PS. CXXX
Le pape Léon X avait publié une bulle d'indulgences générales , sous prétexte d'en affecter le produit à l'achèvement de la basilique de Saint-Pierre. Mais le fait est, que le pape, étant un homme qui aimait les plaisirs et la magnificence, avait toujours besoin d'argent pour fournir à ses prodigalités. Maimbourg, auteur catholique, qui a écrit un livre en faveur de l'Eglise romaine et contre le Luthér anisme , est obligé lui-même d'en convenir , et il ajoute que Léon destinait à sa sœur, mariée à un prince italien, une partie des sommes qu'il espérait se procurer par ce moyen. L'électeur Albert de Mayence, qui était en même temps archevêque de Magdebourg , jeune prélat , dont la cour était la plus dispendieuse de toute l'Allemagne , reçut du saintsiége les pouvoirs nécessaires pour exploiter ce pays. «Albert, dit un auteur contemporain, ayant dis- « sipé par ses prodigalités et par l'excès de ses dé- « penses , les riches revenus de deux archevêchés et « d'un évêché fort lucratif, hors d'état de payer à la
« chancellerie de Rome les frais de son pallium ar- « chi-épiscopal , et voulant combler les lacunes de « son trésor , eut recours à des expédients indignes « de sa robe, et déshonorants pour son caractère. » Il livra la vente des indulgences aux plus offrants, à des hommes dont l'effronterie promettait d'abondantes recettes. Sous ce rapport et sous celui de l'expérience dans cette branche d'industrie , nul ne surpassait Jean Tezel , né à Leipsic , docteur en théologie et prieur des Dominicains, homme perdu de mœurs, que l'empereur Maximilien avait voulu faire noyer dans un sac , à Inspruck , à cause d'un adultère et d'autres méfaits dont on l'accusait, et qui n'avait dû qu'à l'intercession de son prince Frédéric de Saxe , d'échapper à cette mort ignominieuse. Luimême était venu se présenter à l'archevêque Albert, se faisant fort , si l'on voulait agréer ses services , de convertir les indulgences dont on le chargerait , en belle et bonne monnaie , et d'en tirer des sommes considérables. Le prélat n'était point homme à repousser de pareilles offres. Toutes les pièces nécessaires furent délivrées à Tezel, qui se mit aussitôt en course, ayant quatre-vingts florins d'appointements par mois, et jouissant de toutes sortes d'immunités pour lui , les siens (ses deux enfants l'accompagnaient) et pour ses domestiques. Il se dirigea d'abord vers la Saxe, sa patrie, mais en fut repoussé, les souverains de ce cercle ne voulant point permettre que leurs États, encore tout épuisés, fussent soumis à de nouvelles déprédations. Pour
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mettre la vente en train, l'archevêque fut contraint de livrer à son industrie les territoires des évêchés de Magdebourg et de Halberstadt , soumis à sa propre domination. C'est là que Tezel alla arborer la croix, et prêcher en l'honneur des indulgences. Myconius nous apprend comment il s'acquitta de sa mission. « On ne se fait point d'idée , dit-il , de tout ce que ce moine impudent osait prêcher et débiter. Il avait des brevets et des diplômes , non moins pour les péchés que l'on se proposait dé commettre, que pour les péchés déjà accomplis. « Le pape , selon lui , avait plus de pouvoir que les « Apôtres , les Anges , les Saints , voire même la «vierge Marie; ceux-ci étant inférieurs à Christ, «tandis que le pape était son égal. — D'ailleurs, « depuis son ascension , Christ , avait-il l'audace « d'ajouter, ne se mêle plus