CHAPITRE IV
«Prends courage, raon fils, les «péchés le sont pardonnes.»
(Matth.JX,2.)
En entrant au couvent , Luther fut obligé de changer et d'habit et de nom : on l'appela le frère Augustin. Plus tard , il s'éleva vivement contre cette coutume monastique. « J'ai été baptisé sous le nom « deMartin; au couvent j'étais le frère Augustin. Quoi « de plus honteux ! s'écriait-il , quoi de plus impie î « que de rejeter et d'abandonner son nom de bap- « tême pour le froc dont on s'est revêtu ! » — Les moines , jaloux des talents du nouveau venu , le traitaient durement pour l'habituer à la docilité. Ils le chargeaient des travaux les plus pénibles et les plu^ humiliants. L'ancien dignitaire de l'université, devenu frère Augustin, était obligé de parcourir les rues, la besace sur le dos, de garder la porte, de balayer l'église, de nettoyer les cloaques du couvent. Fidèle à son serment d'obédience, il se prêtait à tout
sans murmurer. Enfin , la visite du docteur Staupitz , vicaire-général de l'ordre , fît cesser ces indignes vexations. Cet homme éclairé et bienveillant engagea le prieur du couvent à traiter avec plus d'égards un jeune homme déjà revêtu des grades universitaires, et qui désirait poursuivre ses études. Cette recommandation ne fut point sans effet.
En 1507, Luther reçut, des mains de l'évêque suffragant, les ordres de la prêtrise. On peut voir, par une lettre qu'il écrivit à ce sujet à Jean Braun , curé d'Eisenach, son ami, quelle haute importance il attachait à cet acte. « Puisqu'il a plu au Dieu souverai- « nement adorable et saint dans toutes ses œuvres , « de jeter ses regards sur moi , misérable et indigne « pécheur, pour m'appeler à son glorieux service par « pure grâce et bonté, il est juste que j'embrasse cette « charge et la remplisse avec ardeur , afin de recon- « naître une si glorieuse faveur, autant au moins « que cela est possible à la pauvre poussière. » Son père assista à la cérémonie. « Au moment de célébrer • «ma première messe, dit Luther, mon père, que «j'avais prié d'y venir en mon honneur et en l'hon- « neur de Dieu, arriva effectivement au couvent avec « vingt chevaux , et me fit présent de vingt florins. » Dans un de ses écrits postérieurs, faisant mention de cette solennité , il dit : « L'évêque qui me fit «prêtre, me remit le calice avec ces mots : Reçois le a pouvoir d'offrir des sacrifices pour les vivants et pour « les morts ! C'est à tort , et par un effet de la trop « grande longanimité de Dieu, que la terre ne nous
«a pas tous deux engloutis en cet instant. » Luther profita de cette occasion pour cliercher à apaiser le ressentiment de son père , qui ne pouvait lui pardonner d'avoir embrassé la vie monastique. Quant à lui , il ne pouvait trouver ni paix ni repos.
On lui prit sa chère Bible , en lui recommandant la lecture d'autres livres. La théologie scolas tique était alors fort en vogue , et tout homme érudit en devait connaître les subtilités. Toujours docile aux ordres de ses supérieurs, Luther se mit à étudier les œuvres de Gabriel Biel , d'Albert Cameracensis , d'Augustin, dont il goûtait beaucoup les écrits, et de plusieurs autres auteurs. Bientôt il fut un des membres les plus savants de son ordre. Il se livrait à ce travail avec une telle persévérance que, souvent, il oubliait boire et manger. Son corps en souffrait. Une extrême lassitude , un affaiblissement momentané de ses facultés intellectuelles, de fréquentes insomnies étaient la suite de ses opiniâtres efforts. Une fois il passa sept semaines sans pouvoir fermer l'œil ; et la fatigue qu'il en éprouvait faillit lui faire perdre la raison. Et pourtant, quoiqu'il fût guidé dans tous ses travaux par le zèle le plus pur et la plus ardente dévotion , quoiqu'il cherchât du soulagement pour sa conscience affligée dans l'oraison , dans les jeûnes, dans les veilles, il ne trouvait pas ce qu'il cherchait, et rien ne pouvait dissiper la tristesse qui l'accablait , en dépit de son tempérament naturellement enclin à la joie plutôt qu'à la mélancolie. Nons allons citer ses propres paroles:
« Moi-même j'ai été moine durant près de vingt ans. «Je me suis tourmenté de toute manière. J'ai prié, «j'ai jeûné, j'ai veillé , j'ai souffert lé froid à me faire « mourir. J'ai enduré des maux, dont je ne voudrais « plus faire l'essai , quand même je le pourrais. Et «dans toutes ces choses que cherchais-je, si ce n'est « Dieu qui devait regarder l'austérité de ma vie , et « ma fidélité à observer les règles de mon ordre? Ainsi «je vivais dans l'idolâtrie, abusé par des rêveries hu- « m ai nés. Car je ne croyais pas en Christ; je le crai- « gnais comme un juge sombre et terrible, tel qu'on «le peint assis sur l'arc-en-ciel. Aussi cherchais-je «d'autres intercesseurs. C'était Marie, c'étaient les « Saints , c'étaient mes bonnes œuvres et les mérites «de mon ordre. Je faisais toutes ces choses, non « pour l'argent, ni pour gagner les biens de ce monde, « mais pour Dieu seul. Néanmoins j'étais engagé dans «une fausse route, et toutes mes actions n'étaient «qu'idolâtrie , parce que j'ignorais Christ, et que je « ne cherchais pas en lui seul mon salut. »
Luther ne s'en tenait point aux pratiques extérieures de la dévotion : il luttait sérieusement contre le péché, inné à tout cœur d'homme.
