‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 72 sur 98 · avril · texte numérisé non relu

avril

366 VIE DE MARIE-AMfiLIE.

aussi douloureuse que l’avait été celle de madame de Montjoye, n’en fut pas moins sentie trèsvivement : la seconde plaie rouvrait la première. Madame de Dolomieu fut immédiatement remplacée par la duchesse de Marinier, amie courageuse et dévouée, joyeuse de courir au-devant des sacrifices que l’exil allait lui commander, et qu’elle devait accomplir avec la plus touchante persévérance, jusqu’au moment où sa vue éteinte les lui rendit entièrement impossibles. Le séjour de Saint- Leonard’s fut loin cependant de porter tout d’abord les heureux fruits qu’on en attendait pour la reine : le mois d’avril fut glacial et la tint renfermée pendant de longues journées. Ce ne fut que vers la fin de mai que l’air de la mer lui rendit toutes ses forces. Il n’y eut personne qui ne la vît alors avec autant de joie que d’étonnement se faire un jeu de monter à pied au couvent, qui domine d’assez haut la plage de Saint-Leonard’s, et où chaque dimanche elle allait recevoir la bénédiction du saint Sacrement.

Une circonstance survint qui prêta au séjour de Saint-Leonard’s une sorte de charme que Claremont jusque-là n’avait point eü pour la famille royale. Pendant trois mois, les visiteurs ne cessèrent d’affluer de France à Victoria Hôtel , et les majestés exilées y retrouvèrent une espèce de cour.

CLAREMONT. 361

J’ai hâte de dire que ce mot pris à la lettre donnerait une très-fausse idée de ce qui se passa alors et des dispositions du roi en particulier. Jamais prince descendu du trône, pas même, je crois, Dioclétien dans son jardin de Salone, n’entra plus résolument dans la vie privée que ne le fit Louis- Philippe, le jour où il mit le pied sur le sol de l’Angleterre. Parmi les personnes qui vinrent lui apporter leurs hommages , il n’y en avait guère qui ne mêlassent à l'expression de leurs regrets des paroles d’espérance pour lui et pour sa famille. Et l’espérance, en effet, était assez permise en face de la situation chancelante de l’établissement républicain. Le roi ne s’y laissa pas prendre un seul instant; il accueillait avec les marques d’une véritable satisfaction, quelquefois même avec une vive effusion de reconnaissance, les assurances de dévouement qui venaient le chercher sur la terre étrangère; les éloges, les regrets donnés à son gouvernement ne le trouvaient pas insensible; mais quand on lui montrait la France disposée à lui rouvrir ses portes, il se refusait à. l’illusion et ne permettait pas qu’on flattât son infortune. Un de ses plus fidèles et de ses plus honnêtes serviteurs, homme d’esprit et de cœur, mais politique trop facile à l’optimisme , le voyant ainsi obstiné à. repousser tout espoir pour lui-même, crut le

trouver de meilleure composition en lui offrant en perspective la royauté prochaine du comte de Paris. II se tenait assuré, disait-il, de ne pas mourir avant d’avoir vu le jeune prince sur le trône. Le roi coupa court au rêve doré de son interlocuteur par cette brève et grave parole : « Vous pouvez avoir raison, mon cher monsieur *** ; le comte de Paris est possible, comme le comte de Chambord et les Bonaparte sont possibles; tout est possible en France; mais rien n’y durera, parce que le respect n’y existe plus. » Il était évident que, s’il l’eût pu faire, le monarque déchu eût détourné ses regards de la scène politique où son rôle avait fini si malheureusement. Tout patriote qu’il fût, les affaires de la France semblaient quelquefois moins l’occuper que ses affaires personnelles, et volontiers il laissait la lecture des journaux, quelque émouvante qu’elle fût, pour s’occuper de ses dispositions testamentaires, ou de la rédaction de ses mémoires. On est allé beaucoup trop loin, on a ajouté une nouvelle calomnie à tant d’autres, lorsqu’on a écrit et imprimé qu’on ne voyait plus en lui qu’un bourgeois ruiné, uniquement livré au soin de ramasser les débris de sa fortune. Mais il est concevable qu’aux yeux d’un observateur prévenu ce détachement politique ait ressemblé à une abdication dans le passé, comme

