CHAPITRE XXV
«Que toutes les choses qui sont véritables, «toutes les choses qui sont honnêtes, toutes «les choses qui sont justes, toutes les choses «qui sont pures, toutes les choses qui sont « aimables, toutesles chosesqui sont debonne «réputation , et où il y a quelque vertu, et « qui sont dignes de louange : que toutes ces « choses occupent tos pensées.»
(PhiLl\,8.)
La vie de Luther est ua miroir où se réfléchissent avec une remarquable force les plus éminentes qualités du Chrétien. Homme de foi, homme de prière, homme de zèle et de charité, tel il nous a apparu dans tout le cours des événements retracés dans ce livre. Quelques traits, choisis au milieu d'un grand nombre que l'on pourrait citer, serviront à compléter l'image de ce fidèle serviteur de Dieu, qui ne fut point, il est vrai, exempt de tout défaut, mais en qui se manifesta , comme en peu d'autres , la puissance de Celui qui est fort dans les faibles.
Luther croyait en l'efficace de la prière, et en plusieurs circonstances remarquables il plut à Dieu de justifier sa confiance d'une manière toute particulière.
En 1540, Mélanchton passant parWeimar, pour se rendre au colloque d'Haguenau, y était tombé
dangereusement malade. L'électeur inquiet avait e^ivoyé à Wittemberg pour faire chercher Luther dans sa propre voiture. Luther arrive. Déjà le malade est à l'agonie, ses yeux sont ternes, ses joues sont hâves et blêmes; plus de parole, plus d'ouïe, plus de connaissance; il ne sait rien de ce qui se passe autour de lui. Effrayé du triste état de son ami : « Grand « Dieu , s'écrie Luther , comme Satan m'a mutilé cet « instrument ! » Puis , se dirigeant vers la fenêtre , il prie Dieu avec instance et ferveur. « Là , disait-il plus «tard dans son énergique langage, je ne ménageai « point le bon Dieu, car je lui jetai la besace devant « la porte , et lui frottai les oreilles de tous les pas- « sages contenant promesse à la prière, dont je pouvais « me souvenir , protestant qu'il fallait qu'il m'exau- «çàt, s'il voulait que je me fiasse dorénavant à sa « Parole. » — Ayant prié, il prend par la main Mélanchton^ dont il connaissait les chagrins, et lui dit : «Ayez bon courage, Philippe, vous ne mour- « rez pas. Car , quoique Dieu ait sujet de faire mou- «rir, il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il « se convertisse et qu'il vive. Il prend plaisir à la vie , « et non pas à la mort. Puisque Dieu a reçu en grâce « les plus grands pécheurs qui aient jamais vécu sur « terre , savoir Adam et Eve , pourquoi seriez-vous «rejeté? Dieu ne vous laissera pas périr dans vos «péchés, ni dans la tristesse de votre cœur. Chassez « donc le démon de la mélancolie, et ne devenez pas « votre propre meurtrier , mais confiez-vous au Sei- «gaeur, qui peut faire mourir et revivre.»
A ces paroles , la Vie reparaît sur les traits du malade, il se ranime, il respire. Mais à peine a-t-il recouvré la voix qu'il tourne précipitamment le visage vers Luther, pour le supplier de ne point l'arrêter dans cette heureuse course , mais de le laisser partir, attendu que c'était ce qui pouvait lui arriver de meilleur. «Nullement Philippe, reprend Luther, « le bon Dieu a encore besoin de tes services. » Puis il lui fait apprêter à manger , et lui présente luimême le plat. Mélanchton ne voulait rien prendre. «Ecoute, Philippe, dit -il alors, je veux que tu «manges, et te l'ordonne sous peine d'excommuni- « cation. » Le malade se résigne , ses forces lui reviennent , et bientôt son rétablissement est complet.
Mélanchton lui-même reconnaît quelque part qu'il ne serait plus, si, par l'arrivée de Luther, il n'avait été arraché d'entre les bras de la mort. Et Luther dit : « Philippe est certainement une des « personnes qui , du temps de l'Evangile , ont été « sauvées du trépas. Moi aussi j'avais déjà un pied «dans la tombe à Schmalkalden ; mais les supplica- « tions de pieux Chrétiens me rappelèrent à la vie. «Toi-même, ma chère Catherine, dit-il à sa femme, « tu étais morte un jour , quand par la prière tu es « ressuscitée. »
Un autre ami de Luther, Myconius, pasteur à Gotha, était déjà condamné par les médecins, lorsqu'il éprouva , à son tour , l'efficace de ses prières. Il lui avait écrit d'une main tremblante qu'il était
malade à la mort, ou plutôt à la vie. Voici la lettre qu'il reçut en réponse :
« Grâce et paix en Christ ! J'ai reçu , mon cher « Monsieur Frédéric , la lettre dans laquelle vous « m'annoncez que vous êtes malade à la mort , ou « plutôt à la vie , comme vous l'interprétez très-bien «et très-chrétiennement. Or, quoique j'aie été sin- « gulièrement réjoui de voir que loin de craindre la «mort, laquelle, selon l'Ecriture, n'est pas une «mort, mais un doux sommeil pour tous ceux qui « croient (Matth. IX, 24) , vous avez le désir de par- « tir et d'être avec Christ , comme nous devrions le « faire tous, — non-seulement sur le lit de maladie, « mais aussi quand nous sommes forts et bien por- « tants et que nul danger ne semble nous menacer, — « vu qu'en notre qualité de Chrétiens nous sommes « vivifiés et ressuscites ensemble avec Christ , et que « Dieu nous a fait asseoir avec lui dans les lieux cé- « lestes (Eph. II, 6), nous destinant même à juger «les anges (1 Cor. YI, 3), en sorte qu'il ne reste « plus qu'à déchirer le voile et à abolir ce qui est im- « parfait; quoique, dis-je, j'aie été singulièrement « réjoui de vous voir dans de telles dispositions : néan- « moins, je supplie le Seigneur Jésus, lequel noLis «est vie, salut et santé, de m'épargner le chagrin « de voir que vous , ou quelqu'un des nôtres , me «précède, et pénètre avant moi au delà du voile, « dans le lieu du repos , me laissant seul au milieu « des démons dans ce faux et méchant monde , pour « souffrir plus longtemps les maux et les tourments
« que j'endure depuis déjà passé vingt ans, en sorte « que je mériterais bien de vous précéder tous , et « de m'endormir avant vous dans le Seigneur. Oui , «je demande que le bon Dieu me rende malade à « votre place , et qu'il m'ordonne de quitter la tente « de ce corps , fatigué et usé , affaibli ^ épuisé , qui «n'est plus bon à rien: car je m'aperçois bien que «je ne suis plus utile à personne. Je vous prie donc, « et vous exhorte sérieusement de supplier le Sei- « gneur qu'il vous conserve en vie , pour le bien et « l'amendement de son Eglise , et pour la confusion « du diable. Car vous voyez bien , et Christ voit aussi « quelles sont les personnes et les dons dont a be- « soin son Eglise. — Adieu , mon cher Monsieur « Frédéric. Que le Seigneur ne me fasse pas le cha- « grin d'apprendre que vous soyez mort durant ma «vie, mais qu'il prolonge vos jours au delà des « miens. C'est mon sérieux. J'entends que la chose «se fasse, et veux être exaucé. Aussi ma volonté «sera-t-elle, en ceci, accomplie. Amen. Car cette «volonté n'a pour but que la gloire du nom de « Dieu , et non ma propre gloire , ni ma propre sa- « tisfaction. »
Lorsque Myconius eut lu cette lettre , ce fut comme s'il avait entendu la voix de Christ: «La- «zare, sors de là! » -— H se rétablit, et ne mourut que sept semaines après Luther, en sorte que la prière de celui-ci se trouva littéralement exaucée.
