‹ Vie de Martin LutherChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

« Car celui qui n'avait point connu le péché, «Dieu l'a traité, à cause de nous, comme un «pécheur, afin que nous devinssions justes «devant Dieu par lui.»

(II Cor. Y, 21.)

C'est à cette époque de sa vie que Luther entreprit l'explication de l'Epître aux Romains , et ensuite celle des Psaumes. Tous les hommes savants et pieux, frappés de la manière dont il interprétait les Ecritures, jugèrent que les clartés d'un jour nouveau allaient dissiper les ténèbres d'une longue et sombre nuit. Distinguant avec soin entre la Loi et l'Évangile, Luther réfuta l'erreur de ceux qui, du haut de la chaire , comme sur les bancs de l'école , enseignaient que l'homme peut, par ses œuvres, obtenir le pardon de ses péchés, gagner le ciel par sa propre justice. Il ramenait les âmes vers Jésus- Christ, indiquant du doigt, comme Jean-Baptiste,

r Agneau qui a porté les péchés du monde. Il établissait, avec force, que par Lui seul, l'homme peut être sauvé , et qu'il ne s'agit plus pour lui que d'accepter, par la foi , le salut que le sang de Christ lui a acquis. Lui-même se sentait pénétré d'une nouvelle vie, depuis qu'il avait découvert le grand principe, la vérité centrale de l'Évangile : la justification par la foi. Son cœur était dans l'allégresse ; car il avait trouvé la perle de grand prix. Plusieurs lettres écrites à cette époque à quelques-uns de ses amis , témoignent de la joie dont il était rempli.

Dans une préface , placée en tête de la première partie de ses œuvres latines, il s'exprime en ces termes , sur ce qui se passait alors dans son âme : « La même année je repris l'explication des Psaumes. «Je le fis avec une grande confiance, parce que je «venais de traiter dans mes cours, les Épîtres de « St. Paul aux Romains , aux Galates et aux Hébreux. « Je brûlais de saisir exactement le sens de l'Epître « aux Romains , et rien ne m'en avait empêché jus- « qu'à ce jour, si ce n'est le seul petit mot de «Jt/s- « tice de Dieu (jmtitia Del) , » dans le premier cha- « pitre , St. Paul disant (au verset dix-septième) que « la justice de Dieu est révélée dans l'Évangile. Ce «mot àe justice y je l'avais en haine, puisque, sui- «vant l'exemple des autres interprètes, j'entendais « par là : celle des perfections divines , en vertu de la- « quelle, juste dans son essence et saint dans toutes « ses œuvres , Dieu punit les hommes injustes et pé- « cheurs : la justice substantielle (formalem) ou vir-

mtuelle {activant)^ seloQ les termes de Tëcole. Or, « quant à moi , ,guoique ma vie fût sainte et irréprë- «hensible, je me reconnaissais coupable devant «Dieu; et comme ma conscience inquiète et timo- « rëe m'enlevait tout espoir d'apaiser sa justice par « mes mérites , je n'aimais nullement ce Dieu juste «et courroucé qui punit le pécheur; je le haïssais, « et (si je puis le dire sans blasphème) je nourrissais « contre lui un secret et sérieux ressentiment. « Eh «quoi! disais-je, ce n'est donc point assez des ter- « reurs et des menaces de la Loi , des détresses et des « tribulations de la terre pour nous pauvres et mi- « sérables enfants , condamnés , par suite du péché , « à la mort éternelle ? Faut-il que l'Evangile même «vienne augmenter nos misères et nos angoisses, «et Dieu ne nous parle-t-il par sa voix que pour «nous menacer derechef, et pour nous annoncer « sa justice et sa grande colère ? ! » Ma conscience «troublée frémissait au dedans de moi. Mais je « continuais à méditer le passage de St. Paul ; je «m'ingéniais pour savoir ce que l'Apôtre voulait « dire; nuitet jour j'y pensais, jusqu'à ce qu'enfin il « plût au Seigneur de m'en ouvrir l'intelligence. Je « compris qu'il fallait établir ainsi la liaison des pa- « rôles: « La justice de Dieu est révélée dans l'Evan- « gile, selon qu'il est écrit : « Le juste vivra par la foi. » «Je vis alors qu'il s'agissait de cette justice de Dieu, « dans laquelle le juste vit par la foi , moyennant les « dons de la grâce ; et que , suivant la pensée de l'A- «pôtre, l'Évangile nous révèle la justice, qui e^iva-

« table devant Dieii^ et dans laquelle il nous justifie « par la foi , justice appelée dans le langage de l'école a la justice passive j, selon qu'il est écrit: «Le juste « vivra par la foi ! » Dès lors je me sentis renaître ; (a une large porte ^ ce me semblait^ m'avait été ou- « verte j pour entrer dans le paradis; et la sainte Ecrl- « tare m' apparaissait sous une face toute nouvelle ! Je « me remis aussitôt à parcourir ma Bible , appli- . « quant la découverte que je venais de faire à toutes « les locutions analogues que je rencontrais , telles « que « œuvre de DieUj » c'est-à-dire, l'œuvre que Dieu « opère en nous , « salut de Dieu ^ gloire de Dieu » «et autres. Ce mot «justice de Dieu,» que j'avais « détesté de tout mon cœur , devint alors la source « de mes joies les plus pures. Dans l'Epître aux Ro- « mains j'avais trouvé la porte de la vérité! » —