CLAREMONT

dans l’avenir, et que lord Normanby, devenu écrivain malveillant de malveillant diplomate, ait pu représenter alors le caractère du roi comme rapetissé par sa chute. Il eût suffi d’y voir d’un peu plus près pour porter de lui un -autre jugement. Cette acceptation si facile de la vie d’exilé était chez Louis-Philippe un des enseignements de sa vieille expérience, un souvenir pratique des années de sa jeunesse. Ce qu’il y avait en lui de grandeur morale et de dignité ne perdait rien à cet excès de résignation, et personne autour de lui n’était tenté d’oublier qu’il avait été roi, parce qu’il paraissait l’oublier lui-même.

Madame la duchesse d’Orléans arriva vers la fin du mois de juin à Saint-Leonard’s ; ce fut pour ses augustes parents le sujet d’une vive satisfaction. Depuis le 2/| février la noble princesse vivait en Allemagne. Dans la confusion de cette malheureuse journée, chacun avait foi où et comme il avait pu, et tout naturellement madame la duchesse d’Orléans, échappée au péril qu’elle avait couru dans la Chambre des députés, était allée demander un asile h sa contrée natale et à la maison de Weimar qui était celle de sa mère. Mais en prolongeant depuis lors, comme elle l’avait fait, son séjour à Eisenach pendant plus

d’une année, elle avait donné lieu de croire à sa

résolution définitive de séparer son exil de celui de la famille royale, et cette supposition était pour la reine, non moins que pour le roi, une cause de chagrin. L’arrivée de la princesse vint y donner un heureux démenti : elle trouva auprès de son beau-père et de sa belle-mère les plus tendres embrassements ; il y eut. autour d’elle un effort unanime pour l’enlacer, à force d’affection, dans les liens de la famille, et elle ne retourna à

Eisenach qu’ après être convenue de revenir le printemps suivant en Angleterre pour la première communion du comte de Paris. La reine des Belges avait accompagné la duchesse d’Orléans à Saint-Leonard’s ; c’était la seconde fois que, depuis huit mois, elle passait la mer pour visiter sa famille, quoique déjà elle fût profondément atteinte du mal qui devait trop tôt la mettre au tombeau. Elle éprouva un grand bonheur à voir sa mère, qu’elle avait laissée si malade au mois de novembre, revenue entièrement à la santé. Ce fut sa mère qui, par un triste retour, commença à concevoir pour une fdle qui lui était si chère de poignantes inquiétudes.

L’automne se passa à Claremont dans une triste, mais assez douce tranquillité. Le bruit menaçant de l’orage avait diminué en France, et l’espoir était donné aux illustres exilés de voir

révoquer le décret de bannissement qui les avait frappés l’année précédente, La reine, aussi bien portante qu’en ses meilleurs jours du temps passé, témoignait du complet rétablissement de sa santé par la complète reprise de ses habitudes de piété et de dévouement conjugal ; elle avait remis sa vie au service de celle du roi avec l’entière abnégation d’elle-unême qu’elle pratiquait depuis quarante ans. Personne n’eût imaginé alors que le roi fût aussi près qu’il l’était de sa fin. Il n’y avait rien dans le train de sa vie qui n’annonçât un homme en pleine santé ; son esprit avait conservé

toutes ses lumières, sa mémoire toute sa sûreté,

sa conversation tout son charme. Rentré en possession de ses biens, et ayant pourvu par un emprunt à l’extinction progressive de ses dettes, il avait refait son testament sur de nouvelles bases, et se flattait d’avoir assuré à ses enfants, au défaut de leur patrie, la jouissance future de leur patrimoine. Libre de ce souci, jl s’était mis, avec la patience minutieuse qui le caractérisait, à la révision de la partie rédigée de ses mémoires. Un jour, un seul jour, il sortit de la régulière monotonie de ses nouvelles habitudes pour aller faire une de ces visites de château, si fréquentes dans les années de sa jeunesse qu’il avait passées en Angleterre : il se rendit à Draylon-Manor, chez

