DU TRADUCTEUR. XI
Il est dans la destinée des grands hommes d'être méconnus par les petits esprits. Il est dans la destinée des hommes de foi de ne pouvoir être compris par ceux à qui la foi est étrangère. On cherche sur la terre les mobiles de leurs actions ; on leur suppose les vues charnelles , les passions mondaines, les orgueilleuses prétentions dont on est soi-même animé; on fouille dans la corruption de son propre cœur pour y trouver la clef de leur conduite. Eux cependant, étrangers au milieu du monde, rapportent tout au royaume des cieux, contemplent en leur esprit les choses qu'on ne voit point et jouissent de celles qu'on espère. Insouciants des bruits de la terre, nullement jaloux d'y faire figure, trop humbles pour se croire la vocation d'y exercer une réformatrice influence, ils se replient sur euxmêmes pour travailler à la sanctification de leur propre âme. Ce n'est qu'à leur corps défendant qu'ils descendent sur la scène ; et si vous leur voyez prendre une part active aux événements , comptez que c'est Dieu même qui les y a contraints. Ce sont ses desseins qu'ils exécutent , ses plans qu'ils accomplissent, ses batailles qu'ils conduisent. Ils sont entre les mains de l'Eternel des instruments dociles qui ne projettent rien pour eux-mêmes , qui ne veulent rien pour eux-mêmes, qui ne cherchent rien pour eux-mêmes, et qui îj'en vont par où le Seigneur leur ordonne de marcher, sans s'inquiéter ni de l'issue de leur chemin, ni du résultat de leurs efforts.
On fait donc mentir l'histoire quand on représente Luther méditant déjà la chute du papisme au moment où il publia ses fameuses thèses. Non-seulement il n'y songeait pas , mais une pareille idée l'aurait fait reculer d'effroi. Pauvre moine, il s'était livré avec une fervente dévotion à ioutes les rigueurs de la pénitence. Professeur à Witlem-
XII AVÀNT-PROPOS
berg, il s'était strictement renfermé dans les devoirs de sa charge. Docteur de la Parole de Dieu, il ne faisait autre chose que de proclamer cette Parole et d'annoncer le salut par la grâce qu'elle prêche sur toutes ses pages. Heureux de sa foi, il ne demandait qu'à faire luire tranquillement la lumière que Dieu avait mise dans son cœur. — Mais quand, par suite du témoignage qu'il avait rendu, il se trouva placé , contre son gré et contre son attente , dans l'alternative d'abjurer l'Évangile ou de se séparer de l'Église régnante ; quand le prétendu vicaire de Christ le força de choisir entre lui et son Maître , entre le mensonge et la vérité, entre le salut éternel et la paix de ce monde : alors il fit à Dieu le sacrifice de son repos , et se dévoua , par obéissance pour Lui, à la tâche qui lui était réservée. Il fit divorce avec l'Église qui s'était séparée de Christ. Docile à l'exhortation de St. Paul, il sortit du milieu des infidèles, emportant avec lui le précieux dépôt de la foi apostolique, et laissant à ses adversaires leurs messes , leurs saints , leurs traditions, et toute cette masse de pratiques idolâtres qu'ils avaient substituées à la vérité de l'Évangile. Puisque sur l'antique fondement et avec les matériaux de la primitive Église on avait bâti une caverne de brigands, brillante au dehors, mais au dedans pleine d'ossements de morts et de toutes sortes de pourritures , il arracha ce fondement , il s'empara de ces matériaux ; et , secouru par la grâce puissante de son Dieu, il releva le saint temple de l'Éternel, rendit aux Chrétiens la Parole du salut, les remit en pleine possession des sacrements institués par le Seigneur, et leur rouvi^it l'accès du propitiatoire, afin que tous ceux qui seraient altérés de justice ^ussQnloh\.e.\nY gratuitement, sans or et sans argent, le pardon que Jésus nous a obtenu par son sang.
DU TRADUCTEUR. XllI
Voilà en peu de mots comment a pris naissance l'Église évangélique. — Nous ne contestons pas à la communauté de Rome le glorieux privilège d'avoir été, jusqu'à l'époque de la Réforme, destinée à garder le dépôt de la vérité: car enfin c'est dans le sein de cette communauté que Luther, en dépit d'elle il est vrai , a trouvé la doctrine du salut. Mais , à son tour, qu'elle reconnaisse avec humilité que sa couronne lui a été ravie, et que Dieu l'ajustement dépouillée de ses hautes prérogatives, elle qui, au lieu d'être la sage et libérale dispensatrice des trésors de Christ, s'en était faite l'impitoyable geôlière. Dieu ne souffre pas qu'on donne sa gloire à un autre, ni sa louange aux images taillées : il honore qui l'honore, et rejette qui le rejette. Voilà pourquoi, après de longs siècles de patience et des avertissements sans nombre, il l'a abandonnée à elle-même pour établir ailleurs le temple de sa gloire. Car s'il doit exister sur terre une Eglise visible, image, figure et corps de l'Église universelle, invisible et éternelle, oii faut-il la chercher, sinon là où la Parole de Dieu est purement prêchée, oii les sacrements sont fidèlement administrés , où Christ est adoré comme l'unique Sauveur, l'unique Rédempteur, l'unique Médiateur entre Dieu et les hommes, c'est-à-dire dans le sein de la Réforme, et non à Rome, dont les évêques ont proscrit la Parole de vie, ont renié la justification par la foi.
Ah ! puissent tous les protestants apprécier la grâce que Dieu leur a faite ! Puissent-ils devenir des pierres vivantes de l'édifice auquel ils appartiennent î Puissent-ils se rallier derechef autour des fidèles serviteurs de Christ, qui les ont affranchis du joug des traditions humaines , pour les faire jouir de la glorieuse liberté de l'Évangile ! Puissent-ils être leurs imitateurs, comme eux-mêmes l'ont été de Christ !