‹ Vie de MaupertuisChapitre 10 sur 18 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

DU ROI A MÀUPERTUIS 1 .

A Berlin, 3 janvier 1749.

Votre lettre m'est bien parvenue. C'est à Darget que vous devez vous en prendre, si je ne vous y réponds pas plus au long, il en est exactement la»cause*. Voyez comme on doit dans ce

1 Cette lettre a déjà paru/en partie seulement, dans le t. XVII des Œuvres de Frédéric le Grand. Berlin; 1851. — Elle est la cinquième des sept qui composent la correspondance de Frédéric II avec Maupertuis. (M. A.)

* Frédéric fait probablement allusion à l'impression des Œuvres du Philosophe de Sans-Souci, dont il était alors très occupé, et où il S8 faisait aider par Darget. {Note de l'édition des Œuvres de Frédéric II, Berlin, 1851.)

monde compter sur ses amis. Ceci vous paraîtra une énigme, et c'en est une en effet, dont vous n'aurez l'explication qu'à votre retour à Berlin. Voltaire se rapproche enfin de moi. Il est chez le roi Stanislas. Il veut apparemment attacher un roi de plus à son char. J'ai proposé à madame du Chàtelet de me le prêter sur gage; et le gage aurait été un de nos géomètres à son choix. Pour lui, je crois qu'il m'a boudé près d'un an, parce que je lui ai dit franchement mon sentiment sur sa Sémiramisy avec laquelle ni ses cajoleries, ni les applaudissements du parterre, ni le suffrage du cardinal Quirini ne me réconcilieront point. Adieu. Jouissez de tous les charmes de votre patrie. Portez-vous bien, et comptez toujours sur mon estime.

Fédéric.

DE MAUPERTU1S AU ROI

A Saint-Malo, 20 février 1749.

Sire,

Si un port de mer assez fameux pouvait produire quelque curiosité digne de V. M., si dans toute la France je pouvais lui être bon à quelque

chose, j'espère recevoir encore ici ses ordres. Cependant quoique je m'y plaise bien plus avec mes corsaires et mes marsouins qu'avec tous les beaux esprits et toutes les duchesses de Paris (je n'en excepte qu'une1), ni les uns ni les autres ne me retiendront, dès que la saison permettra de partir.

Je vis, Sire, à Paris, les statues qui vous sont destinées. Elles sont toutes d'une grande beauté. Mais il y a surtout un Mercure attachant son aile au talon, qui n'a guère son pareil au monde.

Voltaire a été convaincu par V. M., ou pour mieux dire, il n'avait pas besoin de l'être. Il a trop de goût pour n'avoir pas senti que les revenants de sa Sémiramis ne valaient rien aujourd'hui. Mais il s'est flatté que la beauté des vers, la nouveauté du spectacle, la pénurie des bonnes pièces, le jeu des acteurs, sa réputation, la faiblesse de la Sémiramis de Crébillon, lui feraient obtenir grâce, et il ne s'est presque pas trompé. Le but de la tragédie est d'exciter la terreur et la pitié. Celui de Voltaire paraît avoir été d'exciter l'effroi; car sa Sémiramis est effroyable en tout sens. Votre Majesté n'aurait rien perdu au marché qu'elle proposait, et madame du Chàtelet y aurait gagné. Je ne conçois pas comment elle et Voltaire ne vous ont pas pris au mot. Il est vrai que je ne conçois pas comment on peut vivre

* La duchesse d'Aiguillon. (M. A.)

éloigné de vous, après qu'on a eu le bonheur de vous approcher.

Il m'a été impossible de deviner l'énigme dont V. M. me parlait dans sa dernière lettre; et je n'en attends que d'elle l'explication.

DU ROI A MAUPERTUIS

Mars 1749.

Je suis tout glorieux d'avoir proposé une énigme qu'un géomètre n'a pas pu deviner. Eh bien ! à quoi sert donc votre algèbre, s'il ne peut pas résoudre un problème que moi, ignorant, je vous propose ? Il semble que vous n'ayez de passion et de sagacité que pour les courbes, et que tout ce qui n'a pas l'honneur d'être convexe échappe à la géométrie. Mais trêve de badinage, on dit que vous revenez ici par mer. Vous faites trembler femme, belle-sœur, cousine, nièce, amis, confrères; il n'y a pas jusqu'à vos chais qui n'en ressentent une grande inquiétude. J'espère de vous revoir bientôt, et je suis avec estime,

Fédéric,

A Saint-Malo, 22 mars 1749.

