VOYAGE DE LUTHER A HEFDELBERG POUR L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE LES AUGUSTINS
«La parole qui sera sortie de ma bouche, « dit l'Éternel , ne retournera point à moi « sans effet; mais elle fera tout ce que j'aurai «ordonné, et aura sou effet dans les choses «pour lesquelles je l'aurai envoyée.»
(ÉsaïeLY,il.)
En 1518, une assemblée générale des Auguslins ayant été convoquée à Heidelberg, Luther reçut l'invitation de sy rendre. Tous ses amis le suppliaient de n'y point aller. «Tous me conseillent, «dit-il dans une lettre à Lange, de ne point pa- « raître à Heidelberg , de peur que nos ennemis «n'obtiennent par ruse et guet-apens, ce qu'ils «n'ont pu obtenir par la violence. Mais moi je «veux obéir; je viendrai, et, s'il plaît à Dieu, je « passerai par Erfurt. » Effectivement, Luther se mit en route dès le mois d'avril , étant muni de lettres de recommandation de l'électeur pour le comte palatin Wolfgang. Il fît le chemin à pied, et fut partout très -bien reçu. L'évêque de Wiirtzbourg , Laurent de Bibra , lui fit l'accueil le plus gracieux. « Ce bon «prince, dit Luther, s'est entretenu lui-même avec « moi. Il m'a même proposé de me faire conduire « à ses frais à Heidelberg. Mais j'ai refusé son offre
« bienveillante pour ne point causer de peine inutile «à qui que ce soit. » Le prélat dont il est question, s'était montré dès le principe fort bien disposé en faveur de la doctrine évangélique , et la considéraration générale dont il jouissait fait regretter plus vivement qu'il soit mort dès l'année suivante.
Luther profita de l'occasion pour répandre parmi les frères de son ordre la connaissance de la vérité. En général , il fut très-satisfait de son voyage. Voici comment il s'en exprime dans une lettre qu'à son retour il adressa à Spalatin, prédicateur de la cour : « Grâces au Seigneur , mon cher Spalatin , me voici «de nouveau à Wittemberg, où je suis arrivé le « surlendemain du jour de l'Ascension. Sur toute la « route j'ai joui d'une santé excellente, mangeant et « buvant de bon appétit ; même on me trouve plus ((fort et plus replet. Le prince sérénissime, comte « palatin Wolfgang , m'a traité splendidement ; ainsi «ont fait maître Jacques Simler et le gouverneur « Hase. J'ai été invité à la table du comte avec Stau- « pitz et notre cher Lange , maintenant provincial de « notre ordre. Nous nous sommes entretenus de la « manière la plus amicale. Après le repas nous avons «été voir les ornements de la chapelle de la cour, « puis l'arsenal , et tout ce que le château vraiment « royal du prince renferme de remarquable et de « beau. — On n'a rien épargné pour nous faire hon- « neur. Les docteurs de l'université m'ont admis de « bonne grâce à disputer avec eux , et m'ont répliqué « avec une modestie , qui me les a rendus bien chers»
«Car, quoique ma théologie leur parût contenir « des doctrines nouvelles, il les ont combattues avec « esprit et courtoisie , à l'exception d'un seul qui était « le cinquième et le plus jeune d'entre eux, et qui fit «rire toute l'assemblée en soutenant sérieusement ^ n que si les paysans m'entendaient dire ces choses , « ils prendraient des pierres pour me lapider. »
Ici, comme en toute autre occasion , c'est la doctrine fondamentale de la justification par la foi sans les œuvres de la loi, que Luther avait défendue avec non moic'3 de force que de talent. La disputation eut lieu , le 26 avril 1518, au milieu d'une grande afïluence, non -seulement d'étudiants, mais aussi de bourgeois et de gentilshommes. Alting nous apprend qu'au nombre des auditeurs se trouvaient Martin Bucer, Jean Brenz, Erard Schnepf, Théobald Billican et autres théologiens célèbres, lesquels étant tout étonnés de trouver dans le même homme tant de pénétration, tant d'audace et d'humilité , se rendirent auprès de lui après que la disr putation fut terminée , afin de lui soumettre leurs doutes sur quelques points qu'ils n'avaient pas suffisamment compris. — Ainsi furent amenés à la connaissance de la vérit^ces hommes qui , plus tard , prirent tous une part très-active à l'œuvre importante de la réforme.