Une autre fois Luther se promenait dans son jardin après une longue sécheresse. Frappé du triste
- aspect de la végétation : « Seigneur Dieu, s'éeria-t-il , « tu as dit , par la bouche de David , Ton serviteur : « Le Seigneur est près de tous ceux qui l'invoquent, « de tous ceux qui l'invoquent en vérité; il accomplit « le souhait de ceux qui le craignent. » — D'où vient «donc que, malgré nos cris et nos supplications, « Tu ne nous accordes point de pluie ? Eh bien , si «Tu nous refuses la pluie, je sais que Tu nous don- «neras en place ce qui est plus avantageux, savoir: « la paix et une vie tranquille. Car certes, mieux vaut «la paix et maigre chère, qu'abondance dévorée «par l'ennemi. Toutefois, ô notre Père céleste, « souffre que nous renchérissions sur nos vœux , et « exauce-nous pour l'amour de Ton cher Fils Jésus- « Christ, lequel a dit: «En vérité, en vérité, je vous « dis que tout ce que vous demanderez au Père en « mon nom , il vous le donnera. » Or, nous ne pour- « rions plus prêcher ceci dans nos Eglises sans rougir «devant nos ennemis, si Tu ne voulais point noLis « exaucer. Je sais que nous prions du fond de nos « cœurs avec d'ardents soupirs. Hélas ! pourquoi « donc ne nous exauces-Tu pas ?» — Dieu envoya , dès la nuit même, une pluie abondante.
Luther avait un don tout particulier pour relever les âmes angoissées , car il avait trouvé lui-même consolation en Celui que ne connaissent point les fâcheux consolateurs de ce monde.
Une domestique dii nom d'Elisabeth , étant sortie en colère de sa maison , parvint à un tel degré d'impiété, qu'elle vendit son àme au démon. Peu de
temps après, elle tomba dangereusement malade. Luther fut appelé auprès de son lit. Il lui demanda ce qu'elle désirait. « Votre pardon d'abord , dit-elle. « Mais j'ai sur la conscience un poids bien autrement « terrible : j'ai vendu mon âme au malin. » — Cela «n'est rien, s'écrie Luther. N'as-tu point d'autres «péchés à me confesser? — Oui, sans doute, re- « prit la servante. Mais celui-ci est le plus grand, qui « ne peut m'être pardonné; car j'ai moi-même livré « mon âme. — Ecoute , lui dit Luther , si , dans « le temps que tu étais dans mon service , tu avais «donné mes babils à un étranger, cette donation «serait-elle valable? — Non. — Eh bien! ton âme « n'est pas à toi ; elle est au Seigneur Jésus. Comment «donc peux-tu donner ce qui ne t'appartient pas? «Va, prie le Seigneur Jésus qu'il daigne reprendre « ce qui est à lui ; mais le péché que tu as commis , « renvoie-le à Satan , car c'est là sa propriété. « La servante obéit à ce conseil , et retrouva la paix.
Luther étant venu auprès d'une femme pieuse qui était gravement malade : « Me connaissez-vous , « tante Madeleine , lui demanda-t-il , et comprenez- « vous mes paroles ?» — Celle-ci ayant répondu affirmativement : «Votre confiance, dit-il, repose en- «tièrement sur le Seigneur Jésus, n'est-il pas vrai? «C'est lui, ajouta-t-il, qui est la résurrection et la « vie. Vous l'éprouverez , car vous ne mourrez pas , « vous vous endormirez comme dans un berceau, et, «quand viendra l'aurore, vous ressusciterez pour «vivre éternellement. — Oh, oui, s'écria la ma-
«lade. — Votre âme n'est -elle pas tourmentée?» « — Non. — Comment, vous ne souffrez point ! — «Ah, j'ai bien mal autour du cœur. — Le Sei- « gneur vous délivrera bientôt de tout mal , vous ne « mourrez point. » — Puis se tournant vers les assistants : « Quel paisible départ , dit-il ; ceci n'est pas la « mort , c'est un assoupissement. » Il alla vers la fenêtre pour prier, et quitta ensuite la malade. C'était à midi ; à sept heures du soir elle était endormie paisiblement en Christ.
Ayant été appelé auprès du lit d'iin étudiant, Luther lui demanda entre autres ce qu'il se proposait d'apporter à Dieu , si Dieu bientôt le faisait comparaître devant lui. « Tout ce qu'il y a de bon , mon « cher père , tout ce qu'il y a de bon , répondit «le jeune homme. — Comment, reprit Luther, « peux tu apporter aucun bien à Dieu , n'étant qu'un «pauvre pécheur? — Mon cher père, dit le pieux «étudiant, je veux apporter à mon Père céleste un « cœur contrit et repentant , qui soit arrosé des pré- «cieuses gouttes du sang de Jésus -Christ. — Oui, « dit Luther , ceci est effectivement tout ce qu'il y a « de bon. Eh bien va , mon cher fils , tu recevras bon « accueil , et seras le bienvenu de Dieu. »
Un jour, une femme vint toute désolée lui dire qu'elle ne pouvait plus croire. — « Savez-vous en- « core votre Credo ? — Oui , dit la femme , et se mit à le réciter avec une grande dévotion. — Croyez- « vous que tout cela soit vrai ?» — La femme répondit affirmativement. — « Vraiment , dit alois Lu-
252 CHAPITRE YINGT-CINOUIÈME.
« ther , si vous tenez pour vraies toutes ces pai oies , «comme effectivement elles ne contiennent que la «pure vérité, vous croyez plus fortement que moi. « Car je suis obligé de demander à Dieu chaque «jour qu'il m'augmente la foi.» — Là-dessus cette femme, ayant béni Dieu, s'en alla remplie de joie et de paix.
