CHAPITRE II
Progrès de la maladie de la reine des Belges : pressentiments douloureux de sa mère, qui arrive à Ostende pour la voir mourir. — Deuil profond de la famille royale : deuil de la Belgique. — La reine, de retour à Claremont, y organise sa maison : service d’honneur auprès d’elle ; ses dames. — Les généraux Dumas et de Chabannes sont chargés tour à tour de la tenue de la maison : le duc de Montmorency et le comte Anatole de Montcsquiou s’associent de temps en temps à leur service. — Mademoiselle Müser. — Emploi habituel des journées de la reine : distribution régulière de son temps.
— Rejet de la proposition Creton par l’Assemblée législative : la reine souffre du chagrin de ses fils. — Elle prend un vif intérêt à la grande exposition de Londres. — Voyage et séjour en Écosse. Premier anniversaire de la mort du roi. — Pourparlers su la fusion : dispositions personnelles de la reine à l’égard de cette mesure.
— Impression qu’elle reçoit du coup d’État du 2 décembre 1851 et des décrets du 22 janvier 1852. — Retour du duc d’Aumale, après un an de séjour A Naples. — Villégiature de la reine à Teignmouth. — Accident de la duchesse d’Orléans près de Lausanne : la reine se rend auprès de sa belle-fille. — Elle promet au duc de Montpensier d’aller passer à Séville l’hiver de 1853 à 1854. — Incidents de ce voyage : la reine tombe malade à Genève ; son arrivée à Cadix le 14 novembre 1853. — Charme qu’elle trouve au séjour de Séville : efforts sans succès du duc de Montpensier pour l’y retenir. — Retour en Angleterre. — Importance croissante que prennent dans l’existence de la reine les soins exigés par sa santé. — Le rigoureux hiver de 1855 passé à Claremont lui inspire le désir d’aller passer le suivant en Italie. — Établissement, à Cornigliano, puis à Nervi, dans la rivière de Gênes.
— Grave et longue maladie de la reine : les princes ses fils accourent d’Angleterre auprès d’elle. — Facilités et agréments de Nervi pour Ba convalescence. — Ressources offertes A la reine par le voisinage de Gênes. — Visite de M. le comte de Chambord. — Le voyage de Nervi est le dernier de la reine sur le continent dans l’intérêt de
sa santé. — Elle traverse une seule fois encore la mer pour assister au mariage de sa | etite-fille la princesse Charlotte avec l’archiduc Maximilien. — Petite fête du ‘24 août 1837. — Coups successifs portés à la reine par la mort de la duchesse de Nemours et par celle de la duchesse d’Orléans.
On a trouvé, après la mort de la reine Marie- Amélie, un de ses livres d’église au commencement duquel était placé, comme cela se rencontre assez souvent, un calendrier. Sur ce calendrier la reine avait pris soin de marquer, à leur date, toutes les pertes de famille qu’elle avait faites dans le cours de sa longue vie. C’était une sorte de memento de prières, approprié par elle à son usage, pour chacun de ces tristes et nombreux anniversaires. En repassant cette série de dates funèbres, je n’en trouve point d’aussi rapprochées l’une de l’autre que celles du 26 août et du 10 octobre 1850. Je les vois accompagnées de ces mots : « 26 août, le meilleur des maris : 10 octobre, mon ange, ma bien-aimée Louise. » Quarante-cinq jours seulement d’intervalle entre la mort du roi et celle de la reine des Belges ! Deux coups si douloureux et se succédant d’aussi près déchirèrent, jusque dans son fond le plus intime, le cœur de notre vénérée reine, mais ne firent que la jeter plus soumise et plus résignée entre les bras de la Providence.
