‹ Vie de Messire Antoine Éléonore Léon Leclerc de Juigné archevêque de Paris, duc et pair de France, et ancien évêque de ChalonssurMarneChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

M. de Juigné en émigration.

CWi de quitter la France de suite, pour se soustraire aux insultes, aux vio* lences , à la mort même, M. de Juigné éait se résigner à cette divine Providence qui ne l'a pas abandonné depuis le berceau.

Si, d'après saint Matthieu, il pleure, ce n'est pas sur la fortune, sur les dignités ; il ne les a jamais ambitionnées. S'il pleure, c'est sur ses ouailles, c'est sur ses pauvres qu'il est forcé d'abandonner; c'est sur ce peuple aveugle, qui ne cesse d'être l'objet de toute sa sollicitude paternelle , de sa charitésans bornes, de ses tendres affections* S'il

pleure , c'est sur tous les maux qu'il a

pressentis et annoncés dans sa Lettre

pastorale de 1769. S'il pleure, c'est à

Texemole de son divin Maître sur Jérusalem : « Ville ingrate » ! ne pouvoit-ii pas dire : a qui aujourd'hui lapides ton » pontife, et qui bientôt tueras tant de » dignes et vénérables pasteurs selon le » oteur de Dieu, que je t'ai donnés dans » ma sagesse pour t'éclairer, te conduire » et te sauver du naufrage, combien de » fois ai-je voulu rassembler tes enfans ïx dans mon sein, comme une poule ras- » semble ses petits sous ses ailes , et tu » ne l'as pas voulu (1)»?

< Ayant tout sacrifié pour ses pauvrçs, H fut obligé d'emprunter poJur son départ; et ce que ses fermiers pouvoient hii devoir lui fournit à peine de quoi vivre, avec la plus grande économie, les premières années de son exil.

D'abord il chercha un asile à Cbam-

( t) Jérusalem , JertisatetA , quœ oecidit prophetas , et lapidas eos qui àd te missi sunt, quoties volui congregare filios tuos , quemadmodum gallina puUos suos sub alas % et noluisti. Mattb. C. xxm, y. ij.

béri (1), et passa ensuite à Constance, où il fut joint par plusieurs évêques, ses collègues , et par un grand nombre de prêtres fidèles , obligés de quitter le sol natal.

En partant, M. de Juigné avoit laiaaé pleins pouvoirs à ses grands -vicaires pour continuer l'administration- Il leur a voit recommandé de l'informer exactement de tout ce qui pourrait se passer dans son diocèse , qui lui étoit toujours cher, et qui ne fut jeûnais étranger à sa sollicitude pastorale. Il ne tarda pas à en donner une nouvelle preuve.

. (i) Ce fat pendant son séjour en Savoie, où il fut accueilli, avec la plus franche hospitalité, par le marquis de Clermont Mont-Saint-Jean , à la ftimille duquel il s'honoroit d'être uni par les liens du sang , qu'assisté de trois archevêques et quatre évêques françois, aussi émigrés, il fit, le 24 mai 1792, la bénédiction de la chapellé du château de la Bâtie d'Albanais, que M. de Mont-Saint-Jean faisoit bâtir dans l'antique terre de ses ancêtres, inféodée à sa famille en i3io. Le procèsverbal de cette bénédiction solennelle % été inscrit dans les registres de la paroisse.

Aussitôt que parut le trop fameux décret qui dépouilla le clergé de France de ses titres, places, pensions et revenus* nous nous réunîmes, avec les abbés Verdollin et Rages, chez le pieux et zélé abbé de Fcnélon , aux Missions-Etrangères II fut convenu que Ton en écriroit de suite à M* l'archevêque, pour lui proposer de permettre d'établir, sous ses auspices, un bureau de secours. Lie prélat répond que , non - seulement il s'empresse de donner son consentement, mais que, d'après le vif intérêt qu'il prend à cette partie souffrante de son diocèse, il prie instamment de hâter cette bonne oeuvre, à laquelle il met infini* ment de prix.

(i) L'abbé de Fénélon , surnommé le Père des petits Savoyards , dévouoit son temps et sa fortune à l'instruction de ces petits montagnards , auxquels le Roi daignoit prendre intérêt. C'est à eux que fut adressée la dernière aumône de Louis XVI, un envoi de 5ooo lir. de sa cassette , peu de jours avant le 10 août.

