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CHAPITRE XL

LUTHER ET MILTITZ. - LA DISPTITATION DE LEIPSIC, — LA BULLE DU PAPE ET LES DÉCRÊTALES LIVRÉES AUX FLAMMES.

«Ne vous unissez point avec les infidèles; « car qu'y a-t-il de commun entre la justice et « l'iniquité ? Quelle union y a-t-il entre la lu- «mière et les ténèbres? Quel accord y a-l-il «entre Christ et Bélial? Ou qu'est-ce que le «fidèle a de commun avec l'infidèle? Et quel «rapport y a-t-il du temple de Dieu avec les «idoles? Car vous êtes le temple du Dieu «vivant, comme Dieu l'a dit ; J'habiterai au « milieu d'eux , et j'y marcherai ; je serai leur «Dieu, et ils seront mon peuple. C'est pour- «quoi sortez du milieu d'eux, et vous en sé- « parez, dit le Seigneur; et ne touchez point «à ce qui est impur, et je vous recevrai. Je « serai votre Père , et vous serez mes fils et «mes filles, dit le Seigneur tout-puissant.»

(//Cor. VI, 14 — 18.)

La première tentative faite par la cour de Rome pour ramener Luther au giron de l'Eglise , avait mal réussi. Mais on croyait en devoir accuser l'entête-

ment de Gaétan , et voulut employer encore les voies de la douceur. Charles de Miltitz, chambellan du pape , originaire de la Saxe et courtisan délié , fut chargé de cette mission délicate. Il devait en même temps remettre à l'électeur, qu'il fallait gagner à tout prix, la rose d'or, présent que la cour de Rome n'offrait d'ailleurs qu'aux empereurs et aux rois. « Mais , dit Matthésius , grâce aux effets de la parole de Dieu, couronne papale, clefs, rose et brefs, n'avaient plus en Allemagne le crédit d'autrefois. Aussi Miltitz en fut-il pour ses peines, et n'osa point s'attaquer à Luther. »

Avant même d'arriver en Saxe , le chambellan du pape put voir combien avait baissé l'autorité de son maître, et combien l'Evangile avait gagné de terrain. Il en fit lui-même l'aveu à Luther : « Dans mon voyage, «dit-il, j'ai taché de connaître les dispositions des « esprits et ce que les gens pensent de toi , et j'ai « acquis la conviction que sur une personne dévouée « au pape, il y en a trois qui prennent ton parti contre - « lui. » La première entrevue eut lieu à Allenbourg en Saxe. Luther en rend compte en ces termes : « Charles « de Miltitz, armé de plus de soixante-dix brefs apos- « toliques, avait été envoyé vers l'électeur, dans le but «de m'emmener captif et enchaîné à Rome, dans «cette meurtrière Jérusalem. Mais, habile à cacher « la violence des desseins sous le masque d'une per- « fide courtoisie , il eut avec moi de longues confé- « renées pour m'engager à reprendre mes doctrines « par égard pour l'Église. — « Qu'on me propose une

« formule de rétractation, lépondis-je, et que le point «sur lequel je me suis trompé y soit signalé clairece ment et de manière à convaincre le peuple et les « gens savants; car une rétractation de pure forme ne « ferait qu'irriter davantage les esprits contre Rome. — «Nous convînmes alors qu'un des évêques sur les- « quels .nous étions tombés d'accord , celui de Salz- « bourg par exemple , ou bien celui de Trêves , serait « prié d'arranger cette affaire. Après quoi nous nous «séparâmes en paix, avec un baiser.... de Judas. Il « pleurait en m'exhortant , et je lui laissai tranquil- « lement répandre ses larmes de crocodile. Voilà où « nous en sommes. Il m'a dit entre autres choses, que « depuis cent ans il ne s'était rien passé qui donnât « tant à faire à la troupe oisive des cardinaux et à toute «la livrée romaine (romanantcs Romantl) , et qu'ils «aimeraient mieux jeter dix mille ducats, que de « souffrir que ces débats se prolongeassent. Pour moi, «je suis joyeux et me remets entièrement entre les « mains de Dieu. » —

Deux points avaient été arrêtés dans cette conférence: 1° Silence devait être imposé aux deux parties; il leur serait enjoint de s'abstenir de toute prédication , de tout écrit , de toute démarche qui pourrait réveiller et alimenter la querelle. Ensuite T on chargerait quelque savant évêque de signaler les erreurs dont on demandait la rétractation à Luther. Celui-ci écrivit même au pape une nouvelle lettre, datée d'Altenbourg , 3 mars 1519, et respirant encore un profond respect pour l'Eglise romaine. < Et

«mainleiiant, très-saint Père , dit-il, j'atteste devant « Dieu et devant toutes ses créatures, que je n'ai pas « et que jamais je n'ai eu l'intention d'attaquer d'au- « cune maaière l'autorité de l'Eglise romaine et celle « de Votre Sainteté, ni même de l'affaiblir par quelque « moyen détourné. Au contraire, je confesse en toute « liberté , que l'autorité de cette Eglise est par-dessus «toutes choses, et que rien ne lui est supérieur ni « dans le ciel ni sur la terre, hormis Jésus-Christ seul, « lequel est le Seigneur de tous. »

Ainsi il allait au-devant de tout ce qui pouvait ramener la paix. « J'ai largement accordé, dit-il, tout «ce qu'on me demandait; j'ai déclaré que tout ce « qu'il serait en mon pouvoir de faire , sans blesser « ni ma conscience ni les droits de la vérité , je m'y « prêterais avec joie, parce que de tout mon cœur je « désirais la paix, et que dans tout ce que j'avais en- «trepris je n'avais obéi qu'à la nécessité, ayant été « forcément engagé dans cette lutte sans qu'il y eût « de ma faute. » De son côté, Miltitz faisait des démarches, qui semblaient indiquer l'intention de réparer les fautes commises. Tezel fut mandé devant lui. « Cet «intrépide crieur, devant qui, dit Luther, touttrem- «blait autrefois, fut tellement ému quand Miltitz «lui notifia les ordres et les menaces du pape, qu'il « se mit à languir dès ce moment , et qu'il mourut « enfin de chagrin et de désespoir. Quand je sus l'état «dans lequel il était, je voulus le consoler, et lui « adressai la lettre la plus amicale pour l'exhorter à « reprendre courage et à ne point avoir peur , ni de

« moi, ni de mon nom. Mais la colère du papeavait- «elle trop vivement frappé son esprit, ou bien sa «conscience s était-elle réveillée.... le fait est, qu'il « succomba à ses chagrins. »

Miltitz s'en retourna très -satisfait à Augsbourg; car il se croyait près d'avoir atteint son but, surtout si Luther renonçait à écrire. Et peut-être celui-ci eûtil en effet déposé la plume ; mais le Seigneur en avait autrement décidé. Les ennemis de la vérité contribuèrent eux-mêmes à la répandre , et rendirent à la fin tout accommodement impossible. Jean Eck, docteur en théologie , homme très-érudit et célèbre en son temps, avait attaqué les quatre-vingt-quinze thèses de Luther, et s'était engagé à ce sujet dans une lutte savante, avec André Bodenstein, plus connu sous le nom de Carlstadt, professeur de théologie à Wittemberg et partisan zélé du Réformateur. La querelle devait être vidée dans une disputation publique àLeipsic; mais Eck, jaloux de rompre une lance avec l'auteur même des nouvelles hérésies , chercha à l'attirer dans le combat. Luther ne pouvait refuser avec honneur. «Eck, dit -il, a donné sa signature, et la « disputation aura lieu le 27 juin prochain. Ce n'est « pas Carlstadt qui défendra les thèses, d'abord parce « que ce "sont les miennes , puis aussi parce que la « partie serait trop inégale. Car le rusé sophiste à qui « nous avons à faire, a su si adroitement formuler ses « propositions sur le pape et sur quelques autres su- « jets , que nous ne pouvons le combattre sans courir « risque d'offenser le saint-père, ni garder un craintif

« silence sans trahir notre cause , puisque notre ad- « versaire s'en prévaudrait pour chanter une victoire « qu'il aurait remportée sans coup férir. Tous crai- « gnent que le treizième article de ces thèses ( celui « qui concerne la suprématie du pape ) ne me porte « malheur. Quant à moi, quoique je ne me flatte pas « de planter au pied du mur de tous les sophistes le « plus déUé, ni de couvrir sa formidable voix , j'espère « au moins , le Seigneur aidant, défendre vaillamment « mon propre terrain. »

Les partisans du pape et surtout Févêque de Mersebourg, qui était chancelier de l'université, firent leur possible pour empêcher que cette disputation n'eût lieu. Mais le duc George de Saxe , quoique ennemi déclaré des nouvelles doctrines, la voulait opiniâtrement. Après un service religieux célébré dans son château, commença, le 17 juin, la fameuse disputation de Leipsic. Eck , Carlstadt et Luther étaient les trois champions. Ce fut d'abord le tour des deux premiers, qui discutèrent, huit jours durant, sur le libre arbitre de l'homme. A Carlstadt succéda Luther. Les articles de la suprématie du pape, des indulgences, de la pénitence, du purgatoire et autres, furent successivement passés en revue. « Luther s'en tenait à la parole des Prophètes et des Apôtres, dit Matthésius, laquelle ne fait nulle mention des indulgences romaines. Il soutenait hautement que, depuis Adam jusqu'au dernier jour, Jésus -Christ a été et sera le chef unique et suprême de l'Église, conformément aux déclarations de St. Paul dans le second chapitre

de son Épître aux Colossiens , où le Seigneur Jésus- Christ est appelé, en termes explicites, le chef de l'Église et le Seigneur de tout ce qui est au ciel^ sur la terre et dans les enfers, A l'égard de la pénitence et de la conversion, toujours s'appuyant sur l'autorité des saintes Ecritures, il prétendait que l'homme doit d'abord reconnaître ses péchés au moyen de la loi , s'en repentir sincèrement, et regarder le sang, le sacrifice et l'intercession de Jésus-Christ conime l'unique rançon , la seule satisfaction possible, tant pour ses propres péchés que pour ceux du monde entier. Qu'ensuite, étant justifié, réconcihé, reçu en grâce, enrichi gratuitement des dons et de la joie du Saint- Esprit, il est tenu d'entrer dans une vie nouvelle et sainte, de glorifier l'Eternel, et de lui offrir en sacrifice de louanges et de gratitude, des œuvres et une conduite conformes à la parole de Dieu. »

Cette disputation, après avoir duré plusieurs semaines, se termina, comme on le peut penser, sans conversion de part ni d'autre. Un auteur contemporain , Mosellanus , qui s'était trouvé au nombre des auditeurs et que le duc avait même chargé du sermon d'ouverture, juge avec beaucoup de raison que « cette manière théâtrale de discuter, est peu conforme à l'espjrit de douceur que respire la doctrine de Christ. Personne, dit-il, ne pourra me convaincre que l'Esprit de Dieu , qui est un Esprit de paix , entre pour quelque chose dans ces débats. La vérité chrétienne se donne à une fervente prière , et n'est point conquise au bruit des disputes. »

On ne lira point sans intérêt les portraits suivants, que nous devons au même auteur. « Frère Martin , dit-il, est de taille moyenne, maigri par 1 étude et le travail de l'âme, n'ayant que les os sous la peau, mais dans toute la fraîcheur de l'âge , d'une constitution forte et mâle. Sa voix est claire et imposante. Il a beaucoup d'érudition, et a fait des saintes Ecritures une étude si approfondie , qu'il les sait sur le bout des doigts. Sa connaissance du grec et de l'hébreu le rend habile à juger des interprétations. 11 n'est pas moins savant en fait de réalités , car il y a en lui richesse de mots et de choses. Ses manières sont aimables et polies : rien d'austère ni de chagrin dans sa contenance ; il a le talent de se faire à tout. En société il est gai, vif et jovial; toujours content, toujours joyeux, d'une figure souriante en dépit des menaces de ses adversaires. Il suffit de le voir pour être convaincu que Dieu est avec lui , et que ce n'est point sans Dieu qu'il s'est engagé dans une si hardie entreprise. L'unique défaut que lui reprochent amis et ennemis, c'est d'être trop vif et trop mordant dans ses réprimandes, plus que ne le conseille la prudence à celui qui se fraie une route nouvelle , plus qu'il ne sied à un théologien.