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J’ai rapporté plus haut une de ses paroles qui prouve que, dès le mois de juin, à Saint-Leonard’s, elle pressentait trop bien sa double infortune. Les nouvelles qu’elle recevait d’Ostende, où se mourait sa fille, eussent pu l’entretenir, si -elle s’y fût prêtée, dans une décevante espérance. Les médecins ne voulaient point paraître inquiets ; le docteur Chomel lui-même, appelé de Paris, avait aidé à l’illusion par la réserve de son langage ; seule, madame d’Hulst, qui ne quittait point le lit de son auguste amie, faisait connaître à Claremont sans déguisement les irrésistibles progrès du mal et l’imminence du péril. Soignant la malade, selon l’expression de M. Chomel , « comme la plus excellente des sœurs de charité, » elle trouvait dans son cœur des lumières plus sûres que les praticiens dans leur science. Plusd’une fois, sur les avis transmis par elle, la reine annonça l’intention de passer la mer et de se rendre auprès de sa fille; on l’en détourna toujours en lui faisant craindre que son arrivée ne brisât, par l’excès de l’émotion, le dernier fil d’une existence qui lui était plus chère qu’à personne. Les choses allèrent ainsi jusqu’au commencement du mois d’octobre, où le danger apparut tout à coup si menaçant qu’on pressa le départ de la reine au lieu de le retarder. Elle s’embarqua le 8 pour Ostende avec ses trois fils,
madame la duchesse d’Orléans et la princesse Clémentine. Trois jours après elle recevait le dernier soupir de sa fille.
« Que la volonté de Dieu soit faite, écrivait-elle après le fatal événement ; nous avons un ange de plus dans le ciel , mais je reste plus malheureuse que jamais sur cette triste terre. i>
L’immense douleur où fut abîmée la famille royale tout entière s’épanche , en un langage moins contenu, dans, une lettre écrit» au même instant par un des frères de l’auguste défunte ;
« Dieu a appesanti sa main sur nous, et nous a enlevé celle qui était l’honneur de notre famille, la consolation de la reine, l’objet de la vénération de tous. Elle est morte avec son grand cœur , ne songeant jusqu’au dernier moment qu’aux autres. Elle a accompli sa tâche en ce monde ; aucune épreuve ne lui a été épargnée, et c’est ce qui l’a tuée. Mais au moins sa mort a été entourée de consolations. Elle est morte heureuse, heureuse de la déchirante douleur de ce mari si froid d’ordinaire et qu’elle aimait si tendrement, heureuse de nous voir tous auprès d’elle, heureuse, après une vie de souffrance d’être délivrée de sa tâche. Elle
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est dans le ciel avec ceux d’entre nous qui l’ont précédée. Espérons que nous irons la rejoindre : demandons à, Dieu de vivre et de mourir comme elle.
« La douleur de la reine est immense : elle la maîtrise avec un calme qui est effrayant. J’avoue que son insensibilité apparente m’avait bien alarmé le premier jour : depuis il y a eu détente. Mais pensez à tout ce qu’elle souffre. Hier, par exemple, toute l’après-midi on entendait dans sa chambre clouer le cercueil. Elle supporte tout et songe à §e conserver pour nous, qui- venons de perdre celle qui seule pouvait la remplacer, celle dont le coeur était le refuge de toutes nos douleurs. Que d’exemples Louise nous laisse ! Vous aurez aussi senti ce rude coup. Pour moi, je n’ai jamais ressenti la douleur comme aujourd’hui : je suis accablé1. »
S’il y avait eu une consolation possible pour des
Dans une lettre déjà publiée de madame la duchesse d’Orléans, se trouvent les lignes suivantes, écrites le 12 octobre, le surlendemain du même événement :
« Vous dépeindre l’abandon où nous nous sentons, après avoir perdu notre seconde providence sur cette terre, est inutile. Dieu nous a enlevé notre ange... Le malheur qui noua frappe n’atteint pas seulement notre cœur, chaque jour nous eu fera plus comprendre la portée. Nous pleurons non-seulement
cœurs navrés si profondément, ils l’eussent trouvée dans les sentiments que fit éclater autour d’eux la Belgique entière. Ce fut, dans toute la vérité du mot, un deuil national, un deuil honorant également la reine qui était pleurée et le peuple qui la pleurait. Comment l’admirable unanimité de tels regrets eût-elle laissé insensibles une mère et des frères! Ils en rapportèrent à Claremont une impression dont la douceur n’ôta rien pourtant à l’amertume de leur chagrin. Claremont fut pendant longtemps enveloppé d’un sombre voile de tristesse.