«Soyez toujours prêts à répondre (' pour votre défense à tous ceux qui «vous demandent raison de l'espé- «rance que vous avez.»
{I Pierre Ul, 15.)
Les doctrines de l'Évangile, répandues par les discours et les écrits de Luther, commençaient à faire bruit tant en Italie qu'en Allemagne. Il en fut même question à la diète que l'empereur Maximilien avait convoquée à Augsbourg. Ce prince , dans une lettre adressée au pape à la date du 5 août, avait exhorté celui-ci à porter remède au scandale, lui promettant de l'aider dans cette entreprise. On a peine à comprendre cette démarche de la part d'un prince qui n'était point ami des prêtres , et qui, parlant un jour de Luther à Pfeffinger, conseiller de l'électeur , doit avoir dit : qu'il fallait en prendre soin, puisqu'il se pourrait qu'on en eût affaire dans la suite. — « Que fait votre moine? dit-il une autre fois. Vraiment , ses thèses ne sont pas à mépriser ; il va mettre en l'air la prêtraille. »
Au reste, le pape n'avait point encore reçu la missive impériale, que déjà il avait cité Luther pour comparaître à Rome devant un tribunal ecclésiastique, dans le délai de soixante jours. Bientôt ce-
pendant, cédant aux sollicitations de l'électeur de Saxe et de l'université de Wittemberg , il permit que sa cause fut instruite en Allemagne , et chargea son légat à la diète d'Augsbourg, Thomas de Yio de Gaè'ta , plus connu sous le nom de Gaétan , cardinalarchevêque de Palerme et général de l'ordre des Dominicains, de procéder à son interrogatoire.
Luther résolut aussitôt de partir pour Augsbourg, malgré l'avis contraire du comte Albert de INIansfeld et de quelques autres amis.
A Weimar, un moine, cherchant à le retenir, lui dit : « 0 mon cher docteur, les Italiens sont. Dieu le « sait , de savantes gens ! J'ai bien souci que vous ne «succombiez. Croyez-moi, ils vous brûleront. — «Avec des orties, passe! repartit Luther; au feu! « la correction serait violente. Cher ami , récitez un « pater pour que notre Dieu qui est dans les cieux « me soit propice , à moi , et à son cher enfant Jé- « sus-Christ , en l'honneur de qui je combats. Que si « Dieu plaide sa cause, la mienne est déjà gagnée; si « non , ce n'est pas moi qui l'empêcherai de perdre « son procès , et il en aura toute la honte. »
« J'étais sorti de Wittemberg , dit-il , n'ayant pas « une obole, et portant sur le corps un froc que j'a- «vais emprunté du docteur Lincks. Je cheminai « pédestrement jusqu'à trois lieues d' Augsbourg. Là «je montai en voiture, et ayant fait mon entrée « dans cet équipage , j'allai me loger au couvent des « Augustins. Or on ne m'avait pas donné de sauf- « conduit , et sans la loyale protection du sénat de
^ la ville, à qui j'avais été recommandé par le duc «Frédéric, je crois qu'on m'aurait pris au trébu- « chet. Mais dès mon arrivée , le sénateur Langen- « mantel , au nom de ses collègues , vint m'enjoin- (t dre de ne point encore me rendre auprès du carce dinal. Il m'avertit que , comme je leur avais été «recommandé par l'électeur, il fallait que je leur « obéisse ; que je ne devais rien faire sans leur avis ; « qu'ils auraient soin de moi , et qu'ils feraient tout « au monde pour m'être utiles. Quant à l'empereur , il « avait déjà quitté Augsbourg pour aller à la chasse. «Ses conseillers étaient seuls restés dans la ville.» « Il ne se passe ici rien de nouveau ni d'étrange , « dit-il dans une lettre à Mélanchthon du 15 octobre «1518, si ce n'est que tout le monde en cette ville « parle de docteur Luther, désirant voir ce nouvel Hé- « rostrate , lequel a allumé un si grand feu. Pour toi , « montre- toi comme un homme. Je sais du reste « que tu le fais. Enseigne à notre chère jeunesse, ce « qui est juste et divin. Je m'en vais , si telle est la vo- « lonté de Dieu , m'immoler pour elle et pom^ vous. «Car j'aime mieux mourir, j'aime mieux, malgré «les consolations et les jouissances que j'y trouve, « renoncer éternellement à votre société , que de ré- « tracter les choses que j'ai enseignées en toute vérité, « et d'aider ainsi au triomphe de ces hommes gros- « siers , ineptes , ennemis de toutes les sciences et «surtout des doctrines divines, qui n'iiseraient de « leur pouvoir que pour faire périr les bonnes études «et pour éteindre les lumières. » —