sir Robert Pee!. L’illustre homme d’état, qui appelait la révolution de février un effet sans cause, et pour qui Louis-Philippe n’était en rien diminué par sa chute, se fit un devoir de le recevoir comme il l’eût fait cinq ans auparavant, lors du voyage du roi des Français à Windsor. Aucun des hommages dus à la royauté ne fut oublié, et vers la fin du luncheon, sir Robert, selon l’usage anglais, prononça un discours fait pour consoler le monarque détrôné de bien des outrages. Le roi rapporta à, Claremont un visage satisfait qui fut remarqué de tout le monde : il ne se doutait guère que pour le grand ministre qu’il venait de revoir, comme pour lui-même, la dernière heure fût si proche.

Le premier jour de l’an 1850, quoique encore un peu attristé par le souvenir trop présent des Tuileries, procura h la reine une jouissance qui lui avait manqué l’année précédente ; elle put donner à ses petits-enfants de jolies étrennes, et fut un moment heureuse de leur naïve allégresse. Mais dès qu’elle portait ses regards de leurs gais visages sur celui du roi, tout sentiment de joie disparaissait. Le roi , en effet, commençait à n’avoir plus les belles apparences de sa forte santé; la souffrance venait de temps en temps altérer ses traits ; il ne marchait plus qu’avec diffi-

CLAREMONT

culté et répugnance, et quoique rien dans son état ne fût encore précisément alarmant, il y en avait assez pour inquiéter beaucoup la tendresse clairvoyante de sa compagne. L’hiver lui fut dur à passer, et je me rappelle que, le revoyant au milieu de mai, après un voyage de trois mois que je venais de faire avec le prince de Joinville en Espagne et en Portugal, j’eus l’esprit tout aussitôt saisi des plus funestes pressentiments. Toute la personne de l’auguste vieillard était marquée des signes de la caducité ; ce n’était point un changement, mais une véritable destruction. Il imagina que l’air de Saint-Leonard’s, qui avait été si salutaire à la reine, le serait également pour lui, et s’y fit transporter. Quelques jours se passèrent durant lesquels l’événement parut lui donner raison : sa faiblesse semblait diminuer; il supportait sans trop de fatigue d’assez longues promenades en voiture, et ne souffrait nullement de l’obligation qu’il s’imposait de recevoir tous les visiteurs, et ils étaient nombreux, qui chaque jour arrivaient de France. Tous étaient frappés de son visible dépérissement, mais ils ne l’étaient pas moins de la plénitude de vie que conservait son intelligence, de l’énergie de sa parole, de l’intérêt toujours le même de sa conversation, et ils disaient trouver dans son état plus de motifs de se rassurer que de craindre.

Da toutes ces visites la plus précieuse au roi fut celle de sa fille aînée, la reine des Belges, qui, instruite du danger de son vieux père, accourut, quoique bien malade elle-même, pour le voir encore une fois. Elle ne lui apporta, hélas ! qu’une bien courte consolation : à peine arrivée, elle prit un refroidissement, se mit au lit avec la fièvre, et ne le quitta que pour se remettre aussitôt en route vers la Belgique, Je fus témoin des embrassements douloureux de la mère et de la fille sur le pont du navire qui allait ramener celle-ci de Douvres è. Ostende : il était ajsé de voir que notre vénérée reine ressentait à l’avance le coup qui de ce côté la menaçait ; elle laissa même échapper, en rentrant chez elle, cette parole toute confidentielle ; <« Quelle est votre impression? Ne vous semble-t-il pas que Louise nous quittera avant mon pauvre roi ? »

Madame la duchesse d’Orléans avait cependant rempli sa promesse de venir en Angleterre pour la première communion du comte de Paris. L’abbé Guelle , qui avait commencé à instruire le jeune prince aux Tuileries, et qui depuis deux ans lui avait continué ses soins dans plusieurs voyages faits à Eisenach, arriva, au mois de juillet, h Saint-Leonard’s, pour achever auprès de lui sa mission spirituelle. Madame la duchesse

