‹ Vie de Messire Antoine Éléonore Léon Leclerc de Juigné archevêque de Paris, duc et pair de France, et ancien évêque de ChalonssurMarneChapitre 14 sur 17 · AUX OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

AUX OBSERVATIONS

Parmi les différentes observations qui nous ont été faites depuis la première édition de cette Vie, se trouve celle de ne pas avoir parlé du Te Deum ordonné par M. l'archevêque de Paris, dans la trop célèbre séance du 4 août 1789, où, en une seule nuit, les droits et les privilèges du clergé et de la noblesse furent abolis.

Nous ne prétendrons pas justifier ici M. de Juigné sur un faux pas aussitôt reconnu que fait. Personne n'est infaillible, et avec les meilleures intentions de faire le bien, on peut errer. Quelles celles de ce bon et pacifique prélat? La paix, l'union, la concorde qu'il croyoit sceller; et sa religion fut

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trompée. Mais laissons, sans toutefois l'approuver, parler l'historien (i).

« Ce fut un superbe spectacle que » celui des nobles et du clergé abandon- » nant les droits de chasse, de pèche, » de garenne, de colombier; les curés » offrant le sacrifice de leur casuel, les » seigneurs consentant à vendre leurs » droits féodaux a ceux qui étoient » intéressés à les racheter. Ce fut un » grand et touchant espoir pour la ré- » génération uniforme de la France, » lorsque l'on vit les députés des pays » d'Etat, et ceux des villes privilégiée**, » offrir tour à tour le sacrifice de leurs » antiques privilèges, et proclamer que )) le voeu de leurs commettans étoit » qu'en France il n'y eût désormais » qu'une seule nation, qu'une seule fa- » mille, qu'un seul empire; il sémbloit

. (i) M. Fanlin-Désodoard, Histoire philosophique de la Révolution de France, loin. I, pag. 70.

)) que la France alloit être subitement » régénérée. L'assemblée, étonnée elle- » même de ses succès, décréta qu'une » médaille seroit frappée pour conser- )> ver la mémoire de cet événement, et » décerna à Louis XVI le litre de res- » taurateur de la liberté (î) \>. Et ce fut en ce moment d'enthousiasme que la coloijjbe sans taches crut pouvoir présenter l'olivier de la paix, et que M. de Juigné, invité par 4'assemblée, conseillé, pressé même par plusieurs de ses collègues, ordonna le Te Deum.

M. de Juigné doit donc être jugé d'après l'intention et la circonstance, et non autrement, et ce prélat trop confiant n'en fut pas moins lapidé quelque

Malgré ce faux pas, M. de Juigné,

nous aimons à le répéter, n'a cessé

(i) Le Roi accepta ce titre, el assista, k i3 août, au Ta Dcum qui fut chanté solennellement en cette occasion.

d'être du parti des royalistes purs, parti le plus (bible et le moins nombreux de l'assemblée.

M. de Juigné a été le premier des évèques de France à fuir la persécution pour se soustraire à une mort cer* taine. (Payez, pag. 65.) Nous prouve* rons que, dans les circonstances où il s'est trouvé, non-seulement la fait* lui a été permise, mais qu'elle a été pour lui un devoir, une obligation de

c on scie n ce*

Cependant, des personnes ont blâmé et regardé cette retraite comme précipitée, et comme un acte dé foiblesse et d'une lèche pusillanimité. Elles ignoroient sans doute que la fini* dans la persécution est compatible avec le plus

vrai courage consiste, non pas à exposer inutilement, mais à nous réserver pour les desseins que Dieu a sur nous.

Pour justifier la fuite de M. de Jui~ gné, il suffiroit de laisser parier le* faiu dont nous avoua été les témoins.

