XCVI1I
DE MACPERTUtS AC ROI.
8 novembre 1747.
Sire,
Voici quelques amphigouris que les ordres de V. M. m'ont fait retrouver dans ma mémoire. J'y joindrais les airs, si la musique française osait paraître devant vous. D'ailleurs comment chanter dans un temps où tout est chez moi en proie à la désolation? Quelques bruits répandus nous veulent faire croire que V. M. a changé ses bontés pour noire petite Bredow et en place une autre auprès de la reine. La nièce en meurt, la tante en pleure, les chats en grondent, et la maison est inhabitable.
1 Sans doute la inèm.3 personne dont il est question dans la Vie de Muupertuis. page ÏQ6, en note, sous le nom de Bridow. (M. A.)
DU ROI A MAUPERTUIS
(Novembre 1747.)
Vos vers sont très jolis ; et si vous aviez cultivé ce talent, vous auriez été un des premiers poêles de votre siècle. J'en juge moins par ce que vous m'avez envoyé, que par votre Vénus physique, où vous dévoilez le système de la nature dans la formation des êtres, non en vers froids et pesants comme ceux de Lucrèce, mais avec toute la pompe et l'aménité d'une prose si poétique , que beaucoup de nos poëmes sont de la prose en comparaison. Il est vrai que je n'aime pas la musique française ; mais cette aversion m'est commune avec tous ceux qui aiment la musique, et si jamais vos compatriotes ont de l'oreille et du goût, ils penseront de vos compositeurs comme toute l'Europe. Je plains votre Jelyotte 1 d'employer un tel organe à un tel chant.
Je n'ai point changé d'avis sur la petite Bredow. Laissez-moi faire. Que la paix, la joie et le calme rentrent dans votre maison. Je n'ai pas besoin d'être sollicité. Mais trouvez bon que je voussol-
* Célèbre chanteur de l'Opéra. (M. A.)
licite de soigner votre poitrine, et pour l'amour de vous et pour l'amour de moi.
Fédébic.
DE MAUPERTOIS AU BOI
11 novembre 1747.
Sire,
N'osant plus vous parler de mes affaires domestiques, je prends la liberté de vous présenter quelques propositions pour l'avantage de l'Académie et celui du public en même temps. J'y joins un ouvrage qui fera à jamais la gloire de cette compagnie et propre à faire connaître combien elle mérite votre protection. Ce serait un grand malheur, si pendant qu'elle produit de tels mémoires, et qu'elle est animée d'une si vive ardeur pour les progrès des sciences, ses revenus venaient à diminuer.
DU ROI A MÀUPERTUIS.
(novembre 1747.)
Je vois avec plaisir que vous allez toujours au plus grand bien de la chose. J'approuve toutes vos propositions. L'Académie et le public se trouveront également bien de ce que vous projetez, pourvu que l'exécution y réponde. Je dormirais tranquille si tous mes ministres étaient aussi actifs, aussi vigilants que celui à qui j'ai confié le département des sciences. Mais les Maupertuis sont rares, ou s'ils sont communs, ils sont rarement employés. Je viens de relire la Sëmiramis de Crébillon et celle de Voltaire. La dernière est monstrueuse ; mais le style la fait valoir, et quelques détails la soutiendront. Aimez toujours votre bien bon ami.
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU SOI
16 novembre 1747.
Sire,
Les ordres de V. M. seront exécutés. On réimprime déjà le Mémoire sur l'histoire de Brandebourg et il sera tel que V. M. le souhaite. Comme on imprimera incessamment nos Eloges, V. M. sera peut-être bien aise d'examiner si celui de M. Jordan est tel qu'elle la dicté et qu'elle veut qu'il soit donné à l'imprimeur l. J'ai cru y trouver quelques fautes de copiste, que j'ai marquées d'un trait de crayon.
J'ai l'honneur d'envoyer à V. M. le détail de l'affaire d'Italie que j'ai reçu de La Tour, qui me charge de les mettre à vos pieds.
» Les Mémoires de Brandebourg jusqu'en 1640, et YEloge de Jordan, se trouvent dans le t. II des Mémoires de C Académie, 1746 (publié en 1748). (Is. A.)
cm
DU ROI A MAUPERTUIS
(Novembre 1747.)
Je vous renvoie, en vous remerciant, V Eloge du pauvre Jordan. J'y ai corrigé quelque chose, comme vous le verrez. Mais à vous dire le vrai, je suis plus attaché à l'ouvrage que je travaille à présent, et que je corrige encore sans en être satisfait.
Je vous abandonne mon ode1, avec la seule condition que vous n'ajouterez point qu'elle est de moi. Je ne sais si c'est par modestie ou par vanité. Je crains qu'elle ne puisse soutenir la critique, et je crains aussi qu'en passant pour poëte, on ne me prît pour aussi fou que le sont ces messieurs. D'ailleurs, que diraient mes confrères les rois, si cette bagatelle parvenait jusqu'à eux? Ils ne me pardonneraient pas le travail, ce semble,
1 Frédéric veut probablement parler de son Ode, int. Le Renouvellement de l'Académie des sciences, lue par Darget dans la séance publique du 25 janvier 1748, et non du 26 janvier 1747, comme c'est imprimé par erreur page 110 de ce volume. (Voy. le vol. Historique des Mém. de VAcad. de Berlin de 1750, p. 126.) Cette Ode se trouve dans la partie historique du t. III des Mém. de ÏAcad. de Berlin pour 1747 (publié en 1749) , page 5, et dans le vol. Historique de 1750, p. 88. (Is. A.)
puéril d'arranger des syllabes et de chercher des rimes. Cependant je leur pardonne bien d'autres goûts qui ne valent pas mieux, et qu'ils ne peuvent pas justifier, par l'exemple des plus grands hommes de l'antiquité, comme je justifie le mien. Je leur pardonne de donner à la chasse, à la bonne chère, au jeu, à la représentation, plus d'heures que je n'en donne à mes amusements littéraires. Chacun a sa passion dans ce monde, et je crois qu'il faut avoir de l'indulgence pour toutes. Qu'il se montre, celui de mes sujets dont j'ai négligé les affaires ou les plaintes, pour faire des vers ou pour en avoir fait, et je renoncerai à la poésie. Je dois mon temps à mes peuples, mais je puis me jouer de mon loisir, si c'est s'en jouer que de leur inspirer par mon exemple du goût pour des plaisirs et des occupations qui adoucissent les mœurs.
Si vous venez souper chez moi ce soir, vous me ferez plaisir, mais toujours au cas que vous n'ayez rien de mieux à faire. Ces soupers sont encore un autre sujet de critique. Mais la plupart des princes admettent au leur ceux qui ont eu l'honneur de chasser avec eux ; et moi j'admets au mien ceux dont les ouvrages m'ont amusé et dont la conversation peut m'instruire. Ce ne sont pas des seigneurs, mais ce sont des hommes. Adieu.
DE MAUPERTUIS AU BOI
18 novembre 1747.
Sire,
En relisant l'excellent ouvrage dont vous avez bien voulu enrichir nos Mémoires, il m'est venu un doute, que je demande pardon à V. M. de lui proposer, c'est sur la somme qu'on prétend que Walstein tira de l'Electorat. Cette somme est marquée dans le mémoire 20,000,000 de florins, et évaluée 16,666,700 écus. Or, Sire, si en ce temps-là comme aujourd'hui le florin était les deux tiers de l'écu, c'est-à-dire valait 46 g. pendant que l'écu en valait 24, cette somme de 20,000,000 de florins faisait alors 13,333,333 écus ; et le marc d'argent qui était en ce temps-là à 9 écus étant à présent à 12, cette même somme vaudrait aujourd'hui 17,777,777 écus. Ni l'une ni l'autre ne s'accorde avec votre calcul.