Comme toujours, la reine donna à chacun l’exemple de rentrer dans le cours régulier d’une vie occupée. Soit de sa propre main, soit de celle d’un secrétaire emprunté à l’un de ses fils, elle ne laissa sans réponse aucune des nombreuses lettres de condoléance que lui avaient attirées les deux pertes si rapprochées qu’elle venait de faire.
en elle une amie, mais un appui Si vous pouviez voir
notre mère I Si vous pouviez entendre ses paroles de foi et de soumission qui étonnent nos cœurs ! C’est vraiment la femme forte. Elle ne vit plus qu’au ciel. Son unique pensée est d’y voir arriver ses enfants et de s’y préparer elle-même. Elle est à cent pieds au-dessus des souffrances humaines, parce que Dieu la soulève et la fortifie... Hélas 1 je renonce à l’imiter, et je prie Dieu de me pardonner le degré de tristesse où m’a plongée cette perte. (Madame la duchesse d'Orléans, Hélène de Mecklenbourg-Schiverin, p. 171 et 172.)
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Elle se tenait pour obligée par son rang à ce devoir de politesse, dont tant d’autres, en semblable circonstance, se regardent comme affranchis par leur malheur. Ai-je besoin d’ajouter que le redoublement de la piété accompagna celui de son infortune? L’abbé Guelle venait à peine de poser le pied en Angleterre, qu’il avait été appelé au lit de mort de la reine Louise. Ce ne fut qu’à. son retour d’Ostende qu’il commença réellement à Claremont les fonctions de son ministère. Son auguste pénitente fut heureuse de retrouver auprès de lui une direction interrompue depuis 18à8.
Il lui fallut bientôt s’occuper d’un soin trèsimportant pour elle, celui de l’organisation intérieure de sa maison. Alors commence l’établissement royal de Claremont, tel qu’il doit subsister jusqu’à la mort de la reine.
La reine, héritière de la fortune mobilière du roi, qu’elle joint à la sienne propre, prend la charge de toute la maison. Ses deux fils aînés, avec leur famille, continuent à vivre auprès d’elle. M. le duc d’Aumale y vit encore à cette époque; mais il est convenu que, pour dégager Claremont, où l’on est trop à l’étroit, il se fera un établissement à part, dont sa fortune lui permet de supporter la dépense. Sous l’œil de la reine, l’administration est confiée à M. le duc de Nemours,
qui, lui-même, en délègue le détail aux deux seuls aides de camp du roi que la reine ait gardés près de sa personne, les généraux Dumas et de Chabannes. La reine a toujours auprès d’elle une de ses anciennes dames. J'ai nommé la duchesse de Màrmier et la comtesse Mollien, qui, plus libres de leur temps et de leurs mouvements que leurs compagnes des Tuileries, passent à Claremont la plus grande partie de l’année. Madame d’Hulst et madame de Lasteyrie les relèvent de temps en temps ; madame de Finguerlin et madame de Chabanne3, naguère attachées à Madame Adélaïde, se sont empressées de transporter à la reine exilée leur fidèle allégeance; plus tard enfin madame de Beauvoir viendra prendre sa part de ce service. Je dois me hâter de dire que c’est purement un service d’honneur, service tout extérieur, tel qu’il existait au Palais-Royal et aux Tuileries. Dans l’appartement intérieur de la reine, tout se fait par les mains d’une seule personne, digne dépositaire de sa confiance, sans autre titre que celui de sa femme de chambre. Cette personne a occupé pendant seize ans une situation trop importante auprès de la reine pour que je n’aie pas besoin de placer ici quelques mois qui la fassent connaître.
Mademoiselle Marie Muser, née en Westphatie,
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d’une famille très-honorable, mais tombée dans la pauvreté par la mort de son chef, avait eu le courage de fouler aux pieds toutes les répugnances de l’orgueil, et d’accepter la place de femme de chambre de la reine des Belges, afin de faire élever trois sœurs plus jeunes qu’elle. Donnée, peu après, par la reine Louise à sa mère, elle avait cohtinué aux Tuileries son sacrifice, résistant à l’attrait de la vie religieuse vers laquelle elle se sentait chaque jour plus fortement appelée. Après avoir accompagné la reine dans sa fuite le 26- février 18ft8j après l’avoir admirablement soignée dans la longue maladie à laquelle elle faillit quelques mois après succomber, elle crut la tâche de son dévouement accomplie, et insinua quelques mots sur la pensée qu’elle avait de se retirer. Mais alors même survint la mort du roi, puis celle de la reine des Belges, et ce n’était pas sous le coup de telles infortunes qu’une âme généreuse et dévouée pouvait abandonner celle qüi en était la victime. De proche en proche, mademoiselle Müser était devenue si nécessaire à -la reine, et elle le sentait tellement elle-même, qu’elle remit à un avenir indéfini ses projets de vie religieuse. Son excellente tête, . sa sûreté parfaite, son activité infatigable, ses habitudes de piété si conformes à celles de sa royale maîtresse, avaient amené
celle-ci à lui confier presque entièrement le secret de sesf pensées, aussi bien que celui de ses affaires. Les personnes qui voyaient de près mademoiselle Müser s’accordaient toutes à regretter les circonstances qui l’avaient malheureusement déclassée. Le temps amena dans sa position un changement inévitable.