«Quand le cardinal sut que j'étais arrivé (ce « sont encore les paroles de Luther) , il députa vers « moi son orateur, le docteur Urbain de Serra-Longa « avec deux de ses gens , pour m'inviter à l'aller voir. « Je lui fis dire que je viendrais. Mais comme l'em- «pereur était encore absent et que je n'avais pas «de sauf-conduit, les membres du sénat m'en dis- « suadèrent à cause de la mauvaise foi des Italiens. « Le lendemain , nouveau message : — Le cardinal dé- « sire vous voir; il vous attend. — Je répondis encore" « que je viendrais; mais je n'y allai point. Trois jours « se passèrent de la sorte. Les gens du cardinal re- « venaient sans cesse à la charge : — Son Eminence « vous fait saluer. Pourquoi donc êtes-vous si crain- « tif ? Notre Père est le meilleur homme du monde. « — N'en croyez rien , me dit un autre à l'oreille ; «il ne tient point parole. — Enfin, le troisième «jour : — Pourquoi , s'écrièrent-ils , ne comparaissez- « vous pas devant le cardinal ? Il ne s'agit pourtant « que de six lettres , Revoca (rétracte) , et vous serez « hors d'affaire. — Mais ces six lettres m'auraient coûté « cher, et au lieu d'un Revoca ^ on en serait venu à «un Occide (tuez-le). Aussi déclarai-je alors sans «détour , que le sénat de la ville, à qui j'avais été «recommandé par l'électeur et à qui j'étais tenu «d'obéir, m'avait formellement défendu d'accepter « l'invitation de son Eminence , avant d'avoir reçu «mon sauf-conduit; mais que dès que j'aurais ce «titre je viendrais. Ma réponse irrita l'orateur. — «Eh quoi! s'écria-t-il, t'imagines-tu que l'électeur
« prendra les armes à cause de toi ? — Nullement , « répliquai-je, et je ne le désire pas. — Où donc res- « teras-tu? — Sous le ciel. — Si tu avais en ton pou- «voir le pape et les cardinaux, qu'est-ce que tu en « ferais? — Je leur rendrais toutes sortes d'honneurs, « repartis-je promptement. — Mais lui , se mordant « le doigt à la manière des Italiens : — Ah ! ah ! — « dit-il , sortit et ne revint plus. »
Enfin, grâce aux démarches du sénat, Luther ayant obtenu un sauf-conduit des conseillers de l'empereur, il parut pour la première fois devant Gaétan le mardi 12 octobre (c'est vendredi le 8 qu'il était arrivé à Augsbourg) . « Je suivis littérale- « ment , dit-il , les instructions reçues. D'abord que «je fus en présence du cardinal, je me prosternai «devant lui, la face en terre. Il m'ordonna de me « lever. Je me tins alors à genoux , et ce n'est qu'a- « près être resté quelque temps dans cette attitude « que je me remis enfin sur les pieds. » Il attendit qu'on lui adressât la parole; mais comme personne ne rompait le silence , il crut que c'était à lui de parler. « Très-vénérable Père , dit-il , je suis venu ici «comme fils soumis et docile de la sainte Eglise « chrétienne , pour répondre à la citation du Saint- « Père, et au désir de l'électeur mon Souverain. Je « confesse que c'est moi qui ai publié ces thèses , et « vous me voyez prêt à écouter en toute humilité les « choses dont on m'accuse , et à recevoir instruction «si je suis dans l'erreur. — Mon cher fils, réphqua « le légat , Sa Sainteté papale m'a ordonné dans son
« bref d'exiger de toi ces trois choses, à savoir: l**que, «rentrant en toi-même, tu te convertisses et ré- « tractes tes erreurs; 2^ que tu promettes de t'en «garder à l'avenir, et 3® que tu t'abstiennes dësor- « mais de tout ce qui pourrait troubler la paix de «l'Église.» ■— Luther avait soutenu : 1*^ que le trésor des indulgences n'est pas chose identique avec les mérites de Christ , et 2^ qu'un homme qui demande à recevoir la sainte Cène , doit croire pour obtenir les grâces offertes dans ce sacrement. Ce sont surtout ces deux articles qu'on exigeait qu'il révoquât. On discuta de part et d'autre. Mais le cardinal n'ayant pu convaincre Luther ni par la Bible ni par les canons , ce premier interrogatoire se termina sans résultat.
