CHAPITRE XV
« Que toute personne soit soumise aux «puissances supérieures; car il n'y a point «de puissance qui ne yienne de Dieu; et «les puissances qui subsistent ont été éta- «blies de Dieu. C'est pourquoi celui qui «s'oppose à la puissance, s'oppose àl'or- «dre que Dieu a établi; et ceux qui s'y « opposent attireront la condamnation sur « eux-mêmes, »
(jRom. XIII, 1,2.)
Les paysans de différentes contrées ayant, presque simuhanément, levé l'étendard de la révolte en 1525, on accusa les champions de la réforme d'être les auteurs de ce soulèvement ; tout comme jadis on avait accusé le Seigneur d'être un séducteur du peuple. L'attitude de Luther, au milieu des trou=
bles de la guerre civile, dément victorieusement cette imputation odieuse; et quiconque, se laissant abuser par de fausses apparences, serait tenté de croire que la liberté de l'Évangile favorise l'esprit de rébellion, n'aurait qu'à méditer le chapitre treizième de l'Epître aux Romains, pour se convaincre de son tort, et pour comprendre que la soumission au Dieu de l'Evangile entraîne nécessairement la soumission aux puissances humaines, le Chrétien leur obéissant, non par crainte de la punition, mais à cause de la conscience.
On ne saurait trop haut condamner, ni les principes qui avaient mis les armes aux mains des paysans, ni les épouvantables excès qu'ils commirent. Mais, en même temps, il ne faut pas qu'on méconnaisse dans la dispensation providentielle , qui permit au torrent de la vengeance populaire de sortir de son lit, un juste châtiment infligé aux princes, seigneurs et prélats, oppresseurs de leurs peuples. Des vexations sans nombre et une cruelle tyrannie, avaient exaspéré les esprits de ces malheureux; ils soupiraient après la délivrance; et, lorsqu'on vint ensuite leur annoncer les doctrines de la liberté évangélique , prix de la repentance et de la foi , le mot de liberté fit seul vibrer leurs cœurs; et sans faire attention, ni à la nature de cette liberté, ni aux conditions qui y sont attachées , ils réclamèrent dès lors, à main armée, l'égalité civile, l'indépendance politique et le bouleversement de tout ordre étabh. Le feu, qui avait longtemps couvé sous la cendre,
éclata d'une manière terrible , et les mesures qu'on prit pour l'étouffer, ne firent qu'en augmenter la rage.
Luther avait prévu la tempête. Dès après son retour à Wittemberg, il s'était efforcé de prémunir ses auditeurs contre l'esprit de sédition qui agitait sourdement les esprits. Dans le même but , il avait publié à Wartbourg un ouvrage intitulé : Exhortatioji à tous les Chrétiens de se garder de révolte et de sédition. «Ceux, dit-il, qui lisent attentivement, et «qui comprennent mes doctrines, n'iront jamais
« faire des émeutes Nulle révolte ne peut être lé-
«gitime, encore que la cause qu'elle défend serait «juste. Se révolter, c'est se faire juge et vengeur de «ses propres griefs, chose que Dieu ne peut tolérer. « Aussi est-il impossible, que jamais soulèvement po- « pulaire porte de bons fruits. Il empire le mal au «lieu de le guérir, parce qu'il est contre Dieu, et « que Dieu ne le soutient point. » Ces avertissements ne furent point écoutés, car l'homme charnel ne comprend point la vérité de Dieu.
La guerre des paysans n'était , au fond , que la mise en pratique et la conséquence nécessaire des doctrines enseignées par les prophètes de Zwickau et leurs adhérents. Ces hommes, aveuglés par l'orgueil, attribuaient à l'esprit de Dieu les inspirations de leur propre cœur. Ils dédaignaient la chaste vérité de l'Évangile, le culte servile de la lettre, qu'ils reprochaient aux réformateurs , pour mettre à la place les mensongers oracles d'une imagination exaltée. Ce
sont eux qui fanatisèrent le pauvre peuple , . en l'enivrant des trompeuses espérances d'une liberté parfaite en matière religieuse et civile. A leur tête était Thomas Miinzer , homme versé dans les Écritures, et doué d'une rare éloquence, mais qui, malheureusement , avait négligé de toutes les études la plus importante, celle de son propre cœur, dont les replis cachaient l'orgueil le plus démesuré. Car c'est par ambition, c'est dans le désir de se faire un nom , qu'il avait embrassé le rôle d'apôtre de la liberté et du salut des peuples. Après s'être fait des prosélytes en Bohême, il s'établit à Allsteedt, ville de la Thuringe. Quelques réformes utiles y signalèrent sa présence ; mais bientôt son esprit remuant le poussa à diriger ses attaques contre les chefs de la réformation. Il soutenait contre eux l'erreur commune à tous les partisans du séparatisme: qu'on peut et qu'on doit former ici-bas des Eglises pures et saintes, dont tous les membres soient de vrais Chrétiens. Le bailli d'AUstsedt étant venu voir Luther à Wittemberg , celui-ci l'avait averti qu'il se défiât de Miinzer et de ses tendances anarchiques. « Je ne puis souffrir, «lui disait-il, l'esprit dont cet homme est animé. «Thomas approuve mes doctrines, il approuve «l'œuvre que j'ai entreprise, et néanmoins, sans y « avoir égard , il veut créer des choses toutes nou- «velles. Ensuite, il a une manière de parler qui ne « ressemble en rien au style de la Bible. Tous ses « discours fourmillent d'expressions bizarres et extra- « vagantes \ souvent on le prendrait pour un fou , ou
« pour un homme exalté par le vin. Il nous évite; et « malgré ses forfanteries , il ne se soucie pas d'abor- « der avec nous une discussion sérieuse. »
Miinzer, après avoir dissimulé pendant quelque temps, se croyant un parti assez fort, finit par prêcher hautement, qu'il fallait déposer toutes les autorités, et leur refuser l'obéissance; Dieu l'ayant choisi , lui , pour venir au secours de l'humanité opprimée. On ne lui permit pas de continuer ses prédications incendiaires. Il fut contraint de quitter le pays, et parcourut dès lors diverses contrées de l'Allemagne et de la Suisse, pour y sonder les dispositions des paysans et pour les exciter à la révolte.
