‹ Vie de Martin LutherChapitre 23 sur 31 · LA DIETE D AUGSBOURG · texte numérisé non relu

LA DIETE D AUGSBOURG

« le patron qui la protège et cpii l'a jetée sur la scène; « car nous n'y sommes pour rien. Notre querelle est- « elle mauvaise? rétractons -nous! Sinon ^ pourquoi « faisons-nous Dieu menteur, quand il nous dit d'être « contents et d'avoir bon courage ? Croyez-vous que «ces paroles soient des paroles jetées au vent? Et « moi aussi je tremble en certains moments; mais je '«. me hâte de repousser les suggestions de la peur. «Cest^ votre philosophie qui vous cause ces tour- « ments , et non la théologie ; comme si par vos

«soucis vous pouviez avancer les choses! Christ

« est mort pour le péché. Pour la justice et pour la a vérité il ne mourra pas; mais il vit et il règne. Or, «s'il règne, qu'y a-t-il à craindre pour la vérité? — «Oui, bien, répondez-vous; mais Dieu, dans sa co- «lère, souffrira qu'elle périsse. — Alors périssons « avec elle, et non point de nos propres mains. Celui « qui nous a adoptés en Jésus-Christ sera aussi le Père « de nos enfants. Je prie pour vous avec ferveur , et «je vois avec peine que vous vous gorgez de soucis, « comme les sangsues se gorgent de sang , détruisant « ainsi tout le fruit de mes prières. Quant à moi « (est-ce folie? est-ce un effet de l'Esprit? Christ le « sait) , je n'ai à l'égard de notre cause aucune om-

«bre de crainte Dieu peut ressusciter les morts,

« ainsi peut-il maintenir sa cause , quand même elle «succomberait; et après qu'elle a succombé, il la « peut relever , soutenir , affermir et rendre triom- «phante Que Dieu par son Esprit vous console,

«vous fortifie et vous enseigne ! Amen. »

Dans une autre lettre : « Ne soyez point en peine «pour ma santé, dit -il; je ne puis espérer encore « qu'elle se remette; mais comme je sais que ce n'est «point une maladie ordinaire, je tache de la sup- « porter avec d'autant plus de constance , bravant « l'ange de Satan qui me soufflette. Si je ne puis ni « lire ni écrire, je puis méditer et prier, et lui por- « ter défi; je dors, je repose, je joue, je chante. Mais « pour vous , Philippe , prenez garde de ne p%s ti'op « vous tourmenter au sujet d'une cause qui n'est « pas en vos mains , mais dans les mains de Celui « qui est plus grand que le Dieu de ce monde, et de « la main duquel nul ne peut nous ravir. Déchargez- « vous de votre faideau sur l'Eternel , qui ressuscite « les morts , qui soulage et guérit les âmes humbles « et froissées. »

Le 29 juin : « Vous me demandez, dit-il, jusqu'à « quel point on pourrait céder aux papistes. Je vous « avoue que je ne comprends point le sens de cette « question. Car déjà dans votre Apologie vous ne leur « avez fait que trop de concessions. S'ils n'en sont « point contents, j'ignore ce qu'on pourrait leur ac- « corder de plus , à moins qu'ils ne parviennent à «me faire apercevoir dans la Bible des choses que «jusqu'à ce jour je n'y ai point trouvées. Jour et « nuit cette affaire m'occupe. Je réfléchis, je médite, «j'examine le pour et le contre ; je parcours les sain- « tes Ecritures : et tout cela ne fait que m'affermir « dans naes convictions. En même temps mon cou- « rage grandit de plus en plus ; en sorte que, s'il plaît

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« à Dieu , je ne céderai plus en rien , arrive qui vou-

«dra Il faut qu'on souffre pour gagner Christ.

« Nous aussi pourrions être grands seigneurs , si nous « voulions renier et blasphémer notre Maître. Mais « il est écrit que c'est par plusieurs afflictions qu'il «nous faut entrer dans le royaume de Dieu (Actes « XIV, 22) . Ces paroles s'accomplissent actuellement à « notre égard. Mais Celui qui permet que nous soyons « tentés , nous donnera aussi l'issue de la tentation , « de sorte que nous la puissions supporter. — Une « chose me déplaît dans votre lettre. Vous dites que « c'est à moi , comme étant le chef du parti , que « vous avez obéi dans cette affaire. — Je ne suis rien « ici ; je ne prétends point donner d'ordres ; je dé-