CLAREMONT

d’Orléans avait très-sagement compris combien il importait que le grand acte qui initie l’enfance à la vie catholique s’accomplît pour son fils aîné avec la publicité la plus solennelle. C’était en outre un rendez-vous tout naturel à. donner aux amis, encore assez nombreux alors, qui ne cherchaient que l’occasion d’apporter le témoignage de leur dévouement à la famille royale dans son exil. Il avait donc été réglé que la cérémonie aurait lieu h Londres, dans la chapelle française, avec toute la pompe religieuse que comportaient le lieu et les circonstances. On ne s’était pas trompé en comptant sur un nombre considérable de Français pour assister à cette auguste et touchante solennité. Il faut bien le dire, le vieux roi, plus que son petit-fils, contribua à l’émotion universelle. II avait voulu ce jour-là rajeunir et en quelque sorte égayer son costume ordinaire, et il n’y eut personne qui ne fût tristement frappé du contraste de ce vêtement avec le visage et la démarche de celui qui le portait. Ce fut M*r Wiseman, alors vicaire apostolique à Londres, qui célébra la messe. Les paroles qu’il prononça avant et après la communion du jeune prince furent d’une parfaite convenance, en même temps que d’une pieuse simplicité. Le roi en fut très-touché, et conserva de toute la cérémonie une grave et profonde im-

pression. Il retourna le lendemain à Claremont. La reine ne tarda pas à y voir arriver une de ses anciennes dames, madame Mollien, qu’elle savait sous le poids d’un cruel chagrin, et qu’elle avait appelée auprès d’elle par les instances les plus affectueuses. Les soins dus au grand âge de son mari avaient jusque-là retenu constamment en France cette personne de tant de cœur et d’esprit, et d’un si parfait dévouement. Devenue veuve, elle usa, dès qu’elle en eut la force, de sa triste liberté, pour venir relever à Claremont la fidèle duchesse de Marmier.

La reine ne se faisait plus d’illusion sur l’état du roi. A l’âge où il était, elle ne croyait pas que la médecine pût rien contre le dépérissement qui s’opérait en lui chaque jour, et M. de Mussy la connaissait trop bien pour l’amuser par une trompeuse espérance. Elle priait ; elle pleurait devant Dieu ; son cœur saignait à l’idée de ce lien de quarante ans si fort et si doux qui allait se rompre, et si elle ne se fût pas jugée indigne d’un miracle, elle l’eût demandé au ciel pour la conservation de son mari ; mais elle avait à lui demander une grâce d’un bien autre prix pour elle, le salut de l’âme de celui dont elle désirait ne se séparer en ce monde que pour le retrouver dans l’autre. Déjà, à Saint-Leonard’s, elle avait supplié le doc-

CLAREMONT

leur, à la moindre inquiétude qu’il aurait pour la vie du roi, de lui en donner avis sans aucun ménagement. Ce fut le 25 août au matin, jour de la fête de saint Louis, que M. de Mussy lui déclara qu’il n’y avait plus de temps à perdre pour remplir le devoir sacré dont la pensée lui était depuis deux mois continuellement présente.

Le roi avait toujours annoncé son intention de finir chrétiennement. Non-seulement il en avait plus d’une fois fait la promesse à la reine, mais dans un codicille écrit tout entier de sa main, au mois de mai 1849, il avait consigné sa volonté formelle de mourir en enfant de l’Église catholique. La première communion de son petit-fils, en le pénétrant, comme je le disais tout à l’heure, d’une émotion toute religieuse, l’avait affermi dans cette résolution, et pour qui l’observait depuis quelque temps, plus d’un signe manifeste révélait la préparation intérieure de son âme à l’accomplissement de ce grand devoir. Quoique se sentant très-malade , il ne voulait rien précipiter, ce n’était point dans sa nature; mais il ne voulait point non plus être surpris, et il avait donné à cet effet les plus expresses recommandations.