Sire,

Je n'ai pas été assez heureux pour recevoir ici les ordres de V. M., et au lieu de les attendre plus longtemps, l'empressement que j'ai de m'ai- 1er mettre à vos pieds, me fait braver les fureurs de l'équinoxe et le froid des mers du Nord. Je pars sur un petit vaisseau qui va à Hambourg. J'espère arriver plus tôt par cette route que par aucune autre, c'en est assez pour me décider à la prendre.

DE MAUPERTUIS AU ROI

A Berlin, 10 mai 1749.

Sire,

Le troisième volume de nos Mémoires est enfin achevé, après bien des retardements que le manque de papier et la négligence du libraire y ont

apportés. Je prends la liberté de remettre sous les yeux de V. M. les feuilles qui en feront le plus glorieux succès l, et de la supplier de me faire savoir si elle est contente de l'exécution; car le livre ne paraîtra point que je n'aie reçu ses ordres.

Avec tout autre roi, je sentirais la singularité ou la disconvenance d'aller lui présenter des feuilles d'impression, tandis qu'il serait occupé à faire la revue de ses troupes. Mais je sais, Sire, combien toutes ces choses sont compatibles chez le monarque à qui j'écris.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Mai? 1749.)

Les feuilles que vous m'avez envoyées sont très bien imprimées. Je voudrais qu'elles fussent aussi bien pensées. Vous m'avez fait votre cour,

1 Celles qui contenaient sans doute VEloge du général de Goltze, composé par Frédéric, ia Vie de Frédéric-Guillaume le Grand, et Y Ode intitulée : le Renouvellement de l'Académie des sciences, lues par Darget dans la séance publique du 25 janvier 1748. (Voy. le vol. historique des Mém. de VAcad. de Berlin. 1750. p. 126.) (Is. A')

mon cher Maupertuis, en m'adressant ce paquet. Outre que vous serez toujours le bienvenu , quand vous me parlerez de choses relatives à ma passion pour les lettres, j'aime de la variété dans mes occupations; et je plains les âmes dont toutes les facultés sont absorbées par un seul objet.

DE MAUPERTUIS AU ROI

22 octobre 1749.

J'ai reçu réponse de M. Haller, et je ne désespère pas de pouvoir l'engager à entrer au service de Y. M. Ce serait véritablement l'acquisition la plus heureuse que pût faire notre Académie, dans laquelle plusieurs sciences qui languissent depuis longtemps, changeraient sûrement de face. C'est le meilleur physiologiste de l'Europe; c'est le plus grand botaniste d'Allemagne; et c'est en môme temps un très bel esprit. Les traductions qu'on a données do ses poèmes, ont fort étendu sa réputation, et commencé celles des muses de son pays parmi les nations étrangères. Je n'ajouterai point qu'il est très érudit et excelle dans la cri-

tique. Cet assemblage de connaissances et de lalents est si rare, qu'on ne saurait apprécier celui en qui il se trouve. Un tel homme fera honneur à votre règne.

M. Haller a une nombreuse famille et un bon établissement à Gottingue. Il s'agit de le ravir au roi d'Angleterre. Comme il ne serait pas juste que le dessein de se consacrer au service de V. M. le mît moins à son aise qu'il n'est, je supplie V. M. de permettre que je lui rende compte de bouche de ma négociation avant que je la pousse plus loin.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Octobre 1749.)

Je vous donne carte blanche pour Haller. Les rois sont trop heureux d'avoir pour un peu d'argent ce que tous les diamants ne pourraient payer. Sa qualité de bel esprit, qui devrait me l'attacher, sera peut-être ce qui l'empêchera d'entrer à mon service. Il sait que je ne suis pas fort épris des muses allemandes, et qu'en rendant justice au génie qui lui a inspiré tant de beaux

vers, je suis fâché qu'il ait écrit dans une langue si peu faite pour eux. D'ailleurs le roi d'Angleterre, qui connaît tout ce qu'il vaut, ne le laissera pas échapper. Je vois bien des difficultés dans cette négociation. Quand même le secret serait bien gardé de notre part, elle sera divulguée par Haller, et le tout n'aboutira qu'à le faire acheter plus chèrement par Sa Majesté britannique.