Les paysans de la Souabe donnèrent, les premiers, en 1 524, le signal de la guerre civile , et dès l'année suivante la rébellion, avec l'impétuosité d'un torrent , s'était répandue sur la plus grande partie de l'Allemagne. Les factieux avaient formulé en douze articles leurs plaintes et leurs griefs. Dans le premier article, ils réclamaient le droit d'élire euxmêmes leurs pasteurs ; ils demandaient encore l'abolition de la servitude , et le redressement d'une multitude d'abus.
A cette occasion, Luther fit paraître un écrit intitulé: Exhortation à la paix ^ en réponse aux douze articles des paysans de la Souabe j, écrit plein de sévères leçons, pour les seigneurs, non moins que pour les révoltés. Aux premiers il disait, qu'euxmêmes, conjointement avec les prêtres, ayant attiré sur leurs tètes, par l'oppression de l'Évangile, les
malheurs actuels, ils devaient les regarder comme un juste jugement de Dieu. «Messieurs, s'écrie-t-il , il « faut que vous changiez vos cœurs, et que vous vous « soumettiez à la Parole de Dieu. Si vous ne le faites « de bonne grâce, vous y serez forcés. Si ce n'est par « les paysans, ce sera par quelque autre moyen. Ce ne « sont point les paysans , c'est Dieu même qui vous
«résiste, et qui punit sur vous votre tyrannie
«Ne vous jouez pas de Dieu, mes chers seigneurs.... « Pour augmenter la somme de vos péchés et pour « aggraver votre condamnation , il s'en trouve parmi «vous qui accusent l'Evangile des maux qui ont «éclaté, disant que ce sont là les fruits de ma doc- « trine. Fort bien , Messieurs ! donnez libre cours à « vos calomnies : vous ne voulez pas comprendre ce
«que j'ai enseigné, et ce que l'Ecriture dit Mais
« que s'il est permis de vous donner quelque conseil: «Désarmez, vous dirai-je, je vous en prie au nom « de Dieu , par de sages concessions , la fureur de ces
«gens N'appelez point les armes à votre secours,
« car vous ne savez où cela vous conduirait. Essayez « des voies de la douceur, de peur qu'il ne naisse de « ces étincelles une flamme qui consume toute l'Al-
«lemagne, et que personne ne puisse éteindre
« Ils vous ont présenté douze articles , dont quelques- « uns sont justes et raisonnables. »
Luther s'adresse ensuite aux paysans, qu'il ne ménage pas plus que leurs seigneurs. Il convient que quelques-unes de leurs réclamations sont justes; mais il blâme la manière dont ils les font valoir. « L'op-
« pres^on de nos maîtres est intolérable, dites-vous; « ils ne veulent point nous laisser l'Evangile ; ils nous « accablent de corvées et d'impôts , ils nous ruinent « corps et âme. A cela je réponds , que les torts du « pouvoir ne justifient point la révolte. La mission « de punir n'appartient pas au premier venu : elle a « été réservée aux magistrats , lesquels Dieu même a
«armés de l'épée «C'est à moi que la vengeance
« appartient, je le rendrai, » dit le Seigneur. Or, que «faites-vous, en vous soulevant contre vos maîtres? « Vous vous érigez en juges , vous vous vengez vous-
« mêmes, vous refusez de souffrir injustement
« Voyez donc , cliers amis , quels prédicateurs vous « avez , et quels soins ils prennent de vos âmes. Je « crains qu'il ne se trouve parmi vous des prophètes «homicides, qui se font un jeu cruel de sacrifier à « leur ambition vos corps , vos biens , votre hon- « neur et votre âme , votre bonheur terrestre et votre
«salut éternel Prenez garde que, suivant le pro-
« verbe, pour éviter la pluie, vous ne vous jetiez «dans l'eau. Prenez garde qu'en voulant devenir « libres, vous ne perdiez corps, biens et âmes, pour « ce monde et pour l'autre. La colère de Dieu est là , « tremblez qu'elle ne vous frappe ! De faux prophètes «ont été suscités par Satan, défiez -vous de leurs «conseils. » Puis, leur ayant montré par son propre exemple qu'il faut laisser agir Dieu seul , et la puissance de sa Parole: «Voilà, continue-t-il , que vous «venez jeter le sabre dans la balance, et que sous «prétexte d'aider la cause de l'Évangile, vous en
«étranglez les progrès N'inscrivez pas au moins
a le nom chrétien sur votre criminelle bannière : je «ne le souffrirais pas; je vous l'arracherais au prix
«de la dernière goutte de mon sang Je ne pré-
« tends pas me faire l'apologiste des injustices no- «toires, que vous endurez de la part de vos sei-
«gneurs; ils font mal, j'en conviens Mais il ne
«vous sied pas de vous faire justice à vous-mêmes.... «Et, si vous persistez à prendre l'Évangile pour « drapeau de votre révolte, c'est à moi que vous au- «rez à faire, c'est moi qui relèverai le gant; je vous «traiterai comme mes ennemis, je vous combat- « trai comme des adversaires , plus dangereux que «ne l'ont été ni le pape, ni l'empereur, puisque « c'est au nom même de l'Evangile que vous lui faites « les plus sanglants outrages. »
La voix de Luther ne put calmer l'effervescence des passions populaires. Les flammes de la rébellion s'étendaient de plus en plus ; l'insolence des paysans ne connaissait plus de bornes; l'incendie, le pillage et le meurtre signalaient partout leur passage. A la vue de ces excès, Luther, ne pouvant se contenir, lança contre les paysans assassins et pillards^ un écrit foudroyant. Armé de l'autorité de la Bible , il leur reprochait de se rendre coupables de trois crimes énormes et abominables: 1** De violer outrageusement leurs serments de fidélité et d'être en révolte ouverte contre le pouvoir légitime; 2" de piller et de Saccager les châteaux et les couvents , qui ne leur appartenaient point. Et à cet égard: «Tout homme,
