CHAPITRE XVIII
«L'Éternel est celui qui fait mourir et « qui fait Yivre , qui fait descendre au «sépulcre et qui en fait remonter.»
(/5am.V, 6.)
Ce n'est pas du monde que viennent au Chrétien les épreuves les plus pénibles. Les tentations spirituelles, ces luttes intérieures, que l'homme charnel ne peut comprendre, et qui lui semblent illusion et folie, tant les choses de l'esprit sont en dehors de sa
portée, tels sont les assauts qu'il redoute le plus, et qui secouent le plus fortement sa foi. Les plus fidèles disciples du Seigneur n'en sont point exempts. Au contraire, il semble qu'ils y soient plus que d'autres exposés, afin que l'affliction, utile à leur propre salut, serve en même temps d'encouragement aux faibles.
«C'était en 1527, dit Bugenhagen, le 6 juillet, la veille du dimanche où l'on a coutume d'expliquer au peuple chrétien les belles paraboles de la brebis égarée et du fils prodigue ( Luc XY ) , lorsque je reçus un message de notre vénérable père Martin Luther, qui me priait instamment de venir sur-lechamp auprès de lui. J'accourus, quoiqu'il ne fût encore que huit heures du matin, et trouvai le docteur assis à côté de sa femme, sans que sa contenance trahît le moindre trouble. Car telle était la force que lui donnait sa résignation à la volonté de Dieu, que les plus grandes afflictions ne pouvaient altérer le calme de son maintien. Jamais il n'occupait les autres de ses peines; toujours, au contraire, il leur montrait cette face sereine dont le seul aspect console le souffrant.... Je lui demandai pour quelle cause il m'avait fait venir? — « Ce n'est rien d'alar- «mant, » me dit- il, et me fît monter avec lui dans une pièce retirée. Là, s'étant recommandé à Dieu, lui et les siens, avec une grande ferveur, il se mit à me confesser ses péchés, et me demanda, le maître au disciple, les consolations qu'offre la Parole de Dieu, ainsi que l'absolution de ses péchés, m'exhor-
tant de prier pour lui, ce que je lui promis en réclamant pour moi la même faveur. Après cela il me manifesta le désir de recevoir la sainte Cène le lendemain. Il comptait prêcher ce jour-là, tant il était loin de toute aj)préhension fâcheuse. Pour moi , je fus sérieusement alarmé de c{uelques propos qui lui échappèrent. « Si le Seigneur veut m'appeler mainte- «nant, dit-il entre autres, que Sa volonté se fasse! » — Je me souvins de ces paroles lorsque je le revis le soir malade et presque agonisant , et ne doutais point alors que sa fin ne fût proche.
« Après s'être confessé, il me parla des angoisses qu'il avait éprouvées. Puis il dit : « Bien des gens, voyant « la gaîté à laquelle il m'arrive parfois de m'aban- « donner, s'imaginent que je marche sur un chemin « semé de roses. — Dieu sait ce qui en est. Je me suis «souvent proposé de me donner, pour l'amour du « monde, une contenance plus austère et plus sainte « (je ne sais trop de quel terme me servir) ; mais j'y « ai inutilement travaillé. On n'a , Dieu merci , aucun « vice à me reprocher , et pourtant on se scandalise «de moi. Qu'est-ce à dire? Dieu les aveugle, pour « qu'ils ne voient point les dons précieux qu'il a re- « fuses à mille autres, et qu'il a daigné m'accorder « pour le bien de ceux qu'il connaît. Quant à ceux « qui n'estiment pas la Parole du salut , il a voulu « qu'elle leur fût offerte dans un vase d'apparence «grossière, afin que, pour leur punition, ils Irou- «vassent en ma personne de quoi se scandaliser et « broncher. Dieu seul sait quelles sont à cet égard