DE MAUPERTUIS AU ROI

27 octobre 1749.

Sire,

Il y a quelque temps que V. M. me parut souhaiter que je remisse sous ses yeux les pièces dont elle veut bien honorer nos volumes avant qu'elles fussent données à l'imprimeur. Comme notre quatrième tome avance fort, j'ai l'honneur d'envoyer à V. M. les deux pièces ci-jointes, et comme c'est d'elles que j'attends le principal succès de nos Mémoires, je la supplie de nous permettre de les insérer dans le volume qu'on imprime. Ce sera une manière bien glorieuse de

suppléer à ce qui manque à notre classe de belles-lettres1. s

J'ai envoyé à V Académie Tordre que V. M. m'a adressé pour être lu dans une assemblée convoquée exprès, afin, Sire, que ceux qui ne sont pas encouragés par de si grands exemples, obéissent du moins à vos lois.

Je suis assuré de M. Mérian, qui sera un excellent sujet pour nos classes de belles-lettres et de philosophie. J'ai écrit aussi à M. Haller, et si nous pouvons l'avoir, j'espère qu'enfin notre Académie sera digne du monarque qui la protège, qui la soutient et qui l'anime.

Si j'osais supplier V. M. de jeter un regard sur la réponse que je fis à la pièce des Mœurs et coutûmes y et de m'honorer de ses corrections, j'irais bien fier et bien sûr chez l'imprimeur.

1 Le t. IV des Mém. de VAcad. de Berlin, pour 1748 (imp. en 1750) contient, dans' la partie consacrée aux belles-lettres, trois morceaux du roi, la Vie de Frédéric III, premier roi de Prusse, le mémoire des Mœurs, des coutumes, etc., et celui de la Superstition et de la religion, qui font partie des Mémoires pour servir à l'histoire de Brandebourg. (Is. A.)

DE MAUPERTUIS AU ROI

13 novembre 1749.

Voici deux lettres fort différentes, Tune du mé decin de la dicte de Ratisbonne, qui n'a omis sur son enveloppe aucun des titres de V. M., l'autre de l'abbé de Terrasson qui a négligé de donner à la sienne, du moins extérieurement , l'air des lettres qu'on écrit aux rois. J'avais marqué à ce bon philosophe nonagénaire, que V. M. avait été fort satisfaite de 1 de son Diodore 1 ; et

c'est apparemment comme d'auteur à auteur qu'il vous écrit. Quoi qu'il en soit, j'ai cru que la lettre d'un des plus savants et des plus honnêtes hommes du monde ne pourrait pas vous déplaire.

1 n est probable que ce blanc doit être rempli par ces mots : la lecture, (M. A.)

2 La première édition de VHistoire universelle de Diodore, trad. par Terrasson, est de 1737, 7 vol. in-12. (M. A.)

DU HOI A MAOPERTUIS.

(Novembre 1749.)

Remerciez de ma part le sous-doyen de la philosophie française. Il a bien fait de supprimer cette kyrielle de titres, dont l'énoncé n'ajoute rien à la puissance et ne flatte que l'amour-propre des sots. Quand je vois mes compatriotes entêtés de cette folie, j'ai pitié d'eux. Sont-ils donc plus grands que les Romains qui se tutoyaient ? Quel est celui de nos souverains qui oserait se mettre en parallèle avec César et Auguste, qui distribuaient des royaumes et ne prenaient que le titre de premiers des citoyens? L'appellation de setgneur, donnée aux empereurs, ne vint que longtemps après. Enfin la flatterie des Grecs et des Asiatiques introduisit des titres qui tenaient du blasphème. Le gouvernement féodal et gothique renchérit. Il nous faudrait plus d'un Terrasson pour nous ramener à l'antique simplicité.

DE MAUPEBTUIS AU BOt.

5 décembre 17*9.

Sire,

Voici les vers du roi de Navarre1, qui assurément ne ressemblent ni à ceux du , ni aux

épitres que j'ai le bonheur de connaître. Quelle sera la durée de ces ouvrages, si des vers tels que ceux-ci se sont conservés pendant cinq ou six siècles. Du moins seraient-ils un monument singulier du progrès de l'esprit, si Ton pouvait juger des esprits de notre temps par le vôtre.

1 Thibaut, comte de Champagne, né en 1201, roi de Navarre en 1244, mort en 1253. — Ses Poésies, avec des notes et un glossaire, par L'Evesque de la Ravallière, parurent en 1742. 2 vol. in-8°. (M. A.)