Pardon, Sire, si je me trompe. Pardon encore, si je ne me trompe pas. Car au fond l'exactitude paraît bien superflue dans un calcul où V. M. dit avec beaucoup de raison qu'il y a les deux tiers à rabattre. Si cependant il y avait quelque correction à faire, il n'y a pas de temps à perdre, l'impression étant déjà recommencée.
DU ROI A MACPERTUIS.
19 novembre (1747.)
Je vous suis obligé de votre observation. Elle est très juste. Corrigez donc d'après votre calcul1. Je voudrais fort avoir ce la Mettrie dont vous m'avez parlé. Il est la victime des théologiens et des sots ; ici il pourra écrire avec toute liberté. J'ai une compassion particulière pour les philosophès persécutés. Je le serais aussi, si je n'étais pas né prince. Il est vrai que la Mettrie n'est pas philosophe; mais il a de l'esprit, et cet esprit vaut bien de la philosophie. Ecrivez-lui. Vous lui proposerez ce que vous jugerez le plus convenable pour lui et pour moi. Je m'en remets à votre prudence.
1 La correction fut faite, comme on peut le voir, dans les Mémoires pour servir à rhistoire de Brandebourg (p. 365), insérés dans lesMém. de VAcad. deBerlin,t. II. 1746 (pub. en 1748) , p. 337. (ïs. A.)
DE MAUPERTUIS AU ROI
9 janvier 1748.
Sire,
Les affaires spirituelles de votre Académie sont en très bon état. Nous allons incessamment en donner des preuves publiques. Les temporelles sont les seules qui nous inquiètent maintenant. Nous nous assemblâmes hier en comité pour régler la manière dont nous devons user des privilèges que vous nous avez accordés. Et comme l'intérêt des libraires et des pédants des universités se trouve en quelque sorte combiné avec le nôtre, et que nous ne voudrions pas faire tort ni à eux ni à nous, nous nous sommes déterminés à restreindre nous-mêmes quelques articles de nos privilèges et à demander à V. M. quelques ordres pour l'observation des autres.
Sur cela, Sire, je prends la liberté d'envoyer à V. M. le résultat de notre délibération, qui fut signée de MM. le maréchal de Schmettau, d'Arnim, Unde et de tous nos directeurs. Nous vous prions, Sire, de vouloir bien le faire confirmer par le directeur suprême, afin que nous soyons autorisés dans ce que nous proposons, qui n'est
qu'une sobre interprétation de ce que vous nous avez accordé.
P. S. J'ai reçu réponse de M. de la Mettrie, qui ressent comme il le doit l'honneur que lui fait V. M. Je lui en rendrai compte, lorsque je pourrai me mettre à ses pieds.
DU ROI A MAUPERTUIS
(Janvier 1748.)
Je vous fais mes compliments de votre dévotion. C'est aujourd'hui un singulier phénomène qu'une Académie des sciences chrétienne, et, qui pis est, dévote. Je me flattais pourtant qu'à force d'y admettre des prêtres elle deviendrait raisonnable sur cet objet. La Mettrie arrivera fort à propos. Je veux l'établir votre prédicateur. Il ne vous donnera pas de saines idées, mais il vous guérira de vos vieux préjugés. Il vous rendra ridicules, s'il ne peut vous rendre mécréants. Je vous recommanderai tous à ses bons mots. Sa causticité fera plus de conversions que sa logique. Mais nous autres incrédules, nous ressemblons
fissez en ce point aux chrétiens ! Peu nous importe par quels moyens notre Eglise s'augmente.
J'approuve votre résolution, et je vais faire expédier tous les ordres nécessaires pour en procurer l'exécution. Je voudrais qu'il me fût aussi aisé de guérir vos poumons que de guérir les pédants et les libraires de l'envie qu'ils ont d'empiéter sur vos droits. Adieu. Vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir que de vous occuper uniquement de votre santé.
DE MAUPERTUIS AU ROI
16 janvier 1748.
Sire,
La maladie m'empêchant de m'aller mettre aux pieds de V. M., je crois lui faire mieux ma cour en lui faisant connaître quelqu'un qui a besoin de sa justice. C'est le pauvre Jean-Christophle Falcke, imprimeur à Stargard x9 tellement sur-
1 Ville de Poraéranie (ïs. A.)
chargé de soldats, qu'il est réduit à mettre sa maison et ses presses en veote pour la moitié de leur valeur et à tout abandonner.
L'Académie, dont il fait depuis longtemps les affaires avec fidélité et intelligence, ose vous représenter son état; et les favoris qu'elle emploie auprès de V. M. sont sa clémence et son humanité.
DU ROI A MAUPERTUIS
16 janvier 1748.
Je reçois votre lettre au sortir d'un auto da-fé. Mon frère, ma belle-sœur et moi, nous avons fait un enfant entre nous trois, dont j'ai été le parrain *. Vous voyez de quels moyens Dieu se sert pour former son Eglise. Qui l'eût dit, qu'un très zélé disciple d'Epicure eût dévotement fait jeter de l'eau sur la tête d'un enfant, au nom de trois
1 Frédéric fait allusion au baptême de son neveu Frédéric-Henri- Charles, iils cadet du prince royal Guillaume-Auguste et de Louise- Amélie de Brunswick Wolfenbuttel. Ce jeune prince, né le 30 décembre 1747, et doué des plus aimables qualités, mourut à la fleur de fàçe, de la petit i vérole, au moment où il venait de terminer ses études et de recevoir le commandement d'un régiment de cuiras-
personnes qui n'en font qu'une ? Puisque voilà un chrétien de ma façon, je vois bien que le Seigneur se sert de tout pour en faire. J'ai craint que le ministre ne me repoussât du sanctuaire. Saint Ambroise n'aurait pas hésité. Mais celui-ci, en homme prudent, a mieux aimé croire que ma complaisance était un triomphe pour la religion. Pauvre religion! tu es aussi profanée par ceux qui te prêchent que bafouée de ceux qui te connaissent bien. Je ne plaisante point sur votre maladie. Je vous réitère la prière que je vous ai faite souvent de vous séquestrer de la société pendant ce froid violent, de vous ménager excessivement pour reparaître ensuite plus sain, plus vigoureux et plus brillant que jamais. Je renonce à vous voir jusqu'au premier dégel; et je vous conseille de vous pourvoir de bonne heure de quelque empirique, qui ait inspection sur votre poitrine.
Je viens enfin au sujet de votre lettre. Je ferai examiner le cas de l'imprimeur, pour voir ce qu'il y aura à faire. Mais je crois qu'il aura tort; car il n'y a pas trois semaines que les quartiers de la ville de Stargard ont été réglés avec toute l'équité possible.
siers. — Frédéric, qui portait une vive affection à son neveu, éprouva une très profonde douleur de sa mort prématurée, et composa son Eloge qu'il fit lire dans une séance publique de l'Académie par M. Thiebault. (Voy. Frédéric le Grand, ou vingt ans de séjour à Berlin, par D. Thiebault, 4' édit., 1827. 5 vol. in-8°. t. I, p. 79 et t. II, p. 121. ((s. A.)
