Madame la comtesse Mollien, qui m’autorise à la nommer
loi du 31 mai, qui en avait obtenu près de deux cents l’année précédente, et qu’il ne restait au président de la république qu’à exécuter cet arrêt? Quoi qu’il en soit, Claremont n’eut pas à se vanter de plus de clairvoyance que Paris, et la nouvelle du grand acte de violence commis par Louis Bonaparte y frappa tout le monde de stupeur. On se perdit, comme de raison, en conjectures sur le tour qu’allaient prendre les événements. La reine, moins peut-être par perspicacité politique que par disposition de l’âge et du malheur à voir tout en noir, jugea dès le premier instant la question décidée sans appel en faveur du futur empereur: elle n’avait vu que trop juste. Les mitraillades du Il décembre et l’asservissement de la France qui en fut la suite lui causèrent la même émotion de douleur qu’à ses fils. Lorsque survinrent ensuite les décrets du 22 janvier 1852, elle n’ajïecta pas une indifférence de parade pour cette monstrueuse iniquité : elle fut grandement attristée de la spoliation de sa famille} mais ce qui l’outra plus que tout le reste, ce qui faillit la faire suffoquer d’indignation, ce fut le mot odieux, le mot calomnieux de fraude, inséré dans le préambule des décrets, et elle eut à soutenir un violent combat contre la nature pour accorder à l’auteur de cette lâche insulte le pardon du fond du cœur, dont le prc-
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capte et l’exemple sont’ écrits dans l’Évangile.
Tant que le mouvement de la vie politique, quelque irrégulier qu’il fût, avait duré en France, Claremont en avait ressenti l’influence : les exilés n’avaient pas cessé, attentifs et émus, de tourner leurs regards de l’autre côté du détroit, ert de respirer en quelque sorte les émanations lointaines de l’air de la patrie. Il en fut autrement lorsque la France, plus soucieuse de son repos que de sa dignité, se fût prêtée complaisamment à l’immobilité et au silence du despotisme. Claremont aussi dut se concentrer dans les intérêts restreints de la vie privée! Ce changement, je n’ai pas besoin de le dire, fut moins sensible à la reine qu’à ses enfants; il était dans l’ordre de la Providence qu’ils fussent le seul lien qui l’attachât désormais à la terre, et elle y était déjà toute résignée. Eux, de leur côté, se serrèrent de plus près autour de leur mère, comme autour du centre de leur existence, Ses vertus et ses malheurs lui mettaient au front une auréole, qui rayonnait sur eux avec un éclat supérieur à celui de la couronne qu’elle avait perdue.
Madame la duchesse d’Orléans, depuis la mort du roi et celle de la reine des Belges, s’était établie dans le village d’Esher, près de Claremont. Malgré son peu de goût pour l’Angleterre, « dont l’atmosphère lourde et énervante la tuait, »
disait-elle, malgré le déplaisir facile à comprendre que lui causait le bruit des premiers pourparlers de la fusion, elle avait été retenue auprès de son auguste belle-mère par le lien puissant de la communauté de leurs infortunes. Elle était fort éloignée de sentir en toute chose comme la reine ; sous la première impression du coup d’Etat, elle écrivait : « Tout me fait mal, oui, tout jusqu’à la sainteté de l’admirable reine. Je m’irrite de ne la voir pas indignée. Elle a un mot d’indulgence, de charité pour chacun. » Mais ce n’étaient là que des cris passagers, arrachés par le paroxysme de la souffrance à une âme passionnée, atteinte dans les intérêts de ses enfants, les plus chers qu’elle eût au monde. Madame la duchesse d’Orléans n’en apportait pas moins sa part, et une part toute filiale, dans le tribut commun de tendresse et de vénération que la reine recevait de tous les siens, et elle jouissait pour ses fils des embrassements et des bénédictions de leur aïeule, comme de la sainte autorité de ses conseils et de ses exemples.