«cline hautement toute gloire d'auteur Si cette

«cause n'est pas en même temps la vôtre, si vous « n'y portez pas le même intérêt que moi , il ne sera « pas dit qu'on vous a imposé la défense d'une cause * étrangère : moi-même je la plaiderai. — Je vous ai « consolé dans ma dernière lettre. Puisse-t-elle ne « pas vous donner la mort au lieu de la vie ! Que « puis-je faire davantage? Vous êtes inquiet sur l'is- « sue de cette affaire , puisque vous ne la pouvez «comprendre. Or, moi je vous déclare que si vous « la pouviez comprendre , je ne voudrais plus m'en « mêler, et moins encore en être le chef et l'auteur. « Dieu l'a placée dans un lieu que vous ne trouverez « ni dans votre philosophie, ni dans votre rhétorique. «Ce lieu, on l'appelle la foi^ sur laquelle reposent « toutes les choses que nous ne pouvons ni voir ni

« comprendre. Quiconque prétend mettre ces choses «à portée des yeux et des mains* a, comme vous,

«pour salaire la désolation et les pleurs Que le

« Seigneur vous augmente la foi , à vous et à tous les « autres. Car, si vous possédez la foi, quel mal Satan «et le monde entier vous peuvent-ils faire? Et si « nous-mêmes n'avons pas la foi , pourquoi ne pas « nous consoler de celle des autres ? Car il doit né- « cessairement se trouver des fidèles qui croient pour « nous et en notre place , à moins qu'on ne prétende « qu'il n'y a plus d'Eglise sur terre , et que Christ a « cessé d'être avec nous avant le dernier jour.... Que « si nous n'avons pas la Parole de Dieu, qui donc l'a, «je vous prie? Mais, dites-vous, nous sommes des « pécheurs et des ingrats. — Je ne le conteste pas , « seulement je nie vos conclusions; car il est imposxi sible que Dieu mente. D'ailleurs , ce n'est pas à « l'égard de cette cause sainte et divine que nous « sommes pécheurs , quelque corrompues que puis- «. sent être nos voies. Mais vous ne voulez rien entenx( dre : c'est pourquoi Satan vous afflige et vous tour- « mente. Que le Seigneur vous soit en aide! Tel est « l'objet continuel de mes prières. Amen. »

Dans une lettre écrite le lendemain : « Je ne sais «comment vous parler, lui dit-il, à cause de vos «fatales inquiétudes; car je vois que vous ne tenez «point compte de mes conseils. Yous n'en voulez « croire qu'à vous-même, et n'écoutez ni moi ni les « autres , à votre grand détriment. Je puis affirmer «en toute sûreté de conscience, que j'ai passé par

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« des angoisses telles que vous n'en éprouverez point « de votre vie, j'espère , et telles que je ne voudrais « point les désirer à ceux mêmes qui nous persécutent « en ce moment. Et pourtant, dans mes plus grandes «afflictions, les paroles consolantes* de mes frères, «de Poméranus, du docteur Jonas, de vous-même « et des autres , avaient le pouvoir de me soulager. « Pourquoi donc ne voulez-vous pas aussi nous écou- « ter, lorsque pourtant c'est le langage de l'Esprit, et « non certes celui du monde , ni celui de la chair que « nous vous adressons? Au reste, méprisez-nous tant «que vous voudrez; mais ne méprisez point Celui « qui nous parle par notre bouche. Est- il faux que « Dieu ait donné son Fils pour nous? Alors que Satan, « ou quelqu'une de ses créatures , se fasse homme à « ma place ! Mais si c'est la vérité, que signifient nos «craintes, nos alarmes, nos peines, nos afflictions, « comme si le Dieu qui nous a donné son Fils n'avait « point la volonté de nous assister en de si petites « choses , ou comme si le diable était plus fort que

«Lui? Vous êtes prêt à donner votre vie, dites-

« vous ; c'est la cause de l'Évangile seule qui cause «vos alarmes. — A cet égard-là, certes, je suis sans «nulle inquiétude. Car je sais que c'est une cause « juste et bonne , et qui plus est , là cause de Christ «et de Dieu même. Je joue le rôle de spectateur plus « que celui d'acteur, et ne donnerais pas une maille «pour les papistes, ni pour toutes leurs menaces. Si «nous succombons, Christ succombera avec nous, «Lui qui gouverne toutes choses. Et quand Christ