Hélas! ils ne parlent que trop : calomnié, outragé, signalé à la fureur d'un peuple ivre, animé, égaré, soudoyé et se portant déjà aux derniers excès de cruauté contre lui ! a II suffiroit de con- >> sidérer ce qui a suivi sa retraite pour »être convaincu qu'elle n'a pas été ï> l'effet de la foiblesse, mais que c'est » Dieu qui lui en a inspiré la pen- ?>séeO)». •

- ; On a objecté qu'un pasteur ne doit jamais abandonner son troupeau dans les temps orageux, uit pilote le gouvernail de son vaisseau au moment de 1* tempête, un officier son poste à l'instant du combat, et que M. de Juigné ne devoit pas donner, au corps du lilergé, le premier exemple de la dçsei>

«s , . i mn ' » 1

(i) Ponbm ni Vit. laiïcti Cypn*nu

tion, au moins avant le décret de déportation du 26 août 1791.

On peut sans doute faire illusion à des esprits superficiels par des comparaisons qui ont quelques fausses couleurs de vérité; mais une question aussi importante que celle de savoir quelle conduite peut et doit teuir dans la persécution un ministre de Jésus-Christ, ne doit se décider que par des principes clairs, tirés de l'Evangile, expliqués par la tradition et confirmés par les exemples des saints. Or, c'est d'après ces principes que M. de Juigné a, nonseulement pu se soustraire à la persécution par la fuite, mais encore qu'il y a été obligé en conscience.

Si nous voulions, en l'honneur dé ce sage et prudent pontife, composer une apologie sur sa fuite, et dévoiler les intentions perfides de ses persécuteurs qui, voulant détruire la foi eh France, sa voient bien que le moyen le

( "7 ) < plus sûr pour réussir dans leurs projets impies, étoitde frapper le premier pasteur, il nous suffiroit d'emprunter ici les propres paroles de saint Athanasc, de ce zélé défenseur de la foi catholique, répondant à ces hérétiques ( les ariens ) fameux par leurs violences et leurs calomnies contre lui : a Ceux, » dit-il, qui m'ont persécuté m'accusent » de pusillanimité, parce que, lors- » qu'ils me cherchoient pour me faire » mourir, je ne me suis pas livré à » eux.... Ah! s'ils me reprochent d'avoir )) fui, ce n'est pas qu'ils désirent me » voir courageux. Comment pourroient- » ils souhaiter quelque bien à ceux qui » sont si éloignés de prendre part à leur » impiété? C'est ici un nouveau trait » àe leur malignité... Quelle audace de » ces impies, qui, après tant de crimes » et tant d'attentats contre moi, me re-

» prochent de m'ètre soustrait à leurs » mains parricides ! Mais il est aisé de

» connoître leurs véritables senti mens.

» Ils voient avec le plus grand chagrin » que je n'aie pas été la victime de leurs » persécutions. Voilà le véritable sujet » de leurs plafates, et le motif de leurs » calomnies (1) ».

Enfin, M. de Juigné, en fuyant, étoit, comme saint Clément d'Alexandrie, pénétré de ce grand précepte, que la charité oblige tout chrétien de ne point contribuer à faire commettre de crimes, de ne point aigrir par sa présence les persécuteurs : « Celui qui provoque ao»

» persécuteur répond du mal qui eu » arrivera, comme s'il avoit provoqué » une bête féroce (a)». Or, les persécuteurs de M. de Juigné n'étôieot - ils pas des bêtes féroces?

Nous concluons, comme saint Àtha-

(1) Crimert tarditalis exprobrant. ... (Sanctus A th. io Apolog. pro fugâ suâ).

(2) Quod si etiam irritet, plané causa est, ut qui provocet feram (S. Clenu Alex. 1. iv S^omalum).

nase, qu'il faut être, oïl bien ignorant dans les Ecritures, ou de bien mauvaise foi, pour condamner ceux qui, en pareilles circonstances, telles que celles où s'est trouvé M. de Juigné, ont fui la persécution. «Les saints, par la » fuite, i.ont conservés comme des inéde- » cins pour les besoins des peuples (1)».

Eh! que seroit aujourd'hui l'Eglise de France, si le clergé n'eût pas émigré?

et ce saint docteur, comme saint Cyprien, admet à la gloire et à la récompense des martyrs ceux qui meurent en iuyant la persécution (2).