« dit-il, est de plein droit juge et bourreau de ceux qui « s'arment ouvertement contre l'ordre établi. Il en est « des insurrections comme du feu : on ne peut trop se «hâter d'en arrêter les ravages. La rébellion n'est « pas un simple assassinat , c'est un incendie dont les «flammes enveloppent tout le pays; elle porte paratout la destruction, le meurtre et l'effusion du «sang; elle fait des veuves et des orphelins; elle est « de toutes les calamités la plus grande. Rien de plus « pernicieux , rien de plus diabolique que les hom- « mes de trouble et de désordre. Chacun doit courir «sus, les frapper, les écraser, les tuer, en secret « comme en public. Il ne faut pas qu'on les épargne « plus que des bêtes furieuses. Car si tu ne les frappes, « ce sont eux qui te frapperont, et tout le pays avec « toi. » Luther reproche enfin : 3^ aux rebelles de couvrir du nom de l'Évangile toutes les horreurs qu'ils commettaient , s'appelant frères chrétiens , se faisant prêter foi et hommage, contraignait les autres à faire cause commune avec eux, et blasphémant le Seigneur en invoquant sa loi, tandis qu'en vérité ils servaient le démon. — Le ton rude et sévère de cet écrit ayant été violemment blâmé par plusieurs , Luther saisit la plume une troisième fois , et dans une épître adressée à Caspar Millier , sur sa rude sortie contre les paysans ^ il répondit aux reproches qu'on lui avait faits, disant entre autres que « pour sa part , il estimait qu'il vaudrait mieux « que tous les paysans fussent massacrés, plutôt que «les princes et les magistrats, attendu que les paysans
« s'étaient armés du glaive sans autorisation divine. » Il écrivit aussi au sénat et aux habitants de Mûhlhausen (en Thuringe) , pour les conjurer de ne point donner asile à Thomas Miinzer, qui venait de se retirer chez eux , après avoir été chassé de Wurtzbourg. « Dieu m'est témoin , leur disait-il , que je ne désire « que votre bien. Mais si , dédaignant mes conseils , « vous recevez le prophète , et que malheur vous en « advienne, je serai innocent de votre perte; car voici, «je vous ai fait connaître le danger. » — On n'écouta point ses avertissements : et les habitants de Miihlhausen , après avoir déposé le sénat , qui s'opposait à leurs desseins , choisirent Miinzer pour leur prédicateur. Celui-ci put alors librement prêcher ses doctrines anarchiques , et , s'étant en même temps emparé du pouvoir souverain, il s'empressa de les mettre en pratique , pour établir l'égalité des rangs et la communauté des biens. Lui-même prit le titre de serviteur de Dieu avec l'épée de Gédéon. Durant toute une année il conserva son titre et son autorité, appelant autour de lui une foule de vagabonds et de gens sans aveu , menaçant hautement les princes et les seigneurs des environs, et s'enivrant d'avance de ses triomphes futurs. Lorsque l'insurrection des. paysans de la Souabe éclata, il ne garda plus aucun ménagement, fît fondre des canons , réunit des troupes et donna à son tour le signal de la révolte. « Mais Dieu , qui a établi et qui protège les rois, ne permit point aux insurgés de jouir longtemps de leurs premiers succès. Le duc Antoine de Lorraine dispersa
l'armée des paysans près du Rhin, et en tua plusieurs milliers. Les rebelles de la Souabe furent réduits à l'obéissance par les princes de ce cercle (Aurifaber) . » Quant à ceux de la Saxe, qui étaient commandés par Mtinzer, ils furent défaits dans la bataille de Frankenhausen, malgré les prédictions de leur prophète, qui leur avait annoncé une victoire certaine;, et qui s'était fait fort de prendre dans sa manche les balles des ennemis. Lui-même subit le châtiment qu'il avait mérité. Ayant été fait prisonnier avec un moine évadé, son complice, du nom de Pfeiffer, il eut la tête tranchée sur l'échafaud.
Luther n'avait rien négligé pour ramener les esprits égarés. Il avait quittéWittemberg à Pâques, et s'était transporté successivement à Eisleben , à Erfurt , à Weimar, à Orlamiinde et autres villes, pour prêcher la paix et la soumission; mais les armes seules purent ramener à la raison les paysans rebelles. — L'électeur Frédéric ne survécut point aux troubles qui avaient éclaté dans ses États , et qui l'avaient profondément affecté; il mourut à Lochau le 5 mai 1525, pendant que Luther poursuivait sa mission de paix. Sa mort fut celle d'un vrai Chrétien : il recommanda à son frère d'user de clémence envers les coupables; puis, s'étant appliqué les paroles du Seigneur : « Venez à moi vous tous qui êtes travaillés et chargés, je vous soulagerai, » il expira en son Sauveur, âgé de soixante-cinq ans. Son frère, Jean -le -Constant, lui succéda.
«L'Esprit dit expressément que dans les « derniers temps quelques-uns se révolte- «ront de la foi, s' attachant à des esprits se- <(du€teurs et aux doctrines des démons, « enseignant des mensonges par hypocrisie, «étant cautérisés dans leur propre con- «science, défendant de se marier, n
(/Tim. IV, 1-3.)
Luther avait jeté le froc, et, dès le 9 octobre 1524, on l'avait vu paraître en public dans une soutane noire, dont le drap était un présent de son prince. Bientôt il fit une démarche plus décisive, démarche qui , Ae la part de ceux qui ignorent volontairement les paroles de l'Apôtre citées à la tête du chapitre , lui attira et lui attire jusqu'à ce jour les plus plates invectives et les plus injurieuses imputations. Luther se maria, à l'exemple de plusieurs autres qui avaient reconnu, comme lui, combien l'institution du célibat était contraire à la Parole de Dieu. Il faudrait oublier l'histoire et la vaste tolérance de l'Eglise de Rome pour le libertinage de son clergé, pour attribuer à de grossières passions la conduite du Réformateur. Les déclarations formelles de la Bible, les instances de son vieux père , la volonté bien manifeste du Seigneur, la nécessité enfin de donner à ses
doctrines un éclatant appui : tels furent les motifs qui le déterminèrent à accepter, comme de la main de Dieu, l'épouse à laquelle, dans sa quarantedeuxième année, il s'unit au pied de l'autel.