Le retour de M. le duc d’Aumale vint, au mois d’avril, compléter la réunion des membres de la famille royale rassemblés autour de la reine. Il ramenait malade un çnfant né à Naples, second duc de Guise, qu’il allait bientôt perdre. La grossesse et les couches de sa femme s’étaient jointes
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au long tracas de la succession très-embarrassée de son beau-père pour retenir le prince loin de Claremont bien plus longtemps qu’il ne l’eût désiré en de telles circonstances. Il n’avait pas pu ne pas souffrir de la distance considérable qui le séparait de Paris pendant les sinistres journées de décembre, et cette souffrance ne s’était pas médiocrement accrue, lorsqu’il avait vu la cour de Naples saluer avec un empressement si peu honorable le pouvoir qui venait de s’imposer violemment à la France. Il y eut là pour lui trois mois difficiles à passer; il sut les passer la tête haute, sans faire le moindre sacrifice de sa dignité , embarrassant par son attitude ceux avec qui il se trouvait bien plus qu’il n’était embarrassé lui-même. Les récits sans fin que la reine lui fit faire de toutes les beautés de sa terre natale eurent pour elle un grand charme.; elle sentit renaître plus vif que jamais le désir qu’elle avait toujours eu de visiter Naples, qu’elle n’avait point revue depuis quarantesix ans ; elle souriait doucement à l’idée d’aller réchauffer sa vieillesse sous le ciel de la patrie, et plus d’une fois elle en fit le voyage en imagination. Mais, pour son grand âge et sa délicate santé, ce voyage était bien long et bien chanceux à réaliser, et comment en outre eût-elle pu se montrer alors à cette cour des Deux-Siciles si
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prompte à s’incliner devant un Bonaparte, sans prendre sa part de l’humiliation du roi son neveu? Elle se résigna à ne chercher d’autre soleil que celui de la côte méridionale de l’Angleterre, et alla passer la plus grande partie de l’été à Teignmouth, dans le Devonshire. Elle y trouva cette tiède atmosphère , cette température « d’eau chaude », comme elle aimait à, l’appeler, qui procurait à ses poumons le sentiment d’une véritable jouissance.
Elle était depuis le 26 août rentrée à Claremont, lorsque, vers la fin de septembre, une circonstance. imprévue vint l’arracher à sa triste tranquillité, et l’obliger à une course précipitée sur le continent.
Au même temps où la reine partait pour Teignmouth, madame la duchesse d’Orléans avait quitté Esher Lodge, et, afin d’échapper à ses cuisantes préoccupations, elle s’était promenée en Allemagne et en Suisse avec ses enfants. Comme elle se rendait à Lausanne, il arriva que sa voiture versa et roula dans un ruisseau grossi par les pluies. On la retira de l’eau évanouie, avec une épaule cassée, et l’on craignit à première vue que cet accident n’eût beaucoup de gravité. Grand trouble à Claremont, lorsqu’on y reçoit cette nouvelle. La reine annonce aussitôt son intention de courir auprès
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de sa belle-fille; elle voit pour elle un devoir de mère à remplir, et ne tient nul compte dès lors des objections tirées de sa santé que lui opposent la tendresse inquiète de ses fils et la prudence non moins inquiète de son médecin. Passer la mer de Douvres à Ostende, traverser en courant la Belgique et* la province Rhénane , remonter le Rhin jusqu’à Mayence , gagner de Mayence Bâle et de Bâle Lausanne, et tout cela dans l’arrière-saison, était une épreuve dont M. de Mussy avait droit de s’alarmer pour sa cliente septuagénaire : la reine s’en tira à merveille. Elle n’arriva toutefois que lorsque madame la duchesse d’Orléans était déjà à demi rétablie, et le fruit principal de son voyage fut de triompher par son doux ascendant de la répugnance qu’avait la princesse à retourner en Angleterre. Pourquoi n’ajouterais-je pas que les beautés sévères de la Suisse, aux approches de l’hiver, ne trouvèrent point la reine insensible, et que ce voyage, auquel la curiosité des yeux n’avait eu aucune part, n’en donna pas moins à ce sentiment une certaine satisfaction? Elle écrivait au sortir de Fribourg : « Je quitte avec regret le continent, et en particulier ce canton catholique où il m’était si doux de trouver partout les moyens d’adorer Dieu... Vous ne sauriez croire l’efiet admirable de l’orgue le soir dans celte belle cathé-