Maître Antoine Musa , pasteur à Rochlitz , raconta à Matthésius que, s'étant plaint un jour à Luther de ne pas pouvoir toujours croire lui-même ce qu'il prêchait aux autres , celui-ci s'était écrié : « Dieu soit « loué qu'il y ait d'autres personnes qui éprouvent « cela. Je croyais jusqu'ici être seul dans ce cas. » — De sa vie, Musa ne put oublier la consolation qu'il avait trouvée dans ces paroles.
Quelqu'un dit à Luther : « Cher docteur , rien ne « se fait, rien ne s'arrange comme nous le voudrions. « — C'est très-bien fait, répliqua-t-il. Pourquoi avez- « vous remis votre volonté au bon Dieu , priant cha- « que jour : Que Ta volonté soit faite sur la terre « comme au ciel ? »
Apercevant un homme extrêmement triste , il lui dit : « Oh homme ! que fais-tu ? Pourquoi ne penser « qu'à tes péchés , à la mort et à la condamnation ! « Détourne les yeux de ces objets , et regarde à « l'homme qui s'appelle Christ. Cesse de craindre et «de t'alarmer sans raison. Si Christ n'était pas là, si «Christ n'avait eu compassion de toi, alors, sans «doute, tu aurais sujet de t'effrayer. Mais il est là, « il a souffert pour toi , pour ta consolation et pour
«ton bien il a triomphé, et maintenant, assis à la « droite de son Père , c'est encore lui qui intercède « pour toi. »
Matthésius, qui vécut assez longtemps dans l'intimité de Luther, nous fait connaître plusieurs détails intéressants sur sa vie privée.
« Je m'en vais maintenant parler brièvement , ditil , de sa manière de vivre et de ses occupations journalières; car l'exemple et la vie des grands hommes est utile à l'enseignement des jeunes gens. Quoique, dans sa vieillesse, les infirmités de l'âge et les vertiges auxquels il était sujet, le retinssent souvent chez lui , il ne restait jamais oisif. Pendant et après les repas , il donnait des conseils à ceux des siens qui voulaient prêcher ; c'est à table qu'il écrivit son vingt-troisième Psaume; c'est dans les heures du soir, après le souper, qu'il fit l'excellent livre de St. Matthieu pour son pensionnaire , le docteur Weller ; c'est aussi après les repas qu'il soignait le plus souvent la correction de ses ouvrages.
« 11 aimait à aller à l'église , et portait toujours un livre sur lui , car la prière lui semblait doublement douce au milieu des fidèles. 11 avait son siège à côté du maître-autel ; mais dès que le sermon commençait, il se mettait dans les bancs de l'université, et écoutait avec un grand recueillement.
« Un dimanche , se trouvant en route , il entendit dans un village la cloche qui annonçait l'heure du service. Aussitôt il descend de voiture avec ses compagnons , entre à l'église et y reste jusqu'au bout.
Quand on se fut remis en chemin, on parla du sermon , et fit la remarque que le pasteur n'avait pas trop bien saisi le sens de son Évangile. «Ah, dit « Luther , pourvu qu'un pasteur sache prêcher « Christ avec simplicité d'après son catéchisme , c'est «un homme heureux. Il n'y a pas seulement des « vases d'or et d'argent dans le tabernacle de Moïse, « il y a aussi des vases de fer et d'airain , et tous sont « employés au service du Fils éternel de Dieu. »
Luther allait souvent se confesser, il assistait assidûment à la sainte Cène, et trouvait dans ses épreuves un grand soulagement à se souvenir de l'absolution qu'il avait reçue. Jamais il ne quittait réglise avant que tout le service ne fût terminé. —
Un jour, envoyant un beau verre à son ami Juste Jonas, il accompagna son présent de cette devise: « Un verre fait cadeau d'un verre à un autre verre , « devine ce que cela signifie. »
Présentant la coupe à un de ses convives: «Il « faut , dit-il , que je sois gai aujourd'hui, car j'ai « reçu de mauvaises nouvelles , et il n'y a pour cela « de meilleur remède qu'un Notre Père et bon cou- « rage. Rien ne vexe autant le démon de la mélan- « colie, que de voir qu'on est joyeux en dépit de lui. »
Le prieur de son couvent , maître Eberhard , qui fut plus tard pasteur à Altenbourg , raconte qu'à la nouvelle de l'excommunication papale et du ban de l'Empire prononcé contre lui, il vint joyeusement entonner un cantique dans le jardin du couvent. « Sire docteur, lui dit le prieur, n'avez-vous pas reçu
«les nouvelles? — Elles ne me regardent pas, ré- «pondit-il. Elles regardent notre Seigneur Jésus- « Christ. S'il veut souffrir qu'on le détrône de la « droite de son Père, et qu'on lui enlève son royaume, «c'est son affaire. Je suis, quant à moi, bien trop « faible pour défendre sa cause contre le prince de « ce monde et ses suppôts. »
A son retour de Cobourg il était entré chez Spalatin avec ses compagnons. Mélanchton, sans cesse occupé de son Apologie, écrivait même à table, lorsque Luther, se levant vivement, lui prit la plume , et dit : « On sert Dieu , non-seulement par « le travail , mais aussi par le repos , voilà pourquoi « il a donné le quatrième commandement, et a insti- « tué le sabbat. »
Un de ses pensionnaires lui avait fait présent de cent belles oranges. « Grancl Dieu , s'écria-t-il , que «réserves -tu à tes enfants qui t'aiment et t'hono- « rent , toi et ton cher Fils , puisque tu fais croître «jusqu'à cette heure, tant de beaux fruits pour les « cardinaux et les courtisans , qui te blasphèment et « se moquent de toi ! »
Luther était charitable et d'un rare désintéressement. — L'électeur Jean lui ayant fait présent d'une robe neuve: «Vous en faites trop pour moi, lui «écrivit-il. Si l'on me paye déjà dans ce monde, «qu'aurai-je à attendre dans l'autre?»