du gouvernement de «son Eglise, ayant remis toute son autorité au « pape , son vicaire et son vice-roi , pour qu'il l'exer- « çât jusqu'au jour du jugement dernier. » A Annaberg, où l'on avait découvert, depuis peu, de riches mines d'argent, et où Myconius l'entendit prêcher pendant deux ans de suite , il disait aux gens , « qu'ils « n'avaient qu'à venir bien vite , acheter grâces et in- « dulgences , et que toutes les montagnes à l'en tour « d'Annaberg se changeraient en blocs d'argent mas- «sif; qu'au moment où la pièce résonne dans le « tronc, l'âme, à l'intention de laquelle on l'offre, est «arrachée du purgatoire, grâce à la vertu miracu- « leuse de ses indulgences. » — « Bref, dit Myconius ,
le Seigneur notre Dieu n'était plus Dieu. Il avait donné au pape la divine puissance. Si quelqu'un avait osé y trouver à redire , il y avait déjà là des inquisiteurs tout prêts à l'excommunier et à livrer aux flammes le récalcitrant. »
C'est de cette manière scandaleuse que se faisait le trafic des indulgences. Aussi, pour en voiler les turpitudes , n'était-ce pas trop de la pompe théâtrale dont on éblouissait le peuple. « Quand un des commissaires du pape approchait d'une ville (c'est encore Myconius qui parle) , on portait devant lui la bulle du pape , placée sur du drap d'or ou sur un riche velours. Les prêtres, les moines, les conseillers , les maîtres d'école avec leurs élèves , hommes, femmes , jeunes filles , enfants, venaient en procession à sa rencontre avec gonfanons , cierges et musique. Toutes les cloches étaient mises en branle , on faisait retentir le chant des orgues , on suivait le saint homme dans les églises , on dressait une croix rouge au milieu de la nef, on y suspendait la bannière du pape , — si Dieu était venu , on n'aurait pu le recevoir avec plus d'honneurs. »
Le fragment suivant d'une lettre d'indulgences vendue par Tezel , peut donner une idée de l'abomination qui régnait au lieu saint. « Notre Seigneur « Jésus-Christ ait pitié de toi , et t'absolve par les mé- « rites de sa très-sainte passion ! Et moi , en vertu de « son autorité, de celle de ses Apôtres, Pierre et Paul, « et de notre très-saint père le pape, laquelle auto- « rite lui a été remise et confiée à moi pour cette af-
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« faire, je te donne absolution : 1^ de toutes les cen- « sures de l'Église , de quelque manière que tu les « puisses avoir encourues ; T- de tous tes péchés , «iniquités et méfaits, commis jusqu'à ce jour, quel- « que graves qu'ils puissent être , fussent-ils même « du nombre de ceux que le pape seul peut pardon- « ner, aussi loin que s'étend la puissance des clefs de « notre sainte mère l'Eglise. Je te remets , par indul- « gences plénières , toutes les peines que tu eusses été « obligé de souffrir au purgatoire pour les péchés a susmentionnés , et te rétablis dans le droit de parce ticiper aux saints sacrements, et dans la commu- «nion des fidèles, te réintégrant dans l'innocence «et pureté que tu avais reçues par le baptême. A « cette fin que, si tu viens à mourir maintenant, les « portes de la damnation demeurent fermées pour «toi, et que les portes du bienheureux paradis te « soient ouvertes ; que si , au contraire , Dieu pro- « longe tes jours, cette grâce te reste acquise et te « soit réservée jusqu'à l'heure de la mort. Au nom « du Père , du Fils et du Saint-Esprit. Amen. Frère « JeanTezel, sous-commissaire. Fa écrit de sa propre « main. ».