Dans une lettre que Luther adresse à George Spenlein , moine augustin , sous la date du 7 avril 1516, il s'exprime en ces termes: «Que fait ton «àme? c'est là ce que je voudrais savoir. Dégoûtée «de sa propre justice, a-t-elle enfin placé sa con- « fiance et sa joie en celle de Christ? Car, en «trop présumant d'eux-mêmes, beaucoup s'exposent « à de grandes tentations , surtout ceux qui s'effor- «cent de devenir justes et pieux, sans connaître la «justice qui plaît à Dieu, et qui nous est donnée « gratuitement en Jésus-Christ , cherchant à faire le « bien jusqu'à ce qu'ils puissent , parés de leurs ver- « tus et revêtus de leurs mérites , se présenter sans «crainte devant leur Dieu : ce qui, pourtant, est

«une chose impossible. Telles étaient tes pensées, « lorsque tu fus chez nous, ou plutôt telle était ton «erreur; c'était aussi la mienne; erreur qui renaît « tous les jours , que tous les jours je me vois forcé « de combattre. C'est pourquoi, mon cher frère, ap- « prends à connaître Christ, Christ, dis-je, le cru- « cifié ; apprends à désespérer de toi-même ; invoque « ton Sauveur , et lui dis : « Seigneur Jésus , tu es « ma justice , et je suis ton péché; tu as pris ce qui «était à moi, et m'as donné ce qui t'appartenait; « ce que tu n'étais pas , tu l'es devenu pour l'amour « de moi , ce que je n'étais pas, tu me l'as fait deve- « nir par ta miséricorde! » Garde-toi de rechercher «une sainteté, d'où serait exclu le sentiment de ta « misère ! Car Christ ne demeure qu'auprès des pé- « cheurs. Même il est descendu du ciel , où il vivait « au milieu des justes , pour habiter chez les pé- « cheurs. Cette charité du Seigneur , médite-la et la « repasse dans ton cœur ; alors tu goûteras son salut. « Car si , par nos travaux , par nos souffrances , il «faut que nous cherchions le repos de nos con- « sciences, pourquoi Christ est-il mort? En lui seul « tu trouveras la paix , du moment où tu auras re- « nonce à l'obtenir par tes œuvres ! » —

Ailleurs, enfin, commentant le chapitre troisième de l'Épître aux Galates, il dit: «Quand j'é- « prouve dans ma conscience les morsures du pé- « ché, je lève les yeux et je regarde au serpent d'ai- « rain sur la croix , à mon cher Sauveur Jésus-Christ. « Là , je trouve un autre péché , lequel me protège

«contre le péché qui m'accuse et cherche à me « faire mourir. Or ce second péché , c'est Christ , «mon Seigneur, qui, quoiqu'il n'eût point commis « de péché, a été fait péché pour nous, afin que, par « lui , nous devinssions justes devant Dieu. Et ce pé- « ché est tellement puissant , qu'il condamne mon « péché, et qu'il ôte les péchés du monde entier! » —

Ces citations nous montrent dans quelle situation d'âme Luther se trouvait dès avant 1517. Déjà le mystère de la justification par la foi en Jésus-Christ s'était déroulé devant ses regards. Déjà il en avait senti les ravissants effets. — C'était pour lui une douce joie d'apprendre que la saine doctrine trouvait accès auprès des cœurs , et que les amis de la Bible croissaient en nombre. «Grâce à l'assistance «de Dieu, dit-il, notre théologie va bon train, et «Augustin est en grand renom; pour Aristote, il « commence à baisser , et sa chute est prochaine. » Ce n'est que dans les leçons qu'il consacrait à l'explication de l'Ecriture sainte, d'Augustin et d'atitres pères de l'Eglise , que les auditeurs affluaient dans les salles de l'université.

En 1516, Staupitz l'ayant chargé de faire l'inspection des quarante couvents de la Misnie et de la Thuringe , qui étaient placés sous sa surveillance , Luther profita largement de cette mission , pour répandre autour de lui la vérité que Dieu lui avait fait connaître. Les églises et les monastères se trouvaient dans un état déplorable. Il s'assura par luimême des vices et des abus qui y régnaient , et mit

un soin particulier à recommander partout, de la manière la plus pressante, la lecture assidue de la Bible. De retour à Wittemberg , il écrivit à Spalatin , aumônier de la cour , et s'exprima avec une grande franchise sur ce qu'il avait vu. « Il y a bien « des choses , dit-il entre autres , qui plaisent à ton « prince (Frédéric) , et qui sont brillantes à ses yeux, « que Dieu déteste et qu'il réprouve. Homme de con- « seil dans les choses de ce monde , je le tiens pour « tel ; mais à l'égard des choses qui concernent Dieu «et le salut des âmes, je le déclare aveugle au sepfi tuple. »

En 1517, quatre mois environ avant qu'il affichât ses thèses contre Tezel, Luther prêcha à Dresde devant le duc George de Saxe , qui avait prié Staupitz de lui recommander un prédicateur pieux et savant. Son discours , qui traitait de la prédestination , n'eut pas le bonheur de plaire au duc. Celuici déclara « qu'il donnerait une bonne somme pour «n'avoir pas entendu ce sermon, qui n'était propre « qu'à nourrir dans les gens une criminelle présomp- «tion. » Sa gouvernante. Barbe de Sala, ne partagea pas l'avis du prince , et lui avoua en pleine table « qu'elle donnerait volontiers sa vie pour entendre « une seconde fois un aussi beau sermon. » Un mois après, elle tomba malade, et s'endormit dans la paix du Seigneur.

TEZEL MARCHAND d'ïNDULGENCES, ETC. 33

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