De suite le bureau est formé. Quatre personnes aux quatre coins de Paris, connues par leur dévouement à la bonne cause, sont désignées et chargées de recueillir les dons, et de les verser chaque mois à la caisse.

Les avis , les invitations sont insérés Bans tous les papiers publics; les largesses des personnes célèbres et zélées sont provoquées; les dons deviennent tout à coup abondans.

La forme d'une distribution sage, régulière et certaine, est déterminée,suivie et observée. Les secours qui paroissent devoir être nécessaires à chacun sont réglés. Cent francs par mois sont accordés à MM. les curés de la ville, soixantequinze francs à MM. les vicaires de là ville, à MM. les curés de la campagne, et cinquante francs à tous les autres ecclésiastiques , sauf les secours extraor»

dinaires et commandés par les circoas^ tances. f

M**. Elisabeth , cette vertueusé princesse, à qui aucune bonne œuvre n'étoit étrangère , fut la première protectrice et bienfaitrice de celle-ci.

Cette caisse, si intéressante, s'est soutenue jusqu'à la fin de 179a, avfcc un* constance qui ne s'est point démentie, et le bon prélat étoit encore loué et béni où il n'étoit plus.

Cependant, au mois de juin 179a, voyant la misère augmenter et craignant ses suites, nous fîmes une adresse à l'Espagne, persuadés qu'elle rendroit au clergé de France ce qu'elle avoit reçu en circonstance!» également pénibles; mais les progrès de la révolution ne permirent aucune réception de réponde ni de fonds.

Revenons à M. de Juigné. Si, ainsi que nous l'avons dit, son cœur et son ame se peignent si bien dans ses M an démens et Lettres pastorales ; ils ne se peignent pas moins dans ses lettres particulières, sur-

tout dans celles qu'il écrivoit pendant ces jours d'épreuves et d'affliction (i).

La religion , la charité même étoient toujours le principe et le but de ses correspondances. (N°. I er .)

Quant à sa politique et à ses opinions sur les événemens, on le voit se borner à implorer et à fléchir celui qui dispose en souverain Maître des trônes, des gouvernemens et des peuples. (N°. II.) •

On le voit, dans les circonstances les plus difficiles , conserver cette paix de l'esprit et du cœur , qu'une entière ré-

(i) Nous avons conservé une nombreuse et bien pré* cieuse collection de toutes celles qu'il nous a écrites jus» qu'à la veille de sa mort , pendant tout le temps que nous n'avons pas passé à ses côtés.

Son écriture étoit belle , exacte et très-lisible. Il potsédoit parfaitement le style épistolaire, donnant scrupuleusement ce qui convenoit à chacun. Ce style étoit simple , naturel et châtié.

(2) Voyez à la fin du volume les Pièces justificatives ,

signation à la divine Providence peut seule donner aux ames vraiment vertueuse (N°. III.)

Toujours animé du zèle ardent de travailler encore au salut de ses ouailles, il désire rentrer en France : mais il veut rentrer avec les Bourbons, et il ne le yeut pas sans les Bourbons. (N°. IV.)

En recevant la liste des évêques de France et des membres de son clergé de Paris qui n'existoient plus, il déploré amèrement ces pertes. Pendant son séjour à Constance, il chercha et trouva le moyen d'établir, dans la Franconie, un séminaire où se formoient de jeunes élè^ ves destinés à remplacer les prêtres que moissonnoient prématurément les fureurs révolutionnaires. (N°. V.)

C'étoit pour lui une grande consolation, dans son exil, d'apprendre que tous ceux qui lui avoient été jusqu'alors attachés lui restoient fidèles , et qu'à son exemple, aucun ne fléchissoit le genou

devant Baal. Quelle fut sa reconnoissance lorsqu'il apprit la réponse ferme et héroïque à la proposition qui fut faite à un de ceux qui a voient sa confiance, de lui succéder constitutionnellement sur le siège de Paris (1) !

Il seroit trop long de rapporter ici toutes les lettres où il peint si vivement ses regrets et son désespoir de ne pouvoir plus récompenser que par des vœux ceux qui lui sont restés fidèles. Il semble qu'il donneroit volontiers ce qui lui reste de vie, pour ceux qui sont encore assez heureux pour pouvoir lui rendre quelques services.

