préoccupation causée parla menace de l’invasion française. — Arrivée du duc d’Orléans à Palcrme : des relations sympathiques s'établissent promptement entre lui et la princesse Amélie.' — Elles sont encouragées par le roi et la reine. — Le duc d’Orléans accompagne à Cadix le prince de Salorne : opposition des Anglais au rôle que vient jouer en Espagne le fils de Ferdinand IV.— Voyage sans succès du duc d’Orléans en Angleterre pour rendre plus favorables les dispositions du cabinet britannique. — Difficultés opposées à son mariage lors de son retour à Palerme : elles disparaissent devant la ferme décision de la princesse Amélie, qui devient la duchesse d’Orléans.

La princesse Amélie, pendant les trois années qui suivent son retour de Vienne, reprend le cours

de son existence régulière et tranquille, interrompu seulement par quelques événements domestiques qui lui apportent plus rarement la joie que la tristesse. Le mariage de sa sœur Antoinette ne l’avait pas fort péniblement préoccupée, tant qu’elle ne l’avait que comme entrevu dans le lointain de l’avenir. Il en fut tout autrement quand on signala l’entrée dans le golfe de Naples du vaisseau espagnol chargé de conduire au prince des Asturies sa royale fiancée. Les fêtes pompeuses qui précédèrent et suivirent la cérémonie du mariage par procuration ne purent distraire la princesse Amélie du profond chagrin qui remplissait son âme. Elle eut la force de se contraindio et de cacher ses larmes jusqu’au jour où elle vil sa bien-aimée sœur quitter le palais pour s'embarquer; mais sa douleur éclata alors avec une violence impossible à contenir; elle crut qu’elle ne survivrait pas à ce déchirement de son cœur. Elle avait pleuré quelques mois auparavant sa belle-sœur, la duchesse de Calabre % princesse aimable, objet des regrets de toute la cour; tout récemment elle venait de perdre sa sœur, la grandeduchesse de Toscane, avec qui elle avait passé à. Vienne deux si douces années; mais ces pertes,

I . Marie-Clémentine, archiduchesse d’Autriche, mariée en 1707 au prince héréditaire François, duc de Calabre.

toutes douloureuses qu’elles lui eussent été, n’avaient point fait dans son existence le vide qu’y laissait le départ de la princesse des Asturies. On eût dit qu’ellfj pressentait que la mort, mort prochaine et lamentable, était au bout de cette séparation. On ne la consola pas en lui donnant quelques jours après (octobre 1802) une autre sœur, l’infante Isabelle, seconde épouse du duc de Calabre. C’était un enfant gâté, sans aucune éducation, chez qui le développement physique 1 n’était guère plus avancé que celui de l’intelligence, et que le roi et le prince héréditaire lui-même eurent la singulière idée de faire élever par la princesse Amélie. La soumission filiale et le dévouement fraternel ne permettaient pas à celle-ci de décliner | cette tâche, mais elle s’en déchargea petit à petit, avertie par une prompte expérience qu’il n’y a point de place à tenir pour un tiers entre deux époux.

A partir de ce moment, elle figure, aussi bien que sa sœur Marie-Christine, à* côté de la reine dans toutes les cérémonies de cour. Une daine allemande, la baronne de Maudell, a été attachée au service d’honneur des deux princesses; ce n’est plus qu’à titre d’amie que la respectable madame d’Ambrosio, devenue aveugle et ayant besoin

1. Kilo est ainsi dépeinte dans le Journal : « Piccerella, londa corne una palla. »

de plus de soins qu’elle n’en peut donner, continue à résider au palais. En l’appelant auprès d’elle pendant quelques-unes des leçons qui remplissaient sa vie studieuse, la princesse Amélie ne fait que lui donner un témoignage de son constant attachement. Du reste, elle règle elle-même ses occupations, fait ses dépenses, distribue à son gré ses aumônes, dispose de son temps pour ses pratiques de piété, jouit enfin de toute l’indépendance possible à une jeune princesse dans un palais où règne l’étiquette. Elle commence aussi à entrer dans les confidences politiques, auxquelles jusqu’alors elle était demeurée étrangère. Elle voit Acton, le tout-puissant Act'on, forcé de quitter la cour, « chose qu’elle n’eût cru pouvoir jamais arriver, » et on lui apprend que c’est un sacrifice fait à la volonté impérieuse de Bonaparte, « qu’on prévient par là un acte péremptoire du despote ». Elle voit l’envoyé français Alquier, un des conventionnels qui ont voté la mort de Louis XVI, reçu avec les mêmes honneurs que les. plus hauts personnages de la diplomatie européenne, et scs parents lui avouent combien cet abaissement leur coûte, mais ils ajoutent qu’en immolant ainsi leur dignité au bien de leurs peuples* ilssont descendus moins bas que ne l’ont fait d’autres souverains plus puissants qu’eux. Je doute que Marie-Caro-

line ait confié h sa fille qu’en ce môme moment elle prêtait l’oreille aux ouvertures que lui faisait l’Angleterre, pour qu’elle entrât dans une nouvelle coalition qui se» formait contre la France.