En qualité de votre Trissotin, je dois voua répéter ces beaux vers :
Donnez le congé le plus prômpt A cette insolente ennemie, Qui, tout en minant votre vie, Nous fait impudemment l'affront De menacer l'Académie.
Très sérieusement , ménagez-vous. On ne badine ni avec la fièvre, ni avec la phthisie. Il faut conserver sa machine dans ce monde-ci le plus longtemps qu'on peut; l'autre pourrait nous faire, ou, pour mieux dire, nous fera banqueroute. Ainsi appelez LieberkiihnjEller1 et tous les empoisonneurs de votre Académie , pour vous donner du contre-poison. Ils feront de moi un dévot àEsculape s'ils vous guérissent; et je promets à Apollon le moins mauvais poëme que je pourrai enfanter, si son art vous rend à moi avec la santé que vous méritez. Je lui offrirais bien de tendres génisses et des libations de nectar de Hongrie; mais ce serait me brouiller avec la gent théologale; et je ne veux avoir à faire ni avec les prêtres, ni avec les médecins. Tous les deux sont redoutables aux rois même les plus décidés. Je vous répète mes vœux pour votre reconvalescence.
1 Lieberkùhn, né en 1711, mort en 175G, savant anatomiste et médecin, membre de la Société royale de Londres et de l'Académie de Berlin. — Eller, né en 1G89, mort en 17G0, médecin et membre de l'Académie de Berlin. En 1755 Frédéric II le nomma conseiller privé et directeur du Collège médico-chirurgical. (Is. A.)
DE MAUPERTUIS AU HOI
(24? janvier 1748.)
Sire,
Que V. M. me permette de mettre à ses pieds ce volume des Mémoires de son Académie1. Elle y trouvera des choses curieuses et intéressantes, quand même elle s'abstiendrait de relire un article qui suffit seul pour donner du prix à tout un livre.
DU KOI A MAUPERTUIS.
(Janvier 1748.)
Je vous suis fort obligé, mon cher Maupertuis, de votre souvenir et des belles découvertes contenues dans le volume que vous venez de m'en-
* Le t. II. (Is, A.)
voyer1. Rien ne fait plus d'honneur à votre Académie. Avec un président tel que vous, on ne doit désespérer de rien. Les sciences deviendront enfin aussi utiles que les beaux-arts sont agréables. Vous communiquez à tout ce qui vous environne votre pénétration et votre activité. Mais je voudrais bien que quelqu'un de vos médecins chimistes, botanistes, anatomistes, trouvât le secret de rapiécer les poumons délabrés. C'est ce que je souhaite de tout mon cœur pour l'amour de vous, pour l'Académie, et surtout pour moi personnellement.
DE MAUPERTUIS AU ROI
26 jaavier 1748.
Sire,
Voici un ouvrage un peu différent de celui que j'eus l'honneur avant-hier de laisser sur
1 Le t. II des Mém. de VAcad. de Berlin, pour 1746 (pub. en 1748) , que Maupertuis venait d'envoyer au roi, contient, p. 267, son Mém. int. Les lois du mouvement et du repos déduites d'un principe de métaphysique; dont les deux premières parties sont comme une première édition de son Essai de Cosmologie, (Is. A.) •
voire table. Je suis pourtant bien aise de faire connaître comment notre pape 1 pense et s'exprime •lorsqu'il parle de V. M. Qu'il parle toujours ainsi ; c'est un moyen sûr de prouver à tout le monde qu'il est infaillible.
DU ROI A MAUPERTDIS.
(Janvier 1748.)
J'estime votre pape, autant que je puis estimer un prêtre; il me paraît très digne de ne l'être pas ; mais sous un autre point de vue il est d'autant plus coupable de l'être. Le premier devoir d'un bon pape, serait de détruire la papauté, je veux dire cet empire sacerdotal qui a fait pendant tant de siècles le malheur du genre humain , et qui fait encore la honte du christianisme, et cet amas de superstitions qui sont les fondements de cet empire. On dit qu'un Adrien avait fait ce projet; aussi ne régna-t-il pas longtemps.
* Benoit XIV. (M. A.)
DE MAUPERTUIS AU ROI
29 janvier 1748.
Sire,
J'aimerais autant que V. M. me fît mettre à la citadelle de Spandau , que de me défendre plus longtemps de lui faire ma cour. Je me porte fort bien; et quand même cela ne serait pas, qu'est-ce que la maladie peut me faire de pis que de me priver de voir V. M. C'est pour moi la vision béatifique.
Je prends la liberté, Sire, de vous prier de jeter les yeux sur le revers de cette médaille. Il représente un autel élevé à Jupiter, dont, comme V. M. sait, la Paix et la Loi furent filles, avec ces mots qui finissent un vers : Pacis Legisque parenti (au père de la Paix et de la Loi), et au pied de l'autel : Emendato jure (la justice rendue meilleure), 1748. Imaginez-vous, Sire, qu'il ne soit pas question de vous, mais d'un prince qui après avoir foudroyé ses ennemis fait la paix et réforme les lois; et faites-moi la grâce de me dire si vous approuvez l'allusion et la légende.
Le dessin est exécuté par le Suédois qui est ici pour le mettre sur le revers du buste de V. M. qu'il a déjà modelé en cire, et qui est fort bien.
Il me paraît que cet artiste a beaucoup de talent et d'intelligence1.
Un certain Du Molard, de Paris, s'adresse à moi pour s'offrir à V. M. à la place de Thiriot,
dont, à ce qu'il me dit, V. M. ne veut plus se servir. C'est lo même que Voltaire avait autrefois envoyé ici pour être bibliothécaire de V. M. Userait bien digne de l'indulgence de Y. M. de pardonner à Thiriot les fautes qu'il peut avoir commises. Mais si elle est résolue de le congédier, je croirais que d'Alembcrt serait tout autrement propre que Du Molard à faire les commissions de V. M., et je ne doute pas qu'il ne s'en fit un honneur et un plaisir.
1 II s'agit du célèbre Hcdlinger, membre de l'Académie de Suède, né à Schwitz en 1G91, et mort à Stockholm en 1771; auquel l'Académie de Berlin fit faire sa grande médaille pour le prix qu'elle décernait chaque année. Cette médaille, de la valeur de 50 ducats, représente, d'un côté, le buste du roi avec cette légende : Fridericus rex Aeademiœ pvotectur. MDCCXLVJI; et au revers ces mots : scientinrum et litterarum inercmentn, renfermés dans une couronne de laurier. Deux autres médailles, exécutées sans doute par le même artiste ? furent frappées par les soins de Maupertuis qui en avait fourni les idées; l'une est celle de la réformation de la justice, et l'autre celle d<> la fondation de l'Hôtel des invalides. Toutes les deux présentent d'un côté le buste du roi avec cette légende : Ftidcriciis Borussorum rex. La première offre, au revers, l'image de la Justice, dont le roi redresse la balance en appuyant son sceptre sur lo bassin le plus élevé, avec ces mots au-dessous : Emendato jure. MDCCXLVlll; la seconde représente, au revers, l'Hôtel des invalides avec cette inscription de Maupertuis gravée sur le portail : La?*o et invicto nuliti. (Voy. les Mém. de l'Acad. de Berlin, t. III, 1747, pub. en 1749, p. 1" et 28, et le vol. Historique de 1750, p. 95. Ce vol. contient aussi, pages 9'i et 95, la description des 5 médailles commémoratives des grands événements de la guerre de 17 A 5, médailles auxquelles Frédéric fait sans doute allusion dans les lettres XLIII et LUI.) (Is. A.)