Délicat à l'excès, nous le verrons, dans le plus pressant besoin, refuser cons-

(i) L'auteur de cette réponse , faite dans un temps ou l'on couroif et où lui-même a bravé les plus grands dangers, a cru devoir, par prudence, ne pas la consigner ici. « C'est bien dans cette réponse , lui écrivit » M. de Juigné, que vous avez été un vrai confesseur » de la foi j Dieu en soit loué ». <

ta m ment des amis qui lui offrent de partager avec lui ce qu'ils peuvent avoir.

<( Non , dit-il , non ; je craindrois trop

» de hâter vos besoins, et de vous voir

» trop tôt dans ma position ».

Jusqu'en 1796, moyennant la plus sévère économie, il n'avoit pas encore manqué du nécessaire. Il avoit même lieu de penser qu'il se soutiendrait encore pendant quelque temps; et s'il éprouvoit, nous disoit-il, 4es inquiétudes et des alarmes, c'étoit beaucoup plus pour les siens que pour lui, et ce qu'il avoit craint le plus arriya.

Les malheurs et les désordres de sa patrie se prolongent bien àu-delà de ce qu'on avoit pensé. Sa famille, composée tant d'une part que d'une autf e de treize enfans, sans compter ceux qui leur ont donné le jour, après avoir fait à la cause du Roi, de la conscience et de l'honneur, le sacrifice de près de 3oo,ooo liv.

de rentes qu'elle possédoit en France,

ayant épuisé toutes ses ressources, tombe dans la plus grande détresse. C'est alora que le bon archevêque lui fait le sacrifice du peu qu'il possède encore. Enfin, il ne lui reste plus que sa chapelle, à laquelle il tenoit beaucoup. Calice, crosse, ornemens, anneaux,, il vend tout^ et le prix tout entier est employé a donner du pain à une portion de cette famille , qui en manquoit.

Le voilà donc réduit lui-même à l'aumône , à ne pouvoir subsister que p$r des bienfaits. Il n'en conserve pas moins cette paix, ordinaire chez lui, de l'esprit et du cœur. « Je n'en suis péril sonnellement, dit-il (1), en nous dé- » cri van t tous ces détails, ni humilié » ni affligé fortement. J'ai toujours une » grande confiance dans la divine Pror » videqce. Je m'y résigne entièrement » D'ailleurs , après avoir joui d'une

(i) Constance, 24 octobre 1797.

y> grande fortune, il sera peut-être utile » à ma sanctification de sentir l'aiguil- » Ion de la détresse. Que lia volonté de » Dieu, par rapport a moi, s'accom- » plisse ! Je m'y soumets avec la plus » grande résignation j c'est ce que je lui y> demande ».

Il avoit espéré que MM. de Juigné, ses frères, pourraient trouver à faire quelque emprunt; il croyoit, comme trèsprobable, que, sur une fortune de six à

sept millions de capital qu'ils possédoient en France, ils rassembleraient assez, à tout événement , pour faire fâfce à une somme dë 5o à 4o,ooo fr. , qu'ils désiraient emprunter j mais, à mesure que les affaires publiques de la France se détérioraient, la confiance diminuoit; et cette opération , qui les auroit mis à même de lui rendre et de l'aider, ne put avoir lieu , au moins pour le moment.

À cette époque, l'espoir que l'on avoit eu de rentrer en France incessamment,

s'évanouit, a Nous voilà donc, dit- il, » précipités de nouveau au fond de l'a- » bîine, dont nous espérions enfin sor- » tir, et nous ne voyons plus de terme » à nos maux; adorons, adorons les dé- » crets impénétrables de la divine Pro- » vidence; résignation entière, confiance » en sa bonté, et efforçons-nous de hâter » le moment de sa miséricorde par la » ferveur de nos prières, nos larmes et » nos gémissemens ».

J Cependant ses frères trouvèrent enfin , sous la caution réunie du bon archevêque, à faire un emprunt de i5 à 20,000 fr. « Sans cela, nous disoit-il, où » en serions-nous, moi et les miens?

» nous serions morts de faim , à la le t- » tre ».

Il est à remarquer que M. de Juigné et sa famille étoient si délicats, qu'ila n'auroient jamais touché aux secours que le prélat recevoit pour la masse des pauvres émigrés, dont il étoit chargé. « Non,

» nous écri voit-il, ce n'est ni pour moi » ni pour les miens ». On demandera peut-être comment il subsistait ; le voici.

