CHAPITRE XX
COLLOQUE DE MARIÎOURG.
c< Ceci est mon corps. »
(£mcXX1I,19.)
Caris tadt n'avait point sur la Cène les mêmes opinions que Luther. Ce sacrement n'était à ses yeux qu'un repas institué en mémoire de la Rédemption, que Jésus-Christ nous a acquise par sa passion et par sa mort. Il prétendait que le Seigneur, en prononçant les paroles de l'institution, avait montré du geste son propre coips , voulant dire : « Ceci est mon corps, que je livrerai pour vous; prenez le pain et le vin en souvenir de mon sacrifice. » Cette opinion, Carlstadt la professa publiquement lorsqu'en 1 524 , ayant quitté Wittemberg, il se rendit à Orlamiinde, où l'attirait le voisinage des sectaires. « J'ai peine à « croire qu'il parle sérieusement, s'écria Luther quand « il eut connaissance des nouvelles théories de son « ancien ami , à moins que Dieu n'ait aveuglé son «intelligence. Nous donnerait- il autrement de si «étranges échantillons de son exégèse grecque et <c hébraïque ? »
Luther lui-même avait essayé dans le temps d'échapper au sens littéral des paroles du Seigneur; mais son profond respect pour le texte inspiré l'avait
préservé du danger de substituer une interprétation purement humaine aux déclarations positives du Maître. «Je me sens subjugué, disait- il, et ne « puis m'affranchir. Mon texte est là trop puissant «et trop impérieux. J'ai beau m'ingénier, malgré « moi il s'impose à mes convictions. » Fidèle à la doctrine des Apôtres , il admettait la présence réelle du corps et du sang de Christ dans la sainte Cène , protestant avec une égale énergie contre le dogme antibiblique de la transsubstantiation adopté par l'Eglise romaine et contre les prétentions d'une raison orgueilleuse qui ne veut croire que ce qu'elle a pu comprendre. « Si je ne puis m'expliquer , disait-il , « comment le pain peut être en même temps le corps «de Christ, je puis au moins amener captives mes « pensées pour les soumettre à l'obéissance de Christ, « et c'est à sa Parole que je m'en tiens purement et « simplement. »
Luther, ayant reçu de l'électeur la mission d'aller prêcher dans les lieux où les discours inconsidérés de Carlstadt avaient excité le trouble et le désordre , se rendit entre autres à léna, et là, dans un sermon débité le 1 8 août 1 524 , en présence même de son adversaire , il se prononça avec force contre les enthousiastes*, les iconoclastes'^ et les sacramentaires^. Carlstadt, piqué au vif, fit au Réformateur de vio-
1 Les partisans des prophètes de Zwickau.
2 Les briseurs d'images.
3 Ceux qui méprisaient la \ertu des sacrements , et parliculièrement de la Cène.
lents reproches, et écrivit même contre lui. Bientôt cependant ses menées anarchiques le firent chasser des États de l'électeur. Il vint à Strasbourg , où ses opinions sur la Cène furent accueillies avec faveur par quelques pasteurs de cette ville. Bucer et Capiton, qui étaient de ce nombre, auraient voulu s'interposer entre les deux partis ; mais Luther répondit à leurs démarches par son Traité des images et du sacrement contre les prophètes célestes , traité dans lequel il soutenait derechef la présence réelle du Seigneur dans la Cène.
Carlstadt se retira plus tard à Baie , et continua sa polémique contre Luther. Son nom cependant fut bientôt oublié , lorsque les Réformateurs suisses eurent pris sous leur patronage son système sur la Cène. Ulric Zwingle, pénétré des vérités de l'Evangile , avait déclaré la guerre aux abus du papisme , qu'il combattait en chaire et par sa plume , et s'était fait en Suisse de nombreux partisans. Egaré j)ar un zèle trop ardent, il proscrivait les images, à l'instar de Carlstadt , et voulait même que les églises fussent dépouillées d'orgues et de cloches. Il enseignait à l'égard des sacrements , c[ue ce n'étaient que des actes symboliques, et traduisait les paroles de l'institution de la Cène : « Ceci est mon corps , » par la formule : « Ceci signifie f représente mon corps. » Ses opinions l'engagèrent à prendre le parti de Carlstadt contre Luther, et à échanger contre ce dernier des écrits assez vifs et nullement provoqués. Son savant et modeste ami, Jean CEcolompade, pasteur et professeur
à Bâle, se fit le défenseur des mêmes doctrines, les soutenant avec une grande douceur, mais en même temps avec toute la chaleur d'une ferme conviction. — Ainsi s'ensa^ea entre les Réformateurs allemands et suisses une lutte qui , à en juger humainement , nuisit infiniment aux progrès de leur cause.
