On doit montrer au peuple que les indulgences
peuvent être utiles , tant qu'on n'y fait point reposer sa confiance ; mais qu'elles sont funestes au suprême degré, lorsqu'elles ont pour effet d'affaiblir dans les cœurs la crainte de Dieu.
62. Le vrai trésor de l'Eglise , c'est le saint Évangile de la gloire et de la grâce de Dieu , etc.
« L'intention de Luther , en faisant imprimer ces thèses , dit Myconius , était uniquement d'en faire un sujet de disputations savantes à l'université de Wittemberg. « Que sont les indulgences ; quelle en «est la vertu, l'origine, la valeur?» tels sont les points qu'il voulait soumettre à l'examen et à la discussion de ses confrères. Mais au bout de quinze jours, ces thèses avaient fait le tour de l'Allemagne; deux semaines plus tard, toute la chrétienté en était remplie : les anges eux-mêmes semblaient avoir fait fonction de courriers pour les mettre au plus vite entre les mains de tous. Impossible de peindre la sensation qu'elles produisirent. Bientôt elles parurent en allemand. Tout le monde y applaudissait , hormis toutefois les frères Dominicains , l'évêque de Halle, et quelques autres qui vivaient du pape , et qui trouvaient fort à leur convenance les trésors que Sa Sainteté faisait sortir de terre comme par magie. »
Luther, dans la préface qu'il ajouta plus tard à ses propositions, en juge fort humblement. «Ces «propositions, dit-il, dévoilent ma honte, c'est-à- « dire , mon insigne faiblesse et mon ignorance , les- « quelles ne m'avaient permis d'entreprendre cette
« affaire qu'avec tremblement et grande crainte. Je
« m'y étais engagé seul , et à l'étourdi. Comme je ne
« pouvais reculer , non -seulement je fis de nom-
« breuses concessions au pape dans des articles d'une
«haute importance, mais même je l'adorais dévote-
« ment et du fond de mon cœur. Car qui étais -je ,
« moi pauvre et misérable moine , plus semblable à
« un cadavre qu'à un homme vivant , pour m'élever
« contre la majesté du pape , devant qui , non pas
« seulement les rois de la terre , et la terre entière —
« devant qui (pour parler ainsi) tremblaient le ciel
«et l'enfer, et qui, d'un signe, faisait fléchir toutes
« les volontés ! Ce que j'ai souffert en cette année-là
« et dans celle qui y a succédé , l'humilité sérieuse
«et véritable, et non point feinte ni affectée, ledé-
«sespoir, dirai-je, où se trouvait mon àme: per-
« sonne , et moins que tous les autres , ces esprits
«sûrs d'eux-mêmes, qui depuis ont déployé tant
« de courage dans leurs attaques contre la majesté
« du pape , ne peuvent s'en faire une juste idée. Moi ,
« qu'alors on regardait faire , et qu'on laissait se dé-
« battre seul contre le danger, je ne me sentais pas
a le cœur si joyeux, je n'avais ni la même assurance,
« ni le même aplomb. J'ignorais alors bien des choses
«qu'aujourd'hui, grâce à Dieu, je connais. Car, à
« vrai dire , je ne savais proprement ce que signi-
« fiaient les indulgences. Toute l'armée des papistes
« n'en savait rien , et elles ne devaient le crédit dont
« elles jouissaient qu'à la force d'une longue habi-
« tude. »
Luther, après avoir affiché ses thèses, les envoya à l'archevêque de Mayence. La lettre dont il les accompagna , pour signaler à ce prélat les abus des indulgences et pour le supplier de les faire cesser, témoigne de la profonde humilité avec laquelle il s'était engagé dans cette affaire. En voici le commencement : « La grâce et la miséricorde de Dieu , « ainsi que tout ce que je puis et tout ce que je suis! « Très-vénérable Père en Dieu, sérénissime électeur! « Que Votre Altesse me pardonne la hardiesse que «je prends de m'adresser à Votre Grandeur! Le « Seigneur Jésus m'est témoin que je sens toute mon «indignité et mon abjection. Aussi ai-je balancé « longtemps avant que d'entreprendre la téméraire « démarche que j'accomplis en ce moment. Ce qui « a vaincu mes scrupules , c'est la fidélité à laquelle , « mon très-révérend Père en Dieu, je me sens obligé «envers la personne de votre sérénissime Altesse. « Que donc Votre Grandeur jette un regard propice « sur moi , qui ne suis que poudre et cendre; qu'elle « daigne recevoir et interpréter ma démarche selon « sa mansuétude épiscopale. »