DU ROI A MÀUPERTUIS.
(Janvier? 1748.)
Votre empressement à me voir est trop flatteur. Si je suis gâté par les louanges, vous en répondrez devant Dieu, vous qui m'en prodiguez de si séduisantes, et qui les faites graver sur les métaux les plus durables. Vos inscriptions me paraissent fort ingénieuses. Mais ce n'est qu'en m'oubliant moi-même entièrement que je puis les approuver. Je connais le talent du Suédois. Mais votre suffrage est pour lui une meilleure recommandation que le mien. Du Molard n'est pas le 3eul qui brigue l'emploi de Thiriot. D'Arnaud et Morand se présentent. Je ne connais point le second, et je sais que le premier a été élevé par Voltaire ; il a déclamé de bonne heure contre le fanatisme dans sa tragédie de Coligny. La sublime géométrie de d'Alembert ne descendrait qu'avec peine aux détails que j'exige. Je fais bien des vœux pour votre santé.
DE MAUPEBTUIS AU ROI
15 février 1748.
Sire,
J'ai laissé au temps à affaiblir la douleur que
la mort de M. de G 1 avait causée à V. M. avant
que de prendre la liberté de lui communiquer les matériaux de son éloge. Les voici, tels que je les ai tirés de son frère. Comme les principaux événements de sa vie se sont passés sous les yeux de V. M., personne ne saurait mieux juger qu'elle s'ils ont été bien recueillis. Quant à l'usage qu'on en peut faire, je n'oserais nommer l'écrivain qui pourrait le mieux tracer la vie d'un homme d'Etat, d'un habile général et d'un homme de lettres ; je n'oserais dire que c'est celui dont la main se sert également du sceptre, de l'épée et de la plume.
* Le baron de Goltze, mort le 4 août 1747. Son Eloge, par Frédéric H, a été inséré dans les Mémoires de VAcad. de Berlin, t. III, pour 1747, impr. en 1749. (Is. A.)
DU ROI A. MÀUPERTUIS.
24 mars 1748.
Il vient d'arriver une chose fort singulière. Je ne sais quelle mouche a piqué Algarotti, ou quelle folie lui a pris. Il me demanda il y a trois jours assez brusquement son congé. Je ne m'attendais à rien moins que cela. Je lui en demandai les raisons, et je ne pus entrevoir dans ses réponses que des prétextes tirés par les cheveux. 11 se répandit en excuses aussi frivoles que ridicules pour cacher le fond de son inconstance. Depuis, il m'a écrit pour la seconde fois, mais une de ces lettres que ni les philosophes, ni les rois ne sont accoutumés de receyoir. Je me suis assez possédé pour ne pas lui répondre d'abord. Mais à présent que les premiers mouvements de mon indignation sont calmés, je vais vous ouvrir mon cœur. Vous savez qu il s'engagea l'année passée à mon service sous certaines conditions, qui ont été très bien remplies de ma part. Voyez donc combien est désagréable la boutade d'un homme dont j'avais oublié tous les mauvais discours que l'Europe se réunissait à dire qu'il avait tenus sur ce pays-ci, d'un homme dont j'avais admis avec
indulgence toutes les prétentions, quelque exorbitantes qu'elles m'eussent paru. Je n'avais en vue, en l'engageant, que de me procurer la société d'un homme d'esprit. Au lieu de cela, il s'est voué à la danseuse Barbarini, et il a fait un terrible esclandre avec elle, après en avoir été passionnément amoureux. Cette action, toute flétrissante qu'elle était pour lui, j'ai bien voulu l'oublier encore. Mais quant à la façon cavalière dont il me demande son congé, cela met le comble à la mesure. Je vous charge donc de lui signifier qu'il peut quitter mon service quand il le voudra, mais en me remettant avant son départ la clef de chambellan et la croix du Mérite, qui est prostituée à son cou. Vous aurez la bonté de vous charger de cette commission. C'est à votre recommandation que je l'ai pris; ainsi c'est à vous à lui notifier ma volonté, depuis qu'il s'est rendu, par tant d'ingratitude, indigne de mes bonnes grâces.
Adieu. Je vous souhaite bonne messe et bonnes vêpres l.
1 Cette lettre a été copiée sur une copie faite par M. de Maupertuis. (Note de La Bcaumellc.)
DE MAUPERTUIS AU ROI
A Berlin, 24 mars 1748.
J'ai rendu compte à Algarotti des intentions de V. M. avec toute la fidélité d'un serviteur et toute la douleur que doit éprouver un ami. Il aura l'honneur de vous répondre, autant que le peut faire un homme foudroyé. Pour moi, je ne saurais exprimer le chagrin que j'ai de toute celte affaire. Quand je vous proposai Algarotti, je n'avais en vue que de servir V. M. Les choses ont tourné autrement. Il nous a trompés tous deux. Je me tais ; il est assez malheureux de vous avoir déplu.
DE MAUPERTUIS AU ROI
6 avril 1748.
Sire,
Le graveur suédois qui est ici achève le buste d'une très belle médaille. Mais pour le revers il
y a tant de sujets, que nous ne savons auquel nous déterminer, L'érection de l'hôtel des Invalides, la réformation de la justice, sont des événements qui passeront à la postérité la plus reculée. Mais on doutera peut-être auquel on devait donner la préférence. Que V. M. oublie pour un moment que c'est elle qui a fait ces choses, qu'elle pense seulement qu'elle doit sa protection aux arts, et qu'elle veuille bien nous conduire dans le choix d'un sujet qui doit encourager et éprouver le génie de l'artiste; que V. M. daigne nous dire auquel nous devons nous arrêter, ou à la façade do l'Hôtel des invalides avec l'inscription qu'elle y a fait mettre, ou au sujet que j'ai l'honneur de lui envoyer
Je prends la liberté maintenant de parler à V. M. de son Académie. Monsieur des Jariges 1 m'est venu trouver, et m'a représenté que les occupations auxquelles V. M. l'emploie, le demandant désormais tout entier, il ne pouvait plus faire aucune des fonctions de secrétaire. Si j'ose dire à V. M. ce que je pense, je crois qu'après les services qu'il a rendus à l'Académie, il serait convenable qu'elle lui marquât sa reconnaissance et lui conservât une pension de 150 ou de 100 écus.
Quant à sa place, je ne vois personne dans
* Aujourd'hui grand chancelier de Prusse. (Note de La Beaumelle.)
l'Académie que M. Formey, qui soit en état de la remplir.
DU ROI A MAUPERTUIS
(avril 1748.)
Me prenez-vous, mon cher Maupertuis, pour un Louis XIV ? Voulez- vous que je me donne moimême de l'encens, comme il choisissait parmi les sujets de prix que lui présentait l'Académie française celle de ses vertus qu'il avait le plus à cœur de faire célébrer? Je ne m'entends point en médailles; mais, quand je m'y entendrais, tout ce que je puis faire, c'est de me prêter à ces flatteries qui sont en usage envers les personnes de mon rang. Faites donc vous-même le choix qu'il vous plaira. Mais, quel qu'il soit, comptez que je me moquerai de toutes ces magnifiques inscriptions dans le fond de mon cœur et peut-être publiquement. Je n'ai fait que des choses très cornmunes; et il convient de n'en graver sur les métaux que d'héroïques. Il y aurait moins de médailles; mais les cabinets des curieux ne sont-ils pas surchargés de ces monuments de la vanité des grands et de l'adulation des sujets?