« pourrait succomber , j'aimerais mieux succomber « avec Lui que de triompher avec l'empereur..... Je « vous conjure donc de ne point mépriser les pro- « messes et les consolations de Dieu , quand il nous «dit: «Décharge "toi de ton fardeau sur l'Éternel « (Ps. LY, 23). Attends- toi à l'Éternel, et demeure « ferme (Ps.XXYII, 14). Prenez courage, j'ai vaincu « le monde (Jean XYI , 33 ) , » Nous ne doutons pas «que Christ n'ait triomphé du monde. Pourquoi « donc craignons-nous le monde vaincu , comme s'il «était vainqueur? «Prenez courage, j'ai vaincu le « monde. » Quelle précieuse parole ! On irait la cher- «cher à genoux jusqu'à Rome, jusqu'à Jérusalem. « Et parce que Dieu nous a multiplié ses promesses, « en sorte qu'elles nous sont devenues familières , « nous ne les estimons pas ! Certes ceci n'est pas bien. « Finalement , je prie pour vous , j'ai prié et je « prierai. Aussi ne douté-je point d'être exaucé ; car «je sens Vamen dans mon cœur. Ce que nous dési- « rons arrivera ; sinon , nous aurons mieux encore. « Car nous attendons un royaume à venir, qui nous « dédommagera de toutes les misères de ce monde. » Le même jour il écrivit à Spalatin : « Tout ce qu'il « nous faut , c'est la foi , pour que la cause de la foi «soit soutenue par la foi. C'est le Seigneur qui a « commencé cette œuvre sans nous demander notre « avis, et il l'a protégée jusqu'à ce jour sans recourir «à nos conseils. 11 peut aussi, pourvu que nous «croyions, faire infiniment plus que tout ce que « nous demaadons et que nous pensons. Mais Phi-

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« lijDpe voudrait que Dieu se réglât sur ses propres « vues , afin de pouvoir s'écrier ensuite : Le voilà ; « c'est ainsi que les choses devaient marcher ; je n'au- « rais pas fait mieux ! — Non , dis-je. Pas de Mol Plii- « lippe ! Le MOI qui gouverne les événements , s'ap- «pelle: Je serai celui gui je serai. Voilà son nom: « Celui gui Je serai. On ne voit pas qui il est; mais « ce sera Lui , c'est là ce que nous verrons. — Soyez « forts dans le Seigneur , et exhortez en mon nom «Philippe, qu'il ne se fasse pas Dieu, mais qu'il « combatte le désir d'être Dieu, qui nous est inné, et « qui nous a été implanté par le diable dans le pa- « radis. Car ce désir ne nous porte pas bonheur. « C'est lui qui a exilé nos premiers parents du j ardin «d'Eden. C'est lui qui nous en bannit à notre tour, «et qui nous ôte la paix. Pour le dire en un. mot, « nous sommes faits pour être hommes et non point «Dieu. Tous nos efforts n'y changeront rien, et ne « nous vaudront qu'amertume et tourments. »

« Il doit être évident pour tous , écrit-il à Jouas « le 9 juillet , que nous avons constamment cherché « la paix , que nous l'avons poursuivie ^ selon l'expres- « sion du psalmiste , pendant que nos antagonistes « ne respiraient que guerre , meurtre et ruine. Ceci « montre que nous sommes enfants de Dieu , puis- « que nous chérissons la paix. Christ vit, et est assis, «non à la droite de l'empereur, sans quoi nous ne « serions plus , mais à la droite de Dieu. Cette pa- « rôle , pour le monde impie , n'est qu'un mensonge. « Mais ce mensonge fait les délices de mon cœur. Je

^tQ CHAPITRE VINGT ET UNIEME.

« suis prêt à mourir pour le défendre. Pourquoi ne « m'y appuierais-je pas durant ma vie? Plût à Dieu, ft qu'à défaut de la sienne , ma foi au moins rendît « le courage à Philippe ! A la droite , n'est sans doute « qu'un mot insignifiant , mais à Ma droite , qui dira « les grandes choses que cette parole renferme î »

Le 13 juillet, il écrivit à Mélanchton : «L'expé- « rience a dû vous convaincre , ce me semble , qu'il « n'y a point d'accord à faire entre Christ et Bélial , « et qu'il faut abandonner tout espoir de rapproche- « ment sur le point de la religion. Aussi , ai -je écrit « au prince , que nous ne pouvons accepler l'empe- « reur pour juge de notre cause. — Je ne pense pas, « que pour le moment nous ayons à craindre aucune « violence. Christ nous éprouve ainsi, lequel est puis- « sant en nous faibles. Car c'est de cette manière , et « de nulle autre , qu'il se glorifie dans l'assemblée de «ses saints. Voilà, tout ce que j'ai à vous écrire du « fond de mon désert. Je souhaite que vous ne vous « laissiez pas abattre par la victoire et les vanteries « de nos ennemis, mais que vous vous fortifiiez par la « grandeur et la force de Celui , qui a ressuscité des «morts Jésus-Christ, et qui veut nous vivifier et « nous ressusciter avec lui. Car il faut que les impies «verdissent comme l'herbe des champs, et que les « ennemis du Seigneur soient comblés d'honneurs et « de prospérité en ce monde , pour périr et pour « dessécher dans l'autre, selon que les Psaumes l'at- « testent. »