Le landgrave Philippe de Hesse , désirant étouffer dès leur naissance des discordes fâcheuses, proposa aux chefs des deux partis un colloque (une conversation) à Marbourg. Luther consentit aussitôt, quoiqu'il n'attendît aucun résultat de cette mesure. «J'ai peu d'espoir que la paix se rétablisse, dit-il «dans sa réponse au landgrave. Néanmoins, on ne «saurait donner trop d'éloges au zèle qui anime «Votre Altesse, et, quoiqu'il y ait toute apparence « que je lui rendrai en cette occasion un service sté- «rile, et dangereux peut-être, je m'empresserai « d'obéir à ses ordres. Car je ne veux point que ma «partie adverse puisse se vanter d'aimer, plus que «moi, la paix et la concorde.... Si les Zwingliens «désirent la paix aussi ardemment qu'ils préten- «dent, pourquoi, depuis longtemps, ne nous l'ont- «ils pas offerte dans leurs écrits? Car, quant à moi, «je sais que je ne céderai pas; aussi ne le puis-je; x< parce que j'ai la certitude qu'ils sont dans l'erreur, «et que, d'ailleurs, ils ne paraissent point avoir « eux-mêmes une entière confiance dans leurs opi- « nions. Je connais à fond leur système , et ils con- « naissent le mien.... S'ils persistent dans leur ma- « ni ère de voir , notre entrevue ne conduira à rien ;
« frais et peines de Votre Altesse seront perdus. » — A l'électeur qui lui avait demandé son avis sur ce colloque , il répondit que pour lui il n'avait aucune répugnance à s'entretenir sur la Cène avec Œcolompade et ses amis , et qu'il avait , en conséquence , accepté l'invitation du landgrave. « L'affaire est «grave, ajoutait-il. Leur système plaît à la raison, «et compte de nombreux partisans parmi les sa- « vants de l'Allemagne. Une chose leur manque : ils « ignorent combien il est difficile de subsister de- «vant Dieu sans la Parole de Dieu. Leur conduite « porte l'empreinte de l'orgueil et de la présomp- «tion. Quant à Zwingle, il est absolument inutile «d'entrer en discussion avec lui.... Il n'est pas bon « que le landgrave ait beaucoup affaire aux Zwing- « liens. Je crains qu'il ne soit déjà que trop porté « pour eux. Leurs opinions sont faites pour tenter « un esprit subtil comme le sien , car la raison adopte «volontiers ce qui est facile à comprendre, alors « surtout qu'elle a en sa faveur le suffrage d'hommes « savants , habiles à étayer d'arguments spécieux le « système qu'ils soutiennent. »
Le colloque projeté eut lieu en 1529. Jonas raconte , ainsi qu'il suit , comment les choses se passèrent : «Arrivés à Marbourg, le lendemain de la Saint-Michel , nous fûmes reçus par le landgrave de la manière la plus gracieuse. On nous avait préparé dans la ville des logements fort convenables ; mais le prince, ayant changé d'avis, voulut nous loger et nous traiter lui-même dans son château pour ho-
norer au milieu de ces bois , non pas seulement les sciences, mais le vrai Dieu, et Christ que nous prêchons. Plût à Dieu qu'ainsi tout se fit à la gloire du SeigneLjr! — Le vendredi suivant, 1®^' octobre, les chefs des deux partis eurent ensemble des entretiens particuliers, savoir Luther avec Œcolompade, et Zwingle avec Mëlanchton ; mais ils ne purent s'accorder. Le colloque commença le lendemain 2 octobre, en présence du landgrave, de ses principaux conseillers , et des amis amenés par les deux partis. D'une part étaient présents Zwingle, OEcolompade, Bucer et Hédio, J. Sturm, membre du sénat de Strasbourg , Ulric Funke , Zuricois , et Rodolphe Frei , sénateur de la ville de Baie. De l'autre éi aient Luther, Méianchton , Everard de Than , bailli d'Eisenach , moi Jonas , Caspar Cruciger et autres. Luther , Méianchton , Zwingle et Œcolompade étaient assis autour de la même table. Œcolompade s'épuisa pendant près de deux jours à prouver que Jésus -Christ étant au ciel, et ayant un corps véritable , ce corps ne pouvait être en plusieurs endroits à la fois. 11 commenta ensuite , tout aussi longuement, le sixième chapitre de St. Jean , reproduisant sans cesse les mêmes arguments. Peine perdue ! Luther trouvait dans les paroles si claires et si simples du Seigneur : « Ceci est mon corps , » une réponse prête à toutes les subtilités de ses interlocuteurs. Après que, le second jour, la discussion se fut prolongée jusqu'au soir, on se sépara, sans avoir pu se convaincre de part ni