168 CHAPITRE DÏX-HUITiÈME.
« ses vues. Quant à moi , je ne cesse de Lui deman- «der journellement la grâce de ne point devenir, « par mes pèches , occasion de chute à qui que ce « soit ! »
Luther était invité pour ce jour- là à la table de quelques nobles. Il s'y rendit pour plaire à ses amis , mangea peu, mais prit part, comme toujours, à la conversation. A midi, il se retira, et, «pour chasser les idées noires qui l'obsédaient , raconte Jonas , il vint m'accompagner dans mon jardin, où nous nous entretînmes pendant deux heures. Au moment de partir, il me pria, ainsi que ma femme, de souper avec lui. Nous acceptâmes, et nous rendîmes à cinq heures au couvent, où il demeurait. Nous trouvâmes le docteur au lit. Mais quand il sut que nous étions arrivés , il se leva pour nous tenir compagnie à table. Sa faiblesse était grande , et il se plaignait surtout d'un violent bourdonnement dans l'oreille gauche. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il nous fit ses excuses , et se dirigea de nouveau vers sa chambre à coucher. Je l'avais fort heureusement suivi , pendant que sa femme donnait des ordres à ses gens; car à peine eut-il franchi le seuil de son appartement, qu'il m'appela en toute hâte : « O mon cher docteur «Jonas, je me sens défaillir. De l'eau ou tout ce que
« vous avez ! car je me meurs » Une cruche d'eau
fraîche se trouvait là. Je la pris, et lui en baignai le visage et le dos. « Dieu miséricordieux , dit-il alors , « si Tu veux que je meure, que Ta volonté soit faite! » Puis il récita avec beaucoup de ferveur, et les yeux
levés vers le ciel , l'Oraison dominicale et tout le sixième Psaume. Sa femme , qui était entrée sur ces entrefaites, pâlit en le voyant dans cet état, et cria au secours. Nous le débarrassâmes de ses habits, lui fîmes des frictions, et lui prodiguâmes tous les soins possibles , en attendant l'arrivée du médecin. « Mon «Dieu! s'écria-t-il. Tu sais combien j'aurais désiré «de répandre mon sang pour Ta Parole; mais sans « doute que Tu ne m'en a pas jugé digne. Que Ta « volonté soit faite ! Si Tu veux que je meure , je « mourrai volontiers , pourvu que Ton saint Nom « soit loué et glorifié ! — Si cela était possible , j'ai- « merais bien que Tu me conservasses la vie, à cause «de Tes élus. Mais si mon heure est venue, je me « soumettrai volontiers à Tes décrets. Tu es le maître « de la vie et de la mort. — Mon Dieu, c'est Toi qui « m'as lancé dans l'arène. C'est pour Ta Parole, c'est « pour Ta vérité que j'ai combattu. Ne réjouis pas «mes ennemis, de peur qu'ils ne s'élèvent contre «Toi, disant : « Où donc est maintenant ton Dieu?» « Mais plutôt glorifie Ton Nom et confonds les enne- « mis de Ta Parole. — Seigneur Jésus , mon adorable « Maître, Tu as daigné me faire connaître Ton salut. «Tu sais que je crois en Toi, seul et vrai Dieu, dans «l'unité du Père et du Saint-Esprit. Tu sais que « toute ma joie est de T'avoir pour Médiateur et pour « Sauveur; que Ton sang, répandu pour moi pauvre «pécheur, est l'unique source de mes consolations. «Assiste -moi à cette heure, et me soutiens par Ton «Saint-Esprit!» — Quelques instants après : «Tu
« sais, Seigneur, reprit-il , combien de Chrétiens ont « scellé de leur mort la profession de rÉyangile. Et « moi aussi j'avais espéré qu'il me serait donné de « répandre mon sang pour l'amour de Ton Nom ; « mais je n'en suis pas digne. Que Ta volonté se fasse î « — Tu sais , Seigneur , que Satan n'a cessé de me « dresser des embûches pour détruire mon corps par « les rois et les puissants de la terre , pour perdre « mon âme par ses traits enflammés et par des ten- « tations de toute espèce. Jusqu'à ce jour Ton bras « puissant m'a merveilleusement protégé : protège- «moi encore aujourd'hui, o mon fidèle Maître, si « telle est Ta sainte volonté. »