Catherine de Bora était la fille d'un gentilhomme saxon, peu aisé, à ce qu'il paraît. Ses parents, dans le dessein sans doute de pourvoir à son sort, l'avaient .fait entrer dans un couvent de l'ordre de Citeaux à Nimptsch , à deux journées de Wittemberg. Mais lorsque la réforme vint dépeupler les monastères, elle quitta sa prison avec huit autres religieuses, appartenant toutes à des familles nobles. Un sénateur de Torgau, Léonard Koppe, et quelques autres honorables bourgeois de cette ville, protégèrent leur fuite et les dirigèrent sur Wittemberg. Luther justifia cette démarche dans une Epître qui fait voir (ju aucune loi divine ne s'oppose à ce que les reli" g'ieuses quittent leurs couvents j, et s'attacha à prouver que c'était follement agir que de cloîtrer les filles pour les rendre chastes et pieuses. En même temps il eut soin de les placer dans d'honnêtes familles , et s'adressa à Spalatin pour obtenir en leur faveur les secours de lelecteur. « Ces neuf nonnes évadées, dit- « il dans une de ses lettres , sont venues me trouver « dans un état à faire pitié. Elles étaient accompa- « gnées de quelques honorables bourgeois de Torgau , « qui sûrement ne les auraient point prises sous leur «protection, si elles n'en eussent point été dignes. «Mon cœur est ému de compassion pour elles et « pour tant d'autres de leurs sœurs dont l'âme périt
« au milieu des tentations auxquelles les expose un « célibat maudit et impudique. Vous me demandez « ce que j'en yeux faire. Avant tout j écrirai à leurs « parents pour les engager à les reprendre ; s'ils s'y « refusent, je tâcherai de pourvoir moi-même à leur « sort. Déjà plusieurs personnes m'ont promis de les « recevoir chez elles. Je tacherai d'en marier quel- « ques-unes. Elles sont vraiment dignes qu'on s'y in-» «téresse. » — «N'oubliez pas ma collecte, dit-il au « même, et exhortez le prince à y contribuer, pour «l'amour de moi. Dites-lui que je lui garderai le « secret , et que personne ne saura qu'il a fait quel- « que chose pour les pauvres fugitives , autrefois cloî- « trées malgré elles , et aujourd'hui heureusement « délivrées de leur prison. »
Catherine de Bora resta à Wittemberg , et s'y fit constamment distinguer par la réserve de sa conduite et par la pureté de ses mœurs. Luther était si loin d'abord de songer à en faire sa femnàe, qu'il l'avait proposée à plusieurs de ses amis. « Au surplus, « écrivait-il à Baumgaertner , si vous avez dess*ein d'of- « frir votre main à Catherine de Bora , hâtez-vous de « vous déclarer avant qu'elle en épouse un autre, qui « déjà s'est mis sur les rangs. Elle a conservé pour « vous son ancienne affection ; c'est pourquoi je ver- « rais avec plaisir que vous fissiez un couple. »
Ce mariage n'ayant pu s'effectuer, Catherine de Bora , après avoir refusé un autre parti , qui ne lui convenait pas, doit avoir elle-même offert sa main, soit à Amsdorf , soit à Luther. « Il se pourrait fort
« bien, dit ce dernier dans une lettre à Riihel, que « je me décidasse , en dépit du diable , à épouser ma « Catherine. Comptez que je le ferai , si mes ennemis « continuent à me calomnier. J'espère qu'ils ne réus- « siront pas à me ravir ma joie ni mon courage. » Il tint parole, et se maria brusquement, le 13 juin 1525, à l'insu même de ses amis. Les épousailles furent célébrées dans la maison du notaire Reichenbach, chez qui Catherine s'était retirée depuis sa fuite du couvent. Le docteur Bugenhagen , connu aussi sous le nom de Poméranus, prononça la bénédiction nuptiale. La nouvelle mariée était âgée de vingt-six ans ; Luther en avait quarante-deux.
Nous possédons encore plusieurs. des lettres qu'il adressa à ses amis, pour les inviter à son repas de noces, le 27 juin suivant. En voici quelques extraits, qui feront connaître ses sentiments et les motifs de sa résolution. Il écrit à Amsdorf : « Les bruits qui « circulent sont fondés. Oui , effectivement je suis « marié ; et cela s'est fait bien promptement , sans «que j'eusse prévenu personne. Je voulais éviter « qu'on n'en fît d'avance grand bruit et grand scana date. J'espère ne plus vivre longtemps , et n'ai pu «résister aux instances de mon père, qui désirait «que je me mariasse, dans l'espoir que le Seigneur «me donnerait des enfants. Il convenait d'ailleurs «que je confirmasse mes doctrines par le fait, afin « de rassurer tant de consciences timorées , que les «vives lumières de l'Évangile n'ont point encore « guéries de leurs anciens préjugés. C'est Dieu qui l'a
« voulu et qui a tout fait. Je n'ai point obéi aux défi sirs de la chair, et ne trouve de plaisir au mariage « qu'autant que je le regarde comme une institution « divine. Le mardi après la Saint- Jean , je compte , « s'il plaît à Dieu, célébrer mon repas de noces, pour « donner acte au public de la nouvelle condition où «je suis entré. Mes parents seront présents, et je défi sire que vous leur procuriez la satisfaction de vous « y voir aussi , » etc. — « J'ai fermé la bouche à ceux fi qui cherchaient à flétrir la réputation de ma fian- «cée, Catherine de Bora, et la mienne, dit-il à ce « sujet à Spalatin. Ce mariage m'a valu force oppro- « bres, ce dont, j'espère, les anges se réjouissent, ce- « pendant que les démons en enragent. Les sages du « monde, qui ne comprennent point que cette œuvre «est sainte et divine, la veulent faire considérer, en «ma personne, comme une œuvre impie et diabofi lique. C'est pourquoi ce m'est un plaisir d'affronter « par mon mariage le jugement de ceux qui conti- « nuent à vivre dans l'ignorance de la vérité. » — Et à un autre ami : « Priez pour moi , mon cher, écrit-il , « pour qu'il plaise à Dieu de bénir par sa grâce et de « sanctifier l'union que je viens de contracter. Car les «sages du monde, et ceux même de notre parti, en « sont grandement scandalisés, encore qu'ils ne puis- « sent nier que le mariage soit d'institution divine. » -— Dans une lettre postérieure adressée au même : fi Je vis maintenant, dit-il, comme tout autre père fi de famille, ayant mon logement dans le couvent, «tant que cela plaira à Christ. Car si je me suis ma-