«Quant à Eck, sa taille est grande et longue, son corps large et robuste. Il a la voix rude et tudesque, les reins épais et vigoureux, et ne serait déplacé ni comme acteur ni comme crieur public, si ce n'est que son organe est trop rauque et trop peu distinct. Tout son visage, ses yeux, sa contenance sont tels,

qu'on le prendrait pour un boucher ou pour un soldat de Carie, plutôt que pour un docteur en théologie. Voilà pour le physique. Quant à sa tête, il a une mémoire prodigieuse , et s'il avait de l'esprit en proportion, il serait un vrai chef-d'œuvre de la nature. Mais il ne brille ni par la conception, ni par le jugement, facultés en l'absence desquelles les autres n'ont plus de valeur. Son fort est d'amener sur le tapis une masse de choses qui éblouissent les auditeurs, pour la plupart peu pénétrants. Doué d'une rare effronterie, il a le talent de la voiler d'une manière fort adroite. S'est-il engagé dans un faux raisonnement , se voit-il sur le point d'être battu, vite il change de sujet; quelquefois même, s'emparant de l'argument dirigé contre lui , il le reproduit en d'autres termes et gratifie son adversaire des absurdes propos qu'il avait lui-même avancés. »

Peu de temps après la disputation de Leipsic , cet homme, pour tirer vengeance de ses ennemis, était allé à Rome. Il y dénigra de son mieux Luther et tout ses partisans, y compris l'électeur, lequel, en ayant été informé, se défendit d'avoir favorisé l'hérésie de Luther. Il ne s'était jamais arrogé le droit, disait-il, de juger les doctrines de cet homme ; mais il croyait devoir faire observer au pape que les esprits étaient agités en Allemagne , et qu'il serait téméraire de hasarder un coup d'Etat. — En effet, Luther n'était plus seul : il avait derrière lui le peuple et surtout la noblesse de l'Allemagne , qui se prononçait en sa faveur d'une manière énergique , quoique , pour lui , il ne

voulût point des armes de la chair pour défendre la cause de Dieu.

Cependant Eck avait atteint le but de ses démarches. Une bulle du pape est publiée le 15 juin 1520 : les écrits de Luther sont condamnés ; il est enjoint à tout chrétien de les livrer aux flammes; Luther luimême déclaré hérétique est frappé d'anathème, si dans le délai de soixante jours il n'a révoqué ses erreurs. Menaces impuissantes! Voici ce que Luther écrivit à Spalatin , dès qu'il eut connaissance de l'arrêt fulminé contre lui : « La bulle romaine est enfin « arrivée avec Eck. Je ne fais qu'en rire , et m'en vais « l'attaquer en tant qu'impie, mensongère et Eckienne « d'un bout à l'autre. Vous voyez qu'elle condamne «Jésus-Christ même, sans en donner aucune raison. « Vous voyez aussi qu'on me cite, non pour' justifier « mes doctrines, mais pour les rétracter. 0 que vous «puissiez reconnaître combien ils sont aveugles et «insensés, dénués d'intelligence et de lumières! Je «ne m'inquiète pas pour ma personne, et n'ai de « volonté que celle de Dieu. Toutefois je me réjouis « de tout mon cœur d'être persécuté pour la meilleure « des causes , et ne me reconnais pas digne d'une si « sainte plaie. » — Il donna à son livre le titre : De la nouvelle bulle et imposture Eckienne.

Miltitz se flattait encore de l'espoir d'un arrangement; mais ses efforts furent infructueux, malgré l'empressement de Luther à faire toute concession possible. Dans une lettre à Spalatin : « Nous nous sommes « vus, dit-il , Miltitz et moi, à Lichtenberg. Il se pro-

«met beaucoup d'un petit ouvrage, que je me suis « engagé d'écrire dans les deux langues , pour raconte ter au pape toute mon histoire, et pour l'assurer « que je n'en ai jamais voulu à sa personne ; de sorte « que toutes mes attaques porteront contre Eck seul. «Tout cela n'étant que l'exacte vérité, je m'y prête « de bonne grâce , et renouvellerai ma promesse de « garder un humble silence , pourvu que les autres « se taisent aussi. 11 faut qu'on voie que je fais tout «ce qui peut contribuer à la paix, tout ce que rai- « sonnablement on peut prétendre. Car vous savez «fort bien que tel a été dès. le commencement mon «désir.» Une dernière lettre, toujoursi humble et soumise, fut donc écrite au pape le 6 septembre 1520. Elle était accompagnée d'un traité intitulé: « De la liberté d'un homme chrétien^ » dans lequel était exposé, avec force et lucidité, la doctrine de la foi justifiante et de l'amour qui en découle. Il mit le tout à l'adresse de Miltitz, qui était de^retour à Rome. Quoique dans le traité, comme dans 4a lettre qui l'accompagnait , il ne parlât du pape qu'avec un grand respect, il est probable que ni l'un ni l'autre n'étaient conçus de manière à plaire à des oreilles romaines.

Eck cependant, en qualité de nonce apostolique, promenait triomphant sa bulle par toute l'Allemagne. En Saxe on ne fit qu'en rire; mais à Louvain, à Cologne, àMayence, villes dévouées au pape, et dans les États héréditaires de l'empereur, les livres de Luther furent jetés dans les flammes. Celui-ci ne s'en

affligea que médiocrement. « Beaucoup de mes amis, décrit-il, me conseillent de m'adresser au prince, a pour qu'il m'obtienne de l'empereur un ordre qui « défende à qui que ce soit de condamner ou de pros- « crire mes livres , tant qu'ils n'auront pas été réfutés « par la parole de Dieu. Vous verrez si je m'y suis bien « pris. Quant à moi , je n'y attache aucune impor- « tance; car c'est presque avec regret que je vois mes « écrits se multiplier en tout lieu. J'aimerais mieux «les déchirer, non que j'en désavoue les doctrines, « mais parce qu'ils sont faits à la hâte , sans ordre et « sans élégance. Tout le monde ne trouve pas l'or (L caché dans la boue. A quoi bon d'ailleurs , puisque « nous avons les saintes Ecritures ? Ce sont les livres «vivants, c'est-à-dire les prédicateurs, qu'il faudrait « pouvoir multiplier et pénétrer de l'esprit de la foi. » — Cependant Luther, acquérant de plus en plus la conviction que les décrets du pape étaient hostiles à l'Evangile de Christ, ne croyait pas qu'il lui fût permis de garder le silence. 11 publia un virulent traité « contre la bulle de l'Antéchrist. » Après avoir remarqué que rien n'est plus facile que de brûler des livres, exploit que le bras d'un enfant peut accomplir, il déclare qu'il ne regrette pas l'anéantissement des siens, et justifie ensuite, l'un après l'autre, les articles condamnés par la bulle.

Il ne s'en tint pas là. L'Eglise romaine l'avait expulsé de son sein. A son tour il la répudia par une démarche hardie et solennelle. Le 10 décembre 1 520, à neuf heures du matin, il se rendit devant la porte

de l'Elster, et là, en présence des docteurs de l'université, des étudiants et d'un immense concours de peuple , ayant fait allumer un grand feu , il y jeta les décrétâtes anti-chrétiennes (le droit canonique) du pape, et la dernière bulle qu'il avait publiée: « Puisque tu as affligé le Saint du Seigneur:, que le feu « éternel t'afflige et te consume ! »

Le lendemain , ayant terminé sa leçon sur les Psaumes, il exhorta ses auditeurs à se garder des lois et des statuts de Rome. « Nous avons brûlé les «droits écrits du pape; mais ceci n'est qu'un jeu « d'enfant. C'est le pape lui-même , disait-il , c'est-à- « dire le siège pontifical , avec toutes ses doctrines et « ses abominations , qu'il faut livrer aux flammes. » Il finit par cette allocution vigoureuse : « Si vous ne « protestez pas de toutes vos forces contre le gouver- « nement sacrilège du pape , vous ne pouvez être sau- « vés ; car le règne du pape est tellement contraire « au règne de Christ et à la vie chrétienne, que mieux « vaudrait passer ses jours dans une solitude com- « plète , que de demeurer sous son sceptre. C'est « pourquoi que tout homme qui cherche le salut de « son âme, prenne bien garde qu'il ne renie Christ; «ce qui arrivera immanquablement, s'il fait cause « commune avec les papistes. Qu'il répudie le culte a introduit par l'Eglise romaine , et qu'il proteste « contré ses erreurs efficaces , de peur qu'il ne s'ex- « pose à une perdition éternelle ! La lutte est péril- « leuse. Il faut mettre corps et vie à l'enjeu. Mais «j'aime mieux, pour mon compte, braver les plus

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« grands dangers dans ce monde, que de charger ma « conscience d'un silence dont je serais obligé de ré- (i pondre devant Dieu. Puisque donc, depuis quelque « temps, j'ai pris en sincère aversion la bête furieuse « de Rome, je regarde la plaie et la bête babylonienne «comme une abomination; comme telle je la signa- « lerai à mes frères tant qu'il j aura vie en moi , et « je ne cesserai de les avertir. Si ma voix ne porte pas « assez Toin pour empêcher des âmes sans nombre de « s'égarer et de périr, il en est quelques-uns des nôtres «qu'il s'agit de préserver, afin qu'ils ne soient pas, « avec les autres , précipités dans l'abîme des enfers. « Fassent d'autres ce qu'ils voudront ! Il est temps « enfin que nous songions sérieusement à notre con- « version.» Il dit, et bientôt après fit paraître un nouvel écrit, portant en titre cette question : « Pour- « quoi ont été brûlés par docteur Martin Luther les livres « du pape et de ses adhérents ? »

Tout marchait à grands pas vers Un dénouement. Avec Eck étaient arrivés en Allemagne deux autres envoyés romains , Marino Caraccioli et Jérôme Aléandre, dans le but d'assister à Aix-la-Chapelle au couronnement du jeune empereur Charles, roi d'Espagne, élu dès 1519 à la place de Maximilien, après que l'électeur Frédéric , vicaire du Saint-Empire , eut refusé la couronne impériale. Aléandre réclama de la part des princes réunis à Cologne l'exécution contre Luther des mesures prescrites dans la bulle du pape. Il fit, surtout pour gagner l'électeur de Saxe, de grands, mais infructueux efforts. De plus en plus

Frédéric se sentait porté pour Luther. Un entretien qu'il eut avec Erasme le confirma dans ces dispositions. Prudent autant que caustique et spirituel, ce savant ne se souciait pas de dire son opinion. Néanmoins, après de longues hésitations : « Luther, « dit-il , a fait deux fautes. Il a porté la main sur la «tiare du pape; c'est la première. La seconde, c'est « qu'il l'a portée sur le ventre des moines. » Il rendait pleine justice à la piété de ses intentions, et regrettait seulement qu'il n'y alliât pas un peu plus de modération. L'électeur se nota les paroles d'Erasme, et lorsque bientôt après il eut occasion de parler de Luther à l'empereur, il défendit chaleureusement sa cause.

c( Et vous serez menés devant les gouver- «neurs et devant les rois, à cause de moi, «pour me rendre témoignage devant eux et « devant les nations. Mais quand on vous lice vrera à eux, ne soyez point en peine, ni «de ce que vous direz, ni comment vous « parlerez ; car ce que vous aurez à dire vous « sera inspiré à l'heure même. Car ce n'est «pas vous qui parlerez ; mais c'est l'Esprit «de votre Père qui parlera par vous.»

(Matth.X, 18 — 20.)

Charles-Quint avait convoqué les États pour délibérer entre autres choses sur les mesures à prendre pour mettre un terme aux disputes religieuses qui s'étaient élevées. La diète avait dû d'abord se réunir à Nuremberg. Mais comme on craignait la peste en cette ville , elle fut définitivement transférée à Worms. Les envoyés romains, et surtout le nonce Aléandre, ainsi que tous les adhérents du pape, désiraient que Luther ne 1 ùt point appelé à y plaider sa cause , de peur qu'il ne gagnât de nouveaux partisans. Mais l'empereur en avait, dès le principe, décidé autrement.

Luther était prêt à paraître. Le 21 décembre 1520 il écrivit à Spalatin, lequel, au nom de son prince, avait dû lui demander , s'il se présenterait à Worms

en cas d'un ordre impérial : « Vous désirez savoir ce « que , sans préjudice de l'Evangile et du bien pu- «blic, je compte faire si l'empereur Charles me « cite devant lui , puisque vous voyez que meâ enne- « mis poussent cette affaire. Je réponds que si l'on «me cite, je me ferai traîner malade à Worms, si «je ne puis m'y rendre bien portant. Car il est cer- « tain que ce sera Dieu qui m'appelle , si l'empereur « m'ordonne de comparaître. Que si l'on veut user «de violence envers moi (ce à quoi je m'attends, « car je présume que ce n'est pas pour me convaincre « par des preuves qu'on exige ma comparution) , c'est « à Dieu qu'il faudra que je me rfecommande. Celui « qui a préservé les trois jeunes Hébreux dans la four- « naise ardente^ vit et règne encore aujourd'hui. S'il « ne lui plaît pas de conserver mes jours, qui suis- «je pour me plaindre, alors que Christ est mort « chargé d'ignominie , en scandale à tous , et à la «ruine de plusieurs.... Attendez tout de moi, mais «non pas que je fuie, ni que je me rétracte. Je ne « veux point fuir, rétracter moins encore , j'en prends « à témoin mon Sauveur , sur le secours puissant du- « quel je compte. Car je ne pourrais faire ni l'un ni « l'autre, sans mettre en danger mon âme et le salut « de beaucoup de mes frères. » Dans une déclaration adressée à l'électeur sous la date du 26 janvier 1521 : «Je suis prêt, dit-il, à me présenter en toute humi- « lité et obéissance à la prochaine diète de Worms , «pourvu qu'on m'accorde un sauf-conduit pour « quitter et regagner en sûreté ma retraite actuelle.