«En attendant, le médecin, étant arrivé, appliqua des linges chauds au malade, lui prescrivit des remèdes , et lui fit espérer qu'avec le secours de Dieu il ne tarderait pas à se remettre. Pour lui , se sentant un peu soulagé, il nous recommanda de prier pour lui. Nous l'exhortâmes à notre tour à demander à Dieu qu'il ne nous enlève pas le fidèle serviteur de sa Parole. «Mon cher pasteur, dit-il à Bugenhagen, « qui était accouru auprès de son lit, je me suis con- « fessé à vous ce matin, et vous m'avez donné l'abso- « lution : que Dieu en soit béni î » — Une nouvelle faiblesse l'ayant surpris, il recommença à prier, et nous édifia tous par la foi fervente que respiraient ses paroles. «Dieu miséricordieux, disait-il, n'es-Tu « pas le Dieu des pécheurs et des misérables qui « sentent leur impuissance, et qui implorent de tout « leur cœur Ta grâce et Ton secours ? Ne dis-Tu pas :
« Venez à moi , vous tous qui êtes chargés , et je vous «soulagerai (Mattli. XI, 28)?» Seigneur, je viens « selon Ta promesse. Je suis dans l'angoisse et dans « l'abattement. Aide-moi , pour l'amour de Ta grâce «et de Ta fidélité. — Ma chère Catherine, reprit-il «quelque temps après, s'il plaisait à Dieu de me « prendre à Lui, je t'en prie, résigne-toi à sa sainte « volonté. Tu es ma femme devant Dieu et les hom- « mes ; il ne faut pas que tu en doutes. Laisse gloser «le monde aveugle et impie, et tiens-toi ferme à la <c Parole de Dieu. Elle te soutiendra contre le diable « et tous ses suppôts. » — Puis , s'adressant à Bugenhagen et à moi : « Je complais encore écrire sur le «saint baptême, dit-il. Je voulais répondre aussi à « Zwingle et à quelques autres cjui répandent sur le « sacrement de la Cène des doctrines erronées. Mais « peut-être cela ne doit-il pas se faire. Que la volonté « du Seigneur s'accomplisse ! » — Il se remit à prier : « Seigneur Jésus, qui nous as dit : « Demandez, et on « vous donnera ; cherchez , et vous trouverez ; heur- «tez, et on vous ouvrira (Matth. YII, 7) , » confor- « mément à cette promesse, donne-moi, Seigneur, « non pas de l'or ni de l'argent , donne-moi une foi « forte et puissante. Fais-moi trouver, à moi qui cher- « che, non les joies de ce monde, mais les délices et « les consolations de Ta Parole. Ouvre-moi, à moi qui « heurte. Je ne demande point ce qui est grand et « précieux aux yeux des hommes ; car qtiel gain en «retirerais -je devant Toi? Donne -moi plutôt Ton «Saint-Esprit, qui éclaire mon cœur, qui me con-
« sole dans ma détresse , qui me fortifie dans mes « angoisses, et qui me garde dans la vraie foi et dans « la confiance en Ta grâce jusqu'à ma fin. Amen. — « Hélas! dit-il encore, si je mourais, quelle fête pour « les sectaires et pour les apôtres de l'erreur ! Que « deviendra l'Église ? Mais je me rassure ; car Christ « est plus fort que Satan et toutes ses illusions. Oui, « Lui est le Seigneur. » En prononçant ces mots , il pleurait à haute voix, et de grosses larmes inondaient son visage. — «Mon Dieu et mon Père, con- « tinua-t-il , s'il m'est arrivé quelquefois d'être trop « léger dans mes discours , Tu sais que je ne l'ai fait «que pour chasser la tristesse de la chair, et non « point par malice. — Vous me serez témoins , dit-il « en se tournant vers nous , que je n'ai point rétracté « ce que j'ai écrit contre le pape au sujet de la péni- « tence et de la justification , étant pleinement con- « vaincu que mes doctrines ne contiennent rien qui « ne soit conforme à la vérité de l'Evangile. On me « reproche d'avoir été souvent trop acerbe et trop «rude; mais pour moi, je n'en ai nul regret; car « Dieu m'est témoin que, malgré ma vivacité, je n'ai «jamais voulu de mal à personne. — Seigneur, dit-il, « si Tu veux que je meure dans mon lit , que Ta vo- « lonté soit faite î II m'eût été plus doux de répandre « mon sang. Toutefois, St. Jean non plus n'a subi le « martyre , et pourtant lui aussi a écrit contre le « pape un livre vigoureux ( l'Apocalypse) . »
Pendant qu'on lui remettait des linges chauds pour rendre la chaleur à son corps glacé, il demanda