Il y avait quelque temps que Luther était arrivé à la connaissance de la vérité chrétienne, et de la justification par la foi. Déjà, du haut de la chaire et dans les cours de l'université , il avait annoncé à ses auditeurs l'Evangile du salut: lorsqu'il fut instruit des menées de Tezel. Voyant que beaucoup de monde courait aux indulgences pour acquérir à
prix d'argent la grâce de Dieu et la vie éternelle, il mit en garde ses auditeurs contre ces nouvelles lettres de pardon , se bornant simplement , au rapport de Matthésius , à enseigner au fond de son cou^ vent , « qu'il vaut mieux , suivant le commandement « de Christ, distribuer des aumônes aux pauvres, que « d'acheter pour cet argent des grâces incertaines. « Travaillez à votre amendement , leur disait-il , «convertissez -vous sérieusement au Seigneur, et «vous obtiendrez, gratuitement et par pure honte, « la grâce de Dieu et le pardon de vos péchés , lequel « le Seigneur Jésus-Christ vous a acquis par son pré- « cieux sang et par l'oblation de son corps faite une « fois pour toutes. »
Cependant Luther avait refusé l'absolution à plusieurs personnes qui s'étaient présentées à son confessionnal , munies des indulgences qu'elles avaient achetées. Elles coururent s'en plaindre à Tezel, qui alors se trouvait à Jiitterbock en Saxe. « Tezel , s'il faut en croire Myconius, fut vivement irrité. Il se livra en chaire aux déclamations les plus furibondes, tonnant, injuriant, criant à l'anathème, proférant des menaces contre les mécréants, menaces d'inquisition, d'autant plus redoutables que les Dominicains , ses confrères , étaient les ministres de cette institution terrible. Afin de produire plus d'impression , il s'avisa dès lors de faire allumer de grands feux sur la place publique, plusieurs fois par semaine. Cette ingénieuse démonstration devait faire comprendre à tous, qu'il avait reçu mission de Rome
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de faire brûler quiconque oserait mal parler du très-saint père, le pape, et de ses saintes indulgences. » — « Ainsi , observe Matthésius , ce prédicateur effronté , par ses insolentes bravades et les infamies qu'il débitait, contraignit lui-même Luther à se mettre en campagne, et à s'armer de la fronde de David et de l'épée de l'Esprit , qui sont une fervente prière et la parole de Dieu , pour combattre Tezel , pour attaquer ses papales indulgences, et pour les flétrir courageusement comme des déceptions dangereuses. » C'est dans ce sens qu'il prêcha depuis lors publiquement et à haute voix.
« Tezel , dit Myconius , était encore à Jiitterbock , fulminant contre Luther des accusations d'hérésie , criant et s'escrimant ; mais trouvant dans son auditoire de sourdes oreilles en plus grand nombre qu'autrefois. A Wittemberg, on avait commencé la construction du monastère des Augustins , dont le dortoir seul était achevé. Les fondements de l'église étaient posés, mais ne dépassaient point encore le niveau du sol. Au milieu de ces fondements était debout une antique chapelle , bâtie en bois et enduite de torchis; elle semblait près de s'écrouler, et ne se soutenait plus que grâce aux nombreux appuis dont on l'avait entourée. Lorsque j'y fus, elle avait trente pieds de longueur sur vingt de large. On y voyait une vieille tribune , petite , rabougrie , vermoulue , où tenaient à peine vingt personnes. Contre le mur du midi était adossée une chaire en vieilles planches brutes , avec un siège
dans l'intérieur , le tout à une aune et demie du sol. Bre^, cette chapelle était comme l'étable de Bethléhem ,. telle que les peintres nous la représentent. On se rappellera que , par une singulière comcidence , la petite église où Huss avait prêché , portait également le nom de Bethléhem. Or, c'est dans cette pauvre , misérable et chétive chapelle , que Dieu, dans ces derniers temps, a fait renaître son cher et saint Evangile, et son bien-aimé Fils, l'enfant Jésus. C'est là qu'il l'a sorti des langes , afin que tout le monde vît la beauté , l'amabilité , la grâce de cet enfant, en qui nous est donné à tous le salut, la rémission des péchés et la vie éternelle. Des cathédrales, des monastères, des églises qui existaient par centaines de milliers , Dieu n'en choisit aucune (toutes eussent dédaigné cet honneur) . Il choisit la pauvre chapelle de Wittemberg. D'ici est parti l'esprit de la bouche du Seigneur, pour, de son souffle, renverser l'Antéchrist. D'ici le saint sépulcre, je veux dire la sainte Ecriture, soigneusement gardé par le pape, de peur que le Christ ne ressuscitât, a été reconquis par le duc Frédéric.