LUTHER A LA DIETE DE WORIttS. 87

«J espère, si le Tout-Puissaat m'est en aide, con- « vaincre tout le monde par ma défense que je n'ai « point agi par impulsion d'tme volonté frivole , «impétueuse, désordonnée; que je n'ai cherché ni «gloire, ni renom, ni aucun avantage terrestre; «mais que, ce que j'ai parlé, enseigné et écrit, je « l'ai fait en qualité de docteur des saintes Ecritures, « pour l'acquit de ma conscience , de mon serment , « de mon devoir ; dans le but d'avancer la gloire de «Dieu, le salut de la chrétienté et la prospérité de «la nation allemande, d'extirper des abiis et des «superstitions damnables, et d'affranchir enfin le «monde chrétien du joug odieux, impie, intolé- « rable que lui a imposé une tyrannie antichré- « tienne. » *

Cependant une bulle, conçue dans des termes bien plus violents que la première, avait été lancée contre Luther et tous ses adhérents, le 3 janvier 1521: Le légat du pape, Aléandre, à l'instigation duquel cette mesure avait été prise, et qui faisait tous les efforts imaginables pour empêcher que Luther ne parut à la diète, prétendait qu'il n'était point permis d'avoir affaire à un excommunié. L'empereur paraissait ébranlé. Mais les Etats de l'empire déclarèrent qu'au moins fallait -il entendre l'inculpé, quand ce ne serait que pour savoir de sa bouche , s'il reconnaissait pour les siens , les écrits qu'on lui imputait, et s'il persistait à ne point s'en vouloir rétracter. Il fallut céder ; et Luther reçut des mains de Caspar Sturm, héraut de l'empereur,

une citation pour comparaître àWorms, ainsi qu'un sauf-conduit pour la durée de vingt et un jours.

Il quitta Wittemberg le 5 avril , accompagné du héraut impérial, du docteur Jérôme Schurff, de Juste Jonas et de Nicolas d'Amsdorf. « Arrivés à Wei- « mar , où le duc Jean me défraya , nous fûmes in- « formés , dit-il , par la rumeur publique que déjà « le docteur Martin se trouvait à Worms , et que ses « livres avaient été condamnés. La chose est certaine , a nous disait-on ; et on nous fit voir les messagers « chargés de placarder dans toutes les villes le man- « dément impérial qui portait condamnation du doc- «teur Martin. «Eh bien, sire docteur, demanda le «héraut, poursuivrez -vous votre voyage? — Oui «certes, répondis-je; m'eùt-on mis au ban de l'em- « pire , et ce ban fût-il publié dans toutes les villes , «je m'en tiendrais au sauf-conduit de l'empereur et «j'irais en avant. » Tout ceci n'avait été qu'un strata- « gème imaginé par l'évêque de Mayence , qui vou- « lait m'empêcher de me présenter à la diète , afin « qu'on pût m'accuser ensuite d'avoir méprisé la pa- « rôle impériale, et que je fusse jugé comme contu- «mace. »

En chemin , il prêcha à Erfurt, à Gotha et à Eisenach. Il tomba malade dans cette dernière ville et l'on ciaignit même pour ses jours, lorsqu'une saignée faite à propos lui procura un bon sommeil , et le remit si bien que , dès le lendemain , il put continuer son voyage. « Dans toutes les villes par où il passait, raconte Myconius, on se pressait en

foule à sa rencontre. Partout on voulait voir l'homme miraculeux , assez hardi pour braver à lui seul , le pape, et le monde entier, prosterné aux genoux de l'idole qui usurpait le trône de Christ. Quelques personnes lui ayant manifesté la crainte que les cardinaux et les évêques, qui se trouvaient en grand nombre à la diète , ne lui fissent subir le sort de Jean Huss : «Quand ils allumeraient un feu, s'écria-t-ïl , « dont les flammes s'élevassent au ciel, depuis Worms « jusqu'à Wittemberg, néanmoins je ne reculerai pas^ a mais j'entrerai hardiment dans la gueule et entre « les grandes dents du redoutable Béhémoth, confes- « sant Christ et mettant en Lui toute ma confiance. » Dans une lettre adressée à Spalatin , qui déjà avec l'électeur était à Worms : « Nous voici enfin «arrivés à Francfort, dit -il, quoique Satan par « plus d'une maladie ait cherché à m'en empêcher. «Depuis que j'ai quitté Eisenach, mon corps est «d'une faiblesse extrême, et je ne me rappelle pas « avoir jamais éprouvé rien de semblable. Mais Christ « vit ! et nous viendrons à Worms , en dépit de « toutes les portes de l'enfer et des princes qui rè- « gnent dans les airs. J'expédie çà et là des exem- « plaires de la lettre de l'empereur. D'ailleurs je n'ai «point écrit de lettres. J'attends pour agir que je « sois sur les lieux , et que je puisse reconnaître le «terrain. Il ne faut pas que, par quelqLie méprise, «nous donnions lieu à Satan de s'enfler, notre in- « tention étant de lui faire peur et de lui montrer « combien peu nous le redoutons. »

A Oppenheim , l'archevêque de Mayence , dans le but de retenir Luther au delà de l'époque fixée pour la durée du sauf-conduit, lui fit proposer une entrevue avec Glapion, le confesseur de l'empereur. Mais Luther ne donna point dans le panneau. « En «toute simplicité, dit-il, je continuai mon chemin. « Tout près de Worms enfin , je reçus un message «secret de Spalatin, qui me conjurait de ne point « passer outre , et de ne pas m'exposer à de si grands « dangers. Mais je lui fis répondre que « s'il y avait , « à Worms, autant de diables qu'il y a de tuiles sur « les toits , pourtant je m'y rendrais. » Car j'étais in- « trépide, et ne craignais rien. Dieu peut donner à « l'homme cette aveugle témérité. Aujourd'hui je ne « sais si je me sentirais aussi joyeux. »

Le 16 avril, à dix heures du matin, Luther fit son entrée à Worms. 11 était assis dans une voiture saxonne. Tout à l'entour de lui se pressait une quantité de gentilshommes sortis à sa rencontre, ainsi qu'une immense multitude. « J'étais dans une char- «rette ouverte, revêtu de mon froc, et tout le « monde , dit-il , se précipitait à la rue pour voir le « fameux moine docteur Martin. L'électeur Frédéric, «dans l'hôtel duquel je mis pied à terre, n'avait « point appris sans inquiétude mon arrivée. Mais c'est « l'électeur de Mayence surtout qui en fut étonné. «Si j'avais été aussi poltron que lui, certes je ne « serais pas venu. »

« Mes ennemis ayant été informés de mon arri- « vée , opinèrent qu'il ne fallait point avoir égard au

« sauf-conduit qui m'avait été délivré. Mais le comte « palatin du Rhin et lelectem^ embrassèrent chau- « dément mon parti, et la discussion qui s'éleva «entre eux et l'électeur de Brandebourg, le mar- « grave Joaclîim le vieux, devint si animée, qu'on «tira les couteaux de part et d'autre. L'empereur «de son côté, avait chargé ses conseillers intimes « d'aviser aux mesures qu'il fallait prendre à l'égard «de Luther, maintenant qu'il s'était présenté. Ceux- «ci lui répondirent qu'après en avoir longuement «délibéré, ils s'étaient convaincus qu'il n'y avait « qu'un parti à prendre , celui de mettre Luther à « l'écart et de le faire mourir ensuite , alléguant « l'exemple de Huss , lequel avait été livré aux flammes « malgré le sauf-conduit de l'empereur Sigismond , « par la raison toute simple qu'on ne doit aux hé- « rétiques, ni sauf-conduit, ni foi jurée. L'empereur « repoussa ce conseil , et fit cette noble réponse : « Ce « qu'on a promis , on le doit tenir ! »

Luther était logé dans la maison occupée par les conseillers de Saxe. Dès le lendemain de son arrivée , mardi de grand matin , il reçut par Ulric de Pappenheim, maréchal héréditaire du Saint-Empire, un message impérial qui lui enjoignait de se présenter le .même jour, à quatre heures du soir, devant l'empereur , les électeurs et les Etats réiinis de l'Empire.

Ulric de Pappenheim et Caspar Sturm étaient chargés de l'introduire devant la diète. A l'heure fixée , ils allèrent le quérir. On l'amena à la maison

de ville par des chemins détournés , de peur qu'il ne fût écrasé par le peuple qui s'était répandu à grands flots par toutes les rues de la ville , et qui encombrait toutes les avenues ; les toits mêmes étaient garnis de curieux. Lorsque Luther passa devant la garde , un vieux guerrier , le comte George de Frunsberger, qui la commandait, le frappant légèrement sur l'épaule : « Moine , moine , lui dit-il , « tu t'avances sur un champ de bataille, que ni moi , « ni maint officier, qui avons vu de chaudes affaires, « n'oserions affronter. Mais si ta cause est juste , et « si tu es sûr de ton fait : en avant ! à la garde de « Dieu , et ne crains point ; Dieu te protégera. »

Luther fut introduit dans la salle des séances , où siégeait l'empereur sur son trône , au milieu du collège des électeurs , entouré d'un grand nombre d'évêques , de prélats , de princes , de ducs et autres Etats de l'empire. Après que Pappenheim l'eut averti de ne parler que lorsqu'on l'interrogerait , le docteur Jean Eck , officiai de l'archevêque de Trêves , se leva de son siège , et , d'une voix fortement accentuée, il dit au nom de l'empereur: «Martin Lu- « ther , l'invincible Majesté impériale , après en avoir « conféré avec les États réunis du Saint-Empire ro- « main , t'a sommé de comparaître par devant son « trône impérial , pour répondre à ces deux ques- « tions : l^Te reconnais-tu pour l'auteur de ces livres « (ils étaient là entassés sur une table) ? 2'' Veux-tu les « rétracter ou non? » — « A la première de ces ques- « tions, dit Luther, j'allais répondre par un oui;

« mais le docteur Jérôme Schurff (l'avocat de Lu- « ther) , vivement me prévint , requérant à haute «voix qu'on fit lecture des titres de tous les ou- «vrages qu'on m'attribuait. Il fut fait droit à sa re- « quête , et il se trouva qu'effectivement tous les li- « vres cités étaient de moi. »

Liither s'exprima alors en ces termes , d'abord en allemand, et puis en latin : «Sa Majesté impériale « m'ordonne de déclarer si j'avoue les ouvrages qui « portent mon nom , et si je maintiens les choses et « les doctrines qui y sont contenues , ou si je con- « sents à en reprendre une partie. Tels sont les deux « points sur lesquels je dois m'expliquer aussi briève- « ment que possible. Et d'abord , quant au premier « point , je ne puis contester que les livres qu'on a «cités ne viennent de moi. Mais pour ce qui est de « savoir si je maintiens tout ce que j'ai dit , ou si je « le rétracte : c'est là une question qui concerne la foi « et le salut de l'àme ; et il serait d'autant plus témé « raire d'y répondre inconsidérément , qu'il s'agit ici «de la Parole de Dieu, objet digne de notre plus « profonde vénération , et le plus grand trésor qu'il y «ait au ciel et sur la terre. Car je pourrais, en m'a- « vançant légèrement , rester en deçà des bornes de la « vérité, ou en dépasser les limites, et encourir ainsi « le jugement que Jésus-Christ a prononcé , disant : « Que celui qui le reniera devant les hommes , il le «reniera aussi devant son Père céleste. En consé- « quence, je supplie humblemeiit Votre Majesté im- «périale, de m'accorder quelque délai, afin que je

«puisse répondre, en sûreté de conscience et à la «gloire de la Parole de Dieu, aux questions qui « m'ont été proposées. »

Les princes ayant pris en considération la requête de Luther, Eck lui répondit en leur nom : « Martin « Luther , quoique tu méritasses que ta requête fût « rejetée , puisque tu ne pouvais ignorer l'objet de «l'assignation impériale: néanmoins, Sa Majesté, « n'écoutant que sa clémence , veut bien t'octroyer « encore un jour de réflexion. »

Après cela , l'assemblée se sépara. « Dès que je fus « rentré chez moi , dit Luther , je reçus la visite d'un « grand nombre de personnes de qualité ; « Comment «va, sire docteur?» me disaient -ils. On prétend « qu'ils veulent vous brûler. Mais cela ne sera pas , « ou bien nous périrons tous avec vous. »