Ses adversaires mêmes rendent témoignage de sa probité. — Quelqu'un ayant dit, qu'il fallait lui fermer la bouche avec quelques centaines de florins :
«Cela ne servirait à rien, reprit un antre. Cette « brute allemande n'estime point l'argent et n'en « prend point , lors même qu'on lui en offre. »
Il arrivait quelquefois que des personnes riches et reconnaissantes lui fissent des présents, mais le plus souvent il en disposait en faveur d'autrui. Un jour , un pauvre vint se plaindre à lui de sa misère. N'ayant point d'argent dans le moment, il visite le tirelire de sa femme , alors en couches , et en vide le contenu entre les mains du suppliant. Lorsqu'on lui reprocha sa prodigalité : « Dieu est riche , dit-il , « et il peut nous le rendre. »
Une autre fois, se promenant avec Jonas, il fit l'aumône à quelques pauvres. Jonas tira aussi sa bourse, et dit: «Qui sait où Dieu me le fera re- « trouver? — Comme si Dieu ne vous l'avait pas «donné d'abord, s'écria Luther en riant. Il faut «donner avec simplicité de cœur, par pure charité « et de bon gré. »
Dans les commencements , il fut souvent la dupe de sa bonhomie. Il donnait ses habits à des aventuriers et à des moines qui s'étaient échappés de leurs couvents. D'autres fois il intercédait pour les voleurs qui peuplaient les prisons. « Je croyais , dit- « il , que tous ceux qui venaient à moi , parlant de « l'Evangile, étaient de bons Chrétiens. — Mais quel- « ques drôles m'ont rendu sage. Le gibet est fait « pour le voleur, comme l'eau est faite pour le pois- «son. On doit songer aux autres, après avoir exercé « sa pitié envers sa propre famille , dit l'Écriture. »
Modeste dans ses prétentions et prompt à donner, il était vrai et sobre dant ses paroles. On pouvait se fier à ses promesses; la médisance lui était étrangère , et il détestait ceux qui pariaient mal des absents. «Ce sont de véritables pourceaux, disait-il, « qui passent à côté des roses et des violettes , pour « fourrer leur groin dans l'ordure. Ils ne veulent pas « voir les vertus des grands hommes. Mais s'ils défi couvrent en eux quelque défaut ou quelque faible, « ils aiment à le répandre et à s'en engraisser. »
Chaste époux , il ne pouvait souffrir les discours indécents et obscènes. «Jamais, dit Matthésius, je n'ai entendu sortir de sa bouche aucun propos équivoque. Il parlait avec indignation de la vie impure des chanoines et du libertinage de leurs disciples , qui , à de belles sentences , donnaient souvent les plus sales interprétations. Il en voulait beaucoup à Sébastien Franke d'avoir fait imprimer une multitude de proverbes injurieux aux femmes. « Qui- « conque, disait-il, s'exprime d'une manière mal- « honnête sur le compte des femmes , des vierges , «des magistrats et des ecclésiastiques, n'est digne « d'aucun honneur. »
Il payait un gouverneur pour ses enfants , les obligeait de prier et de faire la lecture avant les repas , et leur expliquait souvent lui-même ce qu'ils avaient lu. Il exhortait ses domestiques à ne point causer de scandale aux autres. «Le diable, disait-il, a l'œil « sur moi , pour rendre suspectes mes doctrines et «les diffamer, si faire se pouvait. »
Luther était d'une grande humilité , à tel point qu'il ne dédaignait pas de suivre même les conseils de ses subordonnés, lorsqu'il les trouvait bons. Or, Mélanehton tenait à ce que tous les auditeurs se levassent quand le docteur entrait pour donner son cours. Quoique ce fût là une bonne et ancienne coutume, Luther ne la subissait qu'avec répugnance. « Je voudrais, disait-il, que maître Philippe nous fit « grâce de sa belle discipline. Ces honneurs qu'on « me rend , m'obligent chaque fois de prier quel- «ques Notre Père de plus, et si je l'osais, souvent «je m'en irais sans avoir donné ma leçon. »
Les sermons de Luther étaient parfois très-véhéments, et quand on l'irritait, il se laissait aller à toute l'impétuosité de son àme. Il disait à cet égard, se comparant à Brenz et à Méianchton: « Il ne faut « pas seulement des pluies douces et des airs veloutés, « mais aussi des ouragans et des giboulées , pour faire « épanouir la verdure et le gazon , les plantes et les « arbres. »
«Un pieux voiturier me conduisit un jour à Wittemberg , raconte Matthésius. En chemin , il nous pria que , puisqu'il allait avec nous à Rome , nous lui fissions voir le vrai pape. Nous fumes invités à la table du docteur, et chargeâmes notre homme de nous venir chercher quand la voiture serait prête pour le retour. A la fin du repas , un domestique nous annonça que le voiturier était là. « Qui est là? demanda le docteur. » — Notre voitu- « rier, sire docteur, un brave homme qui désirerait
« bien de voir votre Révérence. Il nous a bien con- «duits, a chanté son cantique avec nous tous les a matins , n'a point juré tout le long de la route , ne « s'est jamais enivré , et ne manque pas un sermon quand il est chez lui.» — «Faites-le entrer, dit « Luther. » — Le voiturier entre et se tient modestement à la porte. Mais le docteur l'oblige d'approcher de la table, lui offre la main , la lui secoue, et dit : « Quand tu reviendras auprès de tes cama- « rades, tu leur diras que tu as tenu par la main le « docteur Luther, le plus grand archihérétique. » Puis il lui donna son verre pour boire à sa santé. — Notre voiturier n'aurait pas pris de grosses sommes pour n'avoir pas eu cet honneur. Aussi s'en vantaitil souvent avec jubilation auprès de ses compagnons. «Quoique notre docteur, en venant à table, fût souvent plongé dans de profondes réflexions , et qu'il lui arrivât parfois de garder pendant tout le repas son ancien silence du couvent, il savait fort bien, quand il le voulait, égayer la société, et nous appelions ses propos l'assaisonnement du dîner , que nous préférions à toute épice et aux mets les plus délicats. Quand il voulait nous faire causer , il débutait par nous demander ce qu'il j avait de nouveau. Pour nous, nous laissions passer en silence cette première provocation. Mais s'il revenait à la charge: « Eh bien ! Messieurs les prélats , quoi de nouveau «dans le pays?» alors les plus anciens d'entre nous commençaient à parler. Le docteur Wolff , qui avait été autrefois gouverneur de Sa Majesté romaine,
était assis au haut bout de la table. Ancien courtisan, c'est lui qui mettait la conversation en train quand il n'y avait point d'étranger. Nous y mettions chacun du nôtre, et nous continuions jusqu'à ce qu'enfin nous eussions réussi à y engager le docteur, dont l'intarissable jovialité faisait alors tous les frais de l'entretien. Quelquefois l'on proposait des questions difficiles relatives à la sainte Ecriture et il y répondait sur-le-champ, en peu de mots, et avec un rare à-propos. Il souffrait sans peine qu'on le contredît, et savait répliquer avec esprit à ceux qui lui tenaient tête. Souvent il avait à sa table des membres distingués de l'université et d'illustres étrangers. Quelles belles paroles, quelles intéressantes anecdotes on entendait alors !