« rië , ce n'a point été dans l'espoir que je vivrais «encore longtemps; je me crois au contraire tout «près du terme de ma carrière, voyant l'acharne- « ment avec lequel tout le monde se déchaîne contre «moi, les grands et les petits, les puissants et les « faibles. Or, comme il se pourrait qu'après ma mort «on étouffât de nouveau mes doctrines, j'ai voulu, « avant de mourir, les sanctionner par mon exemple, « afin de rassurer par là les consciences timides. »
Luther avait pour sa femme une vive et profonde affection. Jamais il n'en parlait sans se répandre en éloges sur son compte. «Dieu merci, dit-il, j'ai été « heureux dans mon choix : j'ai une femme pieuse et «fidèle, en qui, selon l'expression de Salomon, le « cœur de son mari peut s'assurer. » Dans une lettre : «Catherine, ma femme, dit -il, vous salue et vous «remercie de vos bons souvenirs. Elle est, grâce à « Dieu, bien portante, et se montre en toutes choses «docile et soumise, bien plus que je ne l'aurais ja- « mais osé espérer ; en sorte que je m'estime plus « riche que Crésus. »
«Pour moi et ma maison, nous «servirons l'Éternel.»
(Jos. XXIV, 15.)
Dieu bénit le mariage de Luther, qui devint successivement père de six enfants. Son premier-né naquit le 7 juin 1526, et fut baptisé sous le nom de Jean, en l'honneur sans doute du vieux grand-père dont les vœux étaient maintenant couronnés. Plusieurs lettres de Luther témoignent de la joie, que lui fit éprouver cet heureux événement. Écrivant à Spalatin : « Je vous remercie dans le Seigneur, lui «dit-il, des félicitations que vous m'adressez au su- « jet de la grâce merveilleuse que Dieu m'a faite, « en me rendant père , et en me donnant , à moi , et «à ma chère femme, un petit Jean Luther... Mais « priez , pour que le Seigneur Jésus protège l'enfant « contre la haine de Satan , qui ne manquera pas de « lui faire du mal , si Dieu n'y met obstacle. Déjà « le pauvre petit a été plusieurs fois souffrant. » — «Au reste, rien de nouveau, dit-il à Hausmann, si « ce n'est que le Seigneur Jésus a béni ma Cathe- « rine , et nous a accordé un petit garçon robuste et « bien portant. Grâces et louanges en soient rendues
« à son ineffable bonté. » — « Mon enfant vous sa- «lue, ëerit-il plus tard à Spalatin à l'occasion du « nouvel an ; il fait ses dents, et commence à bégayer « et à attaquer tout le monde par d'innocentes aga- « ceries. »
Luther était excellent père , et il savait parler le langage des enfants. Nous possédons de lui une lettre charmante que, pendant son séjour à Cobourg, il écrivit à son fils, alors âgé d'environ quatre ans. La voici : « Que la grâce et la paix de Jésus-Christ soient « avec toi , mon bien cher fils ! Je vois avec plaisir « que tu apprends tes leçons , et que tu n'oublies « point de prier. Fort bien , mon fils ; il faut conti- « nuer ainsi , et quand je reviendrai tu auras une «belle foire. Je sais un beau jardin. Beaucoup d'en- « fants y viennent. Ils ont de petites robes richement « brodées d'or , et ramassent sous les arbres de jolies « pommes , des poires , des cerises , des prunes , des «mirabelles. Ensuite ils chantent, ils sautent, ils «jouent, ils font trotter leurs petits chevaux munis « de brides d'or et de selles d'argent. Je fus deman- «der au maître du jardin qui étaient ces enfants? « Ce sont , me répondit-il , des enfants qui aiment à «prier et à apprendre, et qui obéissent au bon «Dieu. Mon cher Monsieur, lui dis -je alors, j'ai «aussi un fils, il s'appelle Jean Luther: n'oserais-je « pas l'amener dans ce jardin pour qu'il puisse man- « ger de ces belles pommes , et monter ces jolis pe- «tits chevaux, et s'amuser avec ces enfants? Je n'ai «rien contre, répliqua cet homme; pourvu qu'il
« aime à prier , à apprendre , et qu'il obéisse au bon
«Dieu, il pourra venir dans ce jardin, et Juste et
« Philippe avec lui. Je leur donnerai des flûtes , des
«tambours, des violons et toutes sortes d'instru-
« ments à corde. Us danseront ensemble, et ils tire-
« ront de l'arbalète. — Alors il me montra une belle
«prairie qui était au milieu du jardin. Elle était ar-
« rangée pour la danse , et tout à l'entour étaient
«suspendus des flûtes d'or, des tambours et de jo-
« lies petites arbalètes d'argent. Comme il était de
« bonne heure , les enfants n'avaient pas encore dîné,
« et je fus obligé de quitter avant de les avoir vu
« danser. Mais en partant , je dis au maître du jar-
« din : Mon cher Monsieur , je m'en vais bien vite
« écrire toutes ces choses à mon fils Jean , afin qu'il
« fasse bien ses prières, et qu'il apprenne ses leçons,
«et qu'il obéisse au bon Dieu, pour qu'on lui per-
« mette d'entrer dans ce jardin avec sa bonne tante
« Madeleine ; car il faudra bien que la tante soit de
«la partie. Fais comme tu dis, me répondit cet
«homme. Et maintenant, mon cher fils, apprends
« et prie avec courage, et recommande à Philippe et
«à Juste d'en faire autant, afin qu'on vous laisse
«entrer tous ensemble dans le jardin. Que le bon
« Dieu te bénisse ! Salue bien la tante Madeleine , et
« donne-lui un baiser en mon nom. Ton affectionné
« père , Martin Luther. »
A la pieuse et paternelle tendresse que cette lettre respire, Luther savait allier une juste sévérité. On rapporte que son fils , à l'âge de douze ans , s'étant