Il avait obtenu un délai précieux, et sut le mettre à profit. L'heureuse indiscrétion de quelques-uns de ses amis , qui l'écoutaient à son insu , nous permet d'offrir au lecteur , comme une relique digne d'être conservée, une prière où se révèle tout le naïf abandon d'un homme habitué à se trouver en présence de son Dieu. «Dieu tout -puissant et éter- « nel , disait-il , quelle chose étrange que le monde ! « Comme ils ouvrent la bouche aux gens ! Qu'il y a « peu de confiance en Dieu dans l'àme de l'homme! « Combien la chair est frêle et délicate ; combien le « diable est actif et puissant dans ses émissaires et « dans les sages selon le siècle ! Quel pauvre appui « que le monde ; qu'il est prompt à retirer sa main

pour poursuivre sa roLite , la route large , le chemin battu, qui conduit aux enfers, demeure des impies ; n'estimant que ce qui est brillant à l'œil et magnifique , grand et puissant , d'apparence extérieure! Ah, si c'est là que je dois tourner mes regards , alors c'en est fait de moi , la cloche de mes funérailles est fondue, l'arrêt est prononcé! — Ah Dieu ! mon Dieu , mon Dieu ! assiste-moi en dépit de toute sagesse humaine; assiste-moi, Tu le peux , Toi seul Seigneur. C'est Ta cause , ce n'est pas la mienne. Pour moi , qu'aurais-je à faire ici , et qu'ai-je à démêlée avec les grands de la terre? Et moi aussi, j'aimerais à voir des jours heureux, à mener une vie paisible et tranquille. Mais c'est Ta cause, Seigneur, Ta cause juste et éternelle: assiste-moi , Dieu fidèle , qui es d'éternité en éternité; car je ne compte pas sur les hommes. Je le ferais en vain , car tout ce qui est chair est vanité ! — O Dieu, mon Dieu! Ne m'entends-Tu pas, ô mon Dieu? Sommeilles-Tu? Non, Tu ne sommeilles pas, seulement Tu me caches Ta face. M'as -Tu choisi pour cette œuvre (je sais que Tu m'as choisi), alors fais -moi sentir Ta force, et aide-moi de Ta lumière; car jamais je n'avais songé à résister à de si grands Seigneurs, jamais je n'en avais conçu le dessein. 0 Dieu , assiste-moi donc au nom de Ton cher Fils Jésus-Christ , lequel doit être ma retraite, mon refuge , ma forteresse assurée, par la vertu et l'efficace du Saint-Esprit. — Seigneur, pourquoi « tardes-Tu ! 0 mon Dieu , où es-Tu ? Viens , viens , je

« suis prêt à donner même ma vie , docile comme un « agneau. Car ma cause est juste et la Tienne, et je « ne veux pas me séparer de Toi éternellement. Telle « est ma ferme résolution; qu'elle soit scellée en Ton « nom ! Le monde ne peut forcer ma conscience, fùt- « il autant de diables. Quant à mon corps , qui ce- <t pendant est Ton ouvrage et l'œuvre de Tes mains, « qu'il périsse s'il le faut, et qu'il soit réduit en pous- «sière, pourvu que Ta parole et Ton esprit me «soient propices. Aussi ne s'agit-il que du corps, « l'âme est à Toi , elle T'appartient , et elle demeu- «rera avec Toi. Amen. Que Pieu me soit en aide! « Amen. »

Dès le lendemain , jeudi 18 avril , à quatre heures de l'après-midi , le héraut de l'empereur se présenta devant Luther , et le conduisit dans une des antichambres de la diète, où jl fut obligé d'attendre jusqu'à six heures avant d'être introduit dans la salle des séances. « Il s'y trouvait, dit-il, une quan- «tité de monde, curieux d'entendre ma réponse; « des torches et des flambeaux répandaient sur l'as- « semblée une éclatante lueur; je me voyais au mi- « lieu d'un tumulte et d^'un mouvement inaccoutu- « mes. » — Les princes s'assirent. Luther se plaça debout devant eux , et l'ofTicial de Trêves , son ancien adversaire , lui adressa la parole en ces termes : « Sa Majesté impériale a daigné hier t'accorder le «délai que tu as demandé pour répondre à cette «question: Veux -tu maintenir, sans restriction, « tout ce qui est contenu dans ces livres , sortis de

R ta plume , selon la déclaration que tu en as faite « toi-même ; ou veux-tu en reprendre une partie? — « Ce n'est pas que tu eusses mérité cette faveur ; car « tu ne pouvais ignorer sur quels points il te fau- « drait répondre , et d'ailleurs tout homme doit « être prêt à rendre raison de sa foi à quelque in- « stant qu'il y soit appelé, particulièrement un grand «et savant docteur tel que toi. Au surplus, le délai « est expiré. Réponds donc à la question de Sa Ma- «jesté: Maintiens-tu tout ce que tu as écrit, ou en « révoques-tu une partie ! » —

A cet appel, Luther répondit avec toute l'humilité, mais aussi avec toute la joie d'un Chrétien: « Très - gracieux empereur, sérénissimes électeurs, « princes et seigneurs ! Je comparais ici pour obéir à «l'assignation de la diète, et je supplie, au nom de «la miséricorde divine, Votre Majesté impériale et « vos sérénissimes Altesses , de prêter une oreille fa- « vorable à la cause juste et sainte que je défends, « comme aussi de me pardonner si , dans mon igno- (f rance, je ne donnais point à chacun le titre qui lui «appartient, ou si, à quelque autre égard, je man- « quais aux usages de la cour, vu que je ne suis «qu'un pauvre moine, qui connaît mieux les murs «de son couvent que les antichambres des rois; « n'ayant eu d'autre but , dans tout ce que j'ai écrit « et enseigné jusqu'à ce jour dans la simplicité de «mon cœur, que la gloire de Dieu, le salut des « fidèles, et le maintien des doctrines pures de l'Évan- « gile.

«Or, pour en venir aux deux points sur lesquels «Votre Majesté .impériale m'ordonne de m'expli- «quer, à savoir, si j'avoue les livres qui ont paru « sous mon nom , et si je persiste à les défendre, ou «si je m'en dédis; je répète, à l'égard du premier, « la déclaration humble , précise et conforme à la vé- « rite, que j'ai faite dès la veille: Oui , ces livres sont « les miens ; c'est sous mon nom qu'ils ont paru ; et «je les avoue tous, à moins que la malice de mes « ennemis, ou bien une prudence intempestive n'y « ait introduit des altérations et des suppressions «qui me seraient inconnues. Car je n'entends me « rendre responsable que de ce qui est réellement «sorti de ma plume, sans interprétation d'aucun « homme , quelque habile qu'il fût.

« A l'égard du second point, je prie Votre Majesté « impériale et vos sérénissimes Altesses , de vou- «loir bien considérer que mes livres ne sont pas « tous de même nature. Il y en a qui traitent de la « foi et des bonnes œuvres , sans aucune tendance « polémique. Ceux-là , mes adversaires mêmes re- « connaissent qu'ils sont utiles, inoffensifs et dignes « d'être médités par des cœurs chrétiens. Aussi la «bulle du pape, si leste et si violente qu'elle soit, « n'a pas laissé que de rendre une certaine justice à «quelques-uns de mes écrits, quoiqu'elle les ait, « par un arrêt monstrueux et contradictoire, im- « pliqués dans, la condamnation générale. Si donc «j'allais. aujourd'hui rétracter ces livres, que ferais- « je, je vous prie? Je condamnerais, moi seul d'entre

<ttous les hommes, la vérité qu'amis et ennemis « professent; je renierais, à moi seul, les objets de la « foi universelle.

« Il est une autre classe de mes écrits où j'attaque «le papisme et ses partisans, pour avoir, par leurs «fausses doctrines, leur mauvaise vie et leurs scan- «daleux exemples, désolé la chrétienté, et à l'égard « du corps , et à l'égard de l'âme. — J'en atteste «l'expérience, j'en atteste les plaintes de toutes les « âmes pieuses : Peut-on nier que le pape n'ait , par « ses lois et ses doctrines' humaines , enchaîné , « chargé , torturé les consciences des fidèles , de la «. manière la plus déplorable ? Peut-on nier, qu'avec «une incroyable tyrannie, il n'ait épuisé et en- «glouti, il n'épuise et n'engloLitisse jusqu'à ce jour « les biens , les richesses et les trésors des peuples , « et particulièrement ceux de cette grande et illustre «nation; quoique pourtant ils enseignent, dans « leurs propres livres , que toute loi et doctrine du « pape contraire à l'Evangile et aux maximes des « Pères doit être rejetée ? Et je rétracterais mes pa- « rôles? — Jamais! Ce serait me faire le pilier de «leur tyrannie. Ce serait ouvrir une porte plus « large à des abus qui déborderaient sur le monde « chrétien avec moins de retenue que jamais. Ce se- « rait alourdir sur la tète du pauvre peuple le joug «d'un gouvernement impie, lequel, impunément « et Sans pudeur , a commis jusqu'ici toutes sortes « de malices , de méfaits et d'iniquités. C'est sur mon «propre témoignage, c'est sur ma rétractation pro-

« noïicëe en présence de Sa Majesté impériale et de- «vant tout l'empire romain que désormais ils «s'appuieraient pour justifier leur despotisme. Et «moi, grand Dieu! je deviendrais le couvre-honte « de tant d'abominations et de crimes !

« Reste à parler d'une troisième sorte d'écrits. Ce « sont ceux que j'ai publiés contre quelques particu- «liers, avocats de la tyrannie romaine, adversaires « et calomniateurs de la pure doctrine que j'ai en- « seignée. Il se peut que mes attaques aient été quel- « quefois trop acerbes etr trop vives, et j'en conviens « sans peine , attendu que je ne m'érige pas en Saint , «et que je plaide ici la doctrine de Christ, et non « l'infaillibilité de ma vie. Néanmoins, je ne les révo- «querai point, de peur d'encourager les abus d'un «pouvoir oppressif, et de lui fournir contre le « peuple de Dieu un prétexte à de nouvelles vio- « lences.

«Au reste, je suis homme, et non Dieu. C'est « pourquoi je ne puis mieux faire que d'imiter « l'exemple de Jésus-Christ, lequel ayant été inter- « rogé par Anne , le souverain sacrificateur , et ayant « reçu un soufflet de la part du sergent de ce pon- « tife , lui dit : « Si j'ai mal parlé, fais voir ce que j'ai « dit de mal. » — Or, si le Seigneur, qui savait qu'il « ne pouvait errer , n'a pas refusé d'entendre les ob- « jections d'un valet vil et méprisable : moi, qui ne «suis que poudre et cendre, et qui puis aisément « me tromper , je dois à bien plus forte raison de- « mander qu'on me fasse connaître en quoi mes doc-

LUTHER A LA DIÊTE DE WORMS. lOl

« liines sont fausses. Je supplie donc, au nom de la « miséricorde divine, Votre Majesté impériale et vos « Altesses sérénissimes, ou tout autre quel qu'il soit, «de haut rang ou de basse naissance, de vouloir «bien me redresser, et me faire voir, par la pa- « rôle des Apôtres et des Prophètes, qiie je me suis «trompé. Je ne demande qu'à être convaincu de « mon erreur ; puis je rétracterai et serai le premier « à jeter au feu tous mes livres.

«On m'accuse d'être devenu par mes doctrines « un brandon de discordes , l'auteur des maux et des « dangers qui affligent cet empire ; et l'on m'a fait «entendre hier à ce sujet de durs reproches. Eh «bien! je le déclare, car j'en ai fait souvent l'objet «de mes plus sérieuses réflexions: ce m'est la pkis « grande joie de voir ces divisions s'élever à la suite « de la Parole de Dieu; car ceci est dans la nature et « dans la destinée de cette Parole , selon que le Sei- « gneur le dit : « Je suis venu apporter , non la paix, « mais l'épée. » — Dieu est incompréhensible , et ter- «rible dans ses jugements. Qu'on y songe bien, de «peur que la discorde et la désunion dont on se «plaint n'augmente et ne finisse par amener tout « un déluge de maux temporels et spirituels, si , con- « fiant en nos forces et en notre sagesse , nous nous « avisions de persécuter et de blasphémer la sainte «Parole de l'Eternel. Il serait triste, que le règne «du jeune et excellent empereur, dont l'avènement « a fait naître partout les plus belles -espérances , « commençât sous de si déplorables auspices , car il

« serait à craindre que des désastres et des malheurs « multipliés n'en marquassent le cours , le milieu et « la fin. Je ne serais point embarrassé de citer , à l'ap- «pui de ce que j'avance, de nombreux exemples «puisés dans la sainte Ecriture. Je n'aurais qu'à «rappeler les destinées de Pharaon, du souverain «de Babylone et des rois d'Israël, lesquels vou- « lant pacifier leurs royaumes et affermir leurs « trônes , en suivant les conseils d'une humaine pru- « dence , ne furent que les auteurs de leur propre « ruine. Car c'es;t Lui qui surprend les sages dans «leur ruse, et qui transporte les montagnes avant «qu'ils ne s'en doutent ('JobV, 13; IX, 5). C'est

«donc Dieu qu'il faut craindre Mais je m'arrête

« de peur de trop étendre mon discours.