J'approuve la retraite de M- Des Jariges et la pension, et le successeur que vous indiquez. Il est prêtre, mais tolérant; théologien, mais philosophe; érudit, mais homme de goi\t. Je lui donne ma voix.
DE MAUPERTUIS AU ROI
8 mai 1748.
Sire,
Je rends milïe grâces à V. M. pour la bonté qu'elle a eu de me faire lire les trois harangues. Je m'applaudis d'avoir trouvé, comme elle, Tune excellente, l'autre bonne et la troisième pitoyable.
Voici le temps, Sire, où l'Académie va donner son prix. Les coins de la médaille que j'ai fait faire à Hedlinger sont prêts1. Mais comme on ne frappe aucune médaille sans un ordre exprès de V. M., je la supplie de nous faire expédier l'ordre, et de nous accorder ce moyen d'immortaliser notre respect, notre admiration et notre reconnaissance.
1 La médaille pour les prix. Voy. la note de la lettre CXIV.(ls. A.)
CXXÏI
DU ROI A MAUPERTUIS
9 mai 1748.
Je viens de faire expédier Tordre que vous me demandez. Je n'aime point, à vous dire vrai, ces honneurs métalliques. Il est rare que la postérité confirme les éloges et les inscriptions des médailles. Souvent les contemporains en sont choqués; les puissances voisines s'en offensent; et telle médaille a produit telle guerre, ou le héros a perdu toute sa gloire. Faisons le bien sans espoir de récompense, remplissons notre devoir sans ostentation, et notre nom vivra parmi les gens de bien.
DE MAUPERTUIS AU ROI
(Mai ou juin 1748.)
Sire,
Permettez à votre Académie de vous porter ses plaintes sur une injustice qu'elle essuie.
Depuis 40 ans elle jouissait du petit revenu des mûriers qu'elle a plantés elle-même sur les remparts de Berlin. M. le comte de Hacke les lui ravit sans aucun égard pour une compagnie que V. M. honore tant de sa protection, ni pour les titres du privilège et de la possession qu'on lui a produits.
Je regarderais, Sire, comme contraire à votre service et aux ordres dont V. M. m'a fait l'honneur de me charger, si je lui dissimulais une telle chose.
DE MAUPERTUIS AU ROI
16 juin 1748.
Sire,
Votre Académie vous présente le monument de son zèle et de son admiration pour V. M. L'ouvrage est du fameux Hedlinger, qui, ce me semble, n'a jamais rien fait d'aussi beau.
V. M. me permettra-t-elle de lui rappeler l'affaire de nos mûriers ? Je n'en parlerais pas, si je ne connaissais combien elle aime la justice, et désapprouve les voies dè fait. Je joins ici le petit Mémoire que l'Académie m'a envoyé, par lequel
liw
V. M. verra que la seule raison sur laquelle le comte de Hacke fonde son usurpation, c'est que le gouvernement de Berlin ne rapporte plus que 1 ,200 écus. C'est à V. M. à juger si c'est une raison valable pour s'emparer de ce qui appartient à l'Académie.
DU ROI A MAUPERTUIS
17 juin 1748.
Je vous remercie, mon cher Maupertuis , de votre médaille; il me paraît qu'elle est d'une très belle exécution. Puisque nous avons un si habile homme, il faut l'occuper. Mais est-il aisé de faire des choses dignes d'être transmises à la postérité ? Non, sans doute. Aussi voyez-vous les arts peu cultivés, peu protégés. Il n'y a que les héros qui soient intéressés véritablement à leurs progrès : et s'il est peu d'hommes qui soient des héros aux yeux des autres, il en est infiniment peu qui le soient à leurs propres yeux.
J'ai lu lo Mémoire do l'Académie sur les mûriers. Mais il faut entendre le comte de Hacke. En attendant, il est bien agréable pour moi, qu'un
arbre que j'estime si précieux, et qu'on méprisait tant autrefois, soit aujourd'hui le sujet d'un procès. Comptez toujours sur ma justice comme sur mon amitié.
Fédéric .
*2 juillet 1748.
Sire,
Pardon, si j'occupe les moments de V. M. par des détails académiques; un esprit universel trouve du temps pour tout; et nous attendons de V. M., qui orne nos Recueils de ce qu'ils ont de plus précieux, qu'elle daigne encore nous diriger sur la manière dont nous devons les faire paraître.
La mort du sieur Haude nous met à portée de faire quelques changements avantageux clans la forme des volumes que nous donnerons désor-
1 Cette lettre a déjà paru dans le t. XVII des Œuvres de Frédéric le Grand. Berlin, 1851. — Elle est la quatrième des sept lettres qui forment dans ce volume, pages 333 et suivantes, la correspondance de Frédéric avec Maupcrtuis. (M. A.)
mais au public; et j'ose demander à V. M. sur cela ses lumières et ses ordres.
Nous avons certains mémoires latins, dont nous ne pouvons donner que des traductions fort imparfaites, soit parce que le français n'a point encore de termes équivalents à ceux que les chimistes d'Allemagne ont latinisés, soit parce que nos traducteurs les ignorent. D'autres mémoires de messieurs nos gens du collège tirent du style une partie de leur mérite ; et ce mérite ne se conserve point dans le français. Les uns et les autres de ces auteurs se plaignent des traductions; et peut-être même le public s'en plaindra-t-il aussi.
J'ose donc demander à V. M. si elle approuverait que ceux de ces mémoires qui ne paraissent pas pouvoir être traduits sans leur faire beaucoup perdre, restassent dans la langue où ils ont été écrits, et qu'on suppléât à ce mélange de français et de latin par une histoire française qui contînt l'extrait de tous, et où l'on humaniserait ces sublimes élégances romaines, les ténèbres de la chimie et les horreurs du calcul.
J'attends les ordres de V. M. pour savoir si nous devons travailler sur ce plan, ou bien continuer notre troisième volume comme les deux précédents.
DU ROI A MAUPERTUIS
(Juillet 17*8.)
J'approuve, mon cher Maupertuis, ce que vous me proposez, tant par mon penchant à approuver tout ce qui vient de vous, que par mon goût pour la langue française. Vous vous rappelez quel vacarme il y eut sur notre Parnasse germanique, lorsqu'il fut décidé que le français serait la langue de nos recueils académiques. Cette innovation parut à nos pédants un crime contre la majesté romaine. Les bons patriotes dirent que l'allemand devait régner dans une Académie d'Allemagne. Nous nous mîmes au-dessus de ces vains murmures ; etnous nous en sommes bien trouvés. Faites donc votre histoire française ; on ne saurait trop dépouiller les sciences de leurs épines; et la méthode et la langue qui les mettent à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs doivent sans contredit être préférées.
CXXYIII
DE MAUPERTUIS AU ROI
1" août 1748.
Sire,
La fourmi pendant l'été prend ses précautions pour Thiver. Les trois derniers, qui m'ont mis à deux doigts de la mort, me font supplier V. M. de me permettre de passer le ie à Saint-Malo, où j'espère que l'air natal rétablira ma poitrine. Des affaires domestiques sont un nouveau motif qui rend mon voyage nécessaire. Cependant, quelque nécessaire qu'il soit, Sire , je n'en demanderais pas la permission à V. M. si les affaires de l'Académie pouvaient en souffrir le moins du monde. Mais j'ai déjà réglé tout ce qui regarde l'impression de nos mémoires pour cette année; et je n'ai plus que quelques arrangements à prendre pour être en état, à la fin de septembre, de m'aller embarquer sur le premier vaisseau qui fera voile vers la France.