La renommée, qui publiait ses tertus, l'intérêt qu'il savoit si bien inspirer, l'opinion méritée que l'on a voit prisé sur èon compte, étoient parvenus jusqu'audelà des mers (i), et il én éprouva péréonnellement lés plus heureux effets.

Favorisés de la protection d'un dés premiers personnages de Londres, nous trouvâmes les moyens de lui faire passer chaque aimée, jusqu'à son retour à Paris, plus que nerecevoitdu comité de secours à Londres aucun prélat François y résidant. Ce comité ne donnoit tien hors les limites de l'Angleterre ; mais des bourses particulières y suppléèrent, en faveur de M. l'archevêque de Paris.

Cependant M. de Juigné , bien moins

(i) Et nominatus est usquè ad noyissimum terras, et congregavit pereuntes. Mach. ch. m , 9.

occupé encore de son existence personnelle que de celle de milliers de François, prêtres et laïcs, prend avec succès tous les moyens possibles de venir à leur secours.

v Dès 1 793, une partie d'entre eux ayant épuisé le peu de ressources qu'ils a votent emporté avec eux en émigrant, et toute communication étant fermée avec la France, fut réduite à l'aumône. Le juste crédit que le vertueux prélat, ministre de la Providence, avoit conservé, le cou* cours seul de son nom , qui étoit le garant et le gage infaillible de tout succès, firent obtenir à ces infortunés la protection et les libéralités de plusieurs princes étrangers.

On peut le dire sans exagération : plus de douze mille exilés lui durent leur existence, dans le séjour surtout qu'il fit à Constance, en Souabe. Ecclésiastiques, laïcs, tous participèrent également à ses libéralités; nous disons à ses libéralités,

car rien ne se fai soit que par son entremise et sous ses auspices. Entre autres preuves , nous en citerons une.

En 1796, les évèques françois réunis à M. de Juigné, à Constance, écrivirent en commun à M. le cardinal Balliani, primat de Hongrie, et à tous les évèques de Hongrie, pour les engager à venir au secours d'une foule de malheureux prêtres françois qui étoient réfugiés dans cette ville, dans la Souabe, et dans toute la Suisse. Il y en avoit peut-être alors plus de quatre mille, et les différentes ressources pour les faire exister étoient épuisées. La guerre, qui étoit encore allumée en Allemagne, et d'autres circonstances, déterminèrent M. le cardinal Balliani et ses suffragans à différer cette bonne oeuvre, dont ils ne s'occupèrent que l'année suivante. Une somme de dix-sept mille florins fut recueillie et envoyée par la trésorerie de Vienne, à la régence de l'Autriche, pour être partagée

et

et distribuée , mais avec Vihtervention , y étoit-il dit, de M. V archevêque de Paris. (Lettre du 11 décembre 1798.)

La circonstance la plus pénible où se trouvèrent les émigrés fut celle où ils furent, au mois de janvier 1799, f° rc és de fuir Constance. Personne ne sentit plus vivement et ne partagea plus sensiblement leur position. Laissons-le peindre lui-même cette scène de misère et d'horreur. (N\ VI.)

f C'est ainsi qu'il cherchoit, dans l'espérance et dans le besoin de soulager le malheur des autres, la seule consolation qui pût adoucir le sentiment de ses malheurs personnels.

Ce prélat, si généreux envers tous, ne trouve donc pas, dans l'étranger, même les douceurs de l'hospitalité !

Il s'estimoit toujours le moins malheureux des malheureux et le moins à plaindre. Lui ofFroit-on quelque secours

pour lui personnellement? il répondoit:

(to )

a Je suis infiniment reconnoissant de ce » qu'on veuille bien s'occuper dé mes » besoins. Je recevrai ce qu'on me desy> tloe avec le plus grand plaisir; mais » ma satisfaction serait encore et plus » pure et plus grande, si je ne craignois » que cette attentive générosité ne nuise » à des personnes encore plus à plaindre » que moi ». (ao juillet )

Sur plusieurs invitation» pressantes qui lui furent faites de passer avec sa famille en Angleterre, où non-seulement on kû assurait, comme aux autres prélats et émigrés François, le nécessaire, mais encore où dés premiers du royaume lui auraient donné des preuves d'intérêt et de vénération, qu'il est bea u,qu'il est édifiantdeie vohypourainsi dire, sur la paille, répondre : « Je serais obligé de m'y » rendre;jamaisje n'abandonnerai, dans » le malheur, mes infortunés compa- » tri oies, autant de temps que je serai » asses heureux de poxivçir leur être

» de quelque utilité » ! Il est à remarquer qu'il partageoit toujours avec eux • ce qu'on lui donuoit personnellement.