M. de Juigné a donc suivi l'exemple des saints, et il n'a donc pu, par sa iuite, ni diminuer la gloire, ni ternir les lauriers des vrais confesseurs de la

(1) Utilisct non infrucluosa pojtolis fo&i sanclorum. Per dispensalionem, ut meJici in usus indigentium, reservantur.... (S. Ath. in Ap. pro fogâ snâ).

(2) Qui in fugâ moriuntur , non inglorii monuntur t nam lii quoque laureara martyrii conscquuntur.

foi; et, s'il se trouvoit encore des personnes d'un cœur droit, qui cependant eussent conservé quelques préjugés sur sa fuite, nous aTons lieu d'espérer qu'ils y renonceront tout-à-fait d'après les preuves qui la justifient.

Moyens de subsistance de M. de Juignè. ( Voyez pag. 75.)

D'après le désir qu'on nous a manifesté de connoître plus particulièrement les moyens de subsistance de M. de Juigné et de ceux qui l'entouroient dans l'élranger, nous croyons devoir (Fautant plus entrer dans quelques détails, et satisfaire à cette demande, que ces documens, accompagnés de preuves (1), feront briller d'un nouvel éclat ses hautes

(1) Pour donner aulhentiquement ces preuves, nous nous trouvons, malgré nous, dans l'obligation de démontrer notre posi lion favorable à M. de Juigné, ta confiance dont nous jouissions, et nos moyens de l'obliger. On nous pardonnera sans doute cette digression > utile et nécessaire aux Pièces justificatives.

vertus, sa charité sans bornes, sa patience dans les plus rudes épreuves, sa résignation entière en la divine Providence dans les positions les plus pénibles, et sa réputation méritée au-delà des mers. On verra surtout combien la nation angloise lui a donné des preuves d'estime, d'intérêt; d'affection et de distinction particulière, et combien elle s'est immortalisée par sa géiiérosité.

Le j5 septembre 1 792, échappé comme par miracle à une mort certaine (1),

(t) Membre du comité de. secours ecclésiastiques (voyez pag. 68), nous étions alors soupçonné d'avoir la caisse chez nous; mais heureusement elle n'y étoit pas. De plus, des ennemis de tout bien connoissoient notre dévoûment pour l'autel et le trône. La première

bonne œuvre nous conduisit à une seconde non moins

méritoire, et pour laquelle nous fumes comme adjoint à M. de la Porte , intendant de la liste civile. Le 12 août k 1792, la ville donna ordre de nous arrêter, de se saisir de la caisse et de nos papiers. Prévenu au moment, nous n'eûmes que le temps de fuir avec le seul habit que, nous avions sur le corps, notre logement fut pillé, et les scellés mis. Cependant, plus heuieux que ne le fut

sorti furtivement de Paris, nous nous rendîmes en Angleterre. Notre intention étoit alors d'aller rejoindre M. de

Juigné en Suisse; mais M. de la Marche, évèque de Saint- Pol de Léon, que les poursuites dirigées contre lui avoien t forcé de quitter la France dès 1791, et qui, jouissant déjà de la confiance du gouvernement anglois, étoit occupé des moyens de venir au secours de ses malheureux compatriotes, nous retint, et nous donna une commission pour former et présider un bureau de secours à Douvres, et M. de Douglass, vicaire apostolique à Londres, nous accorda des lettres de vicaire-général.