Les bontés dont V. M. me comble me font espérer que V. M. ne me refusera point cette grâce, que je ne lui demande que pour les raisons les plus fortes, et pour être en état de la mieux servir.
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DU BOI A MAtfPERTWS.
A Potzdam, ce S août 174 8é
Puisque l'intérêt de votre santé et de vos affaires l'exige, je consens volontiers que vous alliez passer l'hiver en France. Mais si j'avais un conseil à vous donner, ce serait de ne point faire ce voyage par mer, ainsi que vous vous le proposez. Le temps où vous voulez vous embarquer est le plus dangereux par les orages; et outre le retard de la navigation, il y a tout à craindre des périls de la mer. Je crois que vous devez choisir une route plus sûre et plus commode. Ceci n'est cependant qu'une observation de ma part ; et vous êtes tout à fait le maître de vous en tenir à votre premier projet. Pensez seulement si, parce que vous ne craignez rien, vous êtes en droit de jeter six semaines vos amis dans les plus vives alarmes. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde \
Fédéric.
1 Cette lettre est de la main d'un secrétaire. (Note de La Beaumelle.)
DE MAUPERTUIS AU ROI
J'ai l'honneur de présenter à V. M. la nouvelle traduction du Nivellement de M. Picard. C'est le plus excellent ouvrage qui ait été fait sur cette matière, et le plus propre à former ceux que V. M. destine à cet art, dont elle connaît et emploie si bien l'utilité. Il y en a 200 exemplaires aux ordres de V. M. Je suis trop heureux, si, par le soin que j'ai pris de les procurer, j'ai pu faire quelque chose qui lui soit agréable. Mais quand aurousnous cet éloge ?
DU ROI A MAUPERTUIS
18 octobre 1748.
Vous serez surpris de ce qu'une comédie m'a empêché de travailler à l'éloge funèbre que vous me demandez. Mais cela n'en est pas moins vrai* Votre gros professeur y est tout de son long.
Nous autres ignorants, nous ne pouvons nous venger que par la plaisanterie, de l'affront que nous font les savants (Têlre si supérieurs à nous. J'ai donc fait une comédie vraiment prussienne, puisque c'est la peinture de nos mœurs. Mais je crains fort que la comédie prussienne n'ait le sort de la tragédie grecque. J'ai lu qu'Auguste avait fait quelques poëmes dramatiques, entre autres un Ajax. Il les mit au feu, parce qu'il craignit que l'empire romain ne se moquât de lui, non pour les avoir faits, mais pour ne les avoir pas ' faits meilleurs. Je m'applaudis beaucoup de l'acquisition que j'ai faite de la Mettrie. 11 a toute la gaieté et tout l'esprit qu'on peut avoir. Il est ennemi des médecins et bon médecin. Il est matérialiste, mais point du tout matériel. Il s'échappe quelquefois en saillies scandaleuses ; mais nous mettrons ici de l'eau de Pylhagore dans son vin d'Epicure. Il a gagné ma faveur, parce qu'il m'a assuré, foi de médecin, que vous vivriez longtemps, et qu'avec quelques ménagements il n'y avait rien à craindre pour votre poitrine. Ména- J gez-vous donc, je vous prie, et pour l'honneur de notre Académie, qui est perdue sans vous, et pour la satisfaction d'un ami, que vos moindres rechutes alarment vivement. Adieu. Je ferai le panégyrique dans quelques jours. Je souhaite de tout mon cœur de vous revoir à Berlin en bonne santé. Fédéric.
de; maupertuis au roi.
19 octobre 1748.
Sire,
Je ne doute pas que M. la Mettrie ne vous donne toute satisfaction, si V. M. peut enrayer cette impétueuse imagination, qui l'a jusqu'ici emporté hors des bornes de la bienséance et d'une honnête liberté. Il lit bien, il conte agréablement, son esprit est en argent monnayé : il sera très utile à V. M.
Une comédie mérite bien d'avoir la préséance sur une oraison funèbre. Si la vôtre est jouée, jo plains les personnages que vous aurez peints. Le gros professeur et ses consorts seront accablés d'un ridicule ineffaçable. Auguste n'aurait point brûlé ses poëmes, s'il les avait écrits avec l'heureux enthousiasme qui assure l'immortalité aux vôtres.
L'intérêt que V. M. daigne prendre à ma santé me fait aimer la vie et sentir plus vivement combien il est fâcheux pour moi de *ie pouvoir la passer auprès de V. M.
DU ROI A MAUPERTUIS
Ce 20 octobre 1748.
Toujours des chaises ouvertes ! En vérité , Monsieur le président, vous jouez à déshonorer l'Académie ; et, à la honte de nos baromètres et thermomètres, vous risquez de vous tuer. Mais, je vous le signifie, désormais on ne vous ouvrira plus les barrières de mes bonnes villes de Berlin et de Potzdam, si dans l'automne vous ne vous présentez en carrosse fermé, et pendant l'hiver en voiture bien calfeutrée.
Mon absence ne sera pas longue. Cependant la Faculté me traite impitoyablement. Les remèdes traversent mon corps au galop, et jô suis excédé de passer la moilié de ma vie dans ma garde-robe. Il n'y a dans le monde de vrai bien que la santé. Un homme qui jouit des prérogatives d'un corps robuste est, en comparaison d'un corps malsain, comme Newton à côté de Rohault, comme Lucrèce à côté de son orthodoxe réfutateur1. Puissent toutes nos infirmités n'accabler
* Le cardinal de Polignac, auteur de Y Anti-Lucrèce. (Note de La Bcaumclle.)
que vos chats et vos chiens aux oreilles pointues, ou puissent-elles fondre sur le corps du gros professeur et de son disciple sexagénaire. Ce sont là des gens à faire honneur à une maladie; mais vous, vous n'êtes fait que pour penser; et votre âme, dénuée de tant de beaux privilèges, devrait avoir celui d'affranchir son étui de tant d'incommodités qui l'assiègent. Adieu. J'espère de vous revoir en bonne santé, convoitant le vin de Hongrie et n'en buvant pas ; voyant le soleil de vos fenêtres et vous abstenant d'arpenter nos champs à pied ; baisant votre femme, mais ne l'accablant point des preuves de votre amour; enchanté des prodiges de raison de vos bêtes, mais leur préférant l'instinct de l'homme.
Je suis votre bien bon ami.
Fédéric.
DE MÀUPERTUIS AU ROI
22 octobre 1748.
Sire,
Quand on prend des drogues, le mieux est qu'elles sortent du corps le plus vite qu'il est
possible. Depuis six mille ans, la nature humaine est accablée de mille maux. Elle a trouvé deux ou trois remèdes. Je reconnais la vertu du quinquina, du mercure, de l'opium, et le bon usage qu'on peut en faire, pourvu que les systèmes et les raisonnements ne s'en mêlent pas. Mais pour cette foule de médicaments auxquels l'ignorance et l'intérêt ont donné toutes leurs vertus, je les regarde sinon comme nuisibles, du moins comme indifférents. Si les médecins faisaient plus d'expériences et raisonnaient moins, peut-être auraient-ils plus avancé l'art de guérir. Mais quand on sait comment la savante antiquité s'y prenait pour découvrir la vertu des remèdes, on n'est plus surpris qu'ils aient fait si peu de progrès. Voyaient-ils une plante, dont les feuilles marquetées d'une espèce de rouge, avaient de la ressemblance avec les bronches du poumon, ils l'appelaient Pulmonaria, et ne manquaient pas aussitôt de l'enregistrer et de l'ordonner comme un spéc ifique pour les maladies de poitrine.