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drale. Depuis le dernier jour de la retraite de Saint-Roch, je n’avais point éprouvé un si profond et si tendre sentiment religieux. »
Au printemps de 1853, madame la duchesse d’Orléans, qui avait passé l’hiver à Kittley, dans le Devonshire, amena ses deux fils à Claremont, pour les préparer, sous les yeux de leur aïeule, l’un au sacrement de confirmation qu’il devait recevoir des mains du cardinal Wiseman, l’autre à sa première communion. Rien de particulier ne signala cette double cérémonie, qui se fit le même jour dans la chapelle française de Londres. Nos princes seulement, sous le poids chaque jour plus accablant de l’exil, trouvèrent une sorte de consolation à voir un nombre assez grand d’anciens amis répondre à l’appel de leur belle-sœur, qui avait saisi cette occasion de les rassembler autour de ses fils. Il y eut trois ou quatre jours pendant lesquels Claremont offrit une image en raccourci de ce qu’étaient naguère Neuilly ou Saint-Cloud. Ce fut une succession non interrompue de visites, de déjeuners, de dîners, animés par la gaieté bruyante d’une réunion d’enfants , camarades de la jeune génération royale. Le repas auquel fut invité le cardinal ne réunit pas moins de cinquante convives, et reporta involontairement la pensée de la plupart de ceux qui s’y assirent aux grands banquets des Tui-
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leries. Je ne sais s’il se trouva des esprits assez disposés à l’optimisme pour que ce souvenir du passé leur fît quelque illusion sur l’avenir : la reine ne fut certainement pas du nombre. Ainsi que je l’ai déjà dit, elle ne suivait plus que d’un regard tristement désintéressé les événements de ce monde : elle avait placé plus haut toutes ses espérances.
Les ressources que l’Espagne offrait à la piété catholique étaient un des principaux arguments dont se servait alors le duc de Montpensier pour attirer auprès de lui sa mère à Séville. On était moins fondé à lui objecter les chances fâcheuses d’un si lointain voyage, depuis la course que la reine avait faite l’automne précédent en Suisse sans la moindre souffrance. Elle-même d’ailleurs ne désirait pas moins ardemment de revoir son fils que celui-ci de revoir sa mère. Et dans l’intérêt de sa santé, si chère à sa famille, elle faisait valoir le bénéfice que lui procurerait un hiver autre que les quatre hivers froids et humides qu’elle venait de passer en Angleterre. Les raisons contraires se turent cette fois devant la fermeté de sa résolution, et il fut décidé qu’aux premiers jours de l’automne elle s’embarquerait pour Cadix. La duchesse de Marinier, M. de Montesquiou, le général Dumas et l’abbé Guelle devaient former sa suite. Au
prince de Joinville était réservée la direction du voyage. .
Le 2/i septembre au matin, la reine se rendit à Southampton , pour y prendre passage à bord du Ci(y of London , grand et beau steamer d’une marche supérieure, nolisé par le prince pour le service exprès de sa mère. Depuis le commencement du mois jusqu’à l’époque de l’équinoxe le temps avait été magnifique ; mais il y avait deux jours que les vents, passés au sud-ouest, soufflaient avec une certaine violence, et le cœur eût failli à l’auguste voyageuse en montant à bord, si elle n’eût
été soutenue par son fils. Malgré la force de la
brise, le capitaine, aussi bien que le prince, croyait à une traversée tolérable. Elle le fut en effet jusqu’au milieu de la nuit, où le vent fraîchit de telle sorte, et où la peur, plus que le mal de mer, fit souffrir si .cruellement la reine, qu’il fut jugé prudent de terminer au plus tôt pour elle cette dure épreuve. On mit le cap sur Plymouth, et l’on
y mouilla vers neuf ou dix heures du matin. Ce fut très-bien fait, car l’état de la mer devint de plus en plus affreux pendant toute la journée, qui fut une véritable journée de tempête. La reine rentra le lendemain à Claremont.