M. de Saint-Pol, qui n'ignoroit pas les preuves de dévoûment et d'amour

M. de la Porte, par une prévoyance sage et prudente, nous pûmes soustraire les papiers relatifs à la cour, qui, comme on le sait, fut cruellement compromise par ccui qui furent trouvés chez M. de la Porte, lors de son arrestation inopinée.

que nous avions été assez heureux de pouvoir donner à nos augustes et malheureux princes aux momens les plus pénibles, nous proposa de nous charger de leur correspondance, particulièrement avec la France. Nous acceptâmes avec le plus vif empressement cette honorable, mais bien délicate commission, et, par le moyen de nos amis sur le continent, nous réussîmes avec le plus grand succès a établir de suite une voie sûre et secrète pour exécuter les ordres qu'il nous transmit; et, pour ne pas éveiller de soupçons sur les dépèches et mieux nous envelopper de mystères, nous prîmes, dans notre correspondance, le nom de Berllam, négociant, et compagnie. De plus, nous donnâmes au comité d'agence un secret infaillible, et très-utile alors, d'une écriture invisible et visible à volonté, et la correspondance eut les plus heureux et les plus longs succès.

' Au mois de novembre 1794 (1), un premier bureau d'agence royale fut monté à Paris par les ordres de M. le régent, et par les soins de M. d'Antraigues. M. D...... fut alors envoyé à

Londres en qualité d'agent. Trouvant notre correspondance établie pour les princes et en activité, il nous notifia, de la part du Roi , de continuer et de suivre désormais, sous son inspection , ladite correspondance; ce que nous fîmes jusqu'à notre rentrée en France en 1801 (2).

(0 Voyez la Vie de. Lotus XVIII, par Beau champ, pag. 171, sans laquelle nous ne nous serions pas permis de citer ces anecdotes.

(2) Nous le dirons ici avec peine , mais , comme Tacite, sine odio et ird. Il eût été à désirer que le respectable évêque de Saint-Pol de Léon, qui dès-lors jouissoit de toute la confiance, non- seulement des Princes François , mais encore du ministère anglois , eût continué a être chargé de cette correspondance; mais à trois cents lieues, il étoit facile d'abuser de la confiance du Monarque malheureux. Si cette correspondance eût été toujours dirigée avec la même sa-

M. de Juigné n'eut pas plutôt appris notre fuite en Angleterre, que,

gesse, la même prudence, la même économie, il n'y eût pas eu autant de victimes, dont nous avons élé particulièrement du nombre , ainsi que nos correspondans et amis; et des sommes énormes n'eussent pas été employées à pure perte. À l'arrivée du nouvel agent , nous nous empressâmes de consulter M. l'évêque de Saint- Pol , qui en étoit lui-même peiné. Il nous dit : « Le » Roi l'ordonne, nou9 devons obéir. Continuez, sous » cette nouvelle inspection, votre zèle et votre dévoû- » ment à la bonne cause » .

M. D. , en sa qualité d'agent, et honoré de la

confiance du Roi et de nos augustes Princes, devoit naturellement et nécessairement en inspirer, surfont à ceux qui, comme nous, lui étaient gratuitement associés pour la même et bonne cause, et ne pas en abuser. Enfin, après avoir, dit un illustre personnage, coûté plus que le revenu d'une province de France, criblé de dettes et connu trop tard, il est mort insolvable. Ce n'est pas ainsi que l'on sert son Roi avec honneur, avec amour; ce n'est pas ainsi que nous l'avons servi dans le malheur.

Nous avons, sur cet article comme sur bien d'autres, les pièces et les preuves les plus authentiques.

Nous avons également conservé précieusement les ordres qui, relativement à lo correspondance, nous ont été transmis de la, part du'Roi par ses.agcns. II seroit

n'ayant pas encore notre adresse, il qous fit passer, par occasion, ce billet en date du 8 février 1798.

« J'ignore le détail de la persécution » que M. Pabbé Lambert a éprouvée; ;> mais je n'ignore pas avec quel esprit » de foi et de religion , avec quelle gé- » nérosité et quel courage il s'est con- » duit dans les différentes occasions où » sa vertu a été mise à l'épreuve; je le

sais, et ne l'oublierai jamais)). Et en effet, il en a conservé le souvenir jusqu'à sa mort.

