ENTREVUE DE LUTHER ET DU LEGAT TERGERIUS
d'honneurs , et conduite au château par le gouverneur de la province. Le lendemain, c'était le dimanche après la Toussaint , Luther ayant été invité à venir parler au légat , envoya de grand matin au harbier, pour qu'il l'ornât et le rasât. Celui-ci étant arrivé: «D'où vient, sire docteur, lui dit-il, que «vous voulez vous faire raser de si bonne heure?» « — C'est que je dois me présenter devant l'envoyé « du saint Père le pape, repartit Luther. Il faut que «je me pare pour me donner un air de jeunesse. «Eh quoi! pensera le légat, Luther est-il si jeune, « et déjà il nous a causé tant de maux; à quoi faut- « il donc encore nous attendre ? »
Quand maître Henri l'eut rasé, il se revêtit de ses meilleurs habits, et mit autour du cou son joyau d'or. Là-dessus le barbier: «Ceci les vexera, «sire docteur. — C'est à cette intention que je le «fais, dit Luther. Ils nous ont assez, et plus qu'as- « sez vexé. C'est ainsi qu'il faut faire avec ces serpents «et renards. — Eh bien, reprit le barbier, allez « donc en paix , et que le Seigneur soit avec vous , «pour que vous les puissiez convertir. — Quant «à cela, non, répondit le docteur, ceci n'arrivera «pas; mais il se pourra faire, que je leur lise un «bon chapitre, et qu'après je les laisse.» — Etant ensuite monté en voiture pour se rendre au château: «Ci -voyez, s'écria-t-il en riant, le pape alle- « mand et le cardinal Poméranus , qui sont les in- « struments et l'œuvre du Seigneur ! »
« D'abord qu'il se fût fait annoncer au château ,
on lui ouvrit la porte et le reçut. Il répondit aux politesses qu on lui faisait , mais ne se servit plus des titres magnifiques, dont on saluait autrefois les légats de Sa Sainteté. Vergérius ayant entre autres parlé d'un concile: « Ce n'est pas sérieusement, dit « Luther , que vous pensez à un concile , ce mot n'est « qu'un leurre dans votre bouche. Et d'ailleurs, quand «vous le convoqueriez, vous n'y traiteriez que de « tonsures, de frocs, de breuvages, de viandes et au- « très matières tout aussi insignifiantes. Pour ce qui «est de la foi, de la justification, de l'unité de l'es- « prit, et d'autres articles de ce genre , vous ne songez «pas à en faire l'objet de vos discussions, car vous « savez que vous n'y pouvez rien gagner. Quant à « nous, le Saint-Esprit nous a éclairés sur toutes ces « matières , et nous n'avons que faire d'un concile. « Mais , néanmoins, nous le désirons, à cause des pau- « vres gens que vous avez opprimés par votre tyran- « nie , car vous ne savez ce que vous croyez. Eh bien , « si vous en avez envie , faites donc un concile ! Je « viendrai , s'il plaît à Dieu , fût-il décidé d'avance que « l'on m'y brûlera. — Où , dans quelle ville , reprit «le légat, voulez-vous avoir le concile? — Où cela «vous plaira, dit Luther. A Mantoue, à Padoue, à «Florence, n'importe où vous voudrez. — N'avez- « vous rien contre Bologne? — A qui est Bologne? — « Au pape. — Grand Dieu, s'écria Luther , est-ce que
«le pape s'est donc aussi emparé de cette ville?
«Oui, j'y viendrai. — Le pape, reprit alors le lé- « gat , ne se refuserait pas à venir vers vous à Wit-