Ce n’était point pour y rester; il fut résolu au contraire que le voyage serait aussitôt recommencé,
mais par une autre voie. La reine ne recula pas devant l’idée de traverser, comme elle, l’avait fait un an auparavant, la Belgique, la Prusse rhéjnane et la Suisse, et de franchir ensuite le mont Cenis, pour gagner de là Gênes, où elle devait trouver une frégate espagnole , chargée de la transporter à Cadix. Elle ne calcula point les risques d’un si considérable trajet de terre et de mer, pendant les mois d’octobre et de novembre, aussi inébranlable dans sa détermination d’aller en Espagne que dans celle de n’y pas aller par l’Océan.
Peu s’en fallut qu’elle ne payât cher cette téméraire entreprise. Le vent et la pluie ne cessèrent de l’accompagner de Douvres au château de Laeken, où elle voulut voir en passant son gendre. Elle s’y enrhuma, n’en persista pas moins à se mettre en route pour Aix-la-Chapelle, et, d’étape en étape, fit de son rhume une bronchite avec accompagnement de fièvre. Je la vois toussant et frissonnant à Berne, au moment de monter en voiture, et, malgré l’aggravation de son état, s’obstinant à pousser en avant jusqu’à Genève, où il était convenu qu’elle prendrait trois ou quatre jours de repos. Là, impossible de la tenir au lit, comme le conseillait la prudence : elle avait promis au roi Léopold d’aller voir sa sœur la grande-duchesse Anne, et elle y court dès le lendemain. La
grande-duchesse, je ne sais sur quel faux avis, s’imagine lui être agréable en la recevant, sans feu et les fenêtres ouvertes, dans une froide journée d’octobre, et il en résulte que la reine rentre chez elle avec une pleurésie, qui ne tarde pas à se compliquer d’une fluxion de poitrine. Le danger est tel que, sur la demande de M. de Mussy, le docteur Chomel est appelé de Paris en toute hâte. En même temps le duc de Nemours accourt d’Angleterre, le duc d’Aumale de Turin, la princesse Clémentine de Vienne autour du lit de leur mère, dont l’état inspire les plus vives alarmes. Lorsque, au bout de quelques jours, elles furent dissipées, l’avis fut donné aux trois princes que leur réunion en un lieu si proche de la frontière de France inquiétait le petit gouvernement de Genève, qui se sentait sous l’œil et sous le coup d’un voisin aussi fort qu’ombrageux. Genève était pleine d’espions français, et autour de l’hôtel où logeait la reine rôdaient incessamment des gendarmes déguisés, dont la blouse trop courte laissait voir leurs pantalons d’uniforme. Il fallut que les princes se dispersassent dans les environs, jusqu’au jour oii le rétablissement de leur mère fut assez complet pour lui permettre de passer le mont Genis.
Elle le passa le 1er novembre. A peine descendue dans la plaine de Suse, un véritable transport de
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joie s’empara d’elle ; elle était dans le ravissement de revoir sa chère Italie et d’en entendre la langue, même gâtée par le patois piémontais. M. de Mussy s’étant approché de sa voiture pour lui demander comment elle se trouvait : « Je suis guérie, docteur, s’écria-t-elle. Quel bonheur de respirer l’air de mon pays ! que je vous remercie de m’y avoir amenée! » Faible encore en arrivant à Turin, trois ou quatre journées suffirent pour la mettre en état de se rendre à Gênes , où l’attendait la grande frégate à vapeur le Francisco de Asis. La navigation, sans être bien mauvaise, fut assez rude : il fallut accorder à la fatigue et surtout aux alarmes de la reine deux relâches, l’une à Rosas, l’autre à Carthagène, et ce fut seulement le 14 novembre que, sur la rade de Cadix, elle eut l’inexprimable contentement d’embrasser son fils et sa belle-lille.