Lui en ayant, sur sa demande, adressé un aperçu, il nous répond du château de Wellenburg , le i5 novembre suivant : «J'ai lu, mon cher Abbé, » avec le plus grand intérêt et la plus

trop long de citer ici le chapitre des évèneraens qui ont en lieu; il nous éloignerait trop de notre sujet, l^ous nous proposons d'y revenir dans nos Mémoires pour r Histoire des temps, et ajouter beaucoup de faits a ceux déjà rapportés par M de Beauchamp.

» grande

» grande Satisfaction récrit joint k votre » lettre, contenant une narration abré* » gée de ce qui vous est arrivé en Frartcfc » avant votre retraite en Angleterre.

» J'ignorois que vous eussiez éprouvé » tant de tourmens et de diangers, et » je remarque, comme vous, la pro- » tection spéciale de la divine Provi- » dence dans votre conservation. Mais » ce qui m'a spécialement frappé, édi- » fié et satisfait, c'est la fermeté vrai* >) ment chrétienne de vos réponses à » rassemblée électorale : c'est bien là que )) vous avee été un vrai confesseur de » la foi Dieu en soit loué, et vous » conserve pour le bien de son Eglise » !

» Pour ce qui vous concerne, mon » cher Abbé, si la divine Providence » permet que nous rentrions dans notre

» ... .il . ' ■

(i) La prudence et" la modestie ne nous permettent pas d'insérer ici cette réponse à des propositions qui nous furent faites alors, et que nous rejetâmes avec horreur.

» patrie , et que nous y reprenions nos » fonctions, soyez assuré que je pren- » cirai à votre égard tous les arrange- » mens qui pourront vous convenir. Je )> désire particulièrement de n'être ja- » mais séparé de vous; et, d'un autre » côté, je suis persuadé que je ferois le » bien d'une paroisse de la ville de » Paris en vous en confiant le gouver- )) nement et en vous en donnant le )) titre (i)» (désir qu'il n'a cessé de nous témoigner); «je suis très-aise de ne » savoir qûe vous avez été assez grave- » ment indisposé et blessé qu'en appre- » nant en même temps votre guérison » et votre rétablissement. Conservez » bien votre santé, mon cher Abbé, elle » est si utile!

» Recevez, mon cher Abbé, les nou-

(i) Nous lui répondîmes que notre seule ambition é loi t de n'être jamais séparé de ses côtés, et il nous dit: «« Vous serez satisfait».

» velles assurances de mon estime par- » faite, ma confiance, ma reconnois- » sance et ma très-sincère amitié (1)».

M, de Juigné approuva notre résidence, et nous chargea de ses relations avec MM, les évèques françois (a) et son clergé retiré dans cette île.

Toujours inquiet sur la destinée et le sort de ses chers coopérateurs à Paris, il n'a rien de plus empressé que de nous en demander des nouvelles, et dans quel état nous avions laissé la caisse des secours. Nous lui répondîmes que , de-

(1) Telle étoit la finale ordinaire qu'employoit ce bon > prélat dans toutes les lettres qu'il nous faisoit l'honneur

de nous écrire : elles étaient toutes de sa main , et jamais avec nous il n'usoit d'intermédiaire.

(2) Il est à remarquer que tous les évèques franfois, quoique dispersés et très-éloignés les uns des autres, a voient entre eux des communications suivies et trèsfréquentes relativement à l'église de France. De 1791 à 180* > trente évèques environ passèrent en Angleterre; mais le nombre ordinaire résidant à Londres et aux environs étoit de dix -huit à vingt.

puis le i er . mars 1791 jusqu'au i5 septembre 1792, époque de notre fuite, la recette a voit été de la somme de 65,63a francs 8 sous; la dépense, de 5o,g4g francs; que le reliquat que nous avions remis, à notre départ, à l'abbé Rages, notre collègue, l'abbé de Féné- Ion, président de notre bureau de secours, ayant déjà été arrêté, étoit de j 4,683 francs; que cette somme seroit, si elle ne l'étoit pas encore, bientôt épuisée en faveur des malheureux émigrans; qu'aucun n'avoit manqué de se* cours dans le besoin; que nous en avions pris tous les moyens, et que, quoique dénoncés, recherchés et poursuivis, nous n'avions discontinué la distribution, surtout en donnant, sur la fin et dans ses momens les plus pénibles, des rende vous secrets et nocturnes, particulièrement sous la grande allée des Chartreux, au Luxembourg, comme le lieu le plus retiré et le plus commode, en nous dé*

guisant et en affrontant tout danger et péril jusqu'au moment de notre départ, où nos stratagèmes furent découverts.