« Loin de moi au reste la pensée , que les mem- « bres de cette auguste réunion aient besoin de mes « leçons ni de mes avertissements. J'ai voulu m'ac- « quitter d'un devoir de reconnaissance envers la na- « tion allemande , ma chère patrie ; et je termine en « me recommandant humblement à la faveur de «Votre Majesté impériale et de vos sérénissimes «Allesses, vous suppliant de ne point vous laisser «émouvoir à colère contre moi, par les injustes « suggestions de mes adversaires. »

Tel est , en résumé , le discours que Luther prononça devant la diète. Il l'avait débité en langue allemande; mais -comme l'empereur, qui n'aimait pas cette Isfngue , ne l'avait compris qu'imparfaitement, on l'invita à le répéter en latin. «Je suais à

* grosses gouttes, dit-il , et jetais oppressé par le « tumulte qui régnait dans la salle , non moins que « par la présence de tant de grands seigneurs. Le «conseiller saxon, Frédéric de Thunau, s^aperce- « vaut de l'état où je me trouvais : « Sire docteur, me « dit-il , si vous ne pouvez : cela suffit ! » Mais loin «de là, je repris en latin tout mon discours, à la « grande satisfaction du duc Frédéric mon souverain. » Quand il eut terminé , Eck prenant la parole au nom de l'empereur, lui répliqua rudement, «qu'il « n'avait point répondu à la question ; qu'en outre , « il n'était point permis de révoquer en doute ce qui «avait été décidé par les conciles; et qu'il devait se « borner à déclarer sans détour et sans subterfuge , «en termes ronds et clairs, s'il voulait révoquer ou « non. » Luther dit aussitôt : « Puisque \otre Majesté « impériale et vos Altesses sérénissimes exigent de moi « une réponse précise et catégorique , j'en ferai qui « n'aura ni dents , ni cornes ; la voici : Je n'admets « l'autorité du pape ni des conciles , attendu qu'ils « peuvent se tromper, comme effeclivement il leur est « arrivé plus d'une fois, de se tromper et de se con- «tredire mutuellement. Tant donc qu'on ne m'aura «pas prouvé, parla sainte Ecriture ou par d'autres «arguments irrécusables, que j'ai mal compris les «passages que j 'invoque, enchaîné par la Parole de «Dieu, je ne pourrai, ni ne veux me rétracter, esti- « mant qu'il ne faut jamais agir contre sa conscience. a Me voici j je ne puis autrement^ que Dieu me soit «m aide ! Amen. »

iùA CHAPITRE DOUZIÈME.

Cette réponse fut prise en considération par les princes, et Eck se disposait à faire parler derechef Fautoritë de l'Eglise, lorsque Luther, l'interrompant, lui remontra que sa réponse avait été claire et sans équivoque, et qu'il j persistait, parce qu'il ne pouvait rétracter ce que la sainte Ecriture enseigne si distinctement dans une quantité de passages.

« Cela dit, raconte Luther, on me permit de m'é- «loigner, accompagné de deux personnes chargées « de me ramener chez moi. Tout à coup, grand tu- « multe. Quelques seigneurs demandent si l'on me « conduit en prison. Je fus obligé de les rassurer. « Alors je regagnai mon gîte. C'était la seconde et « dernière fois que je m'étais trouvé en présence de « la diète. » L'électeur Frédéric était enchanté de la bonne contenance qu'il avait faite : « Le père Mar- « tin , disait-il, a noblement parlé devant l'empereur «et les Etats; il a montré assez, trop de courage, « peut-être. » Le vieux duc Eric de Brunsv^ick lui envoya un pot d'argent rempli de bière d'Eimbeck , pour se rafraîchir. « Comme le duc Eric s'est sou- « venu de moi aujourd'hui , s'écria Luther , qu'ainsi « le Seigneur Jésus-Christ se souvienne de lui dans « son agonie, » Le duc se rappela ces paroles à l'heure de sa mort.

Le lendemain vendredi, l'empereur, à l'instigation des papistes, déclara dans un écrit adressé aux États , qu'il mettrait au ban de l'empire Luther et ses adhérents, mais qu'il respecterait son saufconduit. Les États en délibérèrent longtemps.

LUtHER A LA DIETE DE WORMS. 105

Cependant Luther recevait de nombreuses visites. Des princes, des comtes, des barons, des chevaliers, ecclésiastiques et laïques , venaient le voir. Sa cour ne désemplissait pas de gens avides de le contempler.

C'est lui-même qui nous rendra compte de ce qui se passa les jours suivants. « Je fus mandé , dit-il , de- « vaut deux commissions particulières. La première « était composée, entre autres, de l'évêque de Trêves, « du margrave Joachim , du duc Georges et du doc- « teur Véhus , chancelier badois. Ce dernier fit de « longs discours pour m'engager à remettre ma cause «entre les mainâ de Tempereur et des Etats de la « diète. Il n'avait pas moins de treize arguments à « faire valoir pour me persuader , me parlant beau- « coup de l'autorité de l'Eglise et d'autres hérésies « pareilles. Plusieurs des assistants ayant voulu me «souffler ma réponse: «Laissez-le faire, leur dit « Frédéric de Thunau , il saura bien lui-même se « défendre. » — Je repris un à un les arguments du « docteur Véhus, et quoique ignorant les détours «de la jurisprudence et le style de chancellerie, je « les réfutai tous. « Je n'ai rien contre le paj3e , ni « contre les princes , ni même contre le pouvoir de « l'Eglise , lui dis-je ; mais pour ce qui concerne la «sainte Ecriture, je ne puis en démordre ni me «prêter à aucune concession, car elle n'est pas à « moi , elle est à Dieu , notre Seigneur. » — « Si je «vous comprends bien , fit alors le margrave, vous «pensez, sire docteur, ne devoir point céder à l'é»

« gard des saintes Ecritures. » — « C'est cela même , « répondis-je. Telle est ma ferme résolution. » Ici on « mit fin à la conférence. Je pus me retirer , et ces « messieurs se séparèrent.

« Peu de jours après , on députa vers moi les doc- « teurs Yéhus et Peutinger. Le duc Frédéric de son « côté , ne voulant pas que je fusse seul à leur réft pondre , m'envoya ses deux conseillers , le docteur « Philippe et Frédéric de Thunau ^ pour assister à «notre conférence. Les deux docteurs eurent avec « moi un long et sérieux entretien. Je devais prendre « pour arbitre de ma cause et de mes livres , l'empe- «reur et les princes. Je leur répondis, qu'en toutes « choses je me remettrais volontiers à la décision de « l'empereur, mais que je ne pouvais déserter la pa- « rôle de Dieu ; et comme ils ne cessaient d'insister : «Plutôt, leur dis -je, que de prendre l'empereur « pour arbitre , je renoncerais à mon sauf-conduit. » « — « Cela est bien assez clair , s'écria Frédéric de «Thunau, impatienté de tous ces discours. A quoi « bon prolonger ces discussions ! » Il nous quitta ; « mais le docteur Philippe étant resté , on me pressa « de nouveau de céder. « Je n'en ferai rien , déclarai- « je enfin. J'en appelle à vous-même : qu'arriverait- «il si l'empereur était juge de ma cause? Comment « ferais-je pour me justifier et me défendre , si je re- «nonçais aux armes de la sainte Ecriture? L'empe- «reura trop d'évêques dans son conseil, et mon « arrêt serait rendu d'avance !

«Un nouve' esaai fiU tenté. L'évéque de Trêves

« rae fit venir chez lui pour m'entretenir en particu- «lier. «Cher docteur, me dit-il, j'ai été charmé « d'apprendre par mes docteurs que vous consentez « enfin à remettre votre cause à la décision de Sa « Majesté. » — Le prélat pensait me surprendre. Mais « moi : « Votre Grandeur , lui répondis-je, je suis prêt « à tout faire , seulement il ne faut pas qu'on exige «que j'abandonne les saintes Ecritures. — «Alors, «répartit levêque, mes docteurs m'ont induit en « erreur. Voyez donc quelle sotte mine j'aurais faite « si je m'étais trop hâté de faire part de cette bonne « nouvelle à l'empereur ! Mais dites-moi , sire doc- « teur , quel est , selon vous , le parti qu'il faudrait «prendre pour terminer cette affaire? — Je ré- « pondis que si j'avais un conseil à donner, ce se- «rait celui de Gamaliel (Actes V, 38, 39): Qu'on « laisse aller les choses : car si cette œuvre vient des « hommes , elle se détruira d'elle-même ; mais si elle « vient de Dieu , ce n'est pas vous qui pourrez l'é- « touffer.

« Le duc Frédéric était choqué de toutes ces intri- «gues et de la maladroite conduite des membres «du clergé. Quant à moi, je quittai Worms, y « ayant séjourné près de quinze jours. C'est ainsi «que les choses se sont passées, sans qu'il y eût de « ma part aucun plan arrêté. A eux la faute , et non « à moi. Ils ont marché tête baissée dans cette af- « faire, croyant qu'ils ne pouvaient succomber ; mais « quoique le diable ait bien fortifié et vaillamment « défendu la citadelle du pape , il n'a pu empêcher

«le Seigneur Jésus d'y faire une large trouée. Car « le diable sait bien qu'il lui faut subir le contrôle « de Jésus-Christ , et il l'a assez souvent appris à ses « dépens. »

Luther reçut enfin la permission de s'éloigner. Le recès de la diète lui fut notifié par Eck et par le chancelier de l'empire. Il portait que «puisque, « malgré tous les avertissements , Luther ne voulait «s'amender, ni retourner à l'unité de l'Église, Sa « Majesté impériale se voyait obligée d'agir en saqua- « lité de défenseur de la foi catholique ; qu'en con- « séquence , elle lui enjoignait de se mettre en lieu « de sûreté , avant que le délai de vingt et un jours «fixé par le sauf- conduit ne fût écoulé, lui or- « donnant expressément de s'abstenir en chemin de « toute prédication et publication séditieuses. » — « Le Seigneur l'a voulu , s'écria humblement Luther, « que son Nom soit loué et béni î » Il pria ensuite les députés de la diète de remercier de sa part l'empereur et les Etats d'avoir daigné écouter sa défense et faire respecter son sauf -conduit, ajoutant que la seule chose qu'il avait demandée était une réforme entreprise et opérée selon les règles de la sainte Écriture, et que d'ailleurs il n'y avait rien qu'il ne fût prêt à souffrir pour l'empereur et pour l'empire , soit la vie , soit la mort , soit honneur , soit ignominie , pourvu qu'on lui permît de rendre témoignage de la Parole de Dieu , hbrement et publiquement. '

«Mon âme se retire vers toi, et je me «retire sous l'ombre de tes ailes, jusqu'à « ce que les calamités soient passées.»

(Ps. LVn,2.)

Luther ayant fait ses adieux à tous les seigneurs et amis qui étaient venus en grand nombre prendre congé de lui , partit de Worms le 26 avril , à dix heures du matin. Il était plein de confiance en Dieuj et prêcha même deux fois en route , à Hirschfeld et à Eisenach. «Yous ne sauriez croire, dit-il dans une «de ses lettres ^ quel aimable accueil nous a fait « l'abbé de Hirschfeld. Il est venu nous recevoir lui- « même à quelque distance de son château. Ensuite, « avec une nombreuse escorte de cavaliers qui l'en- «touraient, il m'a accompagné jusqu'aux portes de «la ville, où j'ai été complimenté par le sénat de « Hirschfeld. L'abbé nous a splendidement traités « dans son couvent , et m'a forcé d'accepter son ap- «partement. Le cinquième jour il m'a fallu prêflcher, quoique je représentasse à l'abbé, qu'il s'ex- « posait à être dépouillé de ses droits régaliens , sous « prétexte d'avoir violé mon sauf-conduit en me fai- « sant monter en chaire , malgré la défense de l'em- « pereur. Quant à moi , cette défense ne m'inquié-

« tait point , puisque je ne m'étais engagé à rien , et « qu'au contraire j'avais protesté que la Parole de « Dieu ne pouvait être enchaînée. J'ai aussi prêché à « Eisenach , malgré les craintes et les objections du «curé.... Le sauf-conduit n'est point violé. Car il « n'était point en mon pouvoir d'enchaîner la parole « de Dieu , et je n'avais rien promis. D'ailleurs , quand «je l'aurais fait, il ne m'eût point été permis d'être « fidèle à ma parole , au mépris des commande- « ments de Dieu. »

L'électeur était loin de partager la confiance de Luther. Il prévoyait de grands dangers ; et pour le soustraire tout d'un coup à la recherche de ses ennemis et à l'attention du public , il le fit secrètement enlever et transporter dans un lieu sûr. Voici, selon Matthésius, comment se fit cet enlèvement:

«Luther, se disposant à traverser les Etats du landgrave de Hesse pour se rendre à Waltershausen, avait envoyé devant lui ses compagnons de route , afin qu'ils lui préparassent un gîte dans cette ville. 11 était resté seul avec Nicolas d'Amsdorf au miheu de la forêt de Thuringe , lorsque tout à coup , non loin d'Altenbourg , dans un chemin creux , deux gentilshommes, de Steinberg et le commandant de Prélops , accompagnés de leurs valets d'armes , fondirent sur lui , saisirent ses chevaux par la bride, l'attaquèrent avec une feinte impétuosité, et l'ayant arraché de sa voiture , le contraignirent de les suivre à cheval, sous le déguisement d'un cavalier.» — • «C'est ainsi, dit Luther, qu'on m'obli-

« gea de déposer le froc , et de me mettre en cheva- « lier , laissant croître barbe et cheveux. Vous auriez «peine à me reconnaître. Moi-même je doute par- « fois de mon identité. » — A minuit, l'escorte entra avec son prisonnier dans le château de Wartbourg , situé dans les environs d'Eisenach. C'est là que Luther demeura caché pendant dix mois, depuis le 3 mai 1521 jusqu'au 6 mars 1522. Amis, ni ennemis, ne connaissaient le lieu de sa retraite. L'électeur lui-même , pour pouvoir en bonne conscience affirmer qu'il n'en savait rien , avait voulu qu'on le laissât dans l'ignorance à cet égard.