à voir son fils, alors à peine âgé d'un an. L'enfant sourit lorsqLi'on l'approcha cle son père. «0 mon «cher, mon pauvre enfant! s'ëeria celui-ci. Mainte- «nant, ma chère Catherine, et toi, mon pauvre « orphelin , je vous recommande à Dieu , mon fidèle « et miséricordieux Maître. Vous n'avez rien ; mais a Dieu , qui est le Père des orphelins et le Protecteur « des veuves , aura soin de vous , et il vous nourrira. » Il parla ensuite à sa femme de leurs gobelets d'argent , lui rappelant que c'était là toute leur fortune. — Quoique profondément affligée , elle contint sa douleur, et lui répondit que si c'était la volonté de Dieu de le rappeler auprès de Lui , elle ne se permettrait pas d'en murmurer. « Il n'est pas question de « moi seule et de mon enfant, ajouta-t-elle, mais de « cette multitude d'hommes pieux et chrétiens qui « ont besoin de vos lumières et de vos directions. Ne « songez donc pas à moi , mon cher maître. Je vous « recommande à la grâce de Dieu, et j'ai la confiance « qu'il daignera vous conserver à nos prières. »
Enfin un mieux sensible s'opéra dans l'état du malade. Les frictions, qu'on ne cessait de lui appliquer, avaient ranimé la chaleur de son corps. « Dieu « merci ! s'écria-t-il , je respire de nouveau, et je sens « mes forces qui reviennent. Une bonne et forte tran- « spiration , et j'espère qu'avec la grâce de Dieu tout « ira bien. » Le médecin fut d'avis qu'on le laissât seul pour quelque temps, et les personnes présentes allèrent prendre tristement une légère collation, lorsque enfin le docteur Augustin , étant remonté dans
la chambre du malade, revint leur apporter la bonne nouvelle qu'une abondante sueur avait mis son patient hors de danger pour cette fois-ci.
Bugenhagen et Jonas retournèrent dès le lendemain matin auprès de Luther, qui, déjà, était infiniment mieux, et ne se plaignait plus que du continuel bourdonnement qui lui fatiguait la tête. « Je garderai souvenance de la journée d'hier , dit-il « à Jonas. Dieu m'a pris à l'école ; il m'a mis dans « l'étuve. L'Eternel est celui qui fait descendre au «sépulcre et qui en fait remonter (1 Sam. Il, 6).» Il ajouta que les angoisses spirituelles de la matinée avaient élé bien plus grandes et plus violentes que les angoisses corporelles de la soirée. « L'Eternel , « dit-il , est celui qui fait mourir et qui fait vivre , « car il est le Seigneur de la vie et de la mort. A Lui « soit louange , honneur et gloire éternellement. « Amen. »
Il parle dans plusieurs de ses lettres des combats de son âme. « La colère de Dieu est sur moi , écrit-il « à Jonas , car j'ai péché contre lui. Pape , empereur, «princes, évéques, le monde entier me hait, et, «pour mettre le comble à mes maux, mes frères « mêmes me tourmentent. Je suis sans cesse en proie «aux assauts de mes péchés, de la mort et du «diable. Qui est-ce qui me soutiendrait si Christ « aussi m'abandonnait ? C'est à cause de Lui qu'on « me persécute. Il ne délaissera pas sa pauvre et pé- «cheresse créature; car je me regarde en vérité «comme le dernier de tous les hommes. Ah! plût à
« Dieu , et deux fois plût à Dieu , qu'Erasme et les « sacramentaires sentissent , pendant un seul quart «d'heure, les angoisses de mon âme! Ils revien- «draient de leurs erreurs; j'en puis répondre. Mais « maintenant mes ennemis vivent et sont puissants ; « ils me portent coup sur coup , et persécutent celui « que Dieu afflige. Toutefois , trêve aux doléances , « de peur que je n'offense Dieu en me plaignant de « sa verge , qui frappe et qui guérit , qui fait mourir « et qui fait vivre. Que sa volonté soit bénie ! Com- « ment Christ n'aimerait-il pas celui que le monde «et le prince de ce monde haïssent avec tant d'a- «charnement? Car si nous étions du monde, le « monde aimerait ce qui serait à lui. »
Ailleurs il dit : « Priez avec ferveur pour moi , «pauvre et misérable ver, obsédé de tristesse et « d'angoisses , cjuoique bénissant , aii sein même de « mes tribulations , la bonne et adorable volonté du « Père céleste à qui soit louange , honneur et gloire î « Saluez tous les frères , et recommandez-moi à leurs «prières. Puisse le Seigneur Jésus, qui nous a ame- «nésà la connaissance de son Nom, et qui nous a «ouvert la bouche pour prêcher son Evangile en «dépit des fureurs de Satan, puisse-t-il aussi ré- « pandre sur nous sa grâce et sa force , afin que , «par l'efficace de son Saint-Esprit, nous recevions «sa Parole avec foi, et que nous y persévérions «constamment au milieu de la race adultère et « perverse. »