Et, en effet, que seroient devenues ces innombrables familles qu'un noble dévouement avoit entraînées hors de leur patrie, sans ce nouveau Raphaël, cet ange conducteur, cet ange consolateur, cet ange de piété, de douceur et de paix ; enfin, ce nouveau Moïse qui, dans la captivité, les encourage, les console de l'espoir de revoir la terre promise ?

Une grande consolation dont il a joui dans son exil, et à laquelle il mit un prix infini, fut celle d'offrir, à Annecy, les saint mystères sur le tombeau de saint François de Salles, avec les mêmes ornemens dont ce saint évèque s'étoit luimême servi , qu'il a toujours cherché à prendre pour modèle.

Les armées françoises ayant, en 1799, occupé Constance, M. de Juigné se retira à Augsbourg, où il reçut de l'électeur de Trêves l'accueil le plus honorable.

Le nom de Juigné ne fut jamais prononcé qu'avec le même respect par les amis et les ennemis du trône ; l'estime, les égards, les hommages, la vénération accompagnent ses pas dans l'étranger comme en France. Il est chéri de personnes mêmes connues pour ne pas adopter en tout ses principes de croyance. En Suisse, en Allemagne, les protcstans lui témoignent leur vénération. À Augsbourg, les héros françois s'empressent d'honorer, dans sa personne, le héros chrétien. Les généraux lui offrent une sauve-garde ; mais dans le malheur comme dans la prospérité, indifférent à toute distinction, à tous honneurs, il répond; « 11 me suffit de voir enfin les François » désabusés à mon égard, et leur loyauté » est la sauve-garde la plus assurée pour » moi )).

Si M. de Juigné, ainsi que nous l'avons dit, a, par sa Lettre pastorale de 176g, pressenti dès-lors nos malheurs, il n'a

pas moins prédit, dès le 28 juin 1794, qye la restauration de la France seroit due aux Anglois. Voici ce qu'il nous écrit à cet époque : «J'espère encore, » avec la protection du ciel, me réunir » un jour à tous mes fidèles coopéra- » teurs , dignes confesseurs de Jésus- » Christ, qui appartiennent à l'Eglise y> de Paris, et spécialement avec vous, » dans notre patrie, pour travailler, y> avec un nouveau courage, à l'œu- » vre de Dieu. Mais quand arrivera ce » moment? quand et comment se dé- » nouera cette scène horrible d'impiété, » de cruauté, d'atrocité ? C'est le secret » de la Providence, gui se servira de » V énergie et de la valeur de la nation » angloise, pour abattre Vhydre qui » menace toute l'Europe ».

En vain le monstre de la calomnie , qui n'épargne personne, ose-t-il l'attaquer, il ne parviendra pas à lasser sa patience et à altérer sa douceur.

M* Fabbé B...... reçoit une lettre datée

de Paris, du 1 3 juin 1800, assurant que M. l'archevêque avoit permis la projnesse de fidélité, et donnant à croire qu'il avoit foibli sur le serment de haine à la royauté. Nous n'avons pas plutôt connoissancede cette lettre, qui déjàcouroit les rues de Londres, que nous nous

.empressons de voir M. B ; nous lui

démontrons, preuves en main, que son correspondant n'est nullement fidèle. Il semble convenir, avec nous, de la vérité, et nous promet de renoncer au projet de la faire imprimer. Quel fut notre étonnement, lorsque, deux jours après notre conversation, ayant eu, pour appuyer son opinion (1), plus de confiance

(1) D'après la notice sur M. l'abbé Barruel , insérée dans TAmi de la Religion et du Roi, t. 25, n°. 65g, p. 4oS, 2 déc. i8i6> l'on peut se convaincre qu'il étoit le plus chaud partisan et le plus zélé protecteur du parti de la soumission. Ses différens écrits à, Londres en sont la preuve.

à son correspondant qu'aux lettres de M, l'archevêque, nous Times cette nouvelle mensongère imprimée.

MM. les évêques François résidant à Londres, surpris et affligés, nous appellent et nous demandent ce que nous pouvons savoir sur cettenouvellesi inopinée.