L'événement ne tarda pas à justifier les appréhensions de ce prince et les mesures qu'il avait prises. Le 26 mai parut , sous les auspices du légat Aléandre, le fameux édit de Worms , qui mettait au ban de l'empire Luther avec tous ses adhérents et fauteurs, condamnait au feu ses écrits , et livrait sa personne à la mçrci de quiconque s'en emparerait , à partir dvi vingt-deuxième jour de la publication de l'édit. Cette pièce était rédigée dans les termes les plus révoltants. Défense était faite à qui que ce soit, de recevoir dans sa maison le diable ayant nom Luther, déguisé sous forme humaine et caché dans un froc de moine, de l'héberger, de lui donnera manger ou à boire. Quiconque le trouverait, devait l'appréhender au corps, l'enchaîner et le traduire. à la justice de l'empereur. Il était enjoint et permis à chacun de saisir sur la voie publique ses partisans et fauteurs , de les dépouiller de leurs effets mobiliers

et immobiliers, et de s'en emparer pour soi-même. Cette grande sévérité n'eut point les résultats qu'on en attendait. Luther se trouvait en sûreté derrière les fossés et les murailles du château de Wartbourg. Enfermé dans sa chambre , il se voyait subitement, comme St. Paul à Rome , arraché au théâtre de la vie active. « Je passe ici toutes mes journées , «dit-il, dans la tristesse et dans l'oisiveté, lisant ma « bible grecque et hébraïque. » Ailleurs : « Je suis un «prisonnier à part, s'écrie -t- il, captif de gré et « contre mon gré ; de gré , puisque le Seigneur le «veut; contre mon gré, parce que j'aimerais mieux « combattre en liberté pour la Parole de Dieu : mais «je n'en ai point été jugé digne!» — «Que fais-tu « cependant , mon cher Philippe ? écrit-il à Mélanch- « thon. Pries -tu pour moi , afin que le repos forcé «où je me vois réduit, produise de grandes choses «à la gloire de Dieu? Oui, je désire savoir quelles « sont là-dessus tes pensées. N'ai-je pas la mine d'un « homme qui a déserté le combat ? et pourtant , que «pouvais-je faire? Comnient m'opposer à la volonté «de ceux qui m'ont amené ici. Avec quel empresse- « ment je donnerais ma tête , si je pouvais par là « apaiser la fureur de mes adversaires ! J'ai toujours «devant moi dans ma captivité l'image de l'Eglise; «et ces paroles d'un Psaume (Ps. LXXXIX, 48) ne « sortent de ma pensée : « Pourquoi aurais-tu créé en « vain tous les fils des hommes? » Ah ciel , quel affreux « fantôme créé par la colère de Dieu , que cet em- , « pire maudit de l'Antéchrist romain ! Je déteste la

« dureté de mon cœur, de ce que je ne fonde point « en larmes , pour pleurer nuit et jour les blessés à « mort de la fille de mon peuple. Mais il n'y a per- « sonne qui se lève pour. être une muraille à l'entour «de la maison d'Israël, en ces jours de la colère de «Dieu. O règne du pape, digne d'avoir été réservé « pour être la «entine des derniei^ temps î Que le «Seigneur ait pitié de nous! Et vous, ministres de « sa Parole , ceignez vos reins pour fortifier les mu- « railles et les portes de Jérusalem , avant que l'en- « nemi ne fonde aussi sur vous. Vous connaissez « votre vocation , et les talents que Dieu vous a don- « nés. Je prie pour vous de tout mon cœur , ayant « la confiance que mes prières seront exaucées. Fai- « tes-en de même pour moi , et portons la charge « ensemble. Nous sommes encore seuls en campagne. « Après moi c'est vous qu'ils chercheront. »

Luther faisait un grand acte de renoncement , en se résignant à la captivité volontaire que la sollicitude de l'électeur lui avait imposée. Car il y était accablé, à la fois, de souffrances physiques et morales. Son hôte ne le laissait manquer de rien , ayant sans cesse pour lui les plus grandes attentions. Mais la vie sédentaire à laquelle il se voyait condamné , ses études continues, le manque d'exercice, et la nourriture plus substantielle à laquelle le régime frugal , les jeunes et les abstinences du couvent ne l'avaient point habitué , lui causèrent de fréquentes incommodités. « Dieu m'a frappé de grandes plaies , « dit-il dans une lettre à Mélanchthon , je n'ai pu

«fermer l'œil de toute la nuit, et je souffre encore « à l'heure qu'il est. Priez pour moi , je vous en sup- «plie; car si mon mal continue à augmenter de la « même manière, je n'y pourrai bientôt plus tenir. » Une autre fois, s'adressant au même : « Votre lettre, «dit-il, m'a déplu pour deux causes: d'abord, je « vois avec peine que vous ne portez pas votre « croix assez patiemment. Vous vous laissez aller aux «impressions de votre âme, et montrez, comme «toujours, trop de mollesse. Ensuite, vous avez tort « de tant me prôner , et de m'attribuer un si grand « zèle pour la cause de Dieu. Cette bonne opinion «que vous avez de moi, me confond et m'accable, « attendu que je passe mes journées dans l'oisiveté, « étant dur et insensible , priant peu pour l'Église de «Dieu, ne gémissant point du tout, et brûlant au «contraire des feux d'une chair indomptable. Bref, « au lieu d'être fervent d'esprit , j'ai à lutter contre «les ardeurs de la chair, la lubricité, la paresse, « l'oisiveté , la somnolence. Je ne sais si Dieu ne s'est « pas détourné de moi , parce que vous ne priez pas « assez. Yoici huit jours que je ne fais plus rien : je « n'écris pas, je n'étudie pas, je suis en proie à des «tentations continuelles, sans compter les autres «souffrances que j'endure. Si cet état continue, «j'irai tout droit à Erfurt pour consulter quelque «médecin ou chirurgien. Vous me verrez alors, et «je vous verrai. Car je n'y tiens plus. J'aimerais « mieux souffrir de dix grosses plaies , que de ce qu'on «n'appelle qu'une légère incommodité. Au reste, il

« se peut que Dieu ne me visite ainsi que pour me « forcer de sortir de ce désert. » Ailleurs : « Le Sei- «gneur, dit-il, a soin de ne jamais me laisser sans « croix. Qu'il soit loué ! Amen. » Il écrit à Spalatin : « Toujours la même léthargie, toujours la même pa- « resse pour prier et pour résister. Je me suis à charge « à moi-même. Peut-être cela vient-il de ce que je suis a seul , et de ce que vous ne m'aidez pas. Ah, prions « et veillons, de peur que nous ne tombions en ten- « tation ! »

A l'égard des épreuves spirituelles auxquelles il était en proie , voici comment il s'exprime dans une de ses lettres : « Comptez que mille diables viennent «m'assaillir dans ma retraite solitaire. Tant il est « plus facile de lutter contre le diable incarné , c'est- « à-dire contre l'homme, que contre les esprits malins « qui sont dans les airs. Je succombe souvent, mais la « droite du Très-Haut me soutient. Aussi je soupire « après ma liberté , et pourtant ne la veux que des «mains de mon Dieu.» — «Dans ces angoisses et tentations , la Parole de Dieu , ses ardents soupirs , et les prières de ses amis étaient, selon le témoignage de Matthésius , le bâton et la houlette qui le soutenaient, le consolaient et le fortifiaient dans la patience. »

Luther se jugeait bien sévèrement , quand il s'accusait d'indolence et de paresse. Car c'est durant les dix mois qu'il passa dans le château de Wartbourg, ou dans son Patmos, comme il avait coutume de l'appeler, qu'il composa sa traduction du Nouveau-

1 16 CHAPITRE l'REIZiÈME.

Testament , destinée à répandre parmi le peuple la connaissance des saintes Écritures. 11 travaillait en même temps à son Sertnonnaire , ouvrage précieux dont on ne saurait trop recommander la lecture. Sa correspondance était très-active ; et toutes les lettres qu'il écrivait à ses amis , leur apportaient des paroles d'encouragement et de consolation. Le dimanche et l«s jours de fête, il prêchait en présence de son hôte et de quelques personnes de confiance , les exhortant particulièrement à la prière. Cependant il ne pouvait oublier son cher Wittemberg. L'université de cette ville était l'objet de ses constantes sollicitudes. Quoique absent, il travaillait sans cesse à en augmenter le lustre, et veillait à ce que les doctrines de l'Evangile y fussent enseignées dans toute leur pureté. La cour de Saxe , trop prudente et trop craintive, mettait souvent obstacle à des améliorations nécessaires. « Ne prenez pas conseil de «la cour, disait -il à Mélanchthon. Faites comme « moi. Nous ne serions pas à moitié chemin , si je les « avais écoutés. Ce sont de pauvres mortels comme «nous. Aussi en ferai-je des reproches à Spalatin. « Tous ces biaisements ne servent qu'à enfler le cou- «rage de nos adversaires, en leur révélant notre lâ- « cheté. » — Il désirait surtout qu'il ne fût plus question du droit canonique, ni dans les tribunaux, ni dans les universités. « Le plus sage serait de l'abo- « lir entièrement , et les princes devraient s'empres- « ser de s'affranchir de la juridiction romaine. Il ne «faut point être méticuleux, quand il s'agit d'ac-

«complir de grandes choses et d'utiles réformes. «Tant qu'on reconnaîtra l'autorité des canons et « des décrétales , comment purgera-t-on le pays des « doctrines empoisonnées du papisme ? Que si les «princes ne veulent point s'avancer eux-mêmes, « qu'ils souffrent au moins que les juges et les ma- « gistrats placés sous leur pouvoir, laissent tomber «dans l'oubli ce code impie, et que, désormais, «leurs sujets soient jugés, non selon les lois du « pape , mais selon les droits et coutumes de leur « propre pays. y>

Cependant le cardinal de Mayence , enhardi par la disparition de Luther, avait mis la main sur quelques prêtres mariés , et se disposait à rétablir la vente des indulgences. Déjà , à la place de Tezel , qui était mort depuis, un autre commissaire avait été nommé, et le marché devait s'ouvrir à Halle : lorsque Luther , instruit de ce qui se passait , fit parvenir au prélat une virulente épître. Il l'avertit qu'il avait composé un traité contre « l'idole de Halle, » et qu'il le publierait, si le scandale des indulgences ne cessait sur le champ. « Je prie bien humblement Yo- «tre Altesse, dit-il, de ne point séduire ni piller le «pauvre peuple, de«e conduire comme pasteur du « troupeau , et non comme un loup ravissante Lu- « ther n'est pas mort. 11 vit ,prêt à se glorifier hau- « tement en ce Dieu qui a humilié le pape, et à com- « mencer avec l'archevêque de Mayence un jeu qui «causera d'étranges surprises.... Que Votre Altesse «y prenne garde! Si l'idole reste debout, je me

« verrai force, dans l'intérêt de l'Évangile et du salut « de mes frères , d'attaquer Votre Eminence publi- «quement, comme j'ai fait à l'égard du pape. C'est « sur le compte de l'évéque de Mayence, que je met- « trai alors les abominations dont Tezel s'est rendu « coupable — et le monde apprendra à faire la dif- « férence d'un loup d'avec un évêque.... » Cette lettre menaçante eut tout l'effet qu'on pouvait désirer. La vente des indulgences fut immédiatement suspendue, et, ce qui plus est, l'archevêque répondit à Luther de la manière la plus amicale.