C'est dans la même année que la peste éclata à
176 CHAPITRE DIX-HUÏTÎÈME.
Wittemberg. «La peste est entrée clans nos murs, « dit Luther dans une lettre à Spalatin , mais elle « n'y fait que peu de ravages. Néanmoins , les gens « ont peur et prennent la fuite. Ruse de Satan , qui «se plaît à jeter l'effroi dans les cœurs, pour désor- «ganiser cette université qu'il déteste, non sans «cause, par-dessus toutes les autres.... Pour moi, je « reste ; car cela est nécessaire à cause de la terreur « qui s'est emparée des esprits. Il n'y a avec moi que «Poméranus et les chapelains. Mais Christ nous « protège , et j'ai la confiance qu'en nous aussi il « saura triompher de l'ancien serpent meurtrier, en- « core que celui-ci ne cesse de le blesser au talon. » — Dans une autre lettre il dit : « Nous prions de tout « notre cœur Dieu et le Père de miséricorde , d'ôter « de nous cette peste pour la gloire de son Nom , afin « que nos ennemis n'aient point lieu de se réjouir. « Et vous aussi , continuez à prier , d'autant plus « que vous voyez que vos supplications ne sont point « sans effet , en ce que la plupart des malades se réta- « blissent. » — Quoique la peste pénétrât dans sa propre maison , et qu'il visitât lui-même plusieurs malades, Dieu le garda merveilleusement avec les siens. « La peste, dit-il, a franchi le seuil de ma mai- «son, mais le Seigneur ne lui a point permis de «nous atteindre. Elle a disparu, grâce à Dieu. Tous « ceux qui avaient pris la fuite , c'est-à-dire presque « tous les bourgeois de la ville reviennent par bandes; « demain ce sera le tour des magistrats , et Mélanch- «ton m'écrit que les membres de l'université ne
«tarderont point à suivre. Dieu a fait éclater sur « nous ses merveilleuses compassions , afin de nous «montrer combien lui sont agréables, malgré nos « péchés , les prières que nous lui adressons au nom « de son Evangile. »
«Retournons visiter nos frères par toutes « les villes où nous avons annoncé la Parole « du Seigneur, pour voir en quel état ils sont. « — Et Paul traversa la Syrie et la Cilicie, « confirmant les Églises. »
(ic«. XV, 36, 41.)