« Car c'est dans cette église que docteur Martin Luther débuta comme prédicateur; c'est ici qu'il fit son sermon contre les indulgences , et puis celui qu'il a intitulé , la liberté de la prédication contre les indulgences. Les deux sermons furent imprimés. Ce sont les premières pièces qu'il publia sur cet objet. Il y pose en principe que toute doctrine qui cherche à s'introduire dans le monde chrétien , on
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îa doit examiner, juger, soutenir ou rejeter selon la règle de la parole divine , laquelle est au-dessus dé toute parole, subtilité et sagesse humaine, afin de se conformer au commandement de Christ: «Mes bre- « bis écoutent ma voix, etc. » C'était en ce temps chose nouvelle, qui ne tarda pas à faire bruit par le monde. Bientôt la chapelle s'étant trouvée trop étroite pour contenir tous les auditeurs qui s'y pressaient , ordre fut donné à docteur Martin de prêcher désormais dans l'église paroissiale de Wittemberg : l'enfant Jésus fut derechef apporté au temple. »
En ce temps, l'électeur de Saxe, Fréderic-le-Sage, eut, dans la nuit du 30 au 31 octobre, un songe qui lui parut si remarquable, qu'il le mit par écrit dès le lendemain, et qu'il le raconta à son frère Jean, en présence de son chancelier. *Je m'étais «couché de bonne heure, dit le prince, car je me « sentais fatigué. Bientôt je m'endormis au milieu « de mes oraisons ; mais m'étant réveillé après deux « heures et demie de sommeil , je me mis à ruminer « toutes sortes de choses dans mon lit. Je me propo- « sais en moi-même de fêter dévotement le jour des « Saints , et de jeûner en leur honneur avec tous les « serviteurs de ma cour. Je priais pour les pauvres « âmes du purgatoire , me promettant de faire dire «des messes à leur intention. Je supphais le bon « Dieu de m'accorder sa grâce , de nous diriger dans « les voies de la vérité et du salut , moi et mes mi- « nistres et mes États, de déjouer aussi les machina- « tions des méchants qui nous rendent le gouverne-
« ment pénible. Enfin , vers minuit je me rendor- «mis. Et un moine m'apparut en songe, fils de « St. Paul le bienheureux Apôtre , d'une imposante « figure , envoyé par Dieu même. Derrière lui , tous «les saints, pour rendre témoignage de lui, qu'il « n'était point un imposteur , qu'il avait reçu mis- « sion du Très-Haut , et que Dieu m'enjoignait de «permettre qu'il écrivît ce qu'il voudrait sur la « muraille de la chapelle qui est en mon château de «Wittemberg. Je m'empressai de faire savoir au « moine par la bouche de mon chancelier , que puis- « que Dieu le commandait, et qu'il avait pour lui de « si imposants témoignages , il n'avait qu'à écrire ce a qui lui était ordonné. Le moine donc écrivit , — « mais en traçant des caractères si gros que je les « pouvais distinguer depuis mon château de Schwei- « nitz. Sa plume était d'une excessive longueur : elle «allait jusqu'à Rome. Or, à Rome était un lion « (Léon X) ; et je vis le bout de la plume qui pénétrait «dans l'oreille du lion, la perçant d'outre en outre, « et ressortant par l'oreille opposée. Et la plume ne ces- « sait de s'allonger , si bien qu'enfin elle atteignit la « tiare du saint Père, et la frappa d'un coup si rude , « que la triple couronne en chancela et faillit tomber « de sa tête. Dans ce moment je m'avançai , pour sou- « tenir la couronne de ma main, — car je me croyais «près du pape en compagnie de Votre Dilection « (son frère Jean) . Ce mouvement m'éveilla. J'avais « le bras en l'air , et me sentais encore ému d'effroi et r d'indignation contre le moine hardi qui avait tenu
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« la plume avec si peu de modestie. Enfin je m'a- « perçus que tout n'avait été qu'un songe. Mais j'a- « vais besoin de sommeil ; mes paupières s'abaissè- « rent , je me rendormis profondément.
« Et j'eus de nouveau le même songe. Je voyais le «même moine, écrivant, écrivant toujours, enfon^ « çant le bout de sa plume au travers du lion , et « renouvelant ses attaques contre la personne de Sa «Sainteté. Et le lion de rugir d'une manière ef- « frayante , et toute la ville de Rome et les États du «saint Empire d'accourir et de s'informer de la «cause de ces cris. Le pape demanda raison aux «Etats de l'insolence du moine, et voulut qu'on «m'en instruisît particulièrement, puisque j'étais « son souverain. Là-dessus je me réveillai. Je trou- « vais étrange que le même songe se fût présenté à « deux fois; pourtant je n'y attachai point une bien « grande importance , et me bornai à prier Dieu de « préserver Sa Sainteté de tout malheur. Puis je me « rendormis.