J’aurais dû mettre au premier rang des serviteurs de la reine le plus habituel des hôtes de Claremont, l’ami le plus cher qu’elle eût hors de sa famille, le duc de Montmorency. Le roi faisait de lui une telle estime qu’il l’avait institué avec M. de Montalivet un de ses exécuteurs testamentaires. Mais la mission qu’il ne lui avait pas donnée, et que M. de Montmorency ne tenait que de la chevaleresque générosité de son caractère, fut de se mettre auprès de la reine comme en servage, prêt à tout faire, à tout souffrir, à tout sacrifier pour elle. Si j’avais le talent des portraits, il y en aurait un beau à faire, beau malgré son médiocre relief, de ce dernier porteur du plus grand nom de la noblesse française. Claremont voyait aussi chaque année un autre noble serviteur apporter à la reine l’hommage de sa respectueuse et affectueuse fidélité. Le comte Anatole de Montesquiou, comme M. de Montmorency, était heureux d’échanger pendant une longue
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suite de semaines le séjour de son hôtel de Paris et de son château de Courtanvaux contre une des petites chambres de notre pavillon des écuries, pour continuer auprès de l’auguste exilée son service de chevalier d’honneur.
Je reviens à ce que j’ai commencé à dire de la vie particulière de la reine. Cette vie , avant son veuvage, était, on l’a vu, constamment mêlée, et, pour parler plus juste, enchaînée à celle du roi. Lorsque la mort lui eut ôté celui qu’elle aimait à appeler le meilleur des maris, elle usa de sa triste indépendance pour introduire une règle plus uniforme que jusqu’alors elle n’avait pu l’être dans l’emploi de ses journées. Son excellent sommeil, qui lui était revenu avec la santé, lui permettait d’être tous les matins debout à sept heures ou sept heures et demie. A huit heures la messe, et il était rare que le prêtre eût quelques minutes à l’attendre avant de commencer. Rentrée dans sa chambre, elle y trouvait habituellement ses fils, qui venaient s’informer de sa santé, et causer avec elle des nouvelles de la maison et de celles que contenait le Times. La toilette et les lectures de piété achevées, commençait le grand et immuable travail des écritures. Ce que la reine écrivait de lettres ne peut s’imaginer : elle ne se bornait pas à sa correspondance ordinaire de famille en Bcl-
gique, en Allemagne, en Espagne, en Italie ; autant qu’elle pouvait, au risque de s’épuiser de fatigue, elle répondait elle-même aux lettres que lui adressaient toutes les personnes qu’elle tenait en quelque considération. Les écritures duraient jusqu’au déjeuner, et que de combats pour les reprendre ensuite n’a-t-on pas vu la reine soutenir contre ses fils, gardiens fidèles de sa santé, qui la suppliaient de prendre l’air avant de se remettre à son bureau! Ils ne l’emportaient pas toujours, mais d’ordinaire avec l’un d’eux, ou avec une des princesses, ou avec la dame de service, soit -à pied, dans le parc, soit dehors en voiture, une ou deux heures étaient données à la promenade. Celles de l’après-midi étaient diversement employées; c’était le moment des audiences et des visites, en général assez peu nombreuses; c’était celui du travail des pétitions, des lectures et quelquefois aussi de la reprise des correspondances.
On ne saura jamais tout ce que la reine, exilée et dépouillée, recevait encore de demandes et ce qu’elle faisait de charités. Pas une seule de ces suppliques , souvent d’un aspect assez rebutant, qu’elle ne décachetât de sa main ; pas line seule qu’elle ne lût, qu’elle ne parcourût au moins, tant que ses yeux le lui permirent. Elle mettait chaque • jour dans cette besogne sa conscience chrétienne
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et royale, et j’en parle pour l’avoir assez fréquemment assistée dans le ministère de sa charité, à Claremont, comme auparavant aux Tuileries.