La reine, dès qu’elle eut reçu l’avis de M. de Mussy, n’hésita pas d’un instant à s’acquitter de la tâche douloureuse que lui imposait sa con-

science. Elle s’y prépara en allant, au pied de l’autel, se fortifier du plus grand des secours que la religion offre aux âmes catholiques; puis, à onze heures, au moment où le malade s’éveillait , elle s’agenouilla près de son lit, et lui révéla l’imminence du danger où il se trouvait, le pressant de remplir la promesse qu’il lui avait faite, et de ne passe laisser surprendre par son heure dernière. Le roi, qui se défiait de la tendresse de sa compagne, trop facile à alarmer, désira que le médecin lui déclarât si réellement les choses en étaient à ce point, et s’il ne lui restait aucune chance de guérison. Quoique toujours ferme contre la mort, il tenait à la vie ; comme chef de famille, comme époux, sinon comme roi, il se croyait encore bon à quelque chose en ce monde. Il eût désiré de vivre ; mais du moment que le témoignage du docteur eut confirmé celui de la reine, et qu’à travers les adoucissements du langage il eut compris l’arrêt qui lui était signifié : « C’est-à-dire qu’il faut que je prenne congé, » dit-il avec une gaieté douce et calme, et il ne songea plus qu’à mourir.

Il lui revint cependant à l’esprit qu’il avait laissé quatre ou cinq mois auparavant une page de ses mémoires inachevée. C’était le récit d’une conversation qu’il avait eue aux Tuileries, dans les premiers jours de la Restauration, avec la

CLARKMONT.

maréchal Macdonald. Il voulut, avant de fermer les yeux, achever cette page, et fit appeler le général 'Dumas, son cher et fidèle collaborateur. « Il faut partir, lui dit-il en le voyant entrer, il faut partir, j’ai reçu ma sentence, » et, d’une main glacée et tremblante , il lui remit la clef de son portefeuille, pour qu’il allât chercher son manuscrit. Leur travail dura quelque temps, et le malade y apporta la netteté, la fermeté d’esprit la plus merveilleuse, allant jusqu’à discuter avec le général les formes de la rédaction. Cela fait, il s’enferma un quart d’heure avec la reine, pour lui dicter des dispositions relatives à quelques-uns de ses amis. Il signa cet acte, mais d’une écriture qui n’ avait plus rien de lisible. Il en avait fini avec les choses du temps ; il se tourna vers celles de l’éternité. L’abbé Guelle, qu’il avait fait venir de Paris avec le titre de son aumônier, fut alors introduit *.

11 était trois heures de l’après-midi : l’abbé trouva le roi assis dans son grand fauteuil, et causant avec la reine. Celle-ci se retira, et tout aussitôt d’une voix très-ferme, malgré sa faiblesse :

Je reproduis ici presque textuellement une note rédigée, sur l’ordre de la reine, par l’abbé Guelle le lendemain ou lo surlendemain de la mort du roi. Celte note est restée entre mes mains.

« Mon cher abbé, dit le roi, je veux accomplir ce que j’ai promis. Je possède toutes mes facultés, et mes devoirs de conscience, je les remplis avec une parfaite connaissance de ce que je fais. » Et avant que le prêtre le lui eût demandé, il fit le signe de la croix, et prononça la profession de foi catholique la plus explicite et la plus complète. Après quoi, il fit sa confession. Qu’il soit permis de répéter le seul mot que l’abbé Guelle ait pu dire à ce sujet : « Un enfant, à. la veille de sa première communion, n’y met pas plus de candeur. » Et lorsque ensuite furent prononcées sur lui les saintes paroles de l’absolution, l’humble pénitent les accompagna d’un acte de contrition, dont les expressions furent tirées de son cœur, et qu’il articula lentement, d’un ton de componction et de foi qui attestait l’entière lucidité de sa pensée. « Vous m’avez fait du bien, dit-il alors à l’abbé ; mais hâtez-vous de me donner le viatique; car je sens que je m’en vais. »

Tandis que le prêtre rapportait de la chapelle l’hostie consacrée et les saintes huiles, la reine était rentrée auprès de son mari, et avec elle les princes et princesses de la famille royale. Tous s’agenouillèrent, répandant leurs larmes dans un respectueux silence, et le mourant reçut la sainte communion. «Vous me faites du bien, répéta-t-il,