Les raisonnements de nos modernes ne sont pas moins ridicules. Ils connaissent imparfaitement quelques douzaines de ressorts d'une machine qui en a un nombre innombrable, et ils se croient en état de la réparer lorsqu'elle est détraquée. Tout cela fait pitié. Mais est-il donc si nécessaire de raccommoder cette machine ? et y a-t-il tant de mal qu'elle se détruise, après que
l'âme en a tiré tout le parti convenable? Il est certain qu'il y en a telle qui ne vaut pas une montre de Graham, et dont la destruction ne fait que remettre dans la boutique de l'ouvrier des pièces qui seront plus utilement employées pour la construction d'une autre. Quant aux grosses horloges, celles qui placées dans les lieux les plus élevés, règlent les devoirs et les occupations de tout un peuple, on ne saurait prendre trop de soins de celles-là. J'en connais une qui parait destinée à marquer l'heure à tout l'univers.
P. S. J'ai livré les médailles et agrafes de Votre Majesté aux recherches de nos académiciens, qui ont demandé du temps pour les déchiffrer, quoique le disciple sexagénaire du professeur colossal se trouvât à rassemblée. Mais je doute qu'après quelques semaines ils y voient plus clair que ce qu'a vu du premier coup d'oeil M. Algarotti.
DE MAUPERTUIS AU ROI
Fontainebleau, novembre 1748.
Sire,
Je prends la liberté d'envoyer à V. M. un livre assez frivole, que le duc de la Vallière, directeur de la troupe des petits appartements, m'a remis pour elle. Vous y verrez, Sire, qu'on a aussi introduit un pédant sur le théâtre de Versailles. Mais c'est sur celui de Potzdam qu'on en a représenté les vrais ridicules. Je vis il y a deux jours une comédie jouée par les Brancas, les Gontaut, les Nivernois et les Duras ; et je fus aussi surpris que fâché de voir à quel point de perfection nos seigneurs français ont poussé l'art du comédien. Il y a plus de vingt troupes particulières dans Paris. Ce pays-ci est bien éloigné des mœurs sauvages de la Sarmatie. Mais je crains qu'il ne tombe dans l'extrémité opposée. C'est à un prince qui connaît tout, et qui donne à tout sa juste valeur, qu'il appartient de conduire et de fixer une nation dans un juste milieu.
Dès que je serai de retour de Fontainebleau, je vais sur les rochers de la Bretagne chercher l'air que j'ai respiré en naissant, indifférent pour tout, excepté pour les ordres de V. M. Lors-
qu'on a eu le bonheur de l'approcher, il faut vivre dans la solitude ou à ses pieds.
Je ne lui parlerai point des nouvelles productions de nos beaux esprits. Elle en est instruite par son correspondant, et sans doute elle trouve que le siècle épuisé, ce semble, ne produit presque plus rien qui soit digno des regards d'un prince, encore moins d'un philosophe.
DU ROI A MAUPERTUIS
A Potzdam, 15 novembre 1748.
Vous revoilà donc à Paris1, Parmi messieurs les beaux esprits, Au centre de la politesse, Des arts et de l'urbanité Qui distingua jadis la Grèce, Caressé par mainte duchesse.
Choyé partout, partout fété, Jouissant dans votre patrie, Et de l'estime et de l'envie, Qu'attire toujours après soi Le mérite dont l'éminence A la fastueuse ignorance Tacitement donne la loi.
Plus d'une Iris sera jalouse, Qu'Hymen, par le choix d'une épouse,
1 Cette pièce de vers, ainsi que celle de la lettre LXVI, p. 31 5, ont déjà paru dans les QEtwres du Philosophe de Sans-Souci. (M. A.)
Fixe votre cœur à Berlin.
Bon ! ce n'est qu'un grand géomètre,
Dira Tune d'un air malin.
Son choix, dira l'autre, doit être
De l'homme du goût le plus fin.
Le feu lui montant au visage,
Elle sent vivement l'outrage
Que vous faites à ses attraits.
Une troisième dit : Je gage
Que c'est un très mauvais Français.
Bientôt, fatigué du grand monde, Vous allez, dans ce beau séjour Où de la nature profonde L'art à tâtons suit le détour.
Dans cet aréopage auguste1, Vous retrouvez ce vieux Nestor2, Dont l'esprit gai, brillant et juste, Semble triompher de la mort.
Là sont protégés d'Uranie Et les Clairauts et les Mairans, Vos compagnons en Laponie, Et ces rivaux3 qui si longtemps Au Mexique furent errants, Pour montrer la terre aplatie Aux doctes comme aux ignorants.
De là vous vous rendrez au temple Qu'Armand v fonda pour Apollon5, Où l'étranger ravi contemple Tous les dieux de votre Hélicon.
Au reste de la nation Ces dieux s'y donnent en exemple.
L'Académie des sciences. (M. A.) FonteneUe. (M. A.) La Gondamine, Bouguer. (M. A.) Le cardinal de Richelieu. (M. A.) L'Académie française. (M. A.)
De verbiage on s'y nourrit ; On y dispute et Ton s'aigrit; Pour des mots on aime à combattre.
Mais en vain le public en rit.
J'y vois quarante hommes d'esprit Qui, parfois, en ont comme quatre.
Voltaire répand tânt d'éclat
Sur cette illustre compagnie,
Que pour lui souvent on oublie
Tout ce qu'elle a produit de plat.
Du Pinde il a le consulat.
Le cèdre, quand il se redresse,
Lève sur la forêt épaisse
Un front superbe et sourcilleux :
De même ce moderne Homère,
Laissant loin de lui le vulgaire,
Porte au ciel son vol orgueilleux.
Enivré des eaux d'Hyppocrène, Le favori de Melpomène 1 Tient Catilina dans ses mains, Et fait haranguer sur la scène Le Démosthène des Romains.
À côté d'eux, d'une main sûre, Chiche de mots, mais plein de sens, Usbeek 2 crayonne à ses Persans De nos mœurs la vive peinture, El plus loin, sur un flageolet, Gresset fredonne l'aventure D'un héroïque perroquet.
Mais quels sont ces cris d'allégresse, Ces chants, ces acclamations?
Le Français, plein de son ivresse, Paraît vainqueur des nations.
Créhillon. (M. A.) Montesquieu. (M. A.)
11 l'est : et voilà que s'avance La pompe du jeune Louis1.
Tous les yeux en sont éblouis.
L'Anglais ne tient plus la balance; L'Autriche n'a plus d'insolence, Et le Batave, encor surpris, En grondant bénit la clémence De ce héros qui l'a soumis.
Louis, à son peuple qu'il aime
Immole son ambition,
Plus grand, dans mon opinion,
De s'être ainsi vaincu lui-même,
Que d'avoir, moderne César,
Attaché la Flandre à son char.
Au sein brillant de la victoire,
Qu'il est beau de chérir la paix!
Louis ! ton immortelle gloire
Va de pair avec tes bienfaits,
Comme l'aîné de tous mes frères,
Je, te révérais autrefois ;
Mais en toi, maintenant, je vois
Le plus compatissant des pères
Et le plus modéré des rois.
0 Français ! après les tempêtes
Les beaux jours n'ont que plus d'attraits.
Les vôtres sont des jours de fêtes :
Janus a fermé son palais.
De roses couronnez vos têtes,
Et laissez déclamer l'Anglais,
De celte charmante patrie, Maupertuis, goûtez les douceurs.