Nous leur donnons lecture de notre correspondance sur cet article. M. l'arëhevêque de Narbonne et M. l'évêque d'Arras nous invitent à nous trouver, avec eux, le lendemain au lever de son Altesse Royale Monsieur, qui, ayant rendu jusqu'alors toute justice méritée à M. de Juigné, ne pou voit croire a cette no»velle. Il fut décidé que nous la réfuterions de suite ; et dès le lendemain nous eûmes l'honneur d'en présenter qtjel- 4»es exemplaires à son Altesse Royale, qui daigna nous en témoigner sa satisfaction. (N°. VIL)

N'ayant pas eu le temps 4e le ^on-

su! ter, nous transmîmes de suite cet imprimé à M. de Juigné, qui nous répondit d'Àugsbourg le i4 août :

« Je ne puis que vous savoir gré de » l'empressement avec lequel vous vous » êtes porté à détruire les impressions » désavantageuses qu'auroit pu donner

)) la lettre que M. l'abbé B a jugé à

» propos de faire imprimer, malgré les » observations que vous lui aviez faites, » et qui auroient dû l'en détourner. Je » suis très-é tonné que M. l'abbé Barruel » se soit décidé à cette démarche si lé- » gèrement. Les citations de sa lettre , » venue de Paris, manquent d'exactitu- » de, et par conséquent vous les relevez » avec justesse. D'un autre côté, vous » avez pris l'avis de MM. les évêques, et » par conséquent votre démarche est » placée, elle est utile. Je ne puis donc » qu'y reconnoître votre attachement » pour moi, et vous louer de votre zèle ».

M. l'abbé B...., très-mécontent de notre

lettre, y fait une réponse dilatoire et insignifiante, mais pleine de fiel, d'amertume et d'injures. Nous nous contentons de l'adresser à M. de Juigné et de prendre ses ordres, en lui mandant que nous avions cru devoir ne donner aucune réplique. Le prélat pacifique nous dit, par sa réponse du 22 août :

« Je ne comprends pas comment » M. l'abbé B...., qui d'ailleurs a la répu- » tation d'un bon et estimable ecclésias- » tique , s'est permis des réflexions aussi » déplacées, aussi mordantes que celles » contenues dans sa réponse à la vôtre.

» Je n'ajouterai rien à vos réflexions, » mon cher abbé , je pense que vous avez » pris le parti le plus sage de ne plus » répondre, et de ne pas vous engager » dans une guerre de plume, qui a bien » des dangers ».

A cette époque, M. l'évêque d'Uzès publia un écrit contre la promesse. L'abbé IL... répond on sens contraire; le prélat

y réplique par des arguinens infiniment plus frappans et plus concluans que ceux de son antagoniste, et mit fin à cette guerre de plumé. Sur l'envoi que nous en fîmes à M. de Juigné, il nous répondit, le 5 novembre 1800 : « U est, à » mon avis, très-à propos et très-heureux » que ce M. B.... et ses antagonistes aient „ » renoncé à cette guerre déplume, qui » ne peut produire aucun bien, et qu'on » attende la décision de l'autorité qui a » le droit de prononcer.

» Je suis également satisfait que M B...

>) ait pris le parti de ne plus me mettre en » jeu dans ses discussions. La manière » dont vous vous êtes comporté dans » cette circonstance a dû lui fermer la » bouche. Elle est une nouvelle preuve » de v.otre zèle, et n'a compromis, en au- » cune manière, ni votre prudence ni » votre circonspection ».

Nous croyons en avoir dit assez, mais pas trop, pour ne laisser aucun nuage

sur l'opinion de M. de Juigné, relativement à la promesse de fidélité et à l'abominable, à l'exécrable serment de haine a la royauté.

Si, d'ailleurs, on se pcrmcttoit aucune aulre réflexion sur la conduite et la vie de M. de Juigné, il suflîroit de dire, pour toute réponse : Le dévouement entier des Juigné, leur amour à toute épreuve pour les Bourbons et la dynastie légitime en France, sont assez connus; ils ne se sont pas démentis, et ils ne se démentiront jamais.

Enfin, après la promulgation du concordat, il fit, entre les mains du Pape, qui lui en réitéra la demande, la démis- «ion de son archevêché, et sacrifia ainsi à l'obéissance ce qu'il avoit de plus cher.

L'archevêché de Lyon lui fut alors offert, il le refusa, bien décidé à n'accepter aucun autre siège que celui de Paris, où il étoit généralement désiré par tous les bons catholiques.

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