CHAPITRE V
Son retour en France et sa mort.
M. de Juignjb voyant désespérée plus que jamais la cause de ses princes légitimes, pour le retour desquels, ainsi que nous l'avons vu, il faisoit sans cesse les vœux les plus ardens, les émigrés qui résidoient en Allemagne étant à peu près tous rentrés, il se décida, au mois d'août 1802, à quitter Augsbourg, avec sa famille.
Arrivés à Villebon dans les premiers jours de septembre, ils y résidèrent jusqu'au i cr . janvier i8o3, où ils vinrent habiter Paris.
Aussitôt son retour, le bon arche- . vêque est accablé de visites. Il n'est point encore oublié, surtout par ses anciens pauvres. Il n'a rien } et chaque jour on
s'adresse encore à lui , et il ne rebute
personne ; tantôt ce sont ses anciens pauvres, tantôt les anciens ouvriers qu'il a jadis employés, ou leurs enfans. Il les reçoit, il les voit encore avec plaisir, tout en regrettant de ne pouvoir leur faire le même bien qu'autrefois, et tous le quittent encore satisfaits.
Qu* est édifiant de voir ce vénérable vieillard, dans sa détresse, donner avec tant de grâce et de bonté le denier de la veuve!
Un jour, comme nous étions avec lui dans son cabinet, on vient lui dire qu'une pauvre mère, avec cinq à six enfans, demandoit àlui parler. Il donna ordre de l'introduire de suite. Cette mère se jette à ses pieds et lui dit : « Monseigneur, il y » a vingt-cinq ans què vous avez comblé » de bienfaits mon père, ma mère, toute » ma famille. Je suis restée veuve avec » ces six petits orphelins, que j'élève dans » la crainte du Seigneur j je ne peux suf-
» fireà leurnourriture. Je viens solliciter » vos anciennes bontés ». Le bon prélat se retourne vers nous, et nous dit: « Voilà » les petits enfans de mes enians ».
Il interroge la mère; il fait avancer les enfans. Il prend leurs petites mains dans les siennes. Il leur demande s'ils aiment, s'ils savent prier le bon Dieu, etc. Il les assiste, en leur disant : k J'ai bien peu de » choses à vous donner aujourd'hui; mais » vous viendrez me revoir ». Ils se jetten l
tous à ses genoux, et il leur donne sa bénédiction. Quel prix ne dut pas avoir cette légère aumône !
Il a vu des malheureux refuser ses aumônes, et lui dire : « Monseigneur, nous » savons bien que vous n'êtes plus en » état de nous donner; mais c'étoit pour » vous revoir, et recevoir votre sainte » bénédiction* ». Il leur adressoit à tous ces paroles si affectueuses, ces paroles meilleures que Vor, comme dit l'Ecriture-, et ils se retiroient contens.
Tout pauvre qu'il étoit, il entroit dans ses sentimens comme dans son caractère de n'accepter ni place ni titre.
Lorsque Napoléon lui envoya un titre de chanoine de Saint -Denis, sur lequel il ne comptoit nullement, il alla le lui rendre, en lui observant que son âge, ses infirmités ne lui permettoient ni d'assister au choeur ni d'en remplir aucune fonction. Napoléon lui répond : a Je vous dispense de tout ; si je » vous donne ces i5,ooo liv. de rente, » c'est pour honorer le chapitre et recon- » noîtrc vos vertus ». Ce compliment inopiné et si gracieux ne pouvoit souffrir ni réplique ni un refus qui auroit pu kii être funeste, et peut-être à sa famille.
Le premier usage qu'il fit de cette ressource inattendue, mais bien opportune, fut d'acquitter les dettes qu'il avoit contractées pour venir au secours de ses in-
(ij Ces dettes se montaient à la somme Je 6400 fr. ,
crer, à son ordinaire, le reste auxpauvres.
A son retour en France, il avoit pris pour aumônier l'un des plus pieux, des plus dignes ecclésiastiques, l'abbé G...., qui ne le quitta qu'à la mort. Ce prélat partageoit son temps entre la prière, la lecture et la méditation sur ses fins dernières, et ses pensées n'étoient plus que pour le ciel. ^ , ?
Les médecins lui ayant conseillé de prendre souvent l'air et de faire de l'exercice, il bornoitses plaisirs à des promenades solitaires, où il étoit tout étonné de se voir accueilli par une foule d'hommages muets, adressés bien plus à sa personne qu'à sa dignité, dont il ne portoit aucune marque visible. Il alloit quelquefois visiter, avec une inimitable simplicité, son successeur, dans un palais au-
que MM. Obwexer, banquiers à Augsbourg , avoient avancée sur sa caution à diffëreus émigrés devenus in-
trefois le sien (t), et où tous deux se prévenoient de respect et d'égards.