CLAREMONT

• au. moral comme au physique. Je suis mieux; donnez-moi maintenant l’extrême-onction. « Pendant que ce sacrement lui était administré, il en suivait avec une attention recueillie les rites et les prières, et s’y associait même par la voix. « Vous oubliez les mains, » dit-il à l’abbé, qui en effet ne leur avait point donné l’onction sainte, et il fallut que celui-ci le rassurât en lui disant que ce n’était point nécessaire. Il lui renouvela l’expression de sa joie, et se tournant vers la reine : « Tu es bien contente, n’est-ce pas? eh bien, moi, je le suis aussi. — Oui, je suis bien contente, lui répondit la reine ; et j’espère bientôt te rejoindre, » et un rayon de bonheur illumina son visage, pendant qu’elle prononçait cette parole. En ce moment les fils du roi, sa fille et ses belles-filles s’approchèrent de lui l’un après l’autre pour recevoir sa bénédiction. Puis on lui amena ses douze petits-enfants, qu’il embrassa et bénit de même. Son calme ne l’abandonna pas un seul instant durant cette scène attendrissante.

Vers le soir, le mourant parut reprendre des forces ; c’était la fièvre qui les lui donnait, mais sans lui rien ôter de la parfaite clarté de son intelligence, ni de la tranquillité de son âme. 11 était envjron neuf heures lorsque l’abbé Guelle revint : il demanda au roi la permission de faire

avec lui la prière du soir. Le roi y consentit avec empressement, et, sans que le prêtre l’y eût invité, il se mit à répéter l’une après l’autre les paroles que celui-ci prononçait avec lenteur, pour qu’elles fussent bien entendues. C’étaient de très-courts actes de foi, d’amour et de repentir s l’abbé jugea qu’une prière plus longue excéderait les forces du malade, et il se retira.

La nuit se passa comme la soirée. Toujours de la fièvre, mais moins violente, et par suite un affaiblissement plus marquée II y avait dans la chambre, avec la reine, le docteur Gueneau de Mussy et la sœur Saint-Alphonse, religieuse du Bon-Secours. Plus d’une fois le roi adressa la parole à celle-ci pour lui répéter : « Ma bonne sœur, je suis bien heureux ; j’ai fait mes dévotions, j’en suis satisfait. » Dans un moment de la nuit, où il cherchait et ne pouvait trouver le sommeil, il pria le docteur de lui raconter une histoire pour l’endormir, et en l’écoutant il s’assoupit en effet pour quelques instants.

Lorsque l’abbé Guélle revint auprès de lui le matin vers sept heures, il le trouva dans son lit, avec la même sérénité sur le visage et dans l’esprit la même liberté. Interrogé sur son état et sur la manière dont il avait passé la nuit, le roi répondit qu’il se sentait bien, d’un ton à faire croire qu’il

regardait sa dernière heure comme plus éloignée qu’on ne l’imaginait autour de lui. L’absence de douleur, qui tenait à l’excès même de la faiblesse, lui faisait cette illusion; cependant, comme il voulait s’unir à une prière que faisait encore pour lui le prêtre, la force lui manqua pour ouvrir les lèvres, et tout ce qu’il put fut de répéter, d’une voix presque impossible à entendre, une question qu’il avait déjà faite à M. Guelle : « Mon cher abbé, croyez-vous que je sois bien préparé ? » Ses yeux ayant alors rencontré ceux de M. de Mussy : « Mon bon docteur, » commença-t-il à lui dire ; puis s’apercevant que M. Guelle n’était plus là : « Faites revenir l’abbé.;. i> Ce fut sa dernière parole.

11 était près de huit heures. L’abbé rentra, et annonça qu’il allait réciter les prières des agonisants, engageant le roi à s’y unir de cœur. Il lui renouvela la sainte formule de l’absolution, y ajouta celle de l’indulgence plénière, et commença ensuite ces belles et touchantes oraisons par lesquelles l’Église aide ses enfants à franchir le redoutable passage de l’éternité. La reine, madame la duchesse d’Orléans et ses deux enfants, les trois fils du roi et ses trois belles-filles , madame la princesse Clémentine et son mari, et avec eux les fidèles compagnons de leur exil , étaient à