La lecture tenait une grande place parmi ses occupations. J’ai dit, en. racontant les années de sa jeunesse, que, sans qu’elle eût h proprement parler le goût littéraire, elle avait à un très-haut degré la curiosité de l’esprit. Tout ce qui avait trait à l’histoire, et particulièrement à l’histoire contemporaine, avait pour elle un très-vif attrait. Il ne paraissait guère en ce genre aucun livre de quelque valeur, mémoires, correspondances, biographies, etc., qu’elle ne s’empressât de se procurer et de lire. A l’époque dont je parle, elle se permettait encore parfois la lecture de quelques romans nouveaux publiés en Angleterre, et même de quelques-uns de ceux qui paraissaient dans nos revues. Mais elle ne tarda pas à se reprocher cet emploi de son temps, comme n’étant pas fait pour son âge, et à, ne plus lire que des ouvrages sérieux ou censés l’être.
Trois heures s’écoulaient depuis celle du dîner jusqu’au moment où la reine quittait^ son salon pour rentrer dans sa chambre : c’était la partie c(e la journée qu’elle donnait à sa famille réunie et à ses commensaux. Depuis que la santé lui était revenue, elle laissait aux jeux de ses petits-
enfants, à leurs jeux même les plus bruyants, une liberté presque entière ; maintes fois même il lui arrivait de les encourager en y prenant part. Lorsque était venue pour eux l’heure de la retraite, nous nous rapprochions de la table où la reine travaillait à sa tapisserie, et tantôt la conversation s’engageait sur les événements du jour, lorsqu’ils y fournissaient matière, tantôt on faisait à haute voix la lecture remise à cette heure de quelques discours ou articles remarquables contenus dans les journaux. Ce n’était que les dimanches et jours de grande fête, où le travail à l’aiguille était défendu, que la table de whist était dressée. La reine, qui aimait ce jeu avec une sorte de passion, s’en refusait le plaisir les jours ordinaires par esprit de mortification. L’âge la contraignit plus tard à se l’accorder tous les soirs, afin d’éviter la lutte trop pénible qu’elle avait à soutenir contre le sommeil.
, Retirée à dix heures dans sa chambre à coucher, elle n’avait pas encore fini sa journée. Parfois elle reprenait sa plume pour quelque lettre pressée; le plus souvent elle s’asseyait dans le fauteuil voisin de son bureau, lisait quelques pages d’un des livres dont elle faisait son amusement, puis le quittait pour la lecture recueillie et prolongée d’un des ouvrages de piété, nourriture habituelle de son
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âme, avant sa prière du soir. Mademoiselle Müser entrait chez elle à onze heures, et, après quelques soins particuliers réclamés par cette frêle et précieuse santé, la laissait aussitôt endormie que couchée.
Telle a été, dans son détail journalier, l’existence de la reine Marie-Amélie, durant ses quinze dernières années. On verra, à leur date, le petit nombre d’incidents de quelque importance qui vinrent, à diverses reprises, en varier l’uniformité.
Le tour que les affaires prenaient alors en France ne permit pas à la reine le calme dans ses douleurs. Le grand parti de l’ordre , comme il s’était intitulé lui-même, était en voie de dissolution dans l’Assemblée législative : les visées ambitieuses du président de la république se manifestaient avec si peu de retenue, que M. Thiers avait pu dire du haut de la tribune : « L’empire est fait *. » On se flatta un moment de trouver une arme contre le futur dictateur dans la proposition Creton, qui demandait l’abrogation des lois de bannissement portées contre les princes de la maison de Bourbon. Le vote du 1" mars dissipa cette illusion : l’effet qu’il fit à Claremont fut celui