Dès le 8 février 179^, M. de Juigné nous demanda si les prêtres du dehors pouvoient participer aux secours de l'Angleterre : nous lui répondîmes négativement. Les évêques françois résidant en Allemagne liront la même demande à M. t'évèque de Saint- Pol de Léon, qui donna la même réponse, en disant que le comité anglois, obsédé de demandes au dedans, avoit arrêté qu'il ne seroit accordé de secours qu'aux ecclésiastiques, laïcs,, hommes, femmes, enfans et domestiques même, en temps qu'ils résideroient dans l'île, et non au dehors, et que cet arrêté ne souffroit aucune exception.

Le 27 janvier 1795, M. de Juigné commença à nous faire part de ses craintes pour l'avenir : ((Nous faisons, » dit-il , tout ce que nous pouvons pour

» soutenir la triste existence de nos » malheureux prêtres qui sont ici (Cons- » tances). Nous n'avons presque plus » rien nous-mêmes : encore si on vou- » loit nous prêter!....».

Nous en conférâmes avec M. l'évêque de Saint-Pol et avec quelques Anglois, membres du comité de secours; ils nous donnèrent quelques espérances que nous transmîmes à M. de Juigné.

Malgré nos démarches et nos instances, deux ans s'écoulèrent en promesses de la part du comité, qui à peine pouvoit suffire aux besoins du moment.

Dans cet intervalle, nous conseillâmes à M. de Juigné, en lui donnant l'espoir de se mettre à même de satisfaire aux engagemens, d'emprunter; ce qu'il fit.

Enfin , n'étant pas plus avancé auprès du comité de secours que le premier jour, nous offrîmes à M. de Juigné, qui de plus en plus nous peignoit la triste position où ils se trouvoient lui et

les siens, de lui faire passer provisoirement des fonds que nous venions dé recevoir de France. Il nous répondit par sa lettre du 20 juillet 1797 : <cJe » suis touché, mon cher Abbé, au-delà » de ce que je puis vous l'exprimer, de » l'offre que vous me faites. Je suis bien » assuré de vos sentimens et de votre » cœur; mais je vous demande et vous » prie de conserver cet envoi pour » vous ». , % -

Cependant, le 29 août suivant, il nous dit : «Si la délibération du bu- » reau n'étoit pas prise en ma faveur,.

» vous pourriez me faire cette avance ce que nous nous empressâmes d'exé-, eu ter. >

En effet, l'arrêté du comité qui^ comme nous l'avons déjà dit, ne soulfroit aucune exception, fut maintenu.

Ce fut à cette occasion que ce discret et délicat prélat nous dit, le 24 octobre, 1797 : «Au surplus, j'aime autant cl

y> mieux la voie que voua ave* prise » pour m'obliger, que si c'étôit venu y de la commission des secours, parce » que les fonds destinés aux autres » malheureux n'en seront point dioii- *> nués >i. Et voici la voie que noua prîmes.

Nous avions fait connoissance, et nous étions très-liés avec le révérend docteur King, chanoine anglican à Londres, actuellement évèque de Ro-* chester, l'homme le plus sensible, le plus humain, le plus charitable, le plus obligeant, le plus aimable, le plus sincère et le plus fidèle ami que nous ayons jamais rencontré (i). Nous lui confiâmes nos projets relativement k M. de Juigné; il les approuva, il nous

(l) Nous aimons k rendre justice et à le dire ici ^ clans le clergé anglican, on trouve beaucoup de ces hommes rares, de ces modèles Je charité > de ces hom-i mes si précieux à la société.

promit de les favoriser de tout son pouvoir, et il nous fut d'un très -grand secours.