«Nous ne trouvons rien dans notre solitude et

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« dans l'aridité de notre àme, dit-il le 20 à Spalatin, « qui soit digne de vous être offert. Tout ce que nous «pouvons faire, c'est d'adresser au Ciel d'ardents « soupirs et de ferventes prières , de heurter impé- « tueusement à la porte du Seigneur, qui dit : « Heur- « tez , et on vous ouvrira. » — Cependant sachons « attendre et nous patienter. Je vois les dangers et « les luttes qui vous menacent , puisque vous allez « entendre la réplique de Satan par la bouche de vos « adversaires. Je vois venir tout cela. Mais la gran- « deur du danger n'est rien en comparaison du céleste « et sublime trésor que Jésus-Christ nous a donné « dans sa Parole, et que le monde ne comprend pas. « Il nous a promis des biens beaucoup plus excellents « encore. Qu'importe donc que quelques mouche- « rons impurs viennent nous salir de leur museau ! «Car, après tout, que sont ces insensés sophistes et « tyrans , sinon des mouches qui tapagent de leurs «ailes, qui nous ennuient de leur bourdonnement, «et qui, quand leur colère est grande, se vengent « par des ordures, qu'une pointe d'aiguille couvrirait « au besoin. Tels sont les redoutables efforts de leur « rage. Mais à nous est le pardon des péchés , à nous « est le salut et la vie éternelle. Christ est à nous avec «tous ses trésors, Lui pour le nom duquel vous « souffrez actuellement. »

Enfin, dans une lettre adressée, le 31 juillet, au chancelier saxon , docteur Briiek : « J'ai vu tout ré- «cemment, dit-il, deux grandes merveilles. En ou- « vrant la croisée, j'aperçus les étoiles et la magnifi-

« que voûte de Dieu , sans qu'il me fût possible de « découvrir les piliers destinés à la supporter ; et « pourtant le ciel ne s'écroulait point , et la voûte se «soutient jusqu'à ce jour. Or^ il y a des personnes « qui cherchent ces piliers, et qui veulent les toucher « et les sentir. Comme elles ne le peuvent, elles trem- « blent et s'agitent , craignant à chaque instant que « le ciel ne les écrase de sa chute , uniquement parce « qu'elles ne voient ni ne touchent ces piliers. Car si « elles les pouvaient toucher, alors le ciel serait soli- « dément établi. — Je vis encore de grosses et épaisses « nuées suspendues sur nos têtes; fardeau immense, « comparable à une grande mer. Il n'y avait point «de plafond pour leur servir de support, point de «réservoir pour les contenir, et néanmoins elles ne « fondirent point sur nous ; mais , après nous avoir «jeté quelques sombres regards, elles s'enfuirent «derechef. Quand elles furent loin, alors seulement « on vit briller le plafond et le toit sur lequel elles « avaient reposé : c'était l'arc-en-ciel , support mince « et fragile , presque effacé dans les nuages , faisant « l'effet d'une ombre, colorée , plutôt que d'une «voûte massive, et n'étant guère plus rassurant à « voir que les lourdes eaux qui l'avaient recouvert. «Néanmoins c'était cette ombre colorée qui avait «soutenu les ondes du ciel. Encore est -il des gens « qui ne mesurent que la grosseur et la pesanteur « des nuées, sans tenir compte de l'arc fluide, mince « et léger qui les retient. Ils voudraient en sentir et « en palper la force, et comme ceci n'est pas possible,

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a ils tremblent que ces nuées ne nous amènent un « éternel déluge. » —

Malgré l'esprit de conciliation , dont faisaient preuve les théologiens protestants, les conférences des deux partis n'avaient conduit à aucun résultat. On chargea alors une commission plus étroite , composée die quatre jurisconsultes et de quelques théologiens, du nombre desquels étaient le docteur Eck et Mélanchton, de chercher à s'entendre sur les points en litige. Cette commission commença ses travaux le 24 août , sans plus de succès que les précédentes.