« Un jour arriva à Wittemberg l'ambassadeur d'un grand monarque. L'électeur donna un repas en son honneur, et y invita aussi Luther. L'étranger voulant lier conversation avec celui-ci : «Sire docteur, « lui dit-il, que pensez-vous des prêtres, qui, sur le « même autel , donnent la sainte Cène sous une es- « pèce et sous les deux espèces ?» — Ce sont des gens « infâmes , Votre Excellence, répliqua Luther. » Mais peu de temps après : « Et vous , Votre Excellence , re- « prit-il, que pensez-vous de ceux qui bannissent ou « emprisonnent les pasteurs qui communient sous « les deux espèces? » L'ambassadeur, ne se souciant pas de répondre à cette question , se tourna vers un prince assis à la même table, et lui dit: «Sei- «gneur, Votre Altesse ne doit plus être jeune, car
« il y a longtemps que nous nous connaissons. » — « Monsieur est courtisan , observa 1 électeur ; il sait «jeter des accrocs. Car une bonne tradition de cour « dit : qu'il ne faut point répondre à toute question. »
« Quand notre docteur eut atteint sa cinquanteseptième année , son corps , affaibli par l'âge et les fatigues , ne lui permit plus de continuer avec régularité le cours de ses prédications et de ses leçons publiques. Obligé de rester chez lui, il expliquait aux siens les Evangiles , comme il avait coutume de faire depuis quelques années. Ces explications furent, à son insu, recueillies par maître YeitDietrich, qui les publia sous le titre de Sermonnalre domestique de Luther, Cet homme ne pouvait rester oisif, malgré les vertiges et les défaillances auxquels il était sujet, et que ses études rendaient plus fréquents. Tous les matins et tous les soirs , souvent même pendant le souper, il faisait ses prières, comme il en avait pris l'habitLide au couvent. Puis, il récitait son petit catéchisme, comme un jeune écolier, et lisait continuellement. Le psautier était son bréviaire, le catéchisme son Vade-mecum, Avec cela il se consolait et s'exhortait lui-même.
Ayant été saisi à cette époque d'un fort vertige et d'un violent bourdonnement dans les oreilles, il s'imagina qu'il allait être frappé d'un coup d'apoplexie. Comme il ne pouvait se débarrasser de cette idée , il finit par s'écrier : « Frappe, mon cher Jésus, « frappe toujours ! Je suis prêt, puisque je suis absous «par Ta Parole, rassasié de ta chair et abreuvé de
262 CHAPITRE VlNGT-SIXlÈMEo
« ton sang. Viens au nom du Seigneur. N'est-ce pas «de la même manière que tu as fait sortir de ce « monde misérable saint Jean , ton disciple chéri , «et notre pieux électeur! » — Il dit, et se sentit aussitôt soulagé.
«Mon désir est de partir de ce «monde, et d'être avec Christ.»
(Phil.l, 23).
Jusque dans les dernières années de sa vie, la grande figure de Luther se dessinait avec force au milieu des combals que sa foi avait allumés. Il était toujours agissant par ses conseils , par ses lettres , par ses prédications , par les livres qu'il publiait , par le commerce qu'il entretenait avec ses amis. Cependant la tente de son corps était usée par de nombreuses iàtigues et d'assidus efforts; son ancien mal le reprenait souvent , avec plus ou moins de violence ; et il désirait d'en être délivré , et d'aller auprès du Seigneur qu'il avait fidèlement servi, et qu'il avait aimé de toutes les forces de son âme.
En 1539, il était allé voir à Lichlenberg lelec
trice douairière. Un soir qu'il se trouvait avec elle à table : «Je désire et j'espère, dit-elle:, que vous ne « nous quitterez pas de si tôt. Il ne serait pas impos- « sible que vous viviez encore quarante ans , si telle « était la volonté de Dieu. » — « Le Seigneur m'en « préserve , répliqua Luther ; quand même il m'offri- « rait de vivre en paradis sur terre pendant ces qua- «rante années, je n'en voudrais point. Mieux aime- « rais-je payer un bourreau qui me tranchât la tête, ft Le monde est tellement méchant, les gens y de- « viennent si diables, qu'on ne saurait rien désirer « plus ardemment qu'un prompt et heureux départ. » Toutefois sa voix, sa plume, l'autorité de sa personne étaient encore nécessaires à la cause de l'Evangile , et ce n'est qu'après plusieurs années que Dieu accomplit son désir.
Le chancelier impérial Held avait réussi à former entre les États catholiques de l'Allemagne une sainte llgue^, destinée à défendre , les armes à la main , les intérêts de l'Église romaine. Mais l'empereur et son frère Ferdinand , tous deux membres et chefs de cette ligue , étaient désireux de maintenir la paix, à cause de l'état politique où se trouvait l'Europe. Ils reprirent la voie des négociations. On eut de nouveau recours à des colloques. Celui de Haguenau, convoqué en 1540, fut dissous avant presque d'avoir commencé. On le transféra à Worms au mois d'octobre de la même année. « Al- «lez, dit Luther aux députés évangéliques au mo- «ment de leur départ, allez au nom de Dieu, et
« comme ambassadeurs de Christ. Tenez-vous fermes « aux simples paroles de la Bible , et ne transigez « pas sur ce qui concerne Christ. Si sur tout autre a point vous pouvez contribuer à rétablir l'union et «la paix, n'y manquez point: Jésus-Christ, avec « son Esprit et ses anges gardiens , sera au milieu de «vous, et, tant que je vivrai, je vous aiderai de mes « prières et de mes soupirs. Les adversaires battent «en retraite et ont mauvaise conscience. Ils mé- « ditent contre nous des pièges et des artifices. Mais « Celui qui est le seul sage , les surprendra dans leurs «finesses, pour révéler à tous leur folie, et pour les « confondre avant peu. Il ne dort ni ne sommeille. « Il dispense les secours de son Esprit à tous ceux «qui l'invoquent, et il vous donnera une bouche « et une sagesse à laquelle vos adversaires ne pour- « ront résister. »
Après de longues discussions préliminaires, les conférences de Worms s'ouvrirent enfin le 14 janvier 1541. D'une part c'était Eck, de l'autre c'était Mélanchton qui portait la parole. Quatre jours s'écoulèrent sans qu'on eût pu s'entendre sur le premier article, qui était celui du péché originel, «lorsque les adversaires, voyant que leur Goliath (Eck) n'était point capable de tenir tête au petit David (Mélanchton), ni à sa fronde», l'empereur fit fermer le colloque pour le reprendre à la prochaine diète de Ratisbonne.