DU ROI A MAUPERTUIS

(Décembre 1749.)

Les vers du roi de Navarre ne sont pas mauvais pour le temps; ils ont de la douceur et de la naïveté, deux qualités qui manquent trop souvent à ceux de ce temps-ci. François Ier et Charles IX en ont fait aussi quelques-uns assez jolis. Vous voyez que je m'affermis daos ma passion par de grands exemples. Mes épîtres n'iront à la postérité, que par la singularité du fait, Et réellement il est singulier qu'un homme qu'on croit si occupé ait tant de loisir; qu'un homme qu'on croit si actif compose des ouvrages de fainéant; et qu'un Allemand fasse des vers dans une autre langue que la sienne. Il ne Test peutêtre pas moins que quelqu'un ose en faire en français après Despréaux, Racine, Rousseau et Voltaire.

DE MAUPERTUIS AU ROI

8 janvier 1750.

Sire,

Pour obéir aux ordres de V. M., j'aurai l'honneur de lui dire, que le sieur Meckel 1 est un excellent sujet, très digne de la patente de professeur dont il a besoin pour pouvoir disposer des cadavres de l'amphithéâtre anatomique; très digne de la pension de 300 écus, que V. M. accordait au sieur Cassebohm sur une de ses caisses, et de toutes les prérogatives dont il jouissait. Pour achever de répondre à la confiance dont V. M. m'honore, j'ajouterai que si le sieur Meckel a besoin de l'amphithéâtre anatomique, l'amphithéâtre a encore plus besoin de lui.

J'attends les ordres de V. M., pour savoir si je dois charger le sieur Kies* de donner dans cet amphithéâtre les leçons de géométrie, que le sieur Grischow 8 y donnait, ou si V. M. veut

1 Célèbre anatomiste, né à Wetzlar en 1714, mort en 1774. (M. A.) * Membre de l'Académie de Berlin et professeur de mathématiques. (Is. A.)

3 Philologue et mathématicien, professeur de mathématiques au collège de Joachim et membre de l'Académie des sciences de Ber-

supprimer cet emploi qui me parait fort inutile.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Janvier 1750.)

Je nomme Meckel, puisque vous le choisissez. Je ne puis me tromper, en jugeant d'après vous, qui n'avez de prédilection que pour la supériorité du mérite. Je n'ai pas la môme confiance pour bien d'autres. J'aime à voir par mes yeux. Les mauvais choix ont un triple inconvénient. Ils nuisent à la chose publique, ils déshonorent le prince, et ils sont une espèce de larcin commis contre tous ceux qui méritaient d'être préférés.

lin; né à Anclam, en Poméranie,en 1683 et mort en 1749. (Voyez son Eloge, par Formey, dans le vol. historique des Mém, de Berlin, de 1750, p. 180.) (Is. A.)

DE MAUPERTUIS AU ROI

Î4 janvier 1750.

Sire,

Je mets sous les yeux de V. M. le Mémoire dont j'eus hier l'honneur de lui parler. Il est de bonne main, et quoique d'un de mes parents, je puis dire, d'un des plus habiles hommes de France. L'avantage d'un commerce aux Indes n'est pas douteux ; il ne s'agit que des obstacles que les puissances voisines et jalouses de la gloire de V. M. tâcheront d'y apporter.

Ce Mémoire, quoique succinct, renferme tout à la fois deux commerces ; celui de l'Espagne, ou vos vaisseaux peuvent directement porter leurs toiles et tirer l'argent; et celui de l'Inde orientale, qui ne serait pas moins avantageux. N'est-il pas temps que le nom de Fédéric, qui a déjà rempli l'Europe, fasse retentir l'Asie ?

DU BOI A MAUPERTUIS

(Janvier J750.)

Je vous remercie, mon cher Maupertuis, de votre zèle pour mon service. J'ai parcouru le Mémoire, et je le lirai à tête reposée. Les difficultés ne me rebutent point; les nouveautés ne m'effarouchent pas. Ainsi votre parent n'a point à craindre de ma part les deux objections que les gens timides et faibles opposent à la plupart des projets.

DE MAUPERTUIS AU ROI

16 janvier 1750.