De retour dans son logement , Luther y trouva Staupitz , général de son ordre , qui venait d'arriver à Augsbourg. Il lui raconta comment le légat , sans vouloir entendre sa défense, exigeait péremptoirement une rétractation pure et simple; et ayant reçu de lui le conseil de préparer une réponse écrite pour le cardinal , il se mit aussitôt à rédiger cette pièce. Le second interrogatoire eut lieu le lendemain 13 octobre. Luther se présenta devant le cardinal, accompagné des conseillers de l'empereur et du chevalier Philippe de Feilitzsch. « La conduite du légat est «adroite, dit-il dans une lettre adressée à Spalatin. «Il proteste qu'il agira envers moi d'une manière « douce et paternelle par égard pour mon gracieux « Souverain ; mais tous ses procédés sont violents et.
« despotiques. Il n'a pas voulu souffrir que je me «défendisse dans une disputation publique. Il ne « veut pas davantage discuter avec moi à huis-clos et « en particulier .Voici son éternel refrain : — Rétracte, « reconnais que tu as erré; le pape l'exige sans autre, « que cela te convienne ou non ! — Son arme prin- «cipale était la constitution Unigenltus^ dans la- « quelle, selon lui, le pape déclare clairement que « le trésor des indulgences se compose des mérites «de Christ. — Le crois-tu, me disait -il? Réponds « par oui ou non, — Et puis, si j'essayais de me jus- « tifier , ses cris et ses éclats de voix étouffaient mes «paroles. Enfin, grâce à l'intervention de Staupitz « et de beaucoup d'autres personnes , j'obtins , comme « une faveur spéciale , la permission de lui présenter « par écrit ma défense et les arguments sur lesquels «je me fonde.»
Luther , dans cette entrevue , avait remis au cardinal sa première protestation. Il y déclarait se soumettre humblement à l'Eglise, invoquait une discussion publique, et demandait que sa cause fut soumise à là décision des quatre universités de Baie , de Fribourg , de Louvain et de Paris. Le légat prétendait que cette protestation était tout à fait inutile, parce qu'on trouverait en lui un arbitre conciliant et paternel. Mais , loin de là , il ne faisait que gronder et aboyer , sans souffrir que son client répondît; et ce n'est qu'après beaucoup de prières qu'il lui permit enfin de plaider sa cause par écrit.
Jeudi le 14 eut lieu la troisième entrevue, à la-
quelle, selon Tordre qu'ils en avaient reçu de 1 eleeteur , assistèrent Feilitzsch et Riihel. Luther remit au cardinal un écrit, où il déclarait entre autres, que le canon (l'extravagante) du pape Clément YI ne contenait que doctrines humaines. « Lorsque je lui remis cette pièce , dit-il , le légat dé- « daigneusement la jeta de côt^. Pur verbiage! disait- «il. Pourtant il voulait l'envoyer à Rome. Puis, « derechef me menaçant des foudres de l'Église , il « me pressa de révoquer. Il débita un long discours , « puisé dans les contes bleus de St. Thomas d'Aquin , « et pensait après cela m'avoir vaincu et réduit au « silence. Je faisais pour parler de vains efforts. Lui «seul raisonnait, discutait, pérorait, toujours ton- « nant et toujours aboyant. Enfin, moi aussi j'élevai « la voix : — Si l'on peut me prouver, m'écriai-je, que « l'extravagante en question affirme que les mérites «de Christ constituent le trésor des indulgences, je « me rétracterai comme Votre Grandeur le désire. — « Aussitôt le cardinal de s'agiter sur son siège , et de « partir d'un gros éclat de rire ; il prit le livre et «lut l'extravagante, haletant d'ardeur et d'un ton « animé , jusqu'au passage où il est dit que Jésus- « Christ, par ses souffrances, a acquis le trésor, etc. «Là, je l'interrompis: — Très -vénérable Père, lui « dis-je , que Votre Grandeur considère attentive- «ment ces mots: // a acquis. Si, par ses mérites, «Jésus-Chnst a acquis un trésor, évidemment les «mérites ne sont pas le trésor, mais ce par quoi on « obtient le trésor , c'est-à-dire les clefs de l'Eglise ,
« et il se trouve que mon raisonnement est juste. — « Le lëgat se voyant confondu si inopinément , cher- « cha à pallier sa défaite en passant immédiatement «à d'autres points de controverse. Mais je ne perdis « pas la carte, et sans manquer au respect que je lui « devais : « Très-vénérable père en Dieu , continuai-je « d'un ton ferme , il ne faut pas que Votre Grandeur « s'imagine que nous autres Allemands nous ne pos- « sédons point notre grammaire. Autre chose signifie «être un trésor, autre chose est de l'acquérir.» Le «légat, furieux du coup que je lui avais porté, cria « de nouveau que je devais me rétracter, et d'un ton « courroucé : « Ya-t-en , me dit-il , et ne reparais plus « devant moi , si ce n'est pour révoquer tes erreurs. » « Je me le tins pour dit , et me retirai sur le champ.