« Plut à Dieu , dit Luther à Mélanchton sous la « date du 26 , que je vous revisse bientôt ! Vous avez « travaillé de reste. II est temps maintenant que le «Seigneur s'en mêle, et certes il s'en mêlera. Ayez «seulement bon courage, et espérez en lui. — Je « suis indigné et joyeux en même temps de la misé- « rable tactique d'Eck et de ses compagnons. Ils di- « sent qu'en réclamant la Cène sous les deux espèces, « nous condamnons l'Eglise entière et l'empereur « lui-même. Quelle pauvreté ! C'est donc en flattant « le prince en face qu'ils veulent remporter la vic- « toire. Eh bien soit î qu'ils abusent du nom du mo- « narque , ils ne détourneront point par-là la colère « de Celui qui , dans le ciel , tient acluellement son «arc bandé, et qui y a placé ses flèches mortelles. «\ous avez confessé Christ, vous avez offert la paix, « vous avez obéi à l'empereur , vous avez supporté « avec patience bien des ignominies , vous avez été «rassasié d'injures et d'opprobres, sans rendre le

« mal pour le mal. Bref, vous avez traite cette œuvre «sainte, comme cela convenait à des saints. Ré- « jouissez -vous donc enfin du Seigneur, et soyez « pleins d'allégresse , ô Justes ! Assez longtemps vous « avez été tristes et affligés dans le monde. Regardez «en haut, et levez la tête, car le ciel est à vous, «membres fidèles de Christ! Quelle plus grande « gloire demandez-vous ! Est-ce peu de chose que de «servir fidèlement son Seigneur Jésus-Christ, et de «s'être montré membre fidèle de son corps? A Dieu « ne plaise que vous fassiez si peu de cas de sa grâce. « — Il me tarde de vous revoir , pour essuyer la «sueur de votre front. En attendant, ne perdez «point courage, et que la triste tournure que nos « affaires ont prise , ne vous afflige, ni ne vous épou- « vante , car notre cause est entre les mains de Celui «qui peut, en un clin d'œil, dissiper les nuages «dont le ciel est chargé, qui le peut, qui le fait, « qui y trouve son plaisir. En son sein je vous re- « mets , priant pour vous , un pauvre pécheur pour «de pauvres pécheurs, qui, toutefois, confessent « leurs péchés, et ne les excusent point. »

Ayant appris que l'empereur s'était porté à de nouvelles menaces contre les Etats évangéliques , qui ne voulaient point consentir à tout remettre sur l'ancien pied , jusqu'à la convocation d'un concile : «Je languis après votre retour, lui écrivait-il. Plût à «Dieu que je vous visse, n'importe les malédictions « du pape et de l'empereur. Car il y en a un autre , «qui est plus grand que pape, et empereur, et le

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a dieu qu'ils adorent. Il dit : La délivrance vient de « l'Éternel , sa bénédiction est sur son peuple. »

Enfin l'empereur, dans le recès de la diète du 22 septembre, déclara que, la confession de foi des États évangéliques ayant été suffisamment réfutée , il ne leur serait plus accordé qu'un délai de sept mois , pour se soumettre à l'égard des articles en litige , et qu'en attendant défense leur était faite de rien faire imprimer en faveur de leur cause , et de faire entrer dans leur secte de nouveaux prosélytes. Les princes protestants refusèrent avec fermeté de souscnre aux résolutions de la diète; les menaces ni les reproches de l'empereur ne les purent ébranler; et, dès le lendemain, l'électeur Jean quitta Augsbourg, pour retourner dans ses Etats. Luther le félicita de son départ : «Je suis bien réjoui, lui « écrivit-il , que Votre Altesse soit , avec la grâce de « Dieu , sortie de l'enfer d'Augsbourg. Et , bien que « la disgrâce des hommes , non moins que de leur « dieu, le diable , soit d'effrayante figure, nous espé- « rons que la grâce du Seigneur se manifestera d'au- « tant plus puissamment en nous. Ils sont entre les «mains de Dieu comme nous, et ne feront, ni « n'exécuteront rien contre sa volonté. Ils ne cour- « beront point un cheveu de notre tête , s'il ne le « veut souffrir. Il faut que nous nous résignions à « leurs menaces , eux se résigneront à l'inutilité de «leurs efforts. Que Jésus-Christ, notre Seigneur, « fortifie Votre Altesse dans son esprit de fermeté et «de joie ! Amen. »

222 CHAPITRE VmOT-DEUXlEME.

Le second recès de la diète fut publié le Î9 novembre. Évangélistes et Zwingliens, les paysans rebelles et les partisans des faux prophètes y étaient frappés d'une même réprobation. Il était intimé aux protestants, de renoncer à leurs innovations, et de tout rétablir sur l'ancien pied. Quant à l'empereur et aux Etats catholiques, ils s'engageaient à sacrifier corps et biens à la défense de l'Église, et la chambre impériale était chargée de sévir contre les récalcitrants.