«Du temps que j'étais moine, je me croyais irré- « vocablement perdu , chaque fois qu'il s'élevait dans « mon àme un désir impur , un mouvement de co- « 1ère , un sentiment de haine ou d'envie contre l'un « de mes frères. Il n'y avait rien que je ne fisse pour « me délivrer de mes angoisses. Je me confessais tous «les jours; mais les mêmes tentations se reprodui-
« saient constamment. Je me sentais vraiment mal- « heureux , et ma conscience ne me laissait aucun re- « pos. Vois-tu , me disait-elle , encore un péché que « tu viens de commettre ! Tu as été envieux , impa- « tient, etc. A quoi donc pourra te servir l'habit sacré «que tu as revêtu? — Toutes tes bonnes œuvres se- « ront perdues , etc. ! » —
Ce qui ajoutait aux angoisses de son cœur avide de pardon , c'était la pensée d'être entré au couvent contre le gré de ses parents.
Cependant Dieu ne l'abandonna pas. Il se servit de différentes personnes pour le consoler dans ses afflictions , et pour lui montrer son salut. Staupitz étant venu visiter le couvent d'Erfurt, Luther se plaignit auprès de lui des angoisses qu'il ne cessait d'éprouver. «Mon cher Martin, lui répliqua Stau- « pitz , tu ne sais pas combien ces épreuves te sont « utiles et nécessaires. Dieu ne te les envoie pas sans « but. Tu le yerras toi-même un jour ; car il veut « t'em ployer à de grandes choses. » Une autre fois un de ses maîtres lui dit : «Que fais-tu, mon fils? Ne «sais-tu pas, que Dieu nous ordonne d'espérer en « lui ? » Mais ce qui releva le plus son âme affligée , ce furent les consolantes paroles d'un vieux moine augustin, son confesseur. Lui rappelant l'article du pardon des péchés dans le symbole: «Il ne suffit « pas, lui disait-il, de croire, d'une manière générale, « comme le fait aussi le diable, que Dieu pardonne à «quelques-uns les péchés, qu'il les a pardonnes par « exemple à David et à Pierre. Dieu veut que chacun
« de nous , en particulier, soit pleinement convaincu « que ses propres péchés lui sont remis. » Il lui citait encore ces paroles de St. Bernard : «Aussi dois -tu « croire , que par lui tes péchés te sont remis , selon « le témoignage que le Saint-Esprit rend à ton cœur, « quand il dit : Tes péchés te sont pardonnes ; et se- « Ion la déclaration de St. Paul, lequel nous enseigne « que l'homme est justifié gratuitement par la foi. » — Ces consolations vraiment évangéliques se gravèrent profondément dans le cœur de Luther. Souvent il parlait du vieux frère qui l'avait si puissamment fortifié , en lui faisant comprendre clairement le sens du passage de St. Paul: «Nous sommes «justifiés par la foi. » Les simples exhortations d'un pauvre moine avaient jeté plus de lumières dans son esprit, que toutes les interprétations des savants. Les saintes Ecritures se présentèrent à lui sous un jour tout nouveau; et plus il méditait les écrits des Prophètes et des Apôtres , plus il se pénétrait de la grande vérité fondamentale de l'Evangile : « Nous sommes justifiés par la foi. »
Luther éprouva donc quelque soulagement de ses peines. Un rayon de la vérité avait frappé ses yeux. Il essayait de s'approprier la consolante doctrine de la justification par la foi. Mais il n'osait le faire qu'avec timidité ; la joie du Saint-Esprit, le bonheur en Christ lui étaient inconnus , et il ne cessait de se martyriser lui-même. « Je puis me vanter , dit- « il , d'avoir été un moine pieux. Je me suis stricte- « ment acquitté de mes vœux; et si jamais un moine
«est entré dans le ciel par ses œuvres monacales, « certes j'étais digne d'y être admis. Je puis invoquer « hardiment le témoignage de tous mes compagnons « de couvent. Si Dieu ne m'avait tiré de là , je me « serais tué par mes veilles., mes prières , mes études « et les mortifications que je m'imposais. »
La musique seule pouvait le distraire et le réjouir. Voici une anecdote qu'on rapporte : Luther , dans un de ses accès de mélancolie , s'était enfermé dans sa cellule. Il y demeura quelques jours , ne voulant voir personne. Enfin Luc Edenberger, accompagné d'un chœur d'enfants , heurte à sa porte , et n'obtenant point de réponse , il la force. Il entre : Luther était étendu sans connaissance sur le plancher , et il ne recouvra ses sens qu'aux sons harmonieux de la musique qu'on fit exécuter aux jeunes artistes.
Reconnaissons au reste avec Luther que les tribulations, par lesquelles Dieu le conduisit, ne furent point sans utilité, ni pour lui, ni pour la cause de la Réformation. «Dieu a voulu, dit-il, que j'apprisse « à connaître par ma propre expérience la sagesse « des écoles et la sainteté des cloîtres , c'est-à-dire , les « nombreux péchés et les œuvres impies qui s'y^com- « mettent, afin que je fusse mieux armé contre mes « futurs adversaires , et qu'ils ne pussent me faire le « reproche de condamner ce que je ne connais pas. »
LUTHER A l'université DE WITTEMBERG, ETC. 21