Mais dans le centre des grandeurs Prêtez l'oreille, je vous prie, Aux tendres regrets qu'à Berlin Exhale votre Académie.
i Louis XV. (M. A.
C'est la plainte d'un orphelin Qui revendique en vous son père.
Ses larmes, sa douleur amère Fléchiraient une âme d'airain.
Toute sa gloire est éclipsée.
Telle qu'on voit dans un jardin La fleur qui manque de rosée Se faner dès le lendemain; Tel ce corps, sans votre présence, Dans les langueurs de l'indolence S'achemine vers son déclin.
Quand un berger sage et fidèle Sait quelques loups dans ses cantons Abandonne-t-il ses moutons A leur dent vorace et cruelle?
Et vous qui fîtes soulever Tous les professeurs modélistes, Vous qui nous avez fait braver Tous ces présomptueux sophistes, Dans l'acharnement du combat De tous ces cuistres à rabat, Vous quittez le champ de bataille, Et fuyez en poste à Versaille Pour respirer votre air natal, Ou plutôt pour faire ripailles.
Ainsi Rome de ses murailles Vit la retraite d'Annibal.
Vous lui ressemblez, je l'avoue; Et, parmi tant de beaux esprits, Vous trouverez votre Capoue Au milieu même de Paris.
Quittez ces divins sanctuaires, El d'Uranie et de Clio.
Suivez mes avis salutaires :
Allez retrouver vos corsaires Dans votre port de Saint-Ma'o.
C'est là que mon esprit, sans crainte
Dans vos pénates vous saura.
Je n'appréhende pas l'empreinte Que sur votre cerveau fera L'éloquence grossière et plate De quelque bavard de pirale, Fût- il le fils de Duguay-Trouin, Demi-homme, demi-marsouin -, Car mon amour-propre me flatte Que Saint-Malo devant Berlin Baisse le pavillon en plein.
Quand de la mer Hyperborée, L'astre étincelant des saisons Aura fondu tous les glaçons, Et que la nature parée, Et des plus vifs rayons dorée, Poussera feuilles et boutons ; Quand le printemps, de sa livrée Embellira tous ces cantons, Alors cet astre favorable Annoncera votre retour:
L'Académie irréprochable, Dès l'aurore de ce beau jour, Quittant ses noires élégies, Célébrera par des orgies L'heureux, le trop heureux moment Qui lui rendra son Président.
Voilà, mon cher Maupertuis, ce qui m'occupe durant votre absence. Vous ne douterez plus désormais, qu'on ne soit bien informé à Berlin de ce qui se passe à Paris. Les vers de ma gazette peuvent être mauvais, mais les nouvelles en sont vraies. Je sais qu'à Paris comme à Berlin vous faites les délices de la bonne compagnie. Et cela peut-il être autrement? vous rendriez bonne la plus mauvaise. Je crains seulement que madame
la duchesse d'Aiguillon ne vous gâte. Elle aime les perroquets et les chats, ce qui est un prodigieux mérite à vos yeux; pour vous enchanter elle n'a que faire de cet esprit supérieur, de ce discernement juste et fin, de tant de qualités et d'agréments que tout le monde admire en elle. Si vous voyez Crébillon-Caft/ma, dites-lui, je vous prie, que je le remercie infiniment de sa tragédie, qu'il m'a envoyée. Cette attention m'a fait grand plaisir, et d'autant plus, qu'il ne saurait être fort ilatté de mon suffrage, après tant d'applaudissements qu'il a reçus. Mandez-moi si Voltaire est à Rome pour faire approuver sa Pucelle du pape, ou s'il est à Lunéville pour faire approuver sa Sérniramis du roi Stanislas. Faites, je vous prie, une tentative sur l'Art d'aimer et je vous promets en cas de succès le plus beau bluet de la Poméranie. Algarotti doit être de retour de Bologne dans deux ou trois jours. Il lui a fallu six mois pour faire les obsèques de son amour pour la Barbarini. Je me mettrai incessamment à travailler aux années 174-6 et 1747. Ensuite je ferai des morceaux académiques de quelques idées qui me sont venues. D'Argens a fini son apologie de l'empereur Julien. Il n'y a pas d'épître dédicatoire qui la fit approuver du pape*. Jariges est devenu président de justice à Berlin.
1 M. Bernard. (Note de La Beaumelle.)
2 Allusion à l'épitre dédicatoire de la tragédie de Mahomet, de Voltaire, adressée à Benoît XIV. (Is. A.)
Adieu. Point de rogomme, peu de vin, toute l'abstinence d'un philosophe, et un prompt retour.
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU ROI
A Paris, décembre 1748.
Sire,
La lettre de V. M., qui me peint si bien les charmes de Paris, me rappelle plus vivement encore ceux de Berlin, lorsque je pense que j'appartiens à un prince, qui, s'il n'était pas un des plus puissants rois du monde, serait toujours le plus bel esprit. Qu'ai-je à faire d'aller chercher les Crébillons, les Fontenelles, les Voltaires, les Montesquieus dans les académies, lorsque dans une cour où je suis souffert je trouve un monarque qui les vaut tous. Ce qui me flatte bien plus que le commerce de ces hommes rares dont V. M. me parle, c'est l'accueil dont le maître m'a honoré. Mais en cela encore, Sire, que pouvait- il me manquer, lorsque V. M. daigne avoir pour moi les mêmes bontés ? Je n'ai donc pas besoin de la rudesse de nos corsaires pour hâter mon retour j
TiTiTi
r est déjà à Berlin ; et tant que j'y serai
agréable à V. M. je n'aurai point d'autre patrie*
Je m'occupe autant de l'Académie que si j'étais présent à ses assemblées. On travaille à force à l'impression de notre troisième volume, qui sûrement aura le même succès, puisqu'on y trouvera des pièces du même auteur qui ont fait la fortune des précédents.
J'ai dit à Crébillon ce que Y. M. me chargeait de lui dire, et il en est comblé. Pour Bernard, il m'a été impossible de tirer de lui autre chose qu'une promesse d'envoyer à V. M. son poërae1, avant qu'il eu confie aucune copie à personne. Mais il veut auparavant l'achever, et je crois que le succès qu'en ont eu quelques morceaux qu'il a lus et le soin excessif qu'il veut mettre à cet ouvrage, le feront attendre longtemps.
Tl n'appartient qu'à vous, Sire, de faire avec rapidité des ouvrages parfaits. Les années 1746 et 47 présentent de grands événements. Mais un plus étonnant, c'est de voir dans la même main l'épée qui les a terminés et la plume qui sait si bien les écrire*.
V. M. me fait grand plaisir de m'apprendre qu'elle amis M. Des Jariges à la tête du tribunal de la justice. Vous faites, Sire, honneur aux phi-
1 L'Art d aimer. (M. A.)
2 Si c'est une allusion à V Histoire de mon temps, comme elle se termine le 25 décembre 1745, avec la paix de Dresde, il y aurait ici une erreur et il faudrait lire : les années 1744 et 45. (îs. A.)
losophes, en les jugeant capables d'autre chose que de simples spéculations. Mais c'est un honneur que nos sciences méritent. Les orateurs ont souvent bouleversé les Etats; mais ce sont des philosophes qui leur ont donné des lois. C'est un reste de barbarie, que le préjugé qui suppose les savants incapables des emplois publics. Il ne faut pour changer la justesse en justice, qu'un cœur droit, et c'est encore à quoi la saine philosophie ne contribue pas peu.