Déjà, grâces à la prodigieuse activité de Luther, la Réforme avait fait d'immenses progrès. La vigueur de sa foi se communiquait à ceux qui l'entouraient , et ses écrits, répandus au loin, électrisaient , par leur populaire éloquence , ceux que sa voix ne pouvait atteindre. Le Nouveau-Testament , cet épouvantail du papisme , traduit dans la langue du pays , avait mis les fidèles à même de juger jusqu'à quel point l'Eglise de Rome s'était écartée de la vérité en Christ. Les anciens autels étaient désertés , on abjurait les erreurs d'autrefois , on applaudissait aux doctrines des Réformateurs. Mais , au milieu de ce
mouvement religieux, Tabsence d'une discipline ferme, pure et basée sur les principes de l'Évangile, se faisait sentir d'une manière fâcheuse. L'ancienne discipline était non-seulement défectueuse, elle était en grande partie contraire à la Parole de Dieu. Il était donc indispensable que la Réforme portât aussi sur cette partie de la vie religieuse, sa régénératrice influence. Luther en tentait la nécessité. Mais il y mit une sage lenteur, ne s'attaquant d'abord qu'aux plus grossiers abus, laissant debout ce qui n'était pas absolument nuisible , et maintenant avec soin ce qu'il y avait de bon dans les anciennes institutions. Il pensait , avec raison , que la réforme des cœurs devait précéder celle du culte , et qu'il importait, avant tout, de prêcher l'Evangile , déplanter la foi dans les âmes, et d'insister sur la nécessité d'une vie sainte et pieuse. Il craignait qu'on n'attachât trop de prix aux innovations purement extérieures , et qu'on ne finît par se persuader que l'œuvre qu'il avait entreprise sous les auspices de la Parole de Dieu, n'avait d'autre importance, ni d'autre but, que celui d'enlever aux moines leursrichesses, de supprimer de vaines cérémonies, de dépouiller les églises de leurs ornements , et d'affranchir les Chrétiens de quelques observances pénibles et gênantes. Il blâmait le zèle fanatique de ceux qui , pour ramener le culte à sa simplicité primitive, croyaient devoir faire la guerre aux beauxarts. «Je n'estime pas, dit-il, que l'Evangile soit «hostile aux beaux-arts, comme le prétendent quel-
«ques «//m -spirituels. Au contraire, je désirerais « que tous les arts , et surtout la musique , servis- « sent à la gloire de Celui qui les a donnés et créés. » Aussi , sous ce rapport , l'Eglise évangélique doit-elle beaucoup à Luther, qui traduisit en langue allemande un grand nombre d'hymnes latines , en composa de nouvelles, et j ajouta des airs dont l'harmonie simple et forte porte toute l'empreinte de son âme.
Il expose lui-même ses principes sur l'organisation du culte dans le livre qu'il publia sur la messe^ et sur l'ordre à établir dans le service divin. Il y parle d'abord de la messe latine^ et désire qu'elle soit maintenue, surtout à cause de la jeunesse. Il traite ensuite de la messe allemande^ qui doit être célébrée en public pour l'édification du grand nombre. Enfin , il se prononce pour l'établissement de réunions particulières ^ semblables à celles qui se sont formées de nos jours , mais conçues sur un plan plus vaste. —■ Ces réunions étant devenues l'objet de fréquentes controverses et de nombreuses attaques, nous croyons pouvoir compter sur l'intérêt de nos lecteurs , en leur faisant connaître quelles étaient , à cet égard , les opinions d'un homme, que nul Chrétien évangélique ne sera tenté d'accuser de séparatisme.
«Pour étabHr un culte et une discipline, con- « formes en tous points aux principes de l'Evangile ,
1 Le mot de messe n'est pas employé ici dans le sens de l'Église romaine, mais dans l'acception de service divin en général.
« il faudrait , dit Luther , se retirer de la place pu- «blique, et former des réunions particulières. Les «Chrétiens sérieux, qui professent l'Évangile de la « main et de la bouche , inscriraient leurs noms sur « une liste dressée à cet effet , et se réuniraient à «part, dans quelque maison que ce soit, pour y « faire , en commun , des prières et des lectures édi- « fiantes, pour y célébrer le baptême, pour y rece- « voir la sainte Cène, et pour y accomplir toutes «sortes d'œuvres chrétiennes. On pourrait mieux « connaître de cette manière ceux qui se rendent in- « dignes de leur vocation, les reprendre, les corri- «ger, les exclure ou les