CHAPITRE V
LUTHER PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE WITTEMBERG. — SON VOYAGE A ROIVIE. — IL DEVIENT DOCTEUR EN THÉOLOGIE.
G Le juste vivra par la foi. »
{Rom.l, 17.)
L'électeur de Saxe, Fréderic-le-Sage, venait de fonder dans ses Etats Tuniversité de Wittemberg. Staupitz, chargé d'y attirer des hommes savants et distingués, recommanda au prince le moine Luther, qui y fut appelé en 1508. La philosophie , la dialectique et la physique étaient les branches qu'il devait enseigner. Le jeune professeur se fit aussitôt remarquer par la vivacité de son génie. S'étant livré avec un nouveau zèle à l'étude des saintes Ecritures, il ne tarda pas à s'élever contre les abus de la scolastique. Indigné de voir que partout , dans les écoles, dans les couvents, du haut des chaires, on prêchait Aristote, Thomas d'Aquin , Rotus, au lieu de Jésus-Christ, il attaqua sans ménagement une doctrine qui usurpait la place de l'Evangile. Puisant ses leçons à la source des Prophètes et des Apôtres, il exhortait ses élèves à professer un saint respect pour la parole de Dieu, et à la reconnaître pour seule autorité. S'écartant des ornières de l'école, il établissait fortement l'existence du péché, l'insufïi-
22 CHAPITRE CINOUlÈmE.
sance des forces humaines et la nécessité de la grâce. Cette nouvelle méthode d'enseigner ne laissa pas de produire une profonde sensation ; on en pourra juger par un propos attribué au docteur Mellerstadt, surnommé la lumière du monde, célèbre comme médecin et comme jurisconsulte : « Ce moine, disait- « il, confondra tous nos docteurs ; il mettra en vogue « une nouvelle doctrine , et finira par réformer toute « l'Église romaine; car il s'attache aux écrits des Pro- « phètes et des Apôtres, et il s'appuie sur la parole de « Jésus-Christ. » —
La considération qu'il s'était acquise dans son ordre, par son savoir et par sa piété, lui procura l'honneur d'être député à Rome, au sujet d'un différend qui s'était élevé parmi les Augustins , et qu'il était chargé d'accommoder à la chancellerie romaine. Ce voyage, entrepris en 1510, forme un chapitre important de sa vie , parce que , comme le remarque Matthésius, il lui fournit l'occasion de voir de près le très-saint père , le pape , et sa religion dorée , et son infâme livrée; de sorte que, plus tard, il répétait souvent « qu'il ne prendrait pas mille florins « pour n'avoir pas été à Rome. » — Tout le long de la route son esprit fut préoccupé des paroles de St. Paul, que nous avons placées en tête de ce chapitre : « Le «juste vivra par la foi. » Mais il les méditait en vain, il n'en pouvait trouver l'explication. Au reste, il était encore fortement attaché aux superstitions du culte romain, et s'approchait avec une profonde dévotion de la métropole du monde chrétien. « Pauvre
LUTHER A l'université DE WITTEMBERG , ETC. 23
«dupe que j'étais, s'ëcrie-t-il plus tard, en parlant « de son séjour à Rome , je courais toutes les églises , « tous les caveaux, croyant dévotement tous les con- «tes qu'on me débitait. J'ai dit au moins dix messes, « regrettant fort qiie mes parents fussent encore parmi « les vivants, car j'aurais bien voulu par mes messes, « par mes prières et par d'autres œuvres merveilleu- « ses, les sauver des tourments du purgatoire. » Pour trouver le repos de son âme , il allait d'une église à l'autre, visitait les saints lieux, les tombeaux des Apôtres , et monta les degrés de Pilate , en s'y traînant pieusement à genoux , afin de gagner les indulgences que le pape avait attachées à cet acte méritoire. Mais toujours et partout, le passage de St. Paul revenait frapper son esprit : « Le juste vivra par la foi î » Rome, où il voyait régner « dans le lieu saint l'abomination « qui cause la désolation , » Rome ne pouvait lui donner la paix. « J'ai été à Rome, dit-il, peu de temps; «et j'y ai dit bien des messes, j'en ai vu célébrer « beaucoup , mais je ne puis y penser sans frémir. « Entre autres grossières facéties , débitées à table par «les courtisans, je les entendis se vanter en riant, «de la manière dont quelques-uns d'entre eux di- « saient la messe , prononçant sur le pain et sur le «vin ces paroles : Panls es^ et panis manebis^ vlniim <iesj etvlnwn manebls (tu es pain, et resteras pain; «tu es vin, et resteras vin). Pour moi, j'étais un «jeune moine, bien sérieux, bien pieux, etcespro- « pos me faisaient mal au cœur. Qu'en devais-je pen- « ser? Eh quoi , me disais-je, ici, à Rome, dans la ville
«sainte, il est permis de tenir en public de tels dis- « cours! Et que serait-ce donc, si tous, pape et car- « dinaux, disaient de pareilles messes ! Et moi, qui en «ai tant ouïes, quelle pauvre dupe je serais! — Je fi ne puis , sans dégoût , me rappeler l'indécente ra- « pidité avec laquelle les prêtres italiens débitaient « leurs offices. Le tout avait l'air d'une jonglerie, plu- « tôt que d'un acte grave et sérieux. Je n'en étais pas « encore à l'Evangile, que mon voisin, arrivé au bout « de sa messe, venait me crier son passa,, passa^ avan- « cez, avancez donc! »
S'étant remis en route pour retourner dans sa patrie, il fut surpris à Bologne par un bourdonnement d'oreilles et des vertiges si violents, qu'il se croyait près de mourir. Il éprouva de grandes angoisses spirituelles, ne pouvant obtenir aucune certitude à l'égard du pardon de ses péchés. Enfin, le passage dont l'interprétation l'avait si longtemps et si souvent occupé: «Le juste vit par la foi, » vint comme un ange consolateur se présenter à son esprit, et ranimer son courage et sa foi.
De retour à Wittemberg, il continua à professer la théologie. Il prêcha aussi avec grand succès, après n'avoir accepté qu'en tremblant la charge d'annoncer la parole en public. Staupitz et les frères de son ordre l'ayant engagé à se faire recevoir docteur en théologie, et à accepter l'offre de l'électeur, qui voulait pourvoir aux frais de sa promotion, Luther déclina humblement cet honneur. « Je suis malade «et faible, leur dit -il, et n'ai plus à vivre long-