‹ Vie de Martin LutherChapitre 26 sur 31 · ENTREVUE DE LUTHER ET DU LEGAT VERGERIUS · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE LUTHER ET DU LEGAT VERGERIUS

«temberg. — Qu'il y yieniie donc, dit Luther; nous « serons bien aises de le voir. — Mais comment dé- « sirez-vous le voir , avec ou sans armée ? — Tout « comme il lui plaira , nous serons prêts pour tous «les cas. — Consacrez-vous aussi des prêtres? — « Oui certes , repartit Luther , car le pape ne veut « point nous en consacrer. Voyez, dit-il en montrant « du geste le docteur Poméranus , voici un évêque « que nous avons fait. »

«Ces propos et maint autre furent échangés. Bref, Luther dit à l'envoyé romain tout ce qu'il avait sur le cœur, et ce que le besoin exigeait, sans nulle crainte, intrépidement, et avec une grande énergie. Lorsque le légat fut monté à cheval , au moment de partir : « Prends garde , dit-il , que tu sois « prêt pour le concile. » — Luther répondit : « Je « viendrai , Seigneur, avec le cou que voici. »

Les paroles du Réformateur laissèrent une impression profonde dans l'âme du prélat romain. Il étudia dès lors, avec soin, les saintes Ecritures, et quelques années plus tard, il prêcha l'Evangile dans l'Italie SLipérieure. Obhgé de quitter son pays, il alla mourir en Allemagne.

236 CHAPITRE VINGT-QXJATRIÈME,

«Nous avons été accablés excessivement et «au-dessus de nos forces; en sorte que nous « avons été dans une extrême perplexité, même « pour notre vie. Et nous nous regardions nous- « mêmes comme étant condamnés à la mort, «afin que nous n'eussions point de confiance « en nous-mêmes, mais en Dieu, qui ressuscite «les morts.»

(1/ Cor. 1,8, 9.)

Vers la fin de 1535, les États évangéliques renouvelèrent leur alliance pour six ans, et admirent, en 1536, au nombre de leurs confédérés, Strasbourg et trois autres villes libres impériales.

Le pape avait annoncé que le concile , depuis si longtemps réclamé et promis , serait convoqué pour le mois de mai 1537 à Mantoue. Aussitôt les princes protestants résolurent de se réunir à Schmalkalden pour s'entendre sur la ligne de conduite qu'il fallait suivre en cette circonstance. Luther, chargé par l'électeur de désigner les points sur lesquels on ne pouvait céder , avait rédigé quelques articles conformes en tout aux doctrines de la confession d'Augsbourg, mais où le pape était moins ménagé que jamais. Ces articles, qui devaient servir d'instruction aux députés au concile du parti évangélique ; furent ap-

prouvés et signés, le 15 février, par les autres théologiens qui s'étaient rendus avec Luther à Schmalkalden. Mais les princes protestants, malgré les efforts du vice -chancelier de l'empereur, Matthias Held , refusèrent d'accéder à la proposition d'un concile italien ; d'autant plus qLie le pape , dans une de ses bulles, conçue, d'ailleurs, en termes assez modérés, avait clairement signalé comme but de cette convocation , l'extirpation entière de la venimeuse et pestilentielle hérésie luthérienne. Le porteur de cette bulle , le légat Yorstius , ftit fort mal accueilli par les princes.

Pendant les conférences de Schmalkalden, Luther, qui commençait déjà à ressentir les premières infirmités de l'âge, tomba dangereusement malade, et souffrit cruellement de la pierre. Les princes le visitèrent en personne. L'électem^ était fort affligé: «Je crains, cher docteur, lui dit-il, qu'en vous en- « levant, Dieu ne nous enlève avec vous sa chère « Parole , » et en partant : « Votre femme sera ma « femme , et vos enfants seront mes enfants. » — L'état du malade empira à tel point, par suite surtout du traitement maladroit d'un médecin hessois , qu'il se préparait sérieusement à mourir.