4. Au mois de janvier 1851, dans le débat soulevé par la destitution du général Changarnier.
d’un coup de foudre. Je ne sais si la reine avait jamais cru au succès de la proposition de l’honnête M. Creton : je ne suis même pas sûr qu’elle le désirât bien ardemment. Pas plus pour ses fils que pour elle - même elle n’imaginait une place convenable au milieu de la confusion qui régnait alors en France. Mais comment n’eût-elle pas ressenti la sympathie la plus profonde pour le désespoir qu’éprouvèrent ces nobles jeunes gens, lorsqu’il leur fut signifié que l’arrêt si cruellement immérité dont ils avaient été frappés était désormais sans appel ? Le cœur de leur mère fut navré à l’égal du leur en voyant ce qu’ils souffraient. Une autre cause de chagrin suivit de près celle-là. Quelques membres de l’Assemblée eurent l’idée d’opposer le prince de Joinville à Louis Bonaparte comme candidat pour 1852 à la présidence de la république, et pendant deux ou trois mois Claremont fut tourmenté par les obsessions en sens contraire des amis en assez petit nombre qui conseillaient cette manœuvre politique , et de ceux qui la repoussaient. Ce temps fut dur à passer pour la reine; parmi tant de pénibles agitations, le trouble et la défaillance eurent accès dans son âme, et la pensée lui vint à plusieurs reprises de se retirer dans un couvent, pour n’entendre plus parler de tant de choses contraires à toutes scs
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idées et à toutes ses croyances. Jamais cependant cette pensée n’eut la consistance et la fixité d’une résolution, et ceux à qui elle en fit la confidence n’eurent pas beaucoup de peine à la faire ressouvenir que, devant Dieu comme devant les hommes, sa place était au milieu des siens pour y vivre et pour y mourir.
Je ne dirais point toute la vérité, si, au récit des tristesses qui faisaient le fond de sa vie, je ne joignais celui des diversions passagères que lui amenaient les circonstances, et auxquelles elle se prêtait avec une parfaite simplicité. A cette époque eut lieu à Londres, sous les auspices du prince Albert, la première des grandes expositions internationales. Aucun des membres de la famille royale ne prit à cette magnifique solennité de l’industrie une part égale à celle qu’y prit la reine.
Et c’est ici le lieu de signaler un des remarquables traits de son caractère î à son âge de soixanteneuf ans, avec le deuil dans le cœur et sur ses • vêtements, la curiosité des yeux et de l’esprit, 0 la jeunesse et la vivacité des sensations n’avaient
rien perdu chez elle. Elle jouit du spectacle de l’exposition avec un légitime sentiment d’orgueil pour la France, sa patrie d’adoption, qui, malgré la crise redoutable qu’elle traversait, n‘en figurait pas avec moins d’honneur dans ce splendide éta-
lage des merveilles de l’industrie européenne.
Le besoin de changer de lieu était une suite de la disposition que je viens de faire ressortir dans le caractère de la reine. Elle aimait peu Claremont, du moins dans les premiers temps, et il lui est arrivé plus d’une fois de comparer alors à un tombeau cette belle et calme résidence. C’est que le calme trop continu lui était une fatigue ; il fallait à son corps le mouvement, dans la mesure où sa santé le comportait; il fallait, comme je l’indiquais tout à l’heure , à la curiosité de ses yeux et de son esprit un aliment qu’elle aimait à demander aux voyages. Elle eût volontiers dit avec un poète, dont pourtant elle n’avait jamais lu les vers: « Voir, c’est avoir. » Tout spectacle nouveau, hormis ceux qu’on va chercher dans les théâtres, et auxquels elle avait renoncé, avait pour elle un attrait singulier, et très-peu avant sa mort., alors que ses pensées étaient presque continuellement en Dieu, je l’ai entendue, par une surprise de la nature, porter envie à ceux qui pouvaient voyager aux terres lointaines. Elle dut se contenter pour le moment d’un tour en Écosse, qu’elle fit accompagnée du prince de Joinville *.
1. Juillet 1851. M. le duc de Nemours était alors à Vienne dans la famille de sa femme, et M. le duc d’Aumale avait été appelé à Naples par la mort de son beau-père, le prince de
Dans une course précédente qu’il y avait faite avec le duc d’Aumale, le prince de Joinville avait comme découvert, en un coin très-retiré et trèssauvage, mais très-pittoresque, la petite ville ou le bourg d’Oban, situé en face de l’île de Mull, la plus méridionale des Hébrides. Par une rare et heureuse rencontre , il avait trouvé , au commencement d’octobre, sur la côte occidentale de l’Écosse, le soleil du golfe de Naples, et il en était revenu dans l’enchantement. Il n’imagina donc rien de mieux que d’établir sa mère à Oban. Oban parut d’abord tenir tout ce que le prince en avait promis. Un amphithéâtre de maisons adossées à de hautes et vertes collines formant la ville ; devant, une petite baie calme comme un lac et fermée de toutes parts par des montagnes ; à vingt pas, un grand et beau parc, dont les arbres laissaient tomber leurs branches dans la mer ; en s’élevant sur les collines qui environnent la baie, une vue aussi variée qu’étendue, et partout admirable; en s’enfonçant davantage dans les terres, un horizon sans cesse renouvelé de mer découpée en un nombre infini de lochs, avec des montagnes
Salerne. Je n’ai point mentionné cette mort à sa date, non plus celle de la reine de Sardaigne, Marie-Christine, quelque sensibles qu’elles aient été à notre reine, pour ne point faire de mon récit un nécrologe.