La reine a toujours parlé du séjour qu’elle fit à San-Telmo, chez le duc de Montpensier, comme d’un des plus sensibles adoucissements qu’elle ait trouvés aux peines de son exil. Tout concourut en effet à donner pour elle un charme particulier à ce séjour. Rien de plus délicat, de plus tendre, de plus caressant que l’affection du duc de Montpensier pour sa mère: tout le temps qu’elle fut sous son toit, il sembla ne vivre que pour elle. Il n’y avait
sorte de soins, de prévenances qu’il ne lui prodiguât, et toujours avec une aimable effusion de cœur qui en doublait le prix. Dans un charmant appartement, exposé au midi, où le soleil, au mois de décembre, l’inondait de sa lumière et la pénétrait de sa chaleur, la reine se reprochait de jouir trop vivement du bien-être qu’elle ressentait, et qui lui rappelait les douces impressions de sa jeunesse sous le ciel de Naples et de la Sicile. Naples et la Sicile lui revenaient aussi à la mémoire, mais avec une émotion plus sérieuse et plus profonde , dans les cérémonies religieuses de Séville, toutes si remarquablement empreintes du caractère de la dévotion méridionale. L’imposante beauté de la cathédrale, qu’elle ne se lassait pas d’admirer, se rehaussa encore à ses yeux, lorsqu’elle vit s’y déployer les pompes du culte, soit durant l’octave de l’immaculée Conception, fêtée en Espagne avec tant d’amour, soit pendant les touchantes solennités de Noël, soit enfin dans la vivante représentation des mystères augustes de la semaine sainte. La chapelle domestique de San-Telmo , où elle n’avait qu’un pas h faire pour aller se prosterner devant le saint tabernacle, lui était particulièrement chère ; elle pouvait, à chaque heure qui lui convenait, s’y recueillir dans le silence de l’oraison , comme aussi, en certains jours, elle y trouvait la majesté
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des plus belles fêtes de l’Église, avec le nuage épais de l’encens et l’éblouissant éclat du luminaire.
Ce ne sera point rabaisser le caractère de la reine Marie-Amélie, que de dire qu’elle ne fut pas insensible aux. honneurs royaux qu’elle retrouva dans une contrée toute monarchique. Chrétienne humble devant les hommes, non moins qu’au pied de l’autel, rien n’était plus conforme à ses goûts que la modeste simplicité de la vie qu’elle menait en Angleterre. Mais dans le palais de son fils, où régnait l’étiquette castillane, il ne lui déplaisait pas d’être traitée en reine, et, sans rien s’attribuer à, elle-même, elle aimait à voir la couronne qu’elle avait portée et la grandeur de la maison de Bourbon recevoir en sa personne les hommages qui leur étaient dus. Elle ne cachait pas le plaisir qu’elle éprouvait à entendre, chaque fois qu’elle sortait en voiture, la garde du palais jouer la marche royale, que pendant trente ans elle avait entêndue dans la demeure de ses pères.
On ne s’attend pas que j’entre dans le détail de toutes les distractions que l’aimable industrie du duc de Montpensier s’attacha à procurer à la reine pendant les six mois qu’elle séjourna auprès de lui. Il me suffira de dire qu’il fit passer sous les regards de sa mère tout ce qui à Séville ou aux alentours pouvait offrir quelque intérêt à sa curio-
sité, et que, s’il ne lui fit pas visiter Cordoue, Grenade et les autres merveilles de l’Andalousie, c’est que, même sous le délicieux climat de cette contrée, l’âge et la santé de la reine exigeaient de grands ménagements. Elle fut plus d’une fois souffrante, elle le fut même sérieusement, pour avoir suivi le dimanche des Rameaux une procession où elle se refroidit. On approchait alors du terme qu’elle avait fixé à son séjour en Espagne. Dès qu’elle fut rétablie, vers le milieu du mois de mai, son fils la conduisit à sa charmante maison de San- Lucar de Barrameda, à l’embouchure du Guadalquivir. C’était là qu’elle devait retrouver le San Francisco de Asis et s’embarquer. Il ne tint pas au duc de Montpensier qu’elle ne manquât à l’engagement qu’elle avait pris avec ses autres enfants et avec elle-même d’être de retour pour l’été à Claremont : prières et larmes ne furent point ménagées par son fils et»sa belle-fille pour la retenir ; elle fut près de succomber à la douce violence qui lui était faite, et elle n’y échappa qu’en faisant espérer qu’elle reviendrait l’année suivante. Elle rentra, après un heureux voyage, le 10 juin en Angleterre.