« Et le moine m'apparut une troisième fois. Les « principaux Etats de l'Empire étaient à Rome. Votre « Dilection s'y trouvait avec moi. Nous nous efforcions « tous de briser la plume du moine et de la détour- « ner de la personne sacrée du pape. Peine inutile ! « la plume se roidissait , criant et grondant sous nos «mains à nous faire tinter les oreilles. J'en avais « mal au cœur. Enfin , voyant que toutes nos tenta- «tives étaient infructueuses, nous quittâmes la «partie, et finîmes par nous retirer l'un après
«l'autre; car nous craignions qu'il n'y eût quelque « sorcellerie dans l'affaire , et qu'il ne nous en arri- « vât du mal. Pourtant j'étais curieux de savoir d'où a venait cette plume , et ce qui la rendait si ferme et « si tenace. L'homme au froc répondit (car je me « croyais de nouveau à Wittemberg) , qu'elle prove- « nait d'une vieille oie centenaire (Jean Huss) , et « qu'un de ses anciens maîtres la lui avait donnée , « en lui recommandant de la garder et d'en user en «souvenir de lui, lui-même l'ayant préparée. Il « ajouta qu'elle n'était si longue , si ferme et si te- « nace , que parce qu'on n'avait pu en ôter l'âme , ce « dont il s'étonnait lui-même. — Soudain le bruit « courut que de la longue plume étaient sorties une « infinité d'autres plumes , et que c'était plaisir à « voir les hommes savants de Wittemberg s'en dis- « pu ter la possession. On pensait que ces nouvelles « plumes deviendraient par le temps aussi longues « que leur mère. On regardait l'apparition du moine « et de son formidable instrument comme un signe « précurseur d'étranges événements. Déjà j'étais ré- « solu à m'entretenir au plutôt avec ce personnage «extraordinaire, lorsque, m'étant réveillé pour la « troisième fois , je m'aperçus qu'il faisait jour.
« Le songe que j'avais fait me préoccupait vive- «ment. Je cherchai à m'en rappeler exactement « toutes les circonstances , et les ai mises aussitôt par « écrit. Car je ne le puis regarder comme un rêve « ordinaire et suis intentionné d'en faire part à mon « confesseur. Avant tout , cependant , je désirais en
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«entretenir Votre Dileetion. Parlez, mon frère, et « dites-moi , ainsi que vous , mon chancelier , ce que « vous en pensez. »
« Sire chancelier, que vous en semble? repartit le « duc Jean. On ne doit pas , en général , attacher «une grande importance aux songes; pourtant il « en est, qu'il ne faut pas légèrement rejeter. Si nous « avions ici un homme comme Joseph ou Daniel , « sage , entendu , ayant l'esprit de Dieu , nous sauce rions à quoi nous en tenir. »
«Votre Altesse sait ce que dit le proverbe, répli- « qua le chancelier : Rêve de jeune fille, de savant « ou de grand Seigneur est souvent prophétique. « Mais on ne saura que plus tard ce qu'il signifie. « Quand les faits s'accomplissent, alors seulement les « mystères du songe se dévoilent , et l'on s'écrie : « Voici , ce qu'il nous présageait ! Votre Altesse elle- «même en saura des exemples. Au reste, Joseph « nous fait connaître que les interprétations viennent « de Dieu ; et Daniel déclare que Dieu seul , qui est « dans les cieux , révèle les secrets. Que donc Votre «Altesse électorale recommande à Dieu le songe « qu'elle a fait. Les moines ont souvent porté mal- « heur aux grands. Ce qu'il y a de rassurant à l'é- « gard de celui qui vous a apparu , c'est qu'il se dit « envoyé de Dieu. Il écrit par ordre d'en haut. Tous « les saints lui servent de témoins. Si tout ceci n'est « point une jonglerie du démon , il n'y a pas de quoi «s'alarmer. D'ailleurs, je ne doute point, que la « prudence et la piété de Votre Altesse sérénissime
« ne lui fassent découvrir , avec le secours de Dieu , « la solution de ce mystère. »
« Je suis entièrement de votre avis , dit le duc « Jean« lî n'est pas à propos que nous nous tour- « mentions l'esprit au sujet de ce songe. S'il vient « de Dieu, Dieu le saura faire tourner à sa gloire, et « nous en révéler la signification en son temps. S'il « nous présage du mal , il est en son pouvoir d'en « prévenir les effets. »
« Alors le duc Frédéric prenant la parole : Qu'ainsi «soit-il, s'écria-t-il. Quant à ce songe, je ne puis « l'oublier. Ce n'est pas le moment de dire ce que «j'en pense. Mais je mettrai mes idées par écrit. Le « temps nous apprendra si j'ai deviné juste; d'ici en « quelques jours nous reviendrons sur ce sujet. »
On va voir ce que signifiait le songe de l'électeur.