pour entourage : tel était le pays dont l’aspect ravit d’abord les regards de la reine. Mais elle tarda peu à s’apercevoir que le soleil manquait presque continuellement à ce paysage, qu’aucun jour ne se passait sans pluie, et qu’au milieu de juillet le thermomètre ne montait jamais au-dessus de 12 ou 13 degrés, qu’enfm le Caledonian hôtel 3 bon à habiter pendant trois ou quatre jours, était trèspeu comfortable pour un séjour de plusieurs semaines. Le soleil ne sembla vouloir favoriser que les excursions faites par la reine hors d’Oban. Elle eut, pour visiter les îles de Stafla et d’Iona, une de ces journées splendides qui doublent les beautés de la nature, et elle jouit de la même bonne fortune dans une tournée plus longue qu’elle fit au travers des Highlands. En y mettant un peu de complaisance, elle eût eu le droit, elle aussi, de comparer le soleil d’Inverness à son soleil de Naples. Mais de retour à Oban, elle y retrouva tout aussitôt le vent et la pluie.
La date funèbre du 26 août la rappela à Claremont. C’était le premier anniversaire de la mort du roi : le nombre des personnes qui vinrent de France à Weybridge fut plus considérable qu’il ne l’avait été l’année précédente, au lendemain même du triste événement. Cette affluence fut en. partie causée par la présence à Londres de beau-
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coup de Français que la grande exposition y avait attirés, et qui se firent un devoir de s’unir au deuil de la famille royale. Il y eut quelques autres visiteurs, pour qui ce fut une occasion d’entretenir les exilés d’une affaire dont l’opinion publique était alors grandement préoccupée, de la fusion.
Quoique la reine, plus que jamais étrangère à toute action politique, n’ait été mêlée absolument en rien à cette affaire, ce serait manquer à ma tâche de ne pas dire ici, afin de n’avoir point à en reparler, quels furent au sujet de la fusion ses idées et ses sentiments.
Dès l’automne de 1849, les premières ouvertures relatives à la réunion des deux branches de la maison de Bourbon avaient été faites au roi Louis- Philippe lui-même , par un de ses anciens ministres, le spirituel et loyal comte de Salvandy. La réponse du roi avait été celle-ci : « Mon cher comte, il ne peut être question de moi dans cette affaire : mon rôle est fini en ce monde. La chose ne peut regarder que mes fils. Dans mon opinion, ils doivent être toujours prêts à la faire; mais dans mon opinion aussi, elle ne se fera jamais, parce que, de l’autre côté, on ne fera rien de ce qui serait nécessaire pour la rendre possible. » Les paroles apportées à Claremont en 1851 semblaient un démenti donné à cette prédiction ; les
hérauts de la fusion promettaient, de la part de la royauté de droit, à la royauté de fait toutes les satisfactions que celle-ci pouvait réclamer pour son honneur. Dans ces termes, le sentiment chrétien et le sentiment de famille s’accordaient chez la reine pour lui faire désirer vivement une réconciliation qu’elle jugeait à' tous égards profitable à la maison de Bourbon. Elle avait conservé pour le jeune chef de sa race un fonds de très-sincère affection. Elle eût été surtout heureuse de renouer des relations qui lui avaient été si chères avec madame la duchesse d’Angoulême. Je me hâte d’ajouter qu’elle souffrit cruellement de se trouver séparée d’elle, lorsque mourut, l’année suivante, l’auguste fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette *. Fallait-il que deux âmes qui par tant de liens tenaient l’une à l’autre n’eussent pu être rapprochées par leur commune infortune ? Tous les sentiments du cœur de la reine l’inclinaient donc vers la fusion. Mais lorsqu’on en vint, un peu plus tard *, à serrer de plus près la question, et que se manifestèrent dans leur pleine lumière les prétentions absolues de la légitimité, lorsque la reine des Français dut redevenir la duchesse d’Orléans, tante de Henri V, condamnée à l’implicite aveu