«Aussitôt après son dîner, lé légat fît venir Stau- « pitz. 11 l'engagea par de mielleuses paroles à user « sur moi de son influence pour me porter à une « rétractation , protestant qu'il était de mes meilleurs « amis ; à quoi Staupitz répondit qu'il m'avait tou- « jours conseillé, et qu'il me conseillerait encore de « me soumettre humblement à l'Eglise, comme je m'y «étais engagé moi-même; qu'à la vérité, il ne se « croyait pas capable de se mesurer avec moi , ni pour « les talents de l'esprit , ni pour la connaissance des « saintes Ecritures ; mais qu'en sa qualité de vicaire «général de l'ordre, il était notre supérieur à nous «tous, qu'il tenait la place du pape, et que j'étais « obligé de lui obéir. » Staupitz pressait le cardinal d'avoir avec Luther un nouvel entretien. Mais l'Ita-
lien s'en excusa « Ego noiim amptlus cum hac bestia « loqui ; habet enim profundos oculos et mirabiles spenculatlones in cap'ite suo. (Je ne désire plus parler « à cette brute, car il a l'œil profond , et dans sa tête « d'admirables pensées.) »
Luther passa encore à Augsbourg la journée suivante, sans qu'on lui fît rien dire. Il en fut de même le surlendemain. Ce jour-là il adressa au cardinal une lettre qui respirait la plus touchante humilité. Il s'engageait à se taire, pourvu qu'on imposât le même silence à ses antagonistes ; seulement il ne pouvait se rétracter avant que l'Église ne l'eut entendu et jugé. «Mais, dit Myconius, cette offre ne convenait point au légat. Luther et Jésus -Christ devaient se taire ; mais non pas ceux qui blasphémaient la vérité. Depuis j'ai souvent ouï dire au Réformateur, «que jamais Dieu ne l'avait laissé tom- « ber aussi bas , que lorsqu'il fit ce volontaire aban- « don des droits qu'il avait à défendre. » Caétan ne répondit point; et Luther, après quelques jours d'attente, résolut enfin de partir. «J'eus d'autant moins « de peine, dit-il, à suivre cette fois le conseil de mes « amis que le cardinal avait fait entendre au'il était «chargé de nous jeter en prison, moi et Staupitz. «J'estimais d'ailleurs, que les dangers auxquels je « m'étais exposé, pouvaient suffn e pour prouver mon « obéissance. » Dans une lettre fort polie, il fit ses adieux au légat. Mais en même temps il protesta contre ses procédés dans un appel au pape, qui après son départ fut placardé aux portes de la cathédrale d'Augsbourg.
((Staupitz, dit-il, m'avait procure un cheval. Au « milieu de la nuit , le sénateur Langenmantel me fit « sortir de la ville par un petit guichet. Je m'en al- «lai sans bas, sans bottes, sans éperons, sansépée, « accompagné seulement d'un ancien postillon qui « connaissait parfaitement tous les chemins, et que le «sénat m'avait donné pour guide. C'est ainsi que «je fus jusqu'à Wittemberg. Je fis le premier jour « au delà de treize lieues ; aussi étais-je si harassé « que le soir , ayant mis pied à terre dans l'écurie de «l'auberge, je ne pouvais me tenir sur les jambes, « et tombai tout du long sur la litière à côté de mon «cheval. A Graefenthal, je trouvai le comte Albert « de Mansfeld qui rit en me voyant monté comme «je l'étais, et qui me retint à sa table. Je n'avais « guère passé plus d'une semaine à Augsbourg. Quel « triomphe pour le cardinal , s'il avait pu m'appré- «henderau corps, pour m'expédier à Rome! Aussi, « grand fut son désappointement quand il sut que «je m'étais échappé, car il croyait me prendre « dans la souricière, et tenir l'anguille par la queue. « Il s'était persuadé qu'en nul autre endroit il lui «serait plus facile de s'assurer de ma personne, et « comptait sur un second chapeau de cardinal. Mais «cela ne devait pas être. On aurait, pour m'avoir, « donné des milliers de florins , et il n'était pas juste « qu'on m'estimât à si haut prix , tandis que Christ « notre Seigneur a été vendu pour trente pièces d'ar- « gent. Ils croyaient étouffer mes doctrines en s'ar- « mant de la violence, mais Dieu n'a pas voulu tolérer
« plus longtemps l'odieuse tyrannie dont Jean Huss « avait ëtë la victime. Dieu , qui est le Seigneur des «morts et des vivants, venge actuellement sur le « pape le sang de l'innocent martyr , et ce sang , tôt « ou tard, accomplira sa ruine! » — Dans la dernière année de sa vie , c'est ainsi que parlait Luther.