«Sondez les Écritures; car c'est par elles «que vous croyez avoir la vie éternelle, et «ce sont elles qui rendent témoignage de « moi. »

(JeanY, 39.)

La Parole de Dieu ne pouvait avoir de plus digne interprète que celui qui s'en était fait l'intrépide champion. Depuis que Luther avait appris à connaître la Bible et les consolantes doctrines qu'elle renferme, son désir avait été de mettre à la porlée de tous, ce précieux trésor. Dès 1517, il publia les sept Psaumes pénitentiels , traduits et expliqués en allemand. Plusieurs autres fragments des saintes

TRADUCTrON DE LA BIBLE. 223

Écritures suivirent. Mais ce n'est que dans sa solitude de WartboLu g , qu'il entreprit l'œuvre colossale d'une traduction complète des saints livres. Il commença par le Nouveau-Testament.

« Je veux traduire la Bible , dit-il dans une lettre «à Amsdorf, quoique ce soit me charger d'un far- « deau presque au-dessus de mes forces; je vois maince tenant combien il est difficile de traduire , et pour- «quoi, jusqu'ici, personne n'a voulu entreprendre « cette besogne. Aussi , quant à l'Ancien-Testament , «je n'y mettrai la main, que quand vous serez là, « poLir m'aider. » — Il écrivait à Lange : « Je me tien- « drai caché ici jusqu'à Pâqiies , pour composer un « sermonnaire , et pour traduire le Nouveau -Testa- « ment en allemand , selon que les nôtres le désirent. «On me dit que vous êtes occupé du même ou- « vrage. Je vous engage à continuer. Plut à Dieu que « chaque ville eût son interprète, et que ce livre en- « trât dans toutes les langues , dans toutes les mains, «dans toutes les oreilles, et dans tous les cœurs!» Plus tard, étant à Wittemberg, il écrivait à Spalatin : « J'ai traduit tout le NoLiveau-Testament dans « mon Patmos , et nous sommes occupés mainte- « nant à le revoir, Philippe et moi. Ce sera , s'il plaît « à Dieu , un bon et précieux ouvrage. Nous comp- « tons aussi sur votre secours pour bien placer les «mots. Tenez-vous donc prêt à nous fournir des « expressions, empruntées , non pas au style de cour <et de chancellerie , mais au langage de la vie corn- «mune; car il faut que ce livre soit rédigé d'une

« manière simple et populaire. Et , pour commencer «dès ce jour à mettre en réquisition votre complai- «sance, tâchez de nous procurer les noms, la des- «cription, et même, si par vos relations avec la « cour cela vous était possible , la vue des différentes « pierres précieuses ( Apoc. XXI ) . »

La traduction du Nouveau-Testament , terminée à Wartbourg, après 3 mois de travaux assidus, fut publiée le 21 septembre 1522. En un clin d'œil la première édition fut épuisée, et les papistes, en l'attaquant avec fureur, le duc Georges, en la prohibant dans ses Etats , ne firent qu'en hâter l'écoulement. Cochlseus, ennemi acharné du Réformateur, proclame, sans y penser, la salutaire influence qu'elle exerça sur les esprits. «Le Nouveau-Testament de Luther, dit-il , fut multiplié à l'infini par les efforts de la presse, en sorte que tout ce qui savait épeler l'allemand, hommes et femmes des plus basses conditions, le dévoraient comme la source de toute vérité, le traînaient partout avec eux, et le savaient par cœur à force de l'avoir lu. Cela les rendait, au bout de quelques mois, si orgueilleux de leur science, qu'ils venaient effrontément disputer sur la foi et sur l'Evangile , non-seulement avec les laïques , mais avec prêtres et moines , voire même avec des professeurs et docteurs en théologie. Et comme ces derniers , depuis longues années , avaient négligé les langues et les belles-lettres , Luther, secondé par Mélanchton et autres, attirait à lui presque toute la jeunesse adonnée à l'étude de la phi-

lologie et de l'éloquence, et formée par les écrits d'Érasme. Ces jeunes gens , ardents et laborieux , faisaient de si rapides progrès dans la connaissance des saintes Ecritures, auxquelles Luther n'attribuait qu'un seul sens, le sens littéral, qu'ils luttaient avec avantage contre de vieux théologiens moins versés qu'eux dans la Bible. Ils citaient le texte grec et hébraïque, et traitaient de sophistes et d'ignorants ceux, qui ne savaient pas ces langues, etc. »