Il est impossible de ne point donner place ici à un événement qui, sans tenir à l’histoire particulière de notre princesse, laissa une trace profonde dans sa mémoire : je veux parler du fameux tremblement de terre qui, au milieu de la nuit du 20 juillet 1805, se fit sentir dans une portion considérable du royaume de Naples. La secousse partie du mont Frosolone, dans l’ancien Samnium, couvrit de ruines les villes d’Jsernia, d’Iclzi, de Loreto, de Monterodoni et d’autres de la même contrée, et n’y fit périr pas moins de six mille habitants. Naples en fut ébranlée tout entière, mais sans grand désastre, et le peuple rapporta cette faveur singulière du Ciel à l’intercession de sainte Anne, dont l’Église célèbre la fête le jour où arriva la redoutable catastrophe. Le roi était ù Portici, la reine dans la capitale avec ses filles. Celles-ci, arrachées violemment à leur sommeil par le mouvement et le bruit, n’eurent que le temps de se réfugier h demi vêtues sous une perle voûtée, où elles tremblaient d’effroi en voyant à chaque seconde la muraille s’abaisser davantage vers elles. Enfin, après trois secousses

de plus en plus fortes, le sol parut se raffermir; mais, à l’exemple du roi et de la reine, les deux princesses passèrent tout le jour dans un espace découvert, pour éviter d’être ensevelies sous de nouvelles ruines. On conçoit que la princesse Amélie ait conservé de cette journée désastreuse une impression toujours vive. De même n’oubliat-elle jamais qu’à Portici la foudre était tombée dans sa chambre, à côté d’elle. Son métier à broder avait eu seul à en souffrir; mais, tant qu’elle vécut, elle ne put jamais entendre, sans une agitation nerveuse dont elle n’était point maîtresse, les grondements du tonnerre.

Le jour était arrivé cependant où, dans un dernier choc entre l’ambition de Napoléon et les passions contre-révolutionnaires de Marie-Caroline, la couronne de Naples allait être brisée sur la tête du faible Ferdinand IV. Les intrigues nouées par la reine avec l’Angleterre n’avaient pu échapper à l’œil soupçonneux du monarque français, et, dans un cercle tenu à Milan, il avait fait entendre au prince de Cardito, envoyé extraordinaire de Naples, ces foudroyantes paroles : « Dites à votre reine que je ne lui laisserai à elle et à sa maison que ce qu’il faut de terre pour leurs tombeaux. » Cédant toutefois à la prudence qui lui commandait d’avoir le moins d’ennemis possible à com-

4‘2 VIE DE MAttlfe-AMÉLlfe.

battre dans la grande guerre où il allait entier, il avait consenti à ajourner sa vengeance, et conclu le 21 septembre un traité de neutralité avec le roi des Deux-Siciles. Mais, au même instant où le marquis del Gallo signait à Paris ce traité, le du<i de Campochiaro en signait un autre à Vienne, par lequel Ferdinand adhérait à la ligue formée contre la France entre l’Angleterre, l’Autriché et la Russie. Le châtiment de cette triste duplicité ne se fit pas attendre.

Le 19 novembre -A 805, la cour et le peuple de Naples se portèrent avec empressement au bord de la mer pour assister au spectacle que leur olfrait une puissante escadre mettant à terre onze mille Russes, deux mille Monténégrins et six mille Anglais, confiants auxiliaires de Ferdinand IV, dans la lutte nouvelle qu’il engageait contre la France. Le roi fit un solennel accueil aux chefs des troupes alliées, et n’hésita fias à mettre les siennes sous les ordres du général russe Lacy 1 . 11 ignorait qu’à l’heure où il amusait ses sujets et s’amusait lui-même par un pompeux déploiement de forces militaires, la querelle entre les trois empereurs était vidée à Austerlitz, et que Napoléon, dans un de ses superbes bulletins de victoire,

4. Vieux général, d’origino irlandaise, qui n’avait alors guère moins de quatre-vingts ans.

venait de notifier à l’Europe que les Bourbons avaient cessé de régner à Naples. Dès le commencement de janvier .1 806, Masséna, chargé d’exécuter le décret de l’inexorable vainqueur, s’ébranla de son quartier général de Spolète, avec quarante mille hommes, vers la frontière napolitaine, et au bruit de son approche il y eut entre les généraux anglais et russes un prompt accord à se rembarquer les uns pour la Sicile, les autres pour Corfou. Abandonné de ses alliés, Ferdinand ne songea qu’à aller se mettre en sûreté à Palerme. Marie-Caroline, plus résolue et plus soucieuse de l’honneur de sa couronne, fit d’inutiles efforts pour appeler les peuples aux armes, et renouveler dans les campagnes l’explosion du sentiment religieux "qui avait éclaté contre les Français en 1799. Il lui fallut, au bout de moins de trois semaines *, quitter Naples avec ses filles, ainsi que son mari venait de le faire. Elle laissait à ses deux fils le soin d’organiser en Calabre la défense nationale.

La princesse Amélie avait gagné une expérience de la vie qu’elle ne possédait pas sept ans auparavant, lorsqu’elle avait suivi sa mère en Sicile. Elle sentait que ce n’était pas cette fois une bourrasque passagère qui chassait de

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