rendu coupable d'une faute grave , il ne voulut plus le voir durant trois jours , répondant à ceux qui venaient intercéder pour lui «qu'il aimerait mieux « avoir un fils dans le tombeau , qu'un fils désobéis- «sant. Car, dit-il, il est nécessaire qu'un évêque « sache gouverner sa propre famille , et qu'il tienne « les siens dans la soumission , pour pouvoir être en « bénédiction à l'Eglise de Dieu. Si Dieu nous a « élevés , c'est pour que nous prêchions d'exemple , « sans quoi nos enfants deviendront en scandale aux « autres 5 et, par leur mauvaise conduite , abuseront « de nos libertés. »
Sa seconde enfant , née le 1 0 décembre 1 527, mourut dès l'année suivante. « Ma chère petite Elisabeth « est morte , dit-il dans une lettre à Hausmann. J'en « ai été profondément affecté, et n'aurais jamais cru « que le cœur d'un père pût s'amollir ainsi sur ses « enfants. Priez pour moi le Seigneur. » — Malgré sa tristesse , il disait avec Job : « Dieu m'a rede- « mandé la petite qu'il m'avait donnée. Que son nom « soit béni éternellement ! Dieu m'a repris ma petite « Elise, afin qu'elle ne vît pas de mal. »
Une autre enfant , née le 4 mai 1 529 , vint le consoler de la perte qu'il avait éprouvée. Il s'adressa à son ami Amsdorf pour le prier de tenir la petite Madeleine sur les fonts du baptême : « Très-digne et «très-estimable ami! Dieu, le Père dç toute grâce, «ayant daigné m'accorder, à moi, et à ma chère «Catherine, une petite fille: je viens vous prier, «pour l'amour du Seigneur, de vouloir bien rem-
« plir à son égard un devoir de charité chrétienne , «et de devenir le père spirituel de cette pauvre « payenne, en la faisant entrer, par le saint sacrement «du baptême, dans le sein de l'Église chrétienne.» Cette enfant , par son excellent caractère et par sa précoce piété, faisait la joie de sa famille, lorsqu'à l'âge de treize ans , elle fut atteinte d'une maladie qui la conduisit au tombeau. Ce fur un coup bien douloureux pour le cœur des parents. Heureusement, ils avaient la certitude qu'elle était morte dans le Seigneur , et cette pensée adoucissait l'amertume de leurs regrets. Pendant qu'elle était encore souffrante : « Je l'aime beaucoup , disait Luther ; « mais si c'est Ta volonté , ô mon Dieu , qu'elle nous «soit ravie, je me réjouirai de la savoir auprès de «Toi. — Madeleine, mon enfant, dit-il alors à sa « fille , tu voudrais bien rester avec ton père d'ici- « bas. Mais si ton Père d'en haut t'appelle , tu iras «aussi avec joie, n'est-il pas vrai?» — «Oui, mon « bon père, dit l'excellente jeune fille, ce sera comme «Dieu voudra.» — «Chère enfant, reprit Luther, « l'esprit est prompt , mais la chair est faible. » — Puis, se détournant du lit de la malade: «Je l'aime «beaucoup, je l'aime extrêmement, s'écria-t-il. Si «la chair est si forte, que sera-ce donc de l'esprit! » — Ensuite s'adressant à George Rœrer , maître-èsarts, qui se tenait abattu à ses côtés : « Dans mille «ans, dit-il entre autres, nul évêque n'a reçu de « Dieu d'aussi grands dons que moi ; car nous devons « apprécier les talents que Dieu nous accorde. Aussi ,
«je m'en veux de ne pouvoir m'en réjouir de tout « mon cœur , et de ne point être assez reconnais- «sant, quoiqu'encore je chante de temps à autre un « cantique en l'honneur de mon Dieu , et que je lui «adresse quelques actions de grâces. — Au reste, «soit que nous vivions, soit que nous mourions, « nous sommes au Seigneur; c'est là ce qui doit nous «consoler.» — «Votre Révérence, repartit Rœrer, « a prononcé un jour ces paroles, qui m'ont depuis <i souvent fait du bien : « J'ai prié le bon Dieu , di- « siez-vous , de m'accorder une fin bénie en lui , et a il exaucera ma prière , j'en ai la certitude; je m'en- « tretiendrai avec mon Sauveur à mon heure dernière, « ne serait-ce même qu'un instant. Telles furent vos « paroles. Mais pour moi , continua-t-il , j'ai bien peur « qu'il ne m'arrive de mourir subitement , sans pou- « voir proférer un seul mot. » — « Soit que nous vi- «vions, reprit Luther, soit que nous mourions, «nous sommes au Seigneur. Quand même une «chute imprévue ou quelque accident inattendu « vous précipiterait tout d'un coup au fond du tom- « beau , vous n'en êtes pas moins au Seigneur. Satan «veut notre ruine; mais qu'importe! Je tomberais « du haut d'une échelle, et resterais mort sur place, « que ceci ne pourrait nuire à mon salut. »
Lorsqu'il s'aperçut que sa pauvre malade n'avait plus que peu de moments à vivre : « J'aimerais bien, « dit de nouveau Luther , si telle était la volonté de « Dieu , que ma bonne fille me fut laissée , car elle « est bien chère à mon cœur. Mais que les desseins
158 CHAPITRE DIX-SEPTÏÈME.
« de Dieu s'accomplissent ! Ce n'est pas elle qui est « à plaindre. — Tu as encore un Père au ciel , ma «chère Madeleine, lui dit-il, et c'est lui que tu vas « rejoindre. » — « L'amour des parents pour leurs «enfants, s'écria là -dessus Méîanchthon , est bien «véritablement un des traits de l'image de Dieu, « laquelle est imprimée à nos cœurs. Or , si , comme «la sainte Ecriture l'assure, la tendresse de Dieu « envers le genre humain égale et surpasse la ten- « dresse que les parents éprouvent pour leurs en- « fants, il faut bien qu'elle soit grande et ineffable. »
Pendant l'agonie de sa fille, Luther se mit à genoux devant son lit, pleurant amèrement, 'et priant le Seigneur de vouloir bien la délivrer. La mère était dans le même appartement , se tenant à l'écart pour ne pas voir les angoisses de sa fille chérie. Enfin, l'ange de la paix vint mettre fin à ses souffrances. Elle expira , dans les bras de son père, quelques minutes après neuf heures, en l'an 1542.