Ainsi Luther faisait savoir au monde, qu'il n'avait point disparu de la scène, quoiqu'on ne connût point le lieu de sa retraite. Lui-même ne prenait aucune précaution à cet égard. Il lui arrivait souvent , dans ses promenades et dans ses excursions , de commettre de grandes imprudences. « La vie studieuse et sédentaire de notre docteur, dit Matihésius, ayant altéré sa santé, quelques-uns de ses amis l'engagèrent à faire des promenades , à prendre l'air , à se donner de l'exercice. Tantôt on l'emmenait à la chasse ; tantôt il allait cueillir des fraises sur la montagne du château. Enfin , on lui permit de faire de plus grandes excursions. Il sortait , accompagné d'un cavalier, honnête et discret serviteur , dont les prudents avis lui évitèrent bien des dangers , et qui l'obligeait , quand Ils entraient dans une hôtellerie, de garder son épée, au lieu de vite courir après les livres , et de trahir ainsi sa qualité de clerc. Grâces à son déguisement ^ il osa entrer

LUTHER AU CHATEAU DE VYARTBOURG. 1 i9

plus d'une fois dans les couvents du voisinage. A Martsal il vint trouver ses amis, sans qu'aucun d'entre eux soupçonnât qui était Messire Georges : tel est le nom qu'on lui avait donné. A Reinhartsborn quelqu'un le reconnut , mais son mentor s'en étant aperçu., rappela aussitôt au chevalier l'engagement qu'il avait pris pour la soirée et se hâta de le faire partir avec lui. Toutes ces distractions ne pouvaient néanmoins lui faire oublier son Eglise et sa chaire délaissées. « Ah , si j'étais à Wittemberg ! » s'écria-t-il un jour à table , en se relevant d'une profonde rêverie. Aussitôt son plan fut arrêté. Toujours déguisé , il entra dans les murs de soli cher Wittemberg , alla surprendre Nicolas d'Amsdorf , son compagnon de voyage , fît venir auprès de lui plusieurs de ses amis , et ne retourna au château de Wartbourg que quelques jours après , heureux de s'être retrouvé dans la société de ceux dont l'absence lui était si pénible. » Il parle lui-même de cette équipée dans une lettre adressée à Spalatin : « J'ai « été à Wittembr^rg , lui dit-il , et j'ai eu une grande «joie à revoir mes amis. Une seule chose est venue «troubler mon plaisir: c'est que les lettres et les « livres , que je leur avais destinés , ne leur ont point « été remis. Jugez vous-même , si cela ne doit pas «me peiner. Tout ce que j'ai vu d'ailleurs, tout ce « que j'ai entendu, m'a causé la plus vive satisfaction. « Que Dieu fortifie l'âme de tous ceux qui nous « veulent du bien ! Des bruits d'une nature moins « réjouissante sont venus m'afïliger en route. J'ai eu

« le cœur navré d'apprendre les désordres , dont « quelques-uns des nôtres se seraient rendus coupa- « blés; et je me propose de leur adresser, dès que je G serai de retour dans mon hermitage , de sévères et « publiques exhortations. Veuillez me recommander « à la bienveillance du prince. Il appréciera de lui- « même les raisons qui m'ont obligé de lui tenir caé cliée l'apparition que je viens de faire à Wittem-

« berg.

Enfin cependant, le lieu de sa retraite fut connu. L'hôte de Luther en avait parlé au duc Jean , et le secrétaire Tle celui-ci ayant mis dans sa confidence une femme *e Torgau, le secret ne tarda pointa circuler de bouche en bouche.

« Aussi y a-t-il déjà plusieurs antechrists, «Ils sont sortis d'entre nous; mais ils n'é- « taient pas des nôtres : car s'ils eussent été « des nôtres, ils seraient demeurés avec nous ; «mais cela est arrivé afin qu'il parût que «tous ne sont pas des nôtres.»

(I Ép. de St. Jean 11 ji9.)

On savait maintenant que Luther était à Wartbourg. Pour lui , depuis longtemps il désirait être

arrache à un repos qui le tuait : « J'aimerais mieux , «disait-il, être grillé sur des braises ardentes pour « la gloire de la Parole de Dieu , que de végéter ainsi « dans l'inaction. » Les circonstances favorisèrent ses vœux, et le forcèrent même de quitter sa retraite, pour arrêter , par sa présence , les désordres qui avaient éclaté à Wittemberg.

Pendant qu'il était confiné dans son château de Wartbourg , de nombreuses innovations avaient été introduites. On avait compris que la réforme devait s'étendre sur le culte actuellement en vigueur, et que la messe, l'adoration des images, les institutions monacales étaient diamétralement opposées aux doctrines enseignées par l'Evangile. Aussi , dès la fin de 1521 , les moines augustins de la Misnie et de la Thuringe s'affranchirent-ils des règles de la vie monastique ; ils abolirent la messe , et l'un d'entre eux, Gabriel Didyme , en pleine chaire, l'appela une idolâtrie. Carlstadt, d'un caractère vif et bouillant, incapable de toute modération et depuis longtemps impatient de la lenteur avec laquelle la réforme marchait , applaudit à ces changements , et se mit en devoir d'agir dans le même sens. A l'exemple du doyen Feldkirch de Kemberg , qui avait osé le premier rompre les vœux du célibat , et qui depuis avait trouvé plusieurs imitateurs, il contracta les nœuds du mariage , en donnant à cet acte le plus d'éclat possible. Cette démarche était , en elle-même , entièrement conforme aux convictions de Luther; mais il n'approuvait point la manière dont elle avait

122 CHAHTRE QUATORZIÈME.

été accomplie, et blâmait hautement l'esprit de violence avec lequel on avait procédé, dans des réformes, dont il était d'ailleurs le premier à reconnaître la nécessité. « Je vois bien , dit-il dans une « de ses lettres , que beaucoup de nos moines n'ont « pour sortir de leurs couvents d'autres motifs, que « ceux pour lesquels ils y étaient entrés : l'amour de. « leur ventre et de la liberté charnelle. C'est fâcheux ; «car Satan en prendra occasion pour calomnier « notre bonne cause. Mais qu'y pouvons-nous faire? « Ce sont des gens oisifs qui cherchent leur propre « intérêt. Que s'ils veulent pécher et se perdre, mieux « vaut que ce soit hors du couvent que sous le froc , « afin qu'ils n'encourent pas une double condamna- « tion , étant punis dans ce monde et dans l'autre. » Carlstadt , cependant , poursuivait le cours de ses réformes, frappant de son anathème tout ce que les papes avaient jamais établi. Etudiants et bourgeois entraient d'assaut dans les églises pour j abolir à grands cris les cérémonies de la messe, détruisant les autels, brisant les images, et n'estimant bons Chrétiens que ceux qui s'associaient à leur vandalisme. En vain une commission électorale fut-elle instituée pour arrêter le désordre. Carlstadt refusa d'obéir , disant qu'il s'en tenait à la Parole de Dieu , et qu'il ne s'embarrassait point des hommes.

Pendant que ces choses se passaient à Wittemberg, des scènes d'une nature non moins afïïigéante avaient lieu à Zwickau. Là, c'était une espèce d'illuminés qui égaraient les esprits. Ils se van-

LUTHER BEVIENT A WITÏEMBERG. 123

talent d'avoir reçu de Dieu des révélations immédiates, et attachaient à ces illuminations intérieures une importance infiniment plus grande qu'à la Parole écrite; principe funeste et dangereux qui les entraîna peu à peu aux plus affreux excès. Un de leurs apôtres les plus fervents , était Thomas Miinzer ; qui , par ses prédications animées , gagna bientôt un grand nombre de partisans à une doctrine qui ne flattait que trop l'orgueil de l'homme naturel. L'autorité fut obligée d'intervenir. Mais les sectaires s'étant dispersés, quelques-uns d'entre eux se rendirent à Wittemberg, et travaillèrent aussitôt à j propager leurs principes. C'étaient, entre autres, deux drapiers, Nicolas Storch et Marc Thomas , ainsi que Marc Stiibner d'Elsterberg , qui avait étudié à Wittemberg. Leurs discours produisirent, dans cette ville, une grande sensation, et Mélanchthon lui-même ne savait qu'en penser ni que résoudre. Il conseilla à l'électeur de ne point employer contre eux des mesures violentes. Dans le même sens Luther écrivait à Spalatin : « Prenez bien « garde que le prince ne souille ses mains du sang « des prophètes. » L'électeur lui-même était si éloigné de toute pensée de rigueur , qu'après avoir recueilli les avis de ses conseillers, il s'énonça ainsi en pleine assemblée: «La cjuestion qui nous occupe «en ce moment est grave et déhcate. Moi, qui ne «suis qu'un simple laïque, je ne puis la résoudre: «d'autant plus que le bon Dieu ne nous a point « doués, mon frère et moi , d'une grande intelligence

« pour le discernement des choses spirituelles. Mais « lors même que j'y verrais plus clair , encore aime- « rais-je mieux déposer ma couronne et quitter mes « États , que d'agir sciemment contre la volonté de « Dieu. »

Quant à Luther, que sa profonde connaissance des saintes Ecritures avait doué d'une sagacité merveilleuse pour juger les choses et les hommes, il démêla bien vite tout ce qu'il y avait de louche et d'antiscripturaire dans les doctrines et dans les entreprises des sectaires de Zwickau. Voici comment , dès le mois de janvier 1 522 , il s'exprime sur leur compte dans une lettre adressée à Mélanchthon: «Parlons maintenant de vos prophètes. Je n'ap- « prouve point votre conduite , et trouve votre pu- «sillanimité d'autant moins excusable, que vous « m'êtes supérieur en talents et en érudition. — Ils « rendent témoignage d'eux-mêmes ! Eh bien ! ne les « écoutez pas avant d'avoir éprouvé les esprits, selon « l'exhortation de St. Jean. Tâchez de connaître leurs « secrets sentiments. Demandez-leur, s'ils ont souf- «fert des angoisses spirituelles? S'ils savent ce que «signifient la naissance et la mort en Dieu? S'ils « ont passé par l'enfer de la pénitence? ^ Que toutes «ces saintes émotions, ces célestes transports, cette «quiète béatitude dont ils vous parlent, ne vous «en imposent point! Eussent -ils été ravis jua- «que dans le troisième ciel, défiez -vous de ce «qu'ils vous disent..... La majesté, comme ils l'ap- «pellent, ne parle pas à l'homme d'une manière si

LUTHER REVIENt A WITTEMBERG. 125

« palpable. Nul homme, dit le Seigneur, ne me peut « voir et vivre (Ex. XXXIII , 20) . Une étincelle de sa

«Parole anéantirait notre fragile nature Pour en

«finir, s'imagine-t-on que la majesté s'entretienne « si familièrement avec le vieil homme ? Ne faut-il «pas d'abord qu'elle le tue et le torréfie, pour dé-^ «truire l'odeur de cadavre qui s'en exhale? Aussi, «Dieu est-il un feu dévorant.... C'est pourquoi, «éprouve même Jésus, et ne l'écoute pas, s'il se « présente à toi dans sa gloire , à moins que tu ne « l'aies vu d'abord crucifié. » Les novateurs rejetaient le baptême des enfants. Dans la même lettre, Lu^ ther réfute leurs objections, et établit, par des preuves scripturaires , la convenance de cette institution.

La fermentation des esprits allait en augmentant ; les enthousiastes de Zwickau , jaloux d'accroître le nombre de leurs sectateurs, ne songeaient point à quitter Wittemberg; et Carlstadt, devenu de jour en jour plus hardi, poursuivait, avec insolence, l'œuvre de destruction qu'il avait commencée. Quel triomphe pour les ennemis de l'Evangile ! Quel heureux prétexte pour diriger contre la cause de la réforme, de haineuses récriminations et d'adroites calomnies ! Luther ne pouvait voir la désolation qui régnait dans la vigne du Seigneur. Bravant les dangers dont le menaçait l'édit de Worms , et plein de confiance en son Sauveur , il sortit de Wartbourg au mépris des ordres les plus positifs de lelecteur. Dans une lettre écrite à Borna , il fit connaître au

prince les motifs de sa démarche, et lui déclara qu'il se mettait sous la protection du Très-Haut, sans réclamer aucun secours humain.

« Je suis, dit-il entre autres, pleinement convaincu « que Votre Altesse est animée des meilleures inten- «tions; mais, comme d'une autre part, j'ai, en fa- « veur des miennes, un témoignage auquel je crois « pouvoir me fier sans réserve , cette assurance ne «saurait me faire reculer.... Si j'ai écrit, je l'ai fait «par soUicitude pour Votre Altesse, et non pour « moi. Les déplorables excès auxquels se sont portés «les nôtres, à la grande honte de l'Evangile, occu- « pent seuls toutes mes pensées. Je craignais que vous «n'en fussiez accablé; car,, pour ma part, j'en ai « éprouvé une douleur si profonde, que je désespére- « rais de la bonté de notre cause, si je n'avais la certi- « tude intime que l'Evangile est pour nous. Tous les «.outrages dont on m'a abreuvé jusqu'à ce jour, ne «sont rien en comparaison de celui-ci. Eussé-je pu, « au prix de mon sang , empêcher le scandale , je « l'aurais fait sans reculer. Car nous ne pouvons jus- «tifier ce qui s'est passé, ni devant Dieu, ni de- « vaut le monde : et , cependant , c'est sur moi , «et c'est sur l'Évangile que je défends, qu'on en

«fera retomber la faute. J'en ai le cœur navré

«Quant à ma propre personne. Votre Altesse sait, «ou doit savoir du moins, que j'ai reçu l'Evan- « gile , non pas de la main des hommes , mais du «ciel même, par notre Seigneur Jésus - Christ , en «sorte que j'aurais pu fort bien (comme je me pro-

« pose , en effet , de le faire à l'avenir) prendre le litre « de serviteur de Christ et d'Evangéliste. Si je me suis « offert à répondre de mes doctrines devant des juges «humains: je l'ai fait par humilité, et non que je «doutasse de ma mission. Aujourd'hui, que je m'a- « perçois qu'on veut se prévaloir de mon humilité, «pour abaisser l'autorité de l'Evangile, et que le «diable, dès que je recule d'un pouce, se met en «mesure d'occuper toute la place, ma conscience «m'oblige de tenir une conduite toute différente. «J'ai assez loin poussé la complaisance, en restant « caché si longtemps pour obéir à Votre Altesse ; car « Satan sait que ce n'est pas la peur qui m'a retenu «àWartbourg.... Non certes, et si les scènes qui ont « eu lieu à Wittemberg s'étaient passées à Leipsic , «j'ose affirmer hardiment qu'on me verrait entrer à «Leipsic même, dût -il neuf jours durant ne pleu- « voir que des ducs Georges , et chacun d'eux fut-il « neuf fois plus furieux que le véritable. Il prend mon « Seigneur Jésus-Christ pour un homme de paille. « C'est ce que mon Seigneur et moi pouvons souf- « frir pour un peu de temps; mais je ne cacherai « point à Votre Altesse que je n'ai pas même prié « ni pleuré pour que Dieu éclaire le duc Georges. «Encore une fois je prierai et je gémirai pour « lui , mais ce sera la dernière. Je supplie Votre «Altesse de m'aider à prier, et de faire prier à «son intention, afin que nous ne négligions rien «pour détourner de lui le jugement auquel, hé- «las! il ne pourra se soustraire. D'un mot, je le

i2S CHAPITRE QUATORZIÈME.