Elle éprouva un vif sentiment de joie en revoyant ceux qu’elle y avait laissés; mais Claremont ne pouvait efi'acer tout d’abord les impres-
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sions de Séville, et pour que l'été ne lui parût pas trop froid, il fallut quelle allât le passer dans un des plus chauds abris que la côte du Devonshire offre contre l’hiver, dans la jolie ville de Torquay.
J’ai besoin de placer ici une observation qui porte sur toute la partie de mon récit qui va suivre.
En revenant aussi fréquemment que je le ferai désormais sur la santé de la reine Marie-Amélie et sur le souci qu’on en avait autour d’elle, je ne voudrais pas laisser croire qu’elle en fût ellemême préoccupée outre mesure, qu’elle fût une de ces personnes qui en vieillissant deviennent esclaves de leur corps, et n’ont plus d’autre idée que celle de se conserver dans le meilleur état et durant le plus long espace de temps possible sur cette terre. Ce n’était pas là ce qu’elle avait appris dans l’Evangile, ce qu’elle avait pratiqué jusqu’à l’âge de soixante-douze ans où elle était alors parvenue. La souveraine loi du détachement s’étendait pour elle à toute chose : comme épouse, comme mère, elle n’avait jamais tenu compte de sa santé, quand les circonstances lui en commandaient le sacrifice. Devenue veuve, avec des enfants qui n’avaient plus de soins à recevoir d’elle, mais à lui en rendre, elle fut aussitôt l’objet de toute leur filiale sollicitude ; il y eut entre eux une
sorte d’émulation à l’entourer de leur tendresse, une sorte d’accord à lui faire un devoir de la conservation de ses jours dans l’intérêt de sa famille. Elle comprit et accepta ce devoir; elle attacha dès lors plus de prix qu’elle ne l’avait fait jusque-là à une santé si précieuse à tous ceux qui vivaient avec elle. Je dis tous parce que je n’entends pas ici parler uniquement de ses enfants : pour les hôtes de Claremont, quels qu’ils fussent, elle était l’âme de leur vie; tous avaient continuellement dans l’esprit cette pensée, à la bouche cette parole : « La santé de la reine, » tant il semblait que ce fût là l’intérêt suprême de leur existence ! Tous nous contribuions à l’occuper d’elle-même beaucoup plus qu’il ne lui était naturel de le faire, tous nous nous plaignions des imprudences que lui conseillaient trop fréquemment la ferveur de sa dévotion ou les empressements de sa charité. Il est donc vrai de dire que, dans l’importance accordée par la reine au soin de sa santé pendant les dernières années de sa vie, il y eut la constante pensée d’un devoir à remplir envers sa famille, il y eut déférence au voeu unanime et incessamment exprimé de ses serviteurs aussi bien que de ses enfants, il y eut renoncement à sa volonté propre pour se conformer à la leur.
Quoiqu’elle eût passé sans trop de souffrance à
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Claremont le rigoureux hiver de 1855 , la reine n’en redemanda pas moins pour l’hiver suivant le soleil du midi. Le duc de Montpensier était venu la visiter en Angleterre, et, malgré son ardent désir de l’emmener avec lui à Séville, il avait senti qu’une fois qu’elle l’aurait, suivi au fond de l’Andalousie, le retour à Claremont serait au-dessus de ses forces, et qu’elle serait par conséquent perdue pour le reste de sa famille. Il n’insista plus sur l’exécution de la promesse qu’il avait reçue, et concourut avec M. le duc de Nemours à appeler le choix de sa mère sur un des ports de la rivière de Gènes , abrités contre les vents du nord par la chaîne de l’Apennin.
Ce choix ne fut pas d’abord très-heureux. La chétive et incommode maison, louée dans la petite ville de Cornigliano, n’était point faite pour recevoir la reine. Dès le surlendemain de son arrivée, elle voulut visiter, aux portes de Gênes, la villa Albaro, ou sa fille bien-aimée la princesse Marie avait résidé quelques jours, avant d’aller mourir à Pise. Dans cette visite, la reine prit un refroidissement, et en rentrant à Cornigliano elle fut obligée de se mettre au lit1. Une prompte expérience montra que tout dans cette habitation était