La traduction de l'Ancien-Testament offrait des difficultés plus grandes que celle du Nouveau. « J'a- « voue franchement , dit Luther, c|ue j'ai été trop « téméraire en entreprenant cet ouvrage. Car la « langue hébraïque a été pendant longtemps négli- « gée. Les Juifs mêmes ne la connaissent guère , et « l'on ne peut se fier à leurs gloses , ni à leurs inter- «prétations. Pour ma part, j'estime c|u'il est indis- « pensable qu'on apporte à cette œuvre l'esprit de «Christ, dont l'absence ne saurait être remplacée « par toute la science des philologLies. » 11 s'aidait des conseils de ses amis. Nous l'avons vu s'adresser à Spalatin, pour connaître les noms et les couleurs des pierres précieuses. D'autres fois il lui demandait des détails sur les différents animaux mentionnés dans la Bible. Il étudia lui-même la structure et l'organisation intérieure des bêtes de boucherie, afin de pouvoir rendre exactement tout ce qui avait rapport aux sacrifices. Grâces à son zèle, les cinq livres de Moïse parurent déjà en 1523. Les livres historiques, depuis Josué jusqu'à Esther, furent pu-

bliés dans la même année. Suivirent en 1524, Job, les Psaumes , les Proverbes , rEcclésiaste et le Cantique des Cantiques.

«Je me suis efforcé, dit Luther, de parler un al- «lemand pur et intelligible. Souvent il nous est « arrivé d'être à la quête d'un seul mot pendant «quinze jours, trois et quatre semaines, sans être « toujours heureux dans nos recherches. Combien «de fois maître Philippe, Aurogallus et moi, ne « restions-nous pas quatre jours à ne traduire que « trois lignes dans le livre de Job. Aujourd'hui qu'on «l'a devant soi en bel et bon allemand, tout le « monde peut le lire et le critiquer. L'œil parcourt «trois, quatre feuilles, sans broncher une seule « fois , ne voit pas les grosses pierres , ni les tronçons « qui gisaient là, où il s'en va comme sur une planche «rabotée, et ne songe point aux sueurs ni aux an- « goisses, que nous avons souffertes pour ôter troncs « et roches , et pour faire au promeneur une route « si commode. Labourer le champ quand il est dé- « friche, n'est pas chose difficile; mais abattre les «arbres, extirper les souches, déblayer le terrain , « voilà à quoi personne n'aime à mettre la main. Il « n'y a pas moyen de s'obliger le monde. Hélas ! le «bon Dieu même, avec son soleil, avec le ciel et la « terre , ni même avec la mort de son propre Fils, ne « peut obtenir qu'on lui dise merci, y>

Après avoir achevé, en 1528, la traduction du Prophète Zacharie, il entreprit le livre d'Esaïe. «Grand Dieu, dit-il à cette occasion, quelle lourde

« tache, que de forcer nos écrivains sacrés de s'expri- « mer en allemand! Combien ils s'en défendent! «Que de peine ils ont à quitter leur costume «d'Orient, pour se revêtir de notre barbarie! C'est « comme si 1 on voulait forcer le rossignol , de re- « noncer à son chant mélodieux , pour qu'il imite le « cri monotone du coucou, » — « La langue hé- « braïque , dit -il ailleurs , est simple plus que toutes «les autres, mais grave et majestueuse; naïve et «avare de paroles, mais d'une inimitable profon- «deur; c'est la plus excellente et la plus riche de «toutes les langues, pure, ne mendiant rien à « l'étranger , brillant de ses propres couleurs. — « Qui ne la connaît pas , ne comprendra jamais par- «faitement la sainte Ecriture, car même le Nou- « veau-Testament qui est écrit en grec , est rempli de «locutions hébraïques. Aussi a-t-on eu raison de «dire, que les Hébreux boivent à la source, les «Grecs dans le ruisseau qui en dérive, et les Latins « dans le bourbier. »

En 1529, ayant avec Mélanchton soigneusement revu le Nouveau-Testament, il en publia une seconde édition. Il traduisit Daniel en 1530, et fit paraître, en 1532, la collection complète des Prophètes. Enfin, en 1534, l'Allemagne reçut sa Bible en deux volumes in-folio, ornée de gravures en bois, avec ce titre : «BIBLIA, c'est-à-dire toute la Sainte 'Ecriture en atleniand. Martin Luther. Dé l'imprimerie de JeanLufft, 1534.» Ce livre se répandit avec une étonnante rapidité, et fut pres-

que aussitôt réimprimé en plusieurs villes à la fois.