« ferais mourir, si cela pouvait avancer nos affaires. « Mon but , en adressant cette lettre à Votre Al- « tesse, est de lui faire savoir, que j'ai, pour venir à ftWittemberg, une protection plus puissante que «celle de l'électeur. Aussi n'ai-je rien à demander. Je « pense , au contraire , défendre Votre Altesse mieux n qu'elle ne saurait me défendre. Car si je prévoyais « qu'elle pût , ou qu'elle voulût intervenir en ma fa- « veur, je n'irais point à Wittemberg. L'épée n'y peut n rien faire ; il faut que Dieu nous aide , sans que « nous prétendions fortifier son bras. Celui qui aura « en lui le plus de confiance , c'est là l'homme qui « nous portera secours. Or, ce secours, comment l'atft tendrais-je de Votre Altesse , alors que je remarque «en elle une si faible foi? — Elle me demande ce «qu'il faut faire pour réprimer le désordre. Rien « du tout , voilà ma réponse ; car Votre Altesse n'en a « déjà que trop fait. Dieu ne peut , ni né veut souf- «frir que de pauvres mortels prétendent diriger, « par leur prudence et par leurs efforts , le cours des «événements; il faut laisser aller les choses; c'est là « tout t je n'ai point d'autre conseil à donner. Que si « Votre Altesse daigne m'écouter, elle obtiendra paix «et sécurité. Sinon, je continuerai à agir selon mes «principes, sans pouvoir empêcher que Votre Al- « tesse ne soit en proie aux inquiétudes et aux tour- «ments, qui sont le juste salaire de l'incrédulité. Au « reste, comme je refuse d'obéir à Votre Altesse, elle «sera déchargée devant Dieu de toute responsa- «bilité, s'il m'arrivait quelque accident.... Que si

« mes adversaires étaient assez peu raisonnables pour « exiger que Yotre Altesse elle-même mît la main sur « moi , il sera encore temps alors de délibérer sur la « ligne de conduite qu'il faudrait suivre. En tout cas, «je l'assure, quoi qu'elle en puisse penser, que je « la garantirai de tout danger , et quant au corps, et «quant à l'àme.... Ce n'est point le duc Georges, «c'est un autre homme à qui j'ai affaire, et cet «homme me connaît; et moi aussi, je le connais « quelque peu. Si Votre Altesse croyait , elle verrait « la gloire de Dieu ; mais puisqu'elle ne croit point « encore , elle n'a encore rien vu. A Dieu soit amour « et louange éternellement î Amen. »

Cette lettre , malgré le ton de sévère franchise qui y règne , fut très-bien accueillie par l'électeur. Mais comme elle n'était pas de nature à être produite en public, il fit prier Luther, par le docteur Schurff, d'exposer , dans un écrit officiel , les motifs qui l'avaient décidé à quitter sa retraite à ses risques et périls, et nonobstant la défense de son souverain. Luther écrivit la lettre demandée, se rendit aussitôt à Wittemberg, et prêcha, huit jours de suite, contre les désordres qui avaient éclaté , «redressant, par la Parole de Dieu, les consciences alarmées , consolant ceux qu'on avait scandalisés, rendant témoignage de la miséricorde de Dieu , laquelle s'est manifestée dans le sang de Christ , exhortant enfin tous ses auditeurs à arracher de leurs cœurs les images et idoles qui y régnaient , à s'assujettir les uns aux autres par la charité, et à tolérer, par égard pour les

faibles, tout ce qui n'est pas diamétralement opposé à la Parole de Dieu. » (Matthésius.)

Ce langage ne pouvait plaire aux novateurs. « Carl- «stadt m'en veut, dit Luther, et trouve fort mau- « vais que j'aie renversé ce qu'il a fait. Ce n'est pas « qu'au fond je condamne ses doctrines, mais ce qui « me déplaît en lui , c'est que , s'arrêtant aux céré- « monies et aux choses extérieures , il néglige l'es- «sence du Christianisme, la foi et la charité.... Ad- « mirez en ceci la malice de Satan , qui venait , sous «une nouvelle forme, attaquer l'Evaugile, et lui « porter dommage. » — Une lettre adressée à Hausmann nous fera connaître plus nettement encore les principes et la manière de voir du Piéformateur. « Vos prophètes, dit-il, couvent de merveilleux pro- « jets , des projets que je réprouve fort, et qui, s'ils « viennent à éclore , produiront un grand mal. L'es- « prit qui les pousse est un esprit de mensonge et «d'hypocrisie.... C'est avec l'arme de la Parole qu'il «faut combattre, renverser et démolir ce que les « nôtres , inspirés par Satan , ont voulu détruire au « moyen de la force brutale. La messe des papistes « est à mes yeux une chose abominable , en ce qu'ils «prétendent que c'est un sacrifice et une bonne « œuvre, propre à opérer la réconciliation de l'homme « avec Dieu. Mais je me contente d'attaquer cet abus « par mes prédications , sans y porter une main vio- « lente , sans engager , ni contraindre personne à l'a- «bolir de vive force. Que ceux qui veulent croire, « croient , et qu'ils obéissent librement; que si quel-

LUTHER REVIENT A VVITTEMBERG. 131

« qu'un ne veut pas croire , qu'il reste dans son er- « reur ; tant pis pour lui ! Ce qui est affaire de foi et « de conviction ne se force pas. Il faut attirer et ga- «gner les esprits par la puissance de la Parole.» Après s'être prononcé contre l'adoration des images, contre les abus de la confession auriculaire et contre l'invocation des saints, choses qu'il n'approuvait pas plus que la messe : « Néanmoins , « ajoute-t-il , je n'emploie , contre toutes ces erreurs, « d'autre arme que la Parole de Dieu , cherchant à « affranchir les consciences des liens dont on les a «chargées. Que si j'y réussis, mon but est rempli, « et je laisse à chacun la liberté de continuer ces « pratiques par pitié pour les faibles qui y tiennent <( encore , ou de les mettre de côté , s'ils se sentent « assez forts pour le faire. L'essentiel est que la cha- «rité triomphe, et que des observances purement «extérieures ne deviennent point une pomme de « discorde et de haine. Aussi , ce qui m'indigne le « plus dans la conduite de nos énergumènes et de la « populace qu'ils ont su attirer à eux , c'est de voir « qu'ils négligent la Parole , la foi et la charité , s'ima- «ginant être Chrétiens, — pourquoi ? parce qu'ils « mangent bravement de la viande , des œufs et du «lait, parce qu'ils administrent eux-mêmes la sainte « Cène, et qu'ils laissent de côté la prière et le jeûne. « Quant à vous , gardez-vous d'inculquer aux fidèles « de semblables préjugés. » Ailleurs : « Ce n'est pas la « communion sous les deux espèces , dit-il , qui fait « le Chrétien : c'est la foi et la charité. »

La position de Luther était d'autant plus difficile, que les nouveaux ennemis qu'il avait à combattre, étaient sortis du sein de son propre parti. Mais sa ferme confiance en Dieu soutenait son courage. « Sa- « tan est furieux , dit-il dans une lettre adressée à un «homme de loi, le pieux Gerbel; nos voisins se dé- « mènent en tous lieux , me menaçant de mille morts « et de mille enfers , et voici que mon propre trou- « peau fait de son mieux pour compromettre notre «cause. Pour chasser le loup du bercail, je suis « obligé de braver sans défense le courroux du pape « et de l'empereur. Désarmé , je me trouve au milieu « d'ennemis , contre le fer desquels nulle loi ne me «protège. Toutefois, je me rassure, sachant que « Christ est le Seigneur de tous , et que le Père a mis « toutes choses sous ses pieds , donc aussi , je suppose , «la colère de l'empereur, non moins que tous les « diables , qui , certes , ne sont pas du nombre des « brebis que le Père a données au Fils. Si c'est sa vo- «lonté que je meure, je mourrai en son nom; si- «non, qui est celui qui portera sur moi la main? «Hélas ! Satan ne cesse de méditer notre ruine, et «je crains que de terribles choses ne nous attendent, « parce que je ne vois personne qui se mette à l'en- « tour d'Israël comme une muraille d'airain, et que, « par l'effet de notre opiniâtre ingratitude , nous « n'avons l'Evangile du royaume de Dieu qu'en pa- « rôles et non pas en vertu , étant enflés par la con- « naissance , au lieu d'édifier par notre charité. C'est « pour cette raison que je crains qu'il ne nous soit

«donne ce que nous méritons. Priez donc pour « nous , faites prier les vôtres , prions tous , car les « temps sont sérieux. »

Luther faisait son possible pour calmer l'irritation de Carlstadt. «Aujourd'hui (lundi de Pâques « 1522), dit-il, j'ai pris Carlstadt en particulier, et «je l'ai instamment prié de ne rien publier contre « moi , parce qu'il me serait douloureux d être forcé « de le combattre à mon tour. Il m'assura solennel- «lement qu'il n'avait point songé à m'attaquer, « quoique les six feuilles qui se trouvent entre les « mains du recteur et des juges , démentissent son « assertion. Assurément je ne pourrais garder le si- «lence, s'il publiait ce qu'il a écrit contre moi. Je « ne crains ni Satan , ni aucun ange du ciel , com- « ment aurais-je peur de Carlstadt ?» — Carlstadt fut tranquille pendant quelque temps , quoique pourtant , au fond du cœur , il conservât un vif ressentiment de l'injure qu'il croyait lui avoir été faite. Luther le traitait avec beaucoup de douceur. — C'est aussi par les voies de la douceur qu'il cherchait à ramener les prophètes de Zwickau qui étaient demeurés à Wittemberg. Parlant d'une entrevue qu'il avait eue avec quelques-uns d'entre eux: «Nous « avons reçu , dit-il , la visite de Nicolas Storch , le « principal d'entre nos prophètes. Il portait le cos- « tume militaire. Un autre, en longue redingote, et « le docteur Gérard de Cologne l'accompagnaient. Cet «homme est en contradiction avec Thomas et Marc « sur presque tous les points , et son discours roulait

«uniquement sur le baptême des enfants. Il me pa- « raît être d'une extrême légèreté , et ne pas avoir foi « lui-même en ce qu'il dit. — C'est ainsi que Satan « se joue des hommes. »

Depuis que Luther était de retour à Wittemberg, cette ville n'offrait plus aux intrigues des sectaires un champ facile à exploiter. Voyant qu'ils ne pouvaient plus longtemps lutter contre l'Evangile dont il était l'intrépide organe, ils partirent, non sans exhaler en injures la colère que leur inspirait sa résistance. « Le prophète Marc, dit Luther, et ses con- « frères se sont retirés pleins d'indignation contre «moi, parce que j'avais osé reprendre leur con- «duite. L'un d'entre eux surtout s'est démené «comme un furieux. Jamais je n'ai vu rage sem- « blable. L'esprit qui les gouverne ne pouvait sup- « porter mes exhortations amicales et fraternelles. «Mais quant à nous, nous avons clairement re- « connu Satan. »

Luther , pour combattre l'esprit de fanatisme qui menaçait de perdre la cause et le parti de l'Evangile, avait exposé courageusement sa propre vie. Dieu protégea ses jours, et lui permit d'accomplir sa mission, sans que la cour de Rome put rien entreprendre contre lui. Léon X était mort dès le l^Mécembre 1521. Adrien YI , mort en 1523, et plus encore , le successeur de celui-ci , l'astucieux Clément \II, insistèrent vainement auprès de la diète de Nuremberg, convoquée en 1522, sur l'exécution des mesures prescrites par l'édit de Worms

contre les fauteurs et adhérents de la nouvelle hérésie. La vérité avait déjà fait de trop puissants progrès, pour qu'il fût possible de les arrêter désormais par les armes de l'autorité humaine. D'autres dangers vinrent compromettre la cause de la réforme , et ceux-ci eussent pu faire un mal irréparable , si l'œil de la Providence n'avait veillé , si la main de Dieu n'avait conjuré l'orage.

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