Sire,

Je crains d'importuner V. M. Mais je dois lui rendre compte des choses dont elle m'a chargé. Je reçois enfin après trois mois de négociations la réponse finale de M. Haller, qui ne peut se

résoudre à quitter le service de Hanovre. Il eût pu me le dire plus tôt, et je n'ai pas lieu de me louer de son procédé.

J'ai lu avec attention le nouvel écrit de la Mettrie, que Votre Majesté m'avait ordonné de lire. J'ai trouvé, comme vous l'aviez remarqué, que le paragraphe XXXII est d'une force insoutenable. Dans tout l'ouvrage j'admire l'imagination brillante et la facilité d'écrire de l'auteur. Mais je suis aussi éloigné de son système, qu'incapable d'atteindre à son style.

DE MAUPERTUIS AU ROI

10 février 1750.

V. M. m'a permis de la faire ressouvenir du pauvre Meckel, qui soupire après des cadavres, dont il ne peut obtenir la jouissance, parce qu'il n'est point professeur d'anatomie. Cependant il en est très digne, et remplirait fort utilement au théâtre anatomique la place qu'avait feu Cassebohm qui y était professeur, et à qui V. M. avait accordé une pension sur une de ses caisses.

J'apprends que M, de Mérian vient d'arriver à Berlin. Je lui ai fait espérer que V. M. lui donnerait 400 écus. C'est un garçon de grand mérite , dont les parents tiennent un rang distingué à Bàle, et que je craindrais qu'il nous échappât s'il n'avait ici une pension honnête. Ces deux sujets, si Votre Majesté veut bien nous les accorder, seraient d'excellentes acquisitions pour notre Académie, qui ne laisse pas d'en avoir besoin ; et nous remplacerons M. Haller.

DU KOI A MAUPEHTUIS.

(Février 1750.)

Je mettrai l'anatomiste Meckel à portée de l'objet de ses tendres désirs. C'est être trop heureux que de pouvoir contenter un philosophe avec des cadavres. J'en connais un plus difficile. Il lui faudrait des corps très animés et formés dans les plus belles proportions, et distingués par la plus éclatante blancheur. Encore ne sais-je, si une certaine inconstance d'esprit, une malheureuse incapacité d'être jamais satisfait, ne le ferait pas soupirer, au milieu des roses et des lis, après le

cuivre du teint des Laponnes ; on vous en fera faire exprès, M. le président !

Je donnerai à Mérian ce que vous lui avez offert ou promis. Vous savez qu'à mes yeux une si modique pension, ni même aucune pension, n'est le salaire du vrai mérite, mais seulement un léger témoignage de l'estime que j'en fais. Du reste, je crois qu'il faut plus de deux excellents sujets pour remplacer Haller.

DE MAUPERTUIS AU ROI

15 février 1750.

Sirey

Je devrais craindre de déplaire à V. M. en lui parlant trop souvent des mêmes personnes et de choses sur lesquelles son silence pourrait me faire croire qu'elle n'approuve pas que je lui parle. Mais le bien de son service doit l'emporter sur l'intérêt que j'ai de ne pas me rendre importun. Voici la lettre que je reçois de Meckel avec une autre qu'il a reçue de Gottingue, où on lui offre une chaire de professeur d'anatomie, avec 300 ccus

de pension, divers revenants-bons qui y sont atta-

chés, et l'expectative de succéder à Haller» Il n'a ici que des espérances et les cadavres que vous venez de lui adjuger. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ces propositions lui sont faites au nom de M. de Munchaux, par ce même Haller que nous voulions attirer ici.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Février 1750.)

Soit fait ainsi qu'il est requis. Donnez à Meckel ce que le roi d'Angleterre lui offre, et davantage si vous lé jugez à propos. Je vous laisse le maître, ainsi que de ce qui concerne Mérian. Mais si Ton ne vous répond pas toujours, c'est qu'on ne j>eut être à tout. Revenez à la charge; vous ne m importunerez point; et quand vous m'importuneriez, ne suis-je pas fait pour être importuné? Comptez que j'ai pris le bénéfice avec toutes ses charges.

DE MAUPERTUIS AU ROI^j

23 février 1750.

Sire,

V. M. m'a ordonné de finir l'affaire de ses deux académiciens et de lui en rendre compte. M. de Mérian entrera à son service pour 400 écus. Jo supplie V. M. de me mettre en état de lui dire sur quelle caisse il les recevra. Pour M. Meckel, il préfère ce que V. M. lui donne à tout ce qu'on lui offre à Gottingue. Je suis charmé d'avoir procuré à votre Académie deux aussi ëxcellents sujets.