* C'est ainsi qu'il passa les dernières années de sa vie, au sein d'une famille et d'amis dont il faisoit la consolation , et regretté de ses anciens diocésains.
Enfin ce digne prélat, dans lequel ont brillé toutes les qualités et toutes les vertus, et que l'on peut appeler l'un des plus parfaits modèles des évèques et du clergé de France, après avoir traversé les jours mauvais sans participer à la contagion, et mis à profit un long et honorable exil, a vu avec calme, avec résignation et avec le consolant témoi-
(i) Un jour M. de Juigné dit à M. du Bellay , qui le reconduisoit : « Ne vous dérangez pas , Monseigneur , je » connois parfaitement bien le chemin ». Ces deux prélats s'estimoient réciproquement. Aussitôt que le siège de Paris fut proposé à M. du Belloy , il écrivit à M. de Juigné, à Augsbourg, et lui dit qu'il n'accepteroit qu'à son refus. M. de Juigné fut très-sensible à ce procédé honnête et délicat.
gnage d'une longue vie consacrée toute entière aux bonnes oeuvres, à son Dieu, à son Roi, approcher ses derniers momens , auxquels il étoit depuis longtemps préparé, disant souvent, comme saint Paul, et avec la même confiance :
« Je suis comme une victime qui a déjà » reçu l'aspersion pour être sacrifiée , et » le temps de ma mort approche. J'ai » bien combattu, j'ai achevé ma course ; » j'ai gardé la foi, il ne me reste plus -» qu'à espérer la couronne de justice qui m'est réservée. Ego enim jam delibor, et tempus resolutionis meot instat. Bonum certamen ççrtavi, cursum consummavi, fidem servavi. In reliquo reposita est mihi coronajustitke y quam reddet mihi Dominus. (II Epis t. Tim.
ch. iv.)
Etendu, défaillant sur le lit de douleur, toujours calme au milieu des souffrances, il consoloit encore sa famille et ses amis fondant en larmes.
Ayant reçu avec la foi là plus vive les derniers sacremens, le 19 mars 1S* 1, il s'endormit dans le Seigneur, du sommeil des justes, dans la quatF^vingttroisième année de son âge, et fut inhumé dans le cimetière commun.
Dans le service que lui fit le chapitre métropolitain , M* l'abbé Jalabert, vicaire-général , prononça son oraison funèbre. Au retour du Roi, M. l'abbé de La Myre, vicaire-général, aujourd'hui évêque du Mans, en ayant obtenu la per* mission, en qualité de délégué du chapitre, fit exhumer et transporter le corps de M. de Juignédans le caveau de l'église de NotreDame, destiné à la sépulture des archevêques.
M. de Juigné n'existe plus ; mais l 'intérêt qu'il a inspiré pendant sa vie ne sauroit périr, non plus que sa mémoire»
Les principales autorités de Châlons se feront un devoir d'unir leurs regrets à ceux des autres citoyens. Des sages dé»
Di
voués kV utilité publique envisageront comme étroitement unie à cette utilité l'attention à recueillir tout ce qui peut éterniser la mémoire de celui qui chercha toujours plus à faire le bien qu'à paroître l'avoir fait* La société d'agriculture, du commerce, des sciences et des arts du département de la Marne, proposa, en 1816 et années suivantes, pour sujet d'un prix, l'éloge de M. de juigné, comme évêque de Châlons, archevêque de Paris, et l'un des fondateurs de l'ancienne académie de Châlons.
M. de Juigné n'existe plus ; mais, grâces à la divine Providence, qui veille saûs cesse sur l'édifice sacré contre lequel les portes de l'enfer ne prévaudront jamais, il existe encore de ces colonnes solides que les temps mauvais n'ont pu renverser, de ces rochers inébranlables contre lesquels sont venus se briser les flots orgueilleux d'une philosophie impie et sacrilège. Il existe en-
eore de saints et doctes pontifes > parfaits modèles des évêques et du clergé de France, dont on pourra dire un jour, comme de M. de Juigné : « Ses grandes )> actions furent la joie de Jacob , et sa » mémoire sera éternellement en béné- » diction ». Et lœtificabat Jacob in operibus suis, et in sœculum memoria ejus* in benedictione. ( Lib. I. Mach.
ch. m, v. 7.)