excommunier, selon la «règle donnée par Jésus-Christ (Mtth. XYIII, 15 « sq.) . Une caisse commune serait formée. Chacun y «fournirait son contingent, et des distributions se- « raient faites aux pauvres , conformément à l'exem- «ple de St. Paul (2 Cor. IX, 1, 2, 12). Ici point « de longues litanies. Les formulaires de la Cène et «du baptême seraient courts et simples. La Pa- « rôle de Dieu et la prière formeraient l'essence du «culte, la charité en serait l'âme. Un petit caté- «chismesur le symbole, le décalogue et l'oraison «dominicale résumerait les doctrines de la Bible. « Bref, qu'on me donne les éléments d'une pareille «réunion, qu'on me donne des Chrétiens pieux et « sincères , et tout le reste se fera de soi-même. — « Jusqu'ici rien ne me porte à m'occuper de l'ordre « qu'il faudrait établir dans ces communautés : car « ce sont les personnes qui manquent , et où sont
« ceux , autour de moi , qui éprouvent le besoin au- «quel je voudrais satisfaire? Des jours meilleurs « viendront peut-être. Alors je me prêterai volon- « tiers , selon la mesure de mes forces , à tout ce « qu'on pourra exiger de moi , afin de contribuer «pour ma part à l'édification de l'Eglise de Christ. »
Luther n'était donc point d'avis que les réunions particulières des Chrétiens, dans des maisons privées, pussent porter, en elles-mêmes, aucun préjudice aux intérêts de l'Eglise, ni aux exercices du culte public. Il pensait que, sans déserter la communauté extérieure, les vrais disciples du Sauveur pouvaient et devaient former entre eux des associations plus intimes , où les règles , tracées par l'Evangile , fussent maintenues avec plus de sévérité qu'elles ne peuvent l'être dans une vaste société. Il n'attendait qu'un appel pour s'occuper de l'organisation de ces réunions, pour en déterminer la discipline , pour en régler les pieux exercices. — Cet appel ne se fit point entendre , et toute son attention se porta exclusivement sur les besoins du culte public.
Son livre sur la messe contenait sur cet objet d'excellentes instructions. Mais, malgré les efforts qu'il fit pour constituer le service divin d'une manière uniforme et régulière , et malgré l'exemple de beaucoup de pasteurs qui avaient adopté ses principes , une déplorable anarchie continuait à régner dans la plupart des Eglises évangéliques. Chacun organisait le culte à sa manière ; chacun , à
182 CHAPITRE DIX-NEUVÏÈME.
sa manière , exposait les doctrines chrétiennes. Tout l'Évangile, pour quelques-uns, consistait à tonner fort contre le pape et contre le papisme , cependant qu'ils laissaient leurs ouailles dans la plus profonde ignorance sur les importantes vérités, à cause desquelles les Réformateurs s'étaient séparés de Rome. Dès 1525, Luther avait prié le duc Frédéric d'ordonner une visite générale de toutes les Églises du pays. Mais cette visite n'eut lieu que sous le règne de Jean-le-Constant , qui chargea Mélanchton de rédiger des instructions pour cet effet. Celui-ci s'acquitta de cette tache à la grande satisfaction du Réformateur. Les doctrines fondamentales de la foi , et les principaux points de la discipline ecclésiastique et scolaire y étaient exposés avec clarté et précision , dans dix-huit articles appelés les Articles de la visite des Eglises, Des conseillers ecclésiastiques et laïques furent ensuite désignés pour faire le tour de toutes les paroisses du pays , et l'inspection se fit dans les années 1528 et 1529. Luther, accompagné de Jonas et de Bugenhagen, parcourut le cercle électoral et celui de Misnie. « Notre docteur, dit Matthésius , n'eut garde de se refuser à cette utile et épiscopale mission , que partageaient avec lui les personnes les plus haut placées par leur rang et par leur savoir. Il examinait lui-même les paysans sur la prière , les interrogeait sur le catéchisme , et leur donnait ensuite les explications nécessaires. Un seul trait suffira pour faire connaître l'affabilité avec laquelle il s'acquittait de cette tache : — Un pauvre paysan saxon
