Maison du duc d’ Aumale, dans le Worceslershire
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ments. La jeune princesse , souriant à l’avenir avec un confiant enthousiasme , répondit aux alarmes de la reine par l’étalage de ses magnifiques espérances ; l’archiduc, sans paraître moins ferme dans ses desseins, ne put se défendre d’une certaine émotion , et lorsque tous deux , pour recevoir la bénédiction de leur vénérable aïeule, s’agenouillèrent devant elle, ce fut lui qui versa le plus de larmes.
La reine Marie-Amélie avait dépassé l’âge de quatre-vingt-deux ans, et le déclin ne se faisait encore chez elle que très-peu sentir. Les soins assidus prodigués à sa santé en maintenaient l’équilibre ; ses forces paraissaient à peine diminuées; elle conservait son excellent sommeil; le régime sévère de nourriture auquel elle s’était assujettie lui épargnait une des causes de malaise les plus ordinaires à la vieillesse ; pourvu qu’elle n’eût ni à monter, ni à cheminer contre un grand vent, elle pouvait se promener une heure entière sans éprouver trop de fatigue. Même promptitude à peu près, même clarté que par le passé dans son intelligence : ce qu’elle redoutait le plus, disait-elle, dans son grand âge, était de tomber en enfance, et il n’était rien dont elle semblât moins menacée. Les défaillances de sa mémoire étaient très-rares; chaque jour, au contraire, elle
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nous confondait de la merveilleuse exactitude de ses souvenirs. Mainte fois je l’ai entendue se reprocher , comme si elle en eût été responsable, l’affaiblissement de son attention dans ses lectures pieuses, et le refroidissement de sa ferveur dans ses prières; elle eût voulu, plus qu’octogénaire, retrouver les tendres émotions, les douces larmes, et toute cette saveur délicieuse qu’ont les choses saintes pour une âme de vingt ans. Elle n’en était du reste que plus attentive h faire taire ce scrupule de sa conscience par son invariable fidélité à ses pratiques religieuses et par son persévérant effort pour réaliser dans sa vie l’idéal des vertus chrétiennes.
On ne saurait imaginer combien dans les derniers temps de sa vie, au milieu des témoignages de vénération qui l’entouraient, elle s’appliquait à rester humble, et à prendre pour son rang et pour son âge, non pour sa personne, le sentiment qui tenait tout le monde respectueusement incliné devant elle. Jamais un mot qui fût à son avantage ne sortait de sa bouche; la louange l’importunait, a flatterie, si bien assaisonnée qu’elle fût, la dégoûtait ; la contradiction , qui parfois lui arrivait sous une forme assez vive et assez acerbe, lui plaisait bien davantage. Il lui suffisait d’avoir eu envers qui que ce fût le tort, même le plus léger
et le plus involontaire, pour qu’elle s’en excusât en baissant la tête} elle était loin de penser que le pardon demandé à aucun de ses inférieurs compromit sa dignité ; ces misères, ces faiblesses de notre pauvre nature dont nous sommes tous soigneux de nous épargner la honte, elle les confessait avec une parfaite simplicité ; c’était pour elle une sorte de tourment qu’on la crût meilleure qu’ellq ne croyait l’être elle-même. 11 y avait un rare intérêt, une véritable édification à observer ses rapports avec un vieux serviteur, spécialement attaché à sa personne, que ses petits-enfants appelaient en plaisantant lç mamelouk de la reine. Cet homme, aussi obstiné et bourru qu’il était honnête et dévoué, se croyait autorisé par son bon service à soutenir, et h faire prévaloir même sur une foule de petites choses, son opinion contre celle de sa royale maîtresse. Celle-ci l’écoutait patiemment, et l’on pouvait même dire avec une sorte de déférence; sans croire qu’il eût toujours raison contre elle, elle se donnait, tort à elle-même et lui cédait ; c’était acte d’humilité, de renoncement à son jugement propre : dans la volonté de Meunier, parce qu’elle contrariait la sienne, elle aimait à reconnaître la volonté de Dieu et à s’y soumettre.