GLXI

DU ROI A MAUPERTUIS

i* mars 1750, à dix heures.

Je travaille actuellement à corrige* mon Histoire de Brandebourg, pour la nouvelle édition que j'en fais faire* Voilà la préface. Je vous prie de

m'en dire votre sentiment, et de me juger avec la sévérité d'un géomètre, qui pour se récréer a lu un chapitre d'Epictète.

J'ai fait beaucoup de corrections. Cet ouvrage pourra être iltile à ma maison. J'ai entièrement refondu la Vie de George-Guillaume. J'en suis actuellement à celle du Grand-Electeur. Je vous communiquerai ces pièces, à mesure qu'elles seront copiées. Au revoir.

Fédéric.

Je vous aurais déjà donné un exemplaire de mes Poésies, mais des fautes grossières de l'imprimeur et du correcteur m'obligent à faire réimprimer quelques feuilles. Malgré la passion des poètes pour leurs enfants, je suis moins attaché à cet ouvrage qu'à l'autre. Il me semble qu'il convient que je sois l'historien de ma maison, puisqu'il ne m'est pas donné d'en être le héros.

DE MAUPEHTUIS AU ROI

3 mars 1750-

Sire,

Cette préface est digne d'une histoire écrite par un roi. C'est assez dire combien elle est su-

périeure à tous mes éloges. Ce n'est qu'après s'être fait des plans aussi accomplis de chaque genre d'ouvrage qu'on est à portée de les bien exécuter. J'attends avec bien de l'impatience le plaisir de relire l'histoire même avec les embellissements que la retouche lui aura donnés. Elle est égale à la reconnaissance que j'ai pour le volume de Poésies que V. M. me fait espérer. Quand je lis vos vers, je tiens pour le poëte; quand je relis la préface des Annales de votre maison, je lui préfère l'historien. Mais la postérité n'hésitera pas à mettre cet historien au-dessus de tous les héros qu'il a célébrés.

DE MAUPERTUIS AU ROI

11 mars 1750.

Sire ,

J'empiète un peu sur le département des beauxarts. Mais la force de mon sujet m'entraîne, et je n'ai pu m* empêcher de faire graver sur l'airain ce que les peuples n'ont point encore vu depuis qu'il y a des rois. Je n'oserais, Sire, vous demander un moment de votre présence pour rendre

plus parfait un ouvrage qui mérite tant de l'être. Mais si, d'un côté, il manque quelque chose à la ressemblance de V. M., on la connaîtra par le revers à ne pouvoir s'y méprendre. J'espère, Sire, que vous voudrez bien que sur ce monument de sa reconnaissance, votre Académie se glorifie de la protection que V. M, lui accorde.

CLXIY

DU ROI A MAUPERTUIS

12 mars 1750.

Je vous remercie, mon cher Maupertuis, Aq votre zèle pour ma gloire. Je suis d'autant plus flatté de vos louanges qu'on na vous accuse pas de les prodiguer. Je sens combien je leur suis infé- * rieur; je les aime pourtant telles qu'elles sont, dans l'espérance de les mériter un jour ; et si je l'osais, je vous dirais confidemment ce qu'Alexandre disait aux Athéniens : Que f entreprends de choses pénibles pour être loué de vou&l J'accorderai volontiers à l'artiste les moments que vous me demandez, quoique peut-être il vaudrait beaucoup mieux que je ne fusse reconnu qu'à demi.

DE MAUfERTOIS AU JlOI.

8 avril 1750.

Sire,

Dans ses besoins, on s'adresse à celui qui peut les soulager. C'est pe qui m'autorise à m'adresser à V. M. pour avoir et les ouvriers et les matériaux nécessaires pour rendre ma maison habitable. Je n'en veux pas faire un palais; je me renferme dans les commodités que la décence exige. C'est vous, Sire, qiii avez tracé le plan que je veux exécuter. C'est à V. M. à me donner les moyens d'y réussir. Vos architectes sont plus habiles que moi, et celui auquel vous m'aurez recommandé se piquera de bien faire.

CLXVJ

DU ROI A MAUPERTUIS

10 avril 17*0.

Je ferai ce qu'il plaira à M. le président. Inspection, bourse, place et matériaux seront à son

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