genoux au pied du lit du vénérable moribond, qui ne parlait plus, mais qui entendait encore. Son agonie avait commencé, si l’on peut donner ce nom au départ tranquille, sans lutte et sans souffrance, d’une âme que la religion accompagne de ses consolations jusqu’à la porte du tombeau. A huit heures un quart, le roi avait cessé de respirer. La reine lui ferma les yeux, et montrant à ses fils les restes inanimés de leur père: « Sa dernière pensée, leur dit-elle, le dernier vœu qu’il m’a exprimé est que vous restiez toujours unis. Promettez-moi que vous le serez. » Les princes le promirent , et scellèrent leur engagement en embrassant leur mère. Puis tous se rendirent ensemble dans la chapelle, où la messe fut dite pour le repos de l’âme du défunt.

Quelques lignes d’une lettre que la reine écrivit à une personne amie, très-peu d’heures après la mort du roi et au pied du lit où il venait d’expirer, témoigneront plus fidèlement de l’état de son âme que toutes les paroles de l’historien ne le sauraient faire. Ces lignes répéteront quelques-uns des détails qu’on vient de lire ; mais j’ai cru qu’on aimerait à entendre la veuve désolée dire elle-même combien l’amertume de sa douleur lui était adoucie par le pieux contentement qu’elle ressentait de la fin édifiante de son mari :

CLAREMONT

« Pleurez, écrivait-elle, et remerciez Dieu avec moi. J’ai perdu le meilleur des maris ; il s’est endormi ce matin à huit heures dans le sein de Dieu, après avoir rempli hier tous ses devoirs de religion avec une foi et une ferveur admirables. C’est lui qui a demandé l’abbé Guelle, et après s’être confessé, il l’a prié avec instance de lui donner le saint viatique et l’extrême-onction, craignant de n’avoir pas le temps de les recevoir. Après quoi, il m’a dit : « Ma chère amie, je suis « bien content ; j’éprouve un vrai soulagement, et « je te promets que, si Dieu prolonge ma vie, j’ap- « procherai régulièrement des sacrements. » Hier soir il a suivi et répété à haute voix les prières que disait l’abbé, et cette nuit il m’a redit : « Je suis « content, j’éprouve un vrai bien-être de m’être « rapproché de Dieu. » Ce matin, il n’a plus eu la force de répéter les prières de l’abbé ; mais il l’a appelé pour lui demander s’il le croyait bien préparé. Vous savez quelle est notre douleur. Tous mes enfants sont parfaits. Priez et faites prier pour cette âme chérie. » .

Le propriétaire de la petite chapelle de Weybridge, M. Taylor, prêta le caveau de sa famille aux restes mortels du roi Louis-Philippe. Les

obsèques se (irent le 2 septembre ; bien des larmes

y furent répandues, bien moins que n’en méritait le bon et sage prince que nous conduisions à sa demeure dernière. La reine, comme aux funérailles de son fils aîné, ne se refusa aucun des plus cruels détails de la cérémonie ; elle eût suivi le cercueil jusque dans le caveau, si M. le duc de Nemours ne l’en eût empêchée. Elle était, en rentrant chez elle, brisée de corps et d’âme : la solennité funèbre, tant à Claremont qu’à VVeybridge, avait duré près de cinq heures. Elle ne se mit pas moins, comme d’habitude, à son bureau pour écrire, reçut ceux des anciens serviteurs du roi qui étaieht venus de France et devaient repartir le soir, et, si ce jour-là on ne la vit point paraître à table, dès le lendemain elle y reprit sa place accoutumée. C’était, dans la plus sublime acception du mot, la femme forte de l’Écriture, forte uniquement parce que la force venait d’en haut à sa faiblesse. Rien de changé au train ordinaire de sa vie : il fallait regarder à la couleur de ses vêtements, et observer avec quelque attention le nuage qui assombrissait la douce et sereine majesté de son visage, pour se douter du deuil qu’elle enfermait dans son cœur. Dieu seul était le confident de sa douleur ; plusieurs jours se passèrent pendant lesquels elle trouvait un triste charme à prier, agenouillée contre le lit où le roi avait rendu son dernier soupir.

Page 1