ajanl dû réciter, dans son patois, le symbole des Apôtres : « Je crois , dit-il , en Dieu , le Tout-Puis- «sant. — Le Tout -Puissant, reprit Luther, sais-tu «ce que ce mot signifie? — Non, répondit le pay- « san. — Hélas , mon brave homme , lui dit alors « le docteur , ni moi , ni tous les savants du monde , « ne comprenons la force de Dieu , ni sa toute-puis- « sauce. C'est pourquoi qu'il te suffise de croire en «toute simplicité que Dieu est ton bon et fidèle «Père (c'est le mot que le paysan avait omis) , le- «quel, étant le seul sage et le seul Seigneur, a la « volonté et le pouvoir de t 'assister dans toutes tes « nécessités , toi , ta femme et tes enfants. »
L'inspection ecclésiastique , entreprise par Luther , le convainquit que le mal était plus grand encore , qu'il ne se l'était figuré , et que , dans une infinité d'Eglises , pasteur et troupeau étaient plongés dans la même ignorance. Pour satisfaire aux besoins les plus pressants, il conçut alors le projet de publier un catéchisme, qui exposât avec clarté et simplicité les vérités les plus essentielles de l'Evangile. «Les expériences qu'il avait faites dans le confessionnal et dans les examens publics l'ayant convaincu, dit Matthésius, que peu de pasteurs possédaient la science du salut, et que la plupart des laïques ne savaient ni prier , ni rendre raison de leur foi, il fit paraître son grand catéchisme. Le pe= tit catéchisme^ qu'il publia à la même époque, résumant en peu de mots les doctrines chrétiennes , et les présentant sous forme de demandes et de
réponses, était plus particulièrement destiné aux enfants, qui devaient l'apprendre par cœur, et le réciter dans les écoles. » — Dans la préface qu'il mit en tête de ce dernier livre , Luther s'exprime ainsi : « Ce qui m'a engagé et contraint à réduire à un si «mince volume et à une forme si simple, le caté- «chisme, ou le précis des doctrines chrétiennes, « c'est le déplorable état dans lequel j'ai trouvé nos «Eglises, lorsque, dernièrement, j'en ai fait la vi- «site. Quelle misère, grand Dieu, surtout dans les «campagnes! Les paroissiens dans l'ignorance des «notions les plus élémentaires du christianisme; les K pasteurs incapables d'enseigner ! Tous veulent être «Chrétiens, recevoir le baptême, aller à la sainte « Cène , et pourtant ils ne connaissent ni le Notre- (ipèrcj ni le symbole, ni les dix commandements; «vivent comme des brutes, et n'ont entendu prê- «cher l'Évangile que pour abuser valeureusement « de toute liberté. 0 Evêques de l'Eglise , comment «vous justifierez -vous devant Christ, d'avoir si « honteusement négligé le pauvre peuple , sans rem- « plir aucun des devoirs que vous imposait votre « charge ! »
On a écrit beaucoup de catéchismes depuis Luther, mais nous ne pensons pas qu'il en existe un seul , auquel on serait tenté d'appliquer , comme au sien, le nom de bible des laïques j, de livre des enfants par excellence^ que Matthésius lui donne. C'est qu'en effet, il semble réunir dans un cadre étroit toutes les merveilleuses qualités qui font le
charme de nos saintes Écritures. Profond et simple , naïf et tranchant, riche et concis, plein de force et de vie , il offre , en peu de mots , un résumé chaleureux, onctueux et complet des vérités de la foi chrétienne. Ce sont les lumières , les expériences , les glorieuses certitudes d'un fidèle blanchi dans les combats; c'est la candeur, c'est l'abandon d'un cœur d'enfant; c'est la plume d'un prophète. ccHeu- « reuses les mains qui t'ont écrit ; heureux les yeux « qui te liront; heureux les cœurs qui te prieront! » s'écria plein d'extase ce noble et savant Italien , qui ignorait de quelle plume hérétique était sorti le précieux volume qu'il parcourait avec tant de délices. Aussi, jamais ce livre ne sera-t-il remplacé. L'Allemagne incrédule l'avait abandonné, l'Allemagne revenant aux saines doctrines de l'Évangile , le réintègre dans ses anciens droits. Le duc Frédéric II de Silésie le chérissait à tel point, qu'il ordonna qu'après sa mort on le mît entre ses mains dans le cercueil. Le prince Joachim d'Anhalt avait écrit dans son exemplaire ces mots : « Après la Bible , c'est le meilleur « de tous mes livres. » Poméranus le portait toujours sur lui , et faisait de vifs reproches aux pasteurs qui n'estimaient point assez ce précieux trésor , « pour lequel , dit Matthésius, nous Te remercions du fond de notre âme, ô Seigneur Jésus, Te suppliant de maintenir les doctrines de ce catéchisme dans nos chaires et dans nos écoles, dans les maisons et dans les cœurs des pères et des enfants , et de nous préserver en grâce de tout nouveau rapiécetage humain î »
186 CHAPITRE VllNGTlEiflE.