«Ne crains point, car je suis «ayec toi.»
(É?enèseXXVI,24.)
En chaire et dans le confessionnal , Luther avait vainement combattu le scandaleux trafic , auquel se
livraient les agents de l'archevêque Albert. Enfin , il tente une démarche plus décisive. Dans la soirée du 31 octobre 1517, il fait afficher, sur les murs de l'église du château appelée V Eglise de tous les Saints^ quatre-vingt-quinze thèses dirigées contre les abus des indulgences.
«Avant d'en venir là, il avait écrit, selon que le rapporte Myconius, aux quatre évêques de Misnie, de Francfort , de Zeitz et de Mersebourg, puis même à l'archevêque de Mayence , les priant de se souvenir des devoirs de leur charge , et de ne point souffrir qu'on abusât du nom de Dieu , pour séduire le pauvre peuple. L'archevêque Albert dédaigna ces avertissements. Les autres prélats répondirent qu'ils n'avaient ni le droit, ni le pouvoir d'intervenir dans les affaires du pape.» Alors seulement Luther, voyant qu'il ne fallait point compter sur le secours des évêques , se mit à rédiger les thèses , qu'il afficha contre les murailles de l'église du château , la veille de la Toussaint, fête qui attirait annuellement à Wittemberg une foule innombrable de personnes. -— « En ce jour-là, dit Meissner, on voyait le peuple, tant des environs que des contrées plus éloignées, se porter vers la ville en bandes nombreuses. Il y venait surtout force adultères , voleurs et meurtriers , qu'y attirait la facilité d'obtenir aussitôt l'absolution des péchés les plus graves. Il se trouvait aussi dans le nombre, des hommes pieux, laïques et ecclésiastiques, qui se sentaient troublés dans leur conscience. Geux-là s'approchaient du
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sanctuaire avec une sainte et respectueuse admiration, l'adorant et le couvrant de baisers, s'acquittant ponctuellement de ce qui leur était ordonné , et s'en retournant ensuite consolés et joyeux, comme s'ils venaient de recouvrer la pureté des anges. »
Yoici, au reste, quelques-unes des thèses qui furent affichées par Luther contre les portes de l'église.
1 . Les paroles de notre Seigneur et Maître Jésus- Christ; Arnendez-vom ^ etc., nous apprennent que toute la vie des fidèles doit être un long et continuel amendement.
5. 11 n'est ni dans la volonté, ni dans le pouvoir du pape , de remettre des peines autres que celles qu'il a lui-même infligées , soit en vertu de son autorité particulière, soit en conformité des canons, c'est-à-dire, de ses propres décrets.
32. Tous ceux qui pensent gagner le ciel moyennant des lettres de pardon délivrées par les hommes, s'en iront aux enfers avec ceux qui les endoctrinent ainsi.
33. Qu'on se garde bien des faux docteurs qui prétendent que les indulgences papales sont la grâce la plus précieuse que Dieu ait accordée aux hommes pour les reconcilier avec lui.
37. Tout vrai Chrétien, qu'il soit vivant ou mort, a part aux trésors du royaume des cieux , Dieu les lui offrant gratuitement, sans qu'il soit besoin pour cela de lettres d'indulgences.