Luther, pour toutes ses peines, n'eut rien que quelques exemplaires de la Bible. « Je n'ai reçu , ni « cherché, ni gagné un seul liard à cet ouvrage , dit- « il. Si ce n'était de l'homme qui est mort pour moi, « tout l'argent de la terre ne me tenterait d'écrire « un livre , ni de me faire le trucheman de quelque « partie de la Bible que ce soit. Je ne veux pas être « payé de mon travail par le monde; il est pour cela « trop pauvre et trop misérable. »

Malgré sa consciencieuse exactitude , Luther n'était jamais content de lui. « Quand nous nous met- « trions tous ensemble à l'œuvre, disait-il, il n'y «aurait pas de trop de nos efforts réunis, pour « mettre dignement au jour la Bible. L'un nous ai- « derait de son érudition , Tautr e nous indiquerait « les expressions les plus heureuses. Aussi , pour moi, « n'ai-je pas travaillé seul ; partout j'ai recruté des « auxiliaires. J'ai pris à tâche de parler allemand , et «non grec, ni latin. Or, pour parler allemand, ce « n'est pas les lettres de la langue latine qu'il faut « interroger. La femme dans son ménage , les en- « fants dans leurs jeux , le bourgeois sur la place « publique , voilà les docteurs qu'il faut consulter ; « c'est de leur bouche qu'il faut apprendre comment «on parle, comment on interprète: après cela ils « vous comprendront, et ils sauront que vous parlez « leur langue. — Certes le talent d'interpréter n'est « pas donné à tous, comme se l'imaginent nos saints « énergumèoes. Il faut pour cela un cœur véritable-

«ment pieux, fidèle, consciencieux, craintif, chré- « tien , savant , expérimenté et exercé. C'est pourquoi «j'eslime que nul faux Chrétien, ni sectaire, n'est « capable de bien rendre le sens des Ecritures. »

Luther, après avoir publié sa traduction complète de la Bible , ne crut pas son œuvre achevée. Matthésius nous rend compte des peines qu'il se donna pour la perfectionner. « Il la revit avec soin d'un bout à l'autre, et, comme le Fils de Dieu a promis d'être avec ceux qui s'assembleraient en son nom , et qui lui demanderaient les secours de son Esprit , il forma une espèce de sanhédrin , composé des hommes les plus capables qui se réunissaient régulièrement plusieurs fois par semaine dans son couvent. C'étaient les docteurs Bugenhagen , Juste Jonas , Cruciger, maître Philippe , Matthieu Aurogallus , et enfin maître George Rœrer, qui faisait les fonctions de correcteur. Souvent des docteurs et des savants étrangers venaient prendre part à leurs travaux. Luther plaçait devant lui sa vieille Bible latine, la traduction allemande qu'il avait publiée ^ et le texte hébraïque. Maître Philippe se munissait des Septante; Cruciger prenait la Bible hébraïque et la version chaldéenne; les professeurs avaient leurs rabbins; Poméranus, une version latine qu'il connaissait à fond. Chacun préparait d'avance le chapitre qui devait être mis en discussion , et étudiait avec soin les explications des interprètes grecs et latins. Après cela le président (Luther) proposait le texte, et appelait chacun à émettre son avis , tant sur le sens du

passage, que sur la manière dont il avait été rendu en allemand. Des propos admirables étaient échangés dans ces savantes discussions. Maître Rœrer en a recueilli quelques-uns, que l'on a imprimés en marge dans une édition postérieure. »

La Bible de Luther n'est pas seulement une œuvre de foi et de zèle chrétien, c'est encore un des plus beaux monuments de la langue allemande. Aucune autre traduction, quoiqu'on en ait fait beaucoup, ne l'a jamais pu supplanter, et ne la supplantera jamais, car elle porte en elle un parfum biblique , une saveur évangélique , un mélange de grâce et de force , de naïveté enfantine et de populaire vigueur , qu'on ne retrouve peut-être au même degré dans aucune translation de nos saintes Ecritures. Après l'avoir plus d'une fois soigneusement revue: «\ous avez maintenant votre Bible en alle- «mand, dit-il, et je m'en vais cesser d'y travailler; « vous avez ce qu'il vous faut ; ayez soin seulement « d'en faire bon usage après ma mort. Je me suis « donné assez de peine pour vous procurer ce livre « précieux , mais hélas ! il n'est guère estimé par la « plupart. » — Ce reproche et l'exhortation qui précède, peuvent s'appliquer malheureusement à beaucoup de Chrétiens de tous les pays. Partout où la Réforme a étendu son influence, la Parole de Dieu a été traduite en langue vulgaire , mais ceux qui la possèdent , ou qui pourraient au moins , sans peine, en acquérir la possession , n'apprécient pas tous le bonheur dont ils sont appelés à jouir. Que faut-il

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