«0 mon fidèle Dieu, mon Seigneiir Jésus-Christ, « disait-il , Toi dont le Nom a été secourable à tant « de gens , aide-moi aussi , mon bon Dieu ! Tli sais «que j'ai enseigné Ta parole avec ardeur. Si cela « peut servir à la gloire de Ton Nom , aide-moi et «me rétablis; sinon, ferme -moi les yeux, il faut

238 CHAPITRE VÏNGT-QTJATRIÈME.

« pourtant qu'une fois cela se fasse. O Seigneur Jé- « sus-Christ, que c'est une belle chose de mourir « l'ëpée à la main pour Ta Parole ! Eh bien , Sei- «gneur Jésus, je meurs ennemi de Tes ennemis, je «meurs excommunié du pape; mais pour lui, il « mourra excommunié par Toi. Louano^e à Toi , «mon Seigneur Jésus, de ce cjue je meure dans la « connaissance de Ton Nom ! Je me résigne à tout « ce que Dieu voudra , et m'abandonne entièrement «à sa merci. Si nous avons reçu les biens de la « main de Dieu, n'en recevrons-nous point les maux? «Je meurs ennemi du pape, de ce scélérat qui s'est « élevé au-dessus de Christ. »

Sa maladie s'étant prolongée , il demanda qu'on le transportât loin de Schmalkalden , de cette hôtellerie du diable , comme il l'appelait à cause de la présence du légat, se recommanda aux prières de l'Eglise, et fit sa confession de foi, portant qu'il voulait demeurer en Christ et en sa Parole , ne connaissant d'autre j ustice que le sang précieux de Jésus-Christ qui purifie de leurs péchés, par pure grâce, tous ceux qui j croient. C'est à cette occasion qu'ayant appris que le légat le croyait mort, il fit les vers suivants :

Luther, frappé souvent par les foudres de Rome, De l'ordre des vivants n'est point encore rayé. Tant que de ses espoirs l'ancre n'est point brisée, Tant que Jésus-Christ vit, Rome triomphe en vain.

Le 26 février on l'emmena dans la voiture de l'électeur. « Que Dieu vous remplisse de haine contre

«le pape! » s'écria- 1 -il en se tournant une dernière fois vers la ville qu'il quittait. « Ainsi fit-il son testament , dit Mattliésius , léguant à ses amis la haine contre le pape, pour se garder du levain de ses doctrines, et pour abhorrer et combattre ouvertement jusqu'à leur un l'idolâtrie de Rome. »

Le même jour , il arriva à Tambach. C'est là que Dieu , bénissant le mouvement et les remèdes qu'il avait pris, et exauçant les soupirs et les larmes des fidèles, le délivra dans la nuit des douleurs mortelles qu'il souffrait depuis onze jours. Sa joie était grande , et il écrivit sur-le-champ à son ami Philippe , pour louer Dieu de ce qu'il l'avait consolé et secouru , le retirant de la fosse de Schmalkalden , pour l'amener sur la plaine , en ce lieu de bénédiction , où Dieu l'avait sauvé et lui était apparu en délivrance, comme au patriarche à Péniel (Gen. XXXII).

Le lendemain , il écrivit à sa femme : « Je suis « parti hier de Schmalkalden dans la propre voiture « de mon gracieux Maître. Je n'avais pas eu en cette «ville trois jours de santé, souffrant cruellement de «la pierre, ne trouvant ni repos, ni sommeil, et « ne pouvant ni boire ni manger. Bref, j'étais mort , et « t'avais recommandé, ainsi que mes enfants, à Dieu « et à mon gracieux Souverain , ayant perdu toute « espérance de vous revoir en ce monde. Le cœur «me saignait à cause de vous, mais je me croyais «voué à la tombe. Enfin, on a prié si fortement «pour moi, que Dieu, ayant égard aux larmes de

240 CHAPITRE VINGT-QTJATRÏEME.

« tant de personnes, m'a délivré de mes douleurs la « nuit passée , et que je me sens maintenant comme « régénéré. C'est pourquoi bénis Dieu , et dis à nos « eliers enfants qu'ils rendent grâces avec leur tante «Madeleine à leur Père céleste. C'est Lui seul qui «leur a conservé leur père terrestre. Notre pieux « prince avait tout mis en œuvre pour me secourir, « envoyant à droite et à gauche , et faisant tout ce « qu'il était possible de faire ; mais rien n'avait pu «me soulager. Certes, Dieu a fait la nuit passée des « miracles en ma faveur , et il ne cesse d'en faire , «grâces aux requêtes de ses enfants. Je t'écris ces « choses parce que je crois que mon gracieux Maître, «craignant que je ne meure en route, a ordonné « au gouverneur de t'envoyer à ma rencontre, pour « que tu puisses me voir et me parler une dernière «fois avant ma mort. Ceci n'est plus nécessaire «maintenant, et tu peux rester tranquillement à « Wittemberg , vu que Dieu m'a si abondamment «secouru, que j'espère arriver chez toi joyeux et « bien portant. Ce soir nous coucherons à Gotha. » Poméranus , Spalatin et le médecin docteur Sturz avaient été chargés par l'électeur d'accompagner Luther. Sitôt que ceux-ci eurent annoncé à leur Souverain le changement favorable qui s'était opéré dans l'état du malade, les princes réunis à Schmalkalden firent éclater la plus grande joie. L'électeur écrivit lui-même à Luther , pour lui exprimer combien il avait été réjoui d'apprendre qu'il allait mieux. Il ordonna qu'on fît en chaire de publiques actions de

grâces, et qu'on continuât à prier pour que Dieu le rétablît entièrement à la gloire de son nom , et pour la consolation de l'Eglise chrétienne.