Quand on la mit dans le cercueil : « Ma chère «Madeleine, s'écria Luther, combien ton sort est « digne d'envie î » Puis l'ayant considérée un instant : « Chère enfant, reprit-il, tu te relèveras, et tu « luiras comme les étoiles, et même comme le soleil. » — Le cercueil se trouvant trop court et trop étroit : «Son lit est trop petit, dit-il, maintenant qu'elle est «morte. Je suis joyeux selon l'esprit; mais je suis « triste selon la chair. Les séparations brisent le cœur. « La chair ne peut s'y faire. Bizarre contradiction : « savoir qu'elle est heureuse , et en être affligé ! »
Les personnes qui venaient pour renlerrement lui ayant, selon l'habitude, exprimé leurs condoléances : « Félicitez-moi , leur disait-il , car c'est une « sainte que j'ai envoyée au ciel ; oui , dis-je , une « sainte vivante. 0 puissions - nous tous mourir « comme elle est morte. Une mort pareille , je l'ac- « cepterais , à l'heure même. » A quoi l'un des assistants ayant répliqué qu'il avait raison , mais que , néanmoins , on aime à conserver les siens : « La chair «est chair, reprit-il, et le sang reste sang. Je suis « aise qu'elle ait franchi le seuil , et n'ai d'autre tris- « tesse que celle de la chair. » — A d'autres qui venaient à leur tour lui témoigner leur peine : « Il ne «faut pas me plaindre, répondit-il de nouveau, j'ai « envoyé une sainte au ciel. C'est déjà la seconde que «j'y envoie. » — Lorsqu'on vint à chanter les mots: Seigneur, ne Te souviens point de mes iniquités passées: «Pour moi, je dis, s'écria-t-il : O Seigneur, « Seigneur , non point seulement des iniquités pas- «sées, mais aussi des péchés présents, daigne ne « point Te souvenir. Car nous sommes des usuriers , « des bourreaux , etc. , et , hélas! jusqu'à ce jour l'a- « bomination de la messe s'est maintenue au milieu « de nous. » — « Il y a une résurrection de la chair, » dit -il, quand on eut déposé le cercueil dans la fosse; et lorsqu'on fut de retour de l'enterrement: «Le corps et l'àme de ma fille sont entrés mainte- « nant dans leur repos. Nous , qui sommes Chré- « tiens , n'avons point lieu de porter deuil , sachant « avec une entière certitude que la vie éternelle nous
«attend; car Dieu, qui nous l'a promise par son «Fiis et pour l'amour de Lui, est incapable de « mentir. Voici deux saints , issus de ma chair , « mais non point de mon sang , qui sont auprès de « Dieu. »
Si , plus tard , il songeait encore à la perte de sa fille chérie, c'était pour bénir le Seigneur de sa bonté. « Si l'on m'offrait de la faire revivre , s'écriait- «il, je ne le voudrais point, me promît-on tout «l'empire turc par-dessus. Elle est bien. Heureux «les morts qui meurent dans le Seigneur; car la vie «éternelle leur est acquise. Je voudrais que moi, «mes enfants et vous tous, nous fussions là où est « ma fille , car bientôt il viendra des jours mauvais. »
Lui-même avait fait son épitaphe, en vers latins et allemands. En voici la traduction :
«Ci je sommeille, ayant nom Madeleine, fille de docteur Luther;
«Dans ma couchette je repose avec tous les saints.
«Née dans le péché,
«J'eusse été éternellement damnée;
«Mais je vis et jouis de la félicité,
«Grâce à Ton précieux sang, Seigneur Jésus.»
La mère de l'enfant ne pouvait se consoler. Pleurant et sanglottant, elle se laissait aller à l'amertume de la douleur maternelle. « Ma bonne Cathe- «rine, lui dit Luther, songe donc où elle est; — « songe qu'elle est heureuse. La chair et le sang souf- « frent; mais l'esprit est vivant et prompt. Les enfants « ne raisonnent point. Ce qu'on leur dit, ils le croient. « Tout en eux est simplicité. Ils meuçent sans dou- «leur, sans anxiété, sans doutes, sans angoisses ni
« crainte de la mort , tout comme s'ils s'endor- « maieiit. »
Luther eut encore une fille, appelée Marguerite, la cadette de tous ses enfants , et deux fils , dont le premier, né le 7 novembre 1 53 1 , reçut le nom de Martin, et le second, né le 29 janvier 1 533, celui de Paul. Jean Lœser, maréchal héréditaire de Saxe, fut parrain du dernier, et reçut à cette occasion de Luther la lettre qui suit : « La grâce et la paix de Jésus-Christ soient « avec vous î Ma chère Catherine m'ayant , par la «bénédiction de Dieu, rendu père d'un jeune fils, « dont elle a été heureusement délivrée la nuit passée, « que Votre Seigneurie me permette de lui rappeler « la prière que j'ai précédemment eu l'honneur de « lui adresser, la suppliant de s'intéresser à cet enfant, « afin que , par le saint sacrement du baptême, il soit « dépouillé du vieil homme, pour renaître en Christ, « pour devenir un membre de son Eglise , et pour « augmenter, s'il plaît à Dieu, le nombre des ennemis « du pape et des Turcs. »
Excellent père pour ses enfants , Luther n'était pas moins bon fils. Nous en pourrions donner des preuves nombreuses ; mais nous nous bornerons à mettre sous les yeux de nos lecteurs deux lettres qu'il adressa à ses parents peu de temps avant leur mort.