Nous apprenons de la bouche même de Luther combien, à l'époque dont il est question, il était encore attaché à l'Eglise romaine. «Il faut qu'on « sache , dit-il , que j'étais moine et papiste forcené , « lorsque je lançai dans le monde mes thèses contre « les indulgences. Mon cœur était noyé dans le pa- «pisme, il en était ivre, au point que j'eusse tué de c mes propres mains , quiconque aurait refusé d'o-
« béir au pape en un seul mot ; j'aurais moi-même « conseillé sa mort, et j'y aurais aidé. Saal aveugle, «je brûlais comme beaucoup d'autres d'un zèle fana- « tique. Certes, je n'étais pas aussi lâche à défendre le « saint-siége que le docteur Eck et ses consorts. »
Les amis de Luther tremblaient pour sa sûreté. D'autres regardaient sa démarche comme une querelle de moines. Le pape , qui en fut instruit dès la même année , ne voulut point intervenir dans cette dispute. Mais les ennemis de Luther se déchaînaient contre lui avec d'autant plus de violence , lui prodiguant du haut de la chaire les épithètes les plus injurieuses, et déclarant qu'il serait livré au feu avant que quinze jours ou quatre semaines ne fussent passés. Tezel s'étant fait rédiger des antithèses par le docteur Wimpina , les défendit publiquement à l'université de Francfort. Mais la flamme était allumée , et lui ne la pouvait éteindre. Les thèses de Luther étaient partout accueillies avec joie. Celles de Tezel, contre la volonté de Luther, il est vrai, et à son grand mécontentement, furent brûlées en public sur la place du marché de Wittemberg.
En 1518, le jour de la Sainte-Trinité, Luther, envoyant ses thèses au pape, y joignit une lettre fort humble. Après lui avoir rendu compte des motifs qui l'ont porté à écrire sur les indulgences et de ce qui en est résulté , il le prie de prendre ses thèses sous sa protection , et termine son épître ainsi qu'il suit : «C'est pourquoi, très-saint Père, je me jette « aux pieds de Votre Sainteté , m'abandonnant à elle
LtTHER AFFICHE SES QUATRE-VINGT-QUINZE THESES. 53
« avec tout ce que je suis et tout ce que je possède. « C'est à Votre Sainteté qu'il appartient de protéger «ma cause ou de la désavouer, de me donner tort « ou raison , de m'accorder ou de m'ôter la vie. « Quoi qu'il advienne , je ne veux rien savoir , sinon « que la voix de Votre Sainteté est la voix de Christ « qui agit et gouverne par elle. Que si j'ai mérité la «mort, je ne refuse pas de mourir, car la terre ap- « partient à l'Eternel, et tout ce qui y est. A lui soit « louange éternellement. Amen. »
Ses adversaires continuaient à s'agiter. Le docteur Jean Eck d'Ingolstadt fit paraître un ouvrage dont la polémique était assez modérée. Mais le Dominicain Sylvestre Priérias exalta dans ses dialogues l'autorité du pape et de l'Eglise avec une maladresse si impudente, qu'il poussa Luther à déclarer franchement que si le pape et les cardinaux étaient du même sentiment que son antagoniste , il ne lui serait plus permis de douter que Rome ne fût le siège de l'Antéchrist. Hogstrat, autre Dominicain, poussa plus loin l'effronterie et exhorta le pape à réfuter par les flammes l'hérésiarque Luther. Mais celui-ci lui adressa une virulente réplique, dans laquelle il lui reprochait hautement son fanatisme et son ignorance.