Cependant la maladie de Luther l'ayant repris à Gotha avec une nouvelle force , il se prépara derechef à la mort , et dicta à son ami Bugenhagen ses dernières volontés :

Confession et testament de docteur Martin Luther^ à Gotha j 1537.

Dans la nuit du mercredi , après le dimanche de Reminiscere , le docteur Luther se trouvant dans un état de faiblesse extrême, et ne croyant pas qu'il vivrait jusqu'au lendemain, moi Poméranus, j'étais seul avec lui , car il l'avait voulu ainsi ; lors il se mit à dire :

« Je sais , Dieu soit loué, que j'ai bien fait de livrer, avec la Parole de Dieu , assaut au papisme , car le papisme est un blasphème , tant contre Dieu , que contre Christ et son Evangile. »

Il me chargea alors de prier ses amis Juste Jonas , Philippe Mélanchton, Cruciger et autres, de lui pardonner, s'il avait péché contre eux en quelque chose.

« Saluez aussi ma Catherine ; dites-lui , qu'elle supporte ma mort avec résignation , et qu'elle se rappelle qu'elle a vécu douze ans avec moi en paix et en joie. Elle a eu pour moi tous les soins d'une femme pieuse, me servant comme une domestique. Que Dieu le lui rende en ce jour-là ; et vous aussi ,

servez -lui de soutien , ainsi qu'à mes enfants, autant que cela se pourra faire.

« Saluez aussi les serviteurs de la Parole de Dieu , et les pieux bourgeois de Wittemberg , et tous ceux qui m'ont rendu des services.

« Saluez de ma part notre très-louable électeur et mon gracieux seigneur le landgrave , et leur dites , qu'ils ne s'alarment point des cris qui s'élèvent contre eux. Faire servir les biens et les revenus de l'Eglise aux intérêts de la religion, ce n'est point commettre un sacrilège. Et même s'il j en avait de reste pour subvenir à d'autres besoins, je demande à qui il convient mieux d'abandonner ces trésors, si c'est aux papistes, ou au légitime souverain? — Exhortez-les donc à ma place , de faire au nom de Dieu et pour l'amour de l'Evangile ce qu'ils font, et ce que l'Esprit de Dieu leur mettra au cœur. Toutefois je ne leur prescris rien. Pourvu que le Dieu miséricordieux et fort les garde , afin qu'ils persévèrent dans la pure doctrine, et qu'ils lui rendent grâces de les avoir sauvés de l'Antéchrist ! J'ai prié pour eux du fond de mon cœur, et j'ai l'espérance assurée que Dieu ne souffrira pas que jamais ils retournent au papisme maudit. Et, quoiqu'il y en ait parmi eux beaucoup d'infirmes qui ne sont pas entièrement nets , et qui offrent matière de blâme à nos adversaires, néanmoins qu'ils se confient en la miséricorde de Dieu qui les peut rendre irrépréhensibles. Tous leurs défauts ne sont rien en comparaison des impiétés, des blasphèmes et de la sodomie de l'Antéchrist, qui sont

comme une mer immense d'où Dieu nous a retirés par sa grâce. C'est pourquoi fortifiez-vous dans le Seigneur , et persévérez dans la puissance de sa force.

« Quant à moi, je suis prêt à mourir, si mon Sauveur Jésus-Christ le veut ainsi. Cependant j'aimerais bien à vivre encore jusqu'à la Pentecôte prochaine, afin d'accuser plus vertement, devant le monde entier , le pape et son empire , ce que certainement je ferai , si Dieu me laisse la vie, et nul diable ne m'en empêchera. Que si je meurs , eh bien ! d'autres se trouveront qui ne l'épargneront pas davantage.

« Et maintenant je remets mon âme entre les mains fidèles de mon Rédempteur Jésus-Christ, lequel j'ai dans le monde prêché et confessé. Amen. »

« Pour plus grande assurance , moi Jean Poméranus, en ma qualité d'exécuteur testamentaire de notre bien-aimé père , docteur Martin Luther, ai écrit tout cela de ma propre main. »

Cependant l'heure de Luther n'était point encore venue. Il se rétablit une seconde fois , et rejoignit les siens à Wittemberg.

244 CHAPITRE VINGT-CINQUÏÈME,

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