Ayant appris par son frère Jacques que son père était dangereusement malade, il lui écrivit depuis Wittemberg , sous la date du 1 5 février 1 530 : « Quoi- « que le bon Dieu vous ait donné un corps robuste « et vigoureux, l'âge avancé auquel vous êtes parvenu
ne laisse de me donner de sérieuses inquiétudes , encore qu'à proprement parler nous ne puissions ni ne devions compter un seul instant sur notre yie. Volontiers je me serais transporté auprès de vous, si mes amis ne m'en avaient détourné.... Mais quelle joie vous me causeriez, si vous vous faisiez conduire à Wittemberg avec ma mère ! Ma femme vous en conjure , les larmes aux yeux , et nous tous le souhaitons ardemment. J'espère que vous trouveriez au sein de ma famille tous les soins que votre état exige.... En attendant, je supplie de tout mon cœur le Père tout-puissant de Vouloir bien, selon son infinie miséricorde , vous fortifier , vous éclairer et vous garder par son Esprit , afin que vous compreniez avec joie et gratitude la bienheureuse doctrine de son Fils , notre Seigneur Jésus-Christ , à laquelle il vous a appelé par sa grâce du sein des ténèbres
de l'erreur Qu'au milieu de vos infirmités votre
cœur soit rempli d'allégresse ; car nous avons là , dans l'autre vie , auprès de Dieu , un Sauveur fidèle et miséricordieux, Jésus-Christ, lequel a vaincu pour nous la mort et le péché. Environné de ses anges, il a les yeux sur nous , et nous attend au moment de notre départ de ce monde ; en sorte que nous n'avons point à craindre de périr, ni d'être abîmés
dans le néant Que ce Seigneur et Sauveur des
hommes soit et demeure avec vous, afin qu'un jour
(Dieu veuille que ce soit ici et là) nous nous re-
« voyions avec joie. Car notre foi est certaine; et nous
« ne doutons pas que nous ne nous retrouvions bien-
« loi devant le trône de Christ. Les séparations qui « nous paraissent si longues , ne le sont point aux « yeux de Dieu. La mort n'est qu'un voyage, comme « celui que je ferais pour revenir ici après vous être « venu voir à Mansfeld ; comme celui que vous feriez « pour retourner à Mansfeld , après être venu me « trouver à Wittemberg. Il ne s'agit que d'une heure « de sommeil , et tout sera changé ! »
Cette heure du sommeil et de la délivrance ne tarda pas à sonner pour le vieux mineur. Ses dernières paroles témoignent de la fermeté de sa foi chrétienne. Cœlius, pasteur de la vallée de Mansfeld, étant venu l'assister dans ses derniers moments, lui avait demandé s'il croyait fermement ce qui est enseigné dans les articles du symbole. « Bien tiède serait celui qui n'y croirait pas , » dit-il au milieu de son agonie. — Les paroles du mourant ayant été rapportées à Luther, celui-ci en eut une vive joie. « Yoilà , s'écria-t-il , une réponse digne du bon vieux « temps. »
Dès l'année suivante, en 1531, il eut la douleur de perdre aussi sa mère. Peu de temps avant sa fin il lui avait écrit une lettre, dont nous extrayons quelques passages : « Ma bien chère mère, je suis vi- « vement peiné de ne pouvoir , malgré le désir que
«j'en ai, me rendre en personne auprès de vous
« Bien que j'aie la ferme confiance que votre cœur « possède abondamment la connaissance des choses « utiles à la paix , et que la Parole de Dieu vous est «familière, je crois rempHr le devoir d'un bon fils,
« en vous rappelant les consolantes vérités que cette « Parole nous offre.
«Et d'abord vous ne doutez point, ma bonne «mère, que la maladie dont Dieu vous afflige en « ce moment , ne soit une dispensation paternelle , « n'ayant pour but que votre bien.... Il ne faut donc « pas qu'elle vous étourdisse , ni qu'elle vous attriste. « Vous devez , au contraire , l'accepter avec recon- « naissance , comme étant un effet de sa miséricorde, « considérant combien vos souffrances , lors même « qu'elles vous conduiraient au tombeau , sont peu « de chose en comparaison de celles que son bien- « aimé Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, a endurées, « non pour ses propres péchés , comme nous , mais « pour nous et pour nos péchés.
« Vous n'ignorez pas non plus quelle est l'arche « et le fondement de votre salut , en qui doit reposer « toute votre confiance , savoir, notre Seigneur Jésus- « Christ, qui est la pierre de l'angle, et dont l'appui « ne saurait jamais nous manquer. Il est le Sauveur
«de tous les pauvres pécheurs Il dit : «Prenez
« courage; j'ai vaincu le monde » Il est le puissant
« guerrier, le héros victorieux, qui veut nous revêtir
« de sa puissance Voilà, ma bonne mère, les pen-
« sées qui doivent occuper votre cœur , à l'exclusion « de toutes les autres. Bénissez Dieu de ce qu'il vous « a amenée à la connaissance de la vérité , et de ce « qu'il vous a délivrée des erreurs du papisme, lequel « nous enseignait à nous reposer sur nos bonnes œu- « vres et sur la sainteté des moines , nous faisant en-
« visager Jésus-Christ, notre Sauveur et notre unique « Consolateur, comme un juge et tyran cruel ; en « sorte qu'au lieu de recourir à Lui, nous invoquions
« l'assistance des Saints et de la\ierge Que le Père
« et le Dieu de toute consolation vous accorde , par « son Esprit et par sa sainte Parole, une foi joyeuse, « reconnaissante et ferme , afin que vous sortiez vic- « torieusement de vos tribulations présentes et de « celles à venir , et que vous éprouviez par vous- « même l'efficace de ces paroles du Seigneiir : « Pre- « nez courage; car j'ai vaincu le monde! » C'est à sa « miséricoixle que je recommande votre corps et votre « àme. Amen. »