Cette diète s'ouvrit le 6 avril suivant. L'empereur fit distribuer aux deux partis un écrit très-modéré
et conforme , en plusieurs points , aux doctrines des évangéliques/pour servir de base aux transactions. On envoya même des députes à Luther, pour le prier de donner son appui aux efforts de conciliation qu'on faisait. «Mais, dit Matthésius, Luther flaira les ruses de Satan. C'est pourquoi , tout en conseillant aux siens de se montrer faciles à l'égard des cérémonies et des usages extérieurs , il leur recommanda vivement de ne consentir à aucun changement, à aucune concession sur les articles de foi, qui venaient, non de lui, mais du Fils éternel de Dieu. Il n'approuvait pas non plus que , dans le but de désarmer l'opposition , on glissât dans les principaux articles des termes doLiteux , ambigus et équivoques. » Le cardinal Contareni, de son côté, ayant déclaré qu'il ne pouvait rien conclure sans le consentement du pape, ce colloque se termina , comme tant d'autres, sans amener aucun résultat positif. « Pourtant il eut cela de bon , dit Matthésius , qu'il contribua à démasquer de plus en plus nos adversaires , et à faire connaître davantage la confession d'Augsbourg qui fut approuvée et adoptée par un grand nombre de personnes. Car le temps était venu où Dieu avait résolu de manifester et de tuer l'Antéchrist, par son Esprit, et par l'énergique témoignage des hommes de bien. Semblable au soleil du matin , la vérité des pures doctrines répandit de plus en plus ses rayons et dissipa les ténèbres, les brouillards et les obscures nuées de Satan. »
Depuis lors, quatre années s'écoulèrent sans que
les protestants fussent inquiétés. Mais après cette époque, en 1545, l'empereur, vainqueur de ses ennemis extérieurs , put de nouveau porter toute son attention sur les affaires de l'Allemagne. Le pape Paul III avait ouvert à Trente le concile si lonstemps ajourné, et il y avait tout lieu de craindre que la paix garantie aux protestants à Nuremberg, ne fit place à la guerre. Il est vrai qu'un nouveau colloque fut institué à Ratisbonne, en 1546; mais ce colloque n'eut pas plus de succès que les autres , et l'empereur résolut enfin de combattre les novateurs, les armes à la main. Luther n'eut point la douleur d'être témoin de cet affligeant événement. Selon l'espérance qu'il en avait souvent exprimée , Dieu le retira à lui , avant que la guerre de religion n'eût éclaté.
Depuis longtemps il était préparé à sa fin , désirant de sortir de cette vallée de misère, pour entrer dans la céleste Sion. En 1542 il avait fait son testament. Voici la traduction de cet intéressant document :
«Moi Martin Luther, docteur, je déclare par le « présent acte, écrit et signé en ce-jourd'hui de ma « propre main , avoir donné et donner à ma chère «et fidèle épouse Catherine, pour lui servir de «douaire sa vie durant et avec pleine et entière «jouissance, savoir: le petit bien deZeilsdorf, avec « tout ce qui en dépend , le tout dans l'état où il se «trouvera après ma mort; en second lieu, pour lui « servir de demeure , la maison Bru que j'ai achetée
«SOUS le nom de mon fidèle Wolff; et enfin mes «gobelets et joyaux , tels que bagues, chaînes, mé- «dailles d'or ou d'argent, représentant une valeur «d'environ mille florins.
« Je lui fais cette donation :
« Premièrement , parce qu'elle a eu pour moi tous « les soins d'une épouse pieuse, fidèle et honnête, et « m'a donné et élevé , par la riche bénédiction de « Dieu , cinq enfants encore en vie.
«En second lieu, parce que je désire, en cas que «je ne puisse plus le faire moi-même durant ma «vie, qu'elle se charge de payer mes dettes, les- « quelles peuvent s'élever, que je sache, à environ « 450 florins ; peut-être y en a-t-il même davantage.
« Et surtout enfin , parce que je ne veux pas qu'elle « dépende de ses enfants , mais que les enfants dé- « pendent d'elle, l'honorent et lui soient soumis « selon la volonté de Dieu. Car j'ai trop souvent vu « comme le diable excite même de pieux enfants , « par des langues méchantes et envieuses , à trans- «gresser à cet égard le commandement de Dieu, « particulièrement quand la mère est veuve , et que « les fils ou les filles se marient. J'estime d'ailleurs « que la mère sera la meilleure tutrice de ses enfants, « et qu'elle administrera ces biens et ce douaire, non «à leur préjudice, mais plutôt à leur avantage , at- «tendu qu'ils sont issus de sa chair et de son sang, « et qu'elle les a portés sous son cœur.
« Que si la nécessité ou les circonstances Tenga- « geaient à conliacter, après ma mort , un second
« mariage (car je ne puis rien prescrire à Dieu), je «n'en ai pas moins la confiance, et Texprime ici « hautement, qu'elle saura remplir ses devoirs de « mère envers nos communs enfants, et qu'elle par- «tagera consciencieusement avec eux, tant le douaire, « que tout autre bien que je lui aurais laissé.
« Et prie aussi très-humblement, par la présente, « mon très-gracieux seigneur. Son Altesse électorale «le duc Jean Frédéric de Saxe, de vouloir bien « protéger et confirmer cette donation.
« Je prie également tous mes bons amis de se por- « ter témoins en faveur de ma chère Catherine , et « d'en prendre la défense , si de mauvaises langues «s'avisaient de l'inquiéter ou de répandre contre « elle des bruits calomnieux , comme si je lui avais « laissé de l'argent , et qu'elle en frustrât ses enfants. «J'atteste ici que je n'ai à lui léguer que les joyaux « dont il a été question , sans qu'il lui reste aucune «somme d'argent. Et d'où me viendrait cet argent? « Tout le monde sait quels ont été les revenus que « m'allouait l'électeur. Je ne touchais , au reste , rien « de qui que ce soit , à l'exception des présents men- « tionnés parmi les joyaux , et dont une partie doit « servir à acquitter mes dettes. Certes, je dois regar- « der comme un effet tout particulier de la bénédic- « tion divine , qu'avec de pareils revenus et les pré- « sents qui m'échéaient, j'aie pu faire tant d'achats et « de réparations , et sufTire à un ménage aussi grand « et dispendieux qu'était le mien ; en sorte que s'il « faut s'étonner d'une chose , ce n'est pas de l'ab^
« seiice de tout capital , mais c'est de la modicité de « mes dettes.
« J'entre dans ces détails par la raison que si le « diable ne peut me nuire en ma personne , il cher- « chera sans doute à faire toute sorte de mal à ma «Catherine, uniquement parce qu'elle a été et est «encore, Dieu en soit loué, ma légitime et fidèle « épouse.
« Finalement , comme je ne me suis servi , et pour « cause, ni des formules, ni des termes des juriscon- « suites, je prie un chacun de me laisser être la per- « sonne, laquelle je suis de publique notoriété, « étant suffisamment connu , et ayant assez de cré- « dit et d'autorité , tant dans le ciel , que sur la terre « et dans l'enfer , en sorte qu'on peut m'en croire « plus qu'à aucun notaire.