Une lettre qu'il écrivit à Carlstadt pendant qu'il était encore à Augsbourg , nous montre de quelle foi il était animé. «J'ai tout à craindre, dit-il, pour « ma cause, de la part des juges qu'on m'a donnés: « car , sans compter qu'ils sont mes ennemis , et des « ennemis irrités , ils n'ont ni lumières ni capacité « pour comprendre le point de la question. Mais « quoi qu'il en soit , Dieu notre Seigneur vit et règne. « A Lui je me remets , et tout ce qui est à moi. Il «daignera exaucer les prières que plusieurs per- « sonnes pieuses lui adressent en ma faveur ,car je sais « qu'il y en a qui prient pour moi. Peut-être vous « serai-je rendu sain et sauf; peut-être aussi , frappé « d'anathème , serai-je contraint de chercher ailleurs « un refuge. A la garde de Dieu , et que sa volonté « se fasse ! Pour vous , vivez heureux en attendant , « et confessez le nom du Seigneur ouvertement et « sans crainte. Je sais qu'en prononçant le seul mot « Revoco » (je rétracte) , j'attirerais sur moi les plus « grandes faveurs. Mais je n'ai pas envie de me faire « hérétique , en reniant les convictions par lesquelles «je suis devenu Chrétien. Plutôt mourir, être brûlé , « exilé et maudit ! »
Le cardinal Gaétan , déçu dans son espoir d'ame-
ner Luther à résipiscence ou bien de le livrer entre les mains du pape , écrivit à l'électeur de Saxe une lettre où perçait son ressentiment. Il engageait ce prince à envoyer Luther à Rome, ou à le bannir au moins de ses Etats , afin de conserver sans tache l'honneur de ses aïeux. L'électeur , en remettant cette lettre à Luther, lui donna occasion de justifier dans une réponse étendue la conduite qu'il avait tenue à l'égard du légat, et d'y faire éclater une puissance de foi , digne d'être appréciée par un prince tel que Frédéric. Il s'affligeait de ce qu'on voulût faire jouer à son souverain le rôle odieux de Pilate, en le chargeant de souiller ses mains de sang innocent. Mais quant à lui, il se déclarait prêt à partir en exil , dès qu'il en aurait reçu l'ordre. « Comme je « désire éviter à Votre Altesse toute espèce de désa- «grément qu'elle pourrait essuyer à mon sujet : «voici, dit-il, je m'en vais à la garde de Dieu m'é- « loigner de vos Etats , pour me rendre partout où « l'Eternel me conduira. Je m'abandonne à sa misé- « ricordicLise volonté , en quelque manière qu'il dis- « pose de moi. Mon cœur est plein d'allégresse, et je « rends grâces à Dieu de ce que son cher Fils Jésus- « Christ juge digne un pauvre pécheur tel que moi, « de souffrir dans une aussi bonne et sainte cause. «Qu'il conserve Votre Altesse en toute éternité. « Amen. »
Il songeait alors à se retirer en France. Mais l'électeur repoussa avec fermeté les prétentions du cardinal. Il lui envoya copie de la réponse de Luther , et
se plaignit de la manière dont on avait agi envers lui. 11 disait que ses doctrines n'étaient ni impies, ni antichrétiennes , ni hérétiques ; qu'au surplus il fallait les réfuter; et qu'alors il aurait su se rappeler les devoirs imposés à un prince chrétien contre les fauteurs d'hérésie.