Elle avait toujours regretté, et elle regrettait
plus que jamais à cette époque, que la mortification du corps lui fût interdite par sa santé. Elle ne s’en croyait que plus obligée de refuser à la nature, je veux dire à ses goûts, à son amour-propre, à son cœur, même mille petites satisfacfions en apparence les plus légitimes. Le monde rirait (et en cela ses enfants se permettaient parfois de représenter le monde) si je disais ici tous les menus retranchements qu’elle s’imposait dans ses repas pour combattre la sensualité. Que de fois ne l’avons-nous pas vue, entendant parler de choses qu’elle savait mieux que celui qui en parlait, se taire pour n’avoir pas à se complaire en elle^ même ! Que de paroles venues sur le bord de ses lèvres, et aussitôt supprimées par délicatesse de conscience ! Que de lectures qu’elle eût pu faire, sans avoir à se les reprocher, et qu’elle ne se permettait pas, parce qu’elle n’y eût trouvé que du plaisir! Très-souvent le matin, pendant qu’elle tenait son livre de piété, la poste lui apportait des lettres impatiemment attendues : le mouvement de la nature l’eût portée à les ouvrir sans retard et à satisfaire un sentiment autre que celui de la curiosité : elle se contenait cependant, et ne mettait la main sur ses chères lettres qu’après que son exercice spirituel était achevé ! Grand exemple donné en de petites choses, grand mérite acquis
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aux yeux de quiconque a pris au sérieux Uv-ioi de l’Évangile.
La charité chrétienne, la charité telle que la définit saint Paul, patiente, bienfaisante, indulgente, miséricordieuse, oublieuse de soi-même, ne pensant jamais le mal et ne s’aigrissant jamais, la charité sous toutes ses formes était dans le cœur de la reine Marie-Amélie la vertu qui dominait toutes les autres. Il y aurait à entrer sur ce chapitre dans des détails que les bornes de ce livre ne comporteraient pas, et dont je ne retrouverais d’ailleurs que la moindre partie dans ma mémoire. Quelques traits suffiront.
Comme catholique, dans un pays qui ne l’est pas, elle se faisait une obligation d’un ordre supérieur d’être charitable envers les âmes. Autant que ses moyens lui permettaient de le faire, elle venait en aide aux établissements religieux, couvents, orphelinats, écoles, etc., qui, sous la menace de l’intolérance protestante, avaient une existence difficile et précaire. On vint lui annoncer un jour qu’il y avait non loin d’Esher un Irlandais chargé de famille , qui végétait dans le plus triste dénûment. Ainsi que beaucoup de ses compatriotes, cet homme ne menait pas une conduite qui le rendît fort intéressant : il oubliait trop souvent pour le gin et le whiskey ses devoirs de
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père ; mais il n’en gardait pas moins pour sa religion un attachement qui lui faisait honneur, et son refus obstiné de livrer ses enfants aux écoles • protestantes laissait sa misère sans aucune assistance. La reine pourvut immédiatement aux plus pressants besoins de cette famille, la fit transporter dans une petite maison voisine de la chapelle catholique de Kingston, recommanda au curé la surveillance de la conduite du père et l’instruction religieuse des enfants, et par ses bienfaits continués pendant plusieurs années fit si bien que les périls de l’apostasie disparurent en même temps que les horreurs de l’indigence.
Elle fut informée une autre fois que dans un réduit humide et obscur du parc de Claremont se mourait un jeune homme employé au jardin comme ouvrier. C’était aussi un Irlandais; la reine joignit aussitôt ses soins charitables à ceux de la personne qui lui avait révélé la situation de ce malheureux pour l'aider à bien mourir. Elle le visita, assista aux derniers sacrements qui lui furent administrés, et eut le spectacle édifiant d’une de ces morts qu’une foi naïve et profonde rend précieuses devant Dieu et exemplaires devant les hommes.
On me permettra un autre récit du même genre,
et, si je ne me trompe, plus intéressant encore.
Le duc de Chartres, en partant pour les Etats- Unis, avait laissé aux écuries de Claremont un * jeune groom menacé de consomption. La reine, qui s’était substituée à son petit-fils dans l’intérêt que celui-ci portait au malade, se faisait rendre compte tous les jours de sa situation. Lorsque le médecin lui eut déclaré qu’il n’y avait nul espoir de le sauver, elle crut qu’il fallait, avant qu’il cessât de vivre, lui donner la consolation de revoir sa mère, et elle la fit venir de France. C’était une bonne paysanne, simple et pieuse, qui ne fut pas moins sensible à ce bienfait que le malade luimême. Elle demanda la permission de venir chaque matin à la messe prier pour son enfant : la reine, en la lui accordant, y joignit le don d’un livre de prières. Ce fut pendant plusieurs jours un touchant spectacle de voir, au sortir de la chapelle, l’auguste exilée s’approcher de la paysanne, s’informer auprès d’elle de la manière dont s’était passée la nuit, et après avoir entendu les récits de la pauvre femme en pleurs , lui adresser des paroles de la plus affectueuse sympathie. Il n’y avait point de rang entre elles : c’était une mère qui se souveiiait d’avoir été éprouvée par le plus cruel de tous les déchirements, et qui en consolait une autre à la veille de subir la même épreuve. Lorsque arriva pour le jeune homme l’instant suprême