192 CHAPITRE YINGTIÈME.
d'autre, nos adversaires persistant osbtinément dans leur erreur, tandis qu'avec non moins de zèle, nous défendions la vérité. Aussi ai-je peine à croire que jamais nous tombions d'accord sur l'airticle de la Cène. — Aujourd'hui, 4 octobre, le landgrave, par l'intermédiaire de ses savants et de ses conseillers , a tenté un dernier effort pour amener l'union entre les deux partis; mais, pour ce qui concerne le sacrement , on n'y parviendra pas. On ne peut contester qu'ils ne soient tous pleins d'érudition, et supérieurs de beaucoup aux papistes. Le prince a suivi les débats avec la plus grande attention, et il doit avoir dit « qu'il aimait mieux maintenant s'en tenir « aux simples paroles de Christ , qu'à toutes les « spéculations humaines. » Mais tout est entre les mains de Dieu. Nous sommes d'accord sur tous les points. Il n'y a dissentiment que sur la doctrine de la Cène. »
Luther s'exprime ainsi en parlant du colloque de Marbourg : « Nous n'avons éprouvé aucun accident « en route. Dieu a exaucé vos prières , car tout s'est « mieux passé que nous ne l'osions espérer. Nos ad- « versaires nous ont montré beaucoup de déférence, « et, tandis que je m'attendais à de rudes assauts de « leur part , il a plu au Seigneur de les disposer à ft l'humilité. Ils accordent au sacrement la vertu de « consoler le cœur et de fortifier la foi , mais ils ne «peuvent croire, qu'il présente au fidèle le vrai «corps et le vrai sang du Seigneur. M'est avis, que «si l'on pouvait rentrer la bière dans le tonneau,
« on ne le mettrait plus en perce. Mais les instruc- «tions positives qu'ils ont reçues des leurs, ne leur « permettent point de reculer. Ils nous ont demande «de fraterniser avec eux, mais nous ne l'avons «point fait, pour ne pas avoir l'air d'approuver « leurs doctrines. On n'a pas vu cela d'un bon œil ; « on a prétendu qu'il aurait fallu montrer plus de «charité, en attendant que Dieu les ramenât, vu « que l'Evangile nous ordonne d'aimer nos ennemis « même (Matth. Y, 44). Eh bien! blâme qui voudra, « fasse mieux qui pourra î — Nous leur avons toute- « fois tendu une main de paix et de charité, et nous « nous sommes engagés réciproquement à nous abste- « nir de toute parole dure et de tout écrit acerbe. « Chacun se contentera d'exposer ses doctrines sans « récrimination contre la partie adverse. C'est en ces « termes que nous nous sommes séparés. »
Le colloque de Marbourg, loin de rétablir l'union entre les Réformateurs suisses et allemands, n'aboutit en définitive qu'à rendre la scission plus éclatante. L'Eglise évangélique se sépara dès lors en deux Eglises rivales , qui , trop souvent tournèrent leurs armes contre elles-mêmes, au lieu de concentrer leurs forces contre l'ennemi commun. Aujourd'hui ces tristes luttes ont cessé. Le dogme de la Cène n'est plus un sujet de controverses ni de disputes. Dans la plupart des États de l'Allemagne, les Églises luthérienne et réformée n'en forment plus qu'une. Qui ne se réjouirait de cette fusion? Pourvu qiie la paix qu'on a scellée ne soit pas celle d'une com-
mune indifférence ! Pourvu qu'elle n'ait point été consommée au prix d'une doctrine qui a pour elle la Parole de Dieu , et le témoignage d'un homme , à qui certes les choses de l'Esprit n'étaient point inconnues !