«Car si à moi, pativre, misérable et damné pé- « cheur, Dieu, le Père de toute miséricorde, a daigné «confier l'Évangile de son cher Fils, et s'il m'a ac- « cordé et maintenu la grâce d'en être le héraut fi- «dèle et sincère, en sorte qu'il se trouve dans le « monde beaucoup de personnes qui l'ont reçu par « moi , et qui me regardent comme un docteur de « vérité , en dépit de l'excommunication du pape , « et de la colère de l'empereur, des rois , des princes, «des prêtres, voire même de tous les diables: — à « plus forte raison doit-on me croire en des choses « moins importantes , d'autant plus que voici ma « main bien connue. Car j'espère qu'il suffira pour «établir la validité de cet acte, qu'on puisse dire:
«Voici la sérieuse et expresse volonté de docteur « Martin Luther , notaire et témoin de Dieu en son « Évangile , écrite de sa propre main , et certifiée « par son sceau.
« Fait et donné le jour d'Euphémie 1542. Martin « Luther, »
Suivaient les signatures de Mélanchton , Cr neiger et Bugenhagen.
L'électeur confirma plus tard ce testament , malgré l'absence de toutes les formalités exigées par la loi.
Quoique Luther ne cessât de prendre une part très-vive à tous les combats où l'Evangile se trouvait engagé , et qu'il publiât encore en 1 545 un livre virulent contre la papauté fondée par le diable, ses pensées étaient beaucoup dans l'autre monde , et il désirait de partir pour être avec Christ. «Gardez- « vous , dit-il , en 1 544 , dans la préface d'un de ses « livres , de me décerner à l'avenir de si grands , je «dirais de si mensongers éloges, si votre sincérité «ne m'était connue. Je sais que je ne suis rien. « Adieu en Christ ! et priez pour moi que je déloge « bientôt de ce corps de mort et de cette chair de «péché.» — Il écrivait à l'électrice, qui lui avait demandé des nouvelles de sa santé : « Je suis aussi «bien et mieux que je ne mérite. Ma santé est « bonne. Il n'y a que la tête qui soit quelquefois souf- «frante, et ceci n'est pas étonnant, car l'âge est là, « qui est en soi vieux et froid , malade et débile. La « cruche a été souvent à l'eau : elle se brisera tout « à coup. J'ai assez vécu. Que Dieu me donne une
«saillie et heureuse mort, afin que ce réceptacle de « vers , qui n'est plus bon à rien , soit recueilli vers «ses peuples. J'ai vu sans doute les meilleurs jours « qu'on puisse voir dans ce bas monde , car tout « semble aller de mal en pis. » — « Je sais , dit-il ail- « leurs, que je ne vivrai plus longtemps. Ma tête « ressemble à une lame , dont l'acier a été enlevé , et « qui ne contient plus que le fer. Le fer ne coupe «pluSj ainsi ma tête ne vaut plus rien. Eh bien, «Seigneur, j'espère et me plais à croire que mon «heure n'est plus éloignée.» — «Je sais, écrit-il à « un de ses amis , que je ne serai plus longtemps « condamné à supporter cette misérable vie , et je «désire que Dieu prenne mon âme de ce monde « pour la faire entrer en sa paix. »
Aux infirmités de son corps vint se joindre, dans les dernières années de sa vie, le chagrin que lui causait la corruption de mœurs qui régnait à Wittemberg, surtout le luxe des femmes et la conduite impie des étudiants. Après avoir inutilement combattu le mal en chaire et dans ses écrits, il prit la chose si fort à cœur , qu'il résolut tout à coup de quitter l'université. Il exécuta son projet au mois de mai 1 545 , et engagea sa femme à le suivre.
«Je voudrais m'arranger, lui écrivait -il depuis « Zeitz , de manière à n'avoir plus besoin de retour- « ner à Wittemberg. IMon cœur s'est refroidi à l'é- « gard de cette ville , en sorte que je n'aime plus à «y demeurer. Tu devrais vendre jardin, biens et « maison, et t'établir à Zeilsdorf pendant que je vis
« encore el que je puis , par mes revenus, augmen- «ter et améliorer ce bien; car j'espère que mon « gracieux souverain me payerait encore une année a au moins de mes émoluments. Après ma mort les «quatre éléments te chasseront pourtant de Wit- «temberg. Il vaut donc mieux faire, dès aujour- « d'hui , ce que tu ne pourras éviter de faire plus « tard. Si les choses continuent à aller de ce train , « on finira par danser , non la danse de St. Guy ou «de St. Jean, mais la danse des mendiants et celle « de Beelzébub. Personne n'est là pour réprimer et « châtier le désordre. On se moque même de la Pa- «role de Dieu. Quittons, quittons cette Sodome! «Depuis que j'en suis sorti, j'en ai appris de belles. «Aussi suis-je las de cette ville, et n'ai plus l'inten- « tion d'y retourner, à moins que .Dieu n'en ordonne « autrement. J'aime mieux courir de lieu en lieu et « mendier mon pain , que de souffrir que les abo- « minations qui s'y commettent, viennent troubler et «souiller mes pauvres vieux jours, et m'enlever le « fruit de mes sueurs. Tu peux faire connaître ma « détermination à Poméranus et à Philippe , et prier « le premier qu'il fasse en mon nom mes adieux à «Wittemberg, car je ne puis plus longtemps im- « poser silence à l'indignation de mon cœur. »
La résolution de Luther était bien sérieuse; mais il ne put résister aux instances de l'université, ni aux prières de l'électeur , qui lui envoya une députation , et lui écrivit lui - même pour l'engager à abandonner son projet.
De retour à Wittemberg, il termina ses leçons publiques sur la Genèse le 17 novembre 1545. « Voici la chère Genèse, dit-il, à la fin de son cours. «Fasse le bon Dieu que d'autres, après moi, s'ac- « quittent mieux de leur tache. Pour moi , je ne le «puis plus, je suis faible; priez Dieu pour qu'il « m'accorde une bonne et sainte fm. » Dans un de ses sermons : « Je suis rassasié du monde , disait-il , et « le monde l'est de moi : nous serons donc faciles à « séparer , comme un hôte qui quitte son auberge. » Toujours encore surchargé de travail , il se plaignait de ses nombreuses occupations à un de ses amis , peu de semaines avant sa mort : « Moi pauvre vieil- « lard , décrépit , usé , paresseux , fatigué , glacé , et «borgne par -dessus le marché (Luther souffrait « depuis quelque temps de l'un de ses yeux), je vous «écris. J'espérais, à bon droit ce me semble, qu'on « aurait pitié de mon âge , et qu'on me laisserait « quelque repos. Point du tout : on m'accable d'é- « critures , de discours , de travaux et d'occupations , « tout comme si de ma vie je n'avais agi, écrit , parlé « ni travaillé. »
Ses amis s'accordent tous à faire remarquer les saintes dispositions avec lesquelles, vers la fm de ses jours , il se préparait à la mort.
« Quand notre docteur eut achevé son Moïse , dit INIatthésius , il ne donna plus de leçons publiques. Quelquefois il prêchait ; au reste , ses pensées étaient constamment tournées vers la mort et la vie future. Il se plaisait à s'entretenir des derniers moments de
ceux qui s'étaient endormis saintement et paisiblement dans la vraie confession et invocation de notre éternel Médiateur: comme, au reste, depuis son doctorat, il s'était toujours occupé de la mort, demandant à Dieu une fin bienheureuse en lui , et chantant de tout cœur le cantique : Je m'en vais en paix et en joie. »
« On ne peut s'empêcher de regarder comme une preuve particulière de la grâce et de la connaissance de Dieu en cet homme, dit Jonas, qu'il se soit préparé à son départ tout une année d'avance, inscrivant dans son psautier et dans son livre de prières qu'il avait toujours sur lui , au delà de vingt sentences de consolation sur la mort , comme s'il s'était dit : Dieu aidant , je saisirai à ma dernière heure une de ces sentences , pour être armé contre Satan et toutes les portes de l'enfer. Il j avait, entre autres , marqué ce passage : « Quiconque veut entrer « dans le royaume des cieux , observe les comman- « déments. Ceci veut dire : Meurs ! Car il est arrêté « que tous les hommes doivent mourir. Si tu veux « donc te régler sur ce passage et entrer dans la vie, « il faut que tu meures. Alors tu auras observé le « commandement de Dieu , et tu vivras. Car cette « vie est une vie de péché et de punitions infligées « au péché , et nous ne cessons de pécher jusqu'à ce «que nous mourions. Mais si quelqu'un est mort «saintement, il est affranchi du péché, et n'a plus « besoin de craindre la punition , car il est délivré à « tout jamais de toute tribulation . angoisse et mi-
DERNIÈRES ANNfcES DE LA VÏE DE LUTHER. 275
« sère de cette vie périssable. » — Il affectionnait beaucoup les paroles suivantes: «Pourquoi as -tu « peur d'être avec Christ , lequel pourtant t'a mani- « festé le plus grand amour , en livrant son âme pour «te sauver, et en mourant pour toi? T'imagines-tu « que le diable ou le monde fera pour toi ce que Jé- « sus-Christ a fait ? Où sont les preuves d'une sem- « blable fidélité de la part du monde ? Tu n'en as « pas. Pourqvioi donc demandes-tu à rester ici ? Ce « n'est pas le monde qui s'est livré pour toi , corps et «âme, c'est Jésus-Christ, c'est le Fils de Dieu. En «quel endroit pourrais-tu donc te trouver mieux « qu'avec Christ , le Seigneur , et le Fils de Dieu , qui « a souffert , et qui est mort pour toi ?» — Voici des réflexions qu'il avait inscrites dans son psautier : « Tu pleures et te lamentes. Le monde t'a-t-il donc « si bien traité , de ce que tu aies tant de peine à lui « dire adieu ? Tu ne veux pas supporter sa malice , «et pourtant tu redoutes de t'en séparer entière- « mtent ! — J'espère ne pas avoir vécu de manière à « avoir à redouter une plus longue vie au milieu de « vous, car nous avons un Seigneur bon et fidèle. Aussi « ne connais-je point d'ami qui ait eu plus soin de « moi que le Seigneur. Par cette raison , je ne crains « pas non plus de mourir (paroles tirées de St. Am- «broise). — Ah, dit-il, l'homme qui fuit la croix «dont Dieu, dans des pensées de miséricorde, a « chargé Adam et sa postérité , l'homme qui a peur «de la mort temporelle et ne peut souffrir qu'on « en parle , celui-là montre qu'il ne connaît point
« encore, d'une part, la nature et le salaire du péché, « de l'autre , la Parole de vie et le Seigneur qui l'a « donnée, qui, par sa mort, nous a tous sauvés de la « mort, et par notre mort nous délivre de toutes les « misères humaines. Aussi tous les saints ont-ils de- « mandé à Dieu, du fond de leur cœur, une heureuse «fin. Seigneur, laisse- moi maintenant m'endormir « en paix, et sortir d'ici en ta joie , s'écriait le vieux « Siméon. Misérable que je suis, disait St. Paul, qui « me délivrera de ce corps de péché et de mort? Oh ! « romps les liens ! Ou , comme l'explique le pieu ('Philippe: Cher Père, détèle-moi, je suis las de « Irahier le char dans ce monde corrompu. — Ceci « est un signe certain qu'on a reçu avec foi la Parole «de vie, si l'on désire de mourir, et qu'on ne voit « que gain dans la mort. Car quiconque, après avoir « reçu , par la Parole , le Seigneur et le Dispensateur « de la vie, garde cette Parole, ne verra ni ne souf- « frira la mort éternellement. Quant à la mort tem- « porelle , il faut que le fidèle s'en laisse mordre et « ronger pour un temps , et qu'il souffre toutes sortes « d'angoisses et de tourments , afin qu'il apprenne à « chérir davantage le Seigneur de la vie , et qu'il « puisse soupirer plus ardemment contre la mort. « Mais ces morsures et ces piqûres ne dureront pas « éternellement. »
« Quand notre vénérable père voyait quelqu'un s'endormir doucement dans la confession de Christ, dit Bugenhagen , il avait coutume de s'écrier : « Dieu « veuille que je m'endorme aussi paisiblement dans
« le sein du Sauveur , sans que le corps soit tour- « mente par une longue agonie. Toutefois que la vo- « lonté de Dieu soit faite î »
« Un jour qu'il avait été près du lit de maître Ambroise, il dit en quittant: «Pour celui-ci, il « s'en va sans connaître la mort. Lui conseille-t-on «de faire quelque disposition testamentaire, il ne « veut plus rien savoir du monde , se montre tout «joyeux, ritj ne fait que se moquer, comme qui di- « rait : Je ne vois pas ce qui me resterait à soigner « sur la terre. — Que Dieu daigne m'accorder bientôt « une fin aussi tranquille et aussi heureuse , car je « n'ai plus rien à faire ici. »
Plus tard , passant avec Bugenhagen près de la tombe du même Ambroise , il s'écria , en étendant le bras : « Celui-ci ne savait pas qu'il était malade , « il ne savait pas qu'il se mourait , et pourtant il « n'était pas sans Christ. Le voici , ne sachant pas « encore qu'il est mort. Mon Seigneur Jésus , fais- « moi sortir de même de cette vallée de misère î »
Le Seigneur exauça ses vœux , et bientôt il lui fut donné de s'assoupir paisiblement en son Sauveur,