D'abord, il nous conseilla de composer en anglois un Mémoire qui dût ne laisser rien à désirer; de peindre au vrai toutes les vertus et surtout la position pénible, la détresse affligeante où se trouvoit, au milieu des siens, le trop malheureux prélat; mais, avant d'y travailler, nous devions le consulter» II nous dit : «Je suis persuadé >y que le Mémoire que vous vous êtes » chargé de faire sera bien fait : je ï'ap- » prouve d'avance; puisse- 1~ il avoir » son effet» ! Et en le lui adressant par le premier courrier, il nous répond , par sa lettre du a3 mars 1798: «Le » Mémoire que vous avez eu la bonté » de composer, et que vous m'adressez, »est dans la perfection. Je vois bien » qu'en le faisant vous avez écouté vo- » Ire coeur. Je suis très -satisfait dç

» l'impression qu'il a faite à ceux à qui » vous l'avez déjà communiqué, et jo )> ne suis point du tout fâché qu'il ait » été remis à un certain nombre de » personnes; au contraire, il en peut » résulter un très-grand avantage. C'est » au bon docteur King et à vous, mon » cher Abbé, à voir dans votre sagesse* » ce qui est le plus utile et le plus ex- » pédient, et à combiner les avantages » qu'il y a à inviter un grand nombre » de personnes à contribuer à la bonne » œuvre, avec l'inconvénient de com-

» promettre le secret Puisse ce Me-

» moire et vos démarches prudentes » avoir, auprès du Roi et autres, le » succès que vous désirez!.... Enfin, la » Providence est bonne; vous êtes /mon » cher Abbé, son instrument dans ce » moment-ci, et je ne puis trop vous » dire et redire combien je suis tou- » ché de votre amitié, de votre zèle.

» Je vous prie de recevoir tous les ic^

» mercîmens que je vous dois, ils sont » bien sincères. Vous me rendez des » services bien importans et bien pré- » cieux dans l'affreuse position où nous » sommes, moi et les miens (1)».

Nous prîmes la liberté d'adresser le Mémoire à Madame Royale de France :

« Point d'inconvénient, nous dit M. de » Juigné, dans sa lettre du 9 février » 1799, que Madame Royale ait eu le *> Mémoire sous les yeux : cette auguste » Princesse est bonne, sensible, corn* » pâtissante et charitable..,.».

Pour réussir, il falloit observer réciproquement le plus grand secret : aussi nous disoit-il souvent: «Je suis tou- » jours bien d'avis du $ecret; c'est Famé » des affaires (2); /nais je sens comme

(1) Nous observons que M. de Juigné, par ce mot miens, partait, non-seulement de sa nombreuse famille, mais encore de cette multitude d'émigrés qui l'entouroient et le regardoient comme leur père.

(2) En effet, nous pouvons attester, avec Cous ceux

» vous qu'il y a plusieurs personnes » qu'on ne peut se dispenser d'y ad- » mettre. C'est à votre sagesse et à votre » prudence â en décider. Je suis très- » attaché à mes amis; mais* mon cher » Abbé, je vous recommande bien fort )> de ne pas leur ouvrir la bouche de » mes affaires et des démarches que » vous faites, ni à autres François* (I er . février 1798).

Aussi le tout se passoît si secrètement, qu'aucun François, en- Angleterre ni ailleurs, n r en a jamais eu la moindre connoissance. En vaitt les curieux nous interrogeoient sur le sort et

que M. de Juigné a employés dans son administra lion , que personne en place n'éloit ni plus prudent, ni plusdiscret, ni plus réservé que lui en affaires. Il possédoit parfaitement cette première vertu d'un bon administrateur; il avoit aussi Fart utile de dissimuler certaines préférences qu'il accordoit à ceux qu'il savoit le mieux, mériter sa confiance et sou estime , afin de ne point exr citer de jalousie et fle ne puni peiner leurs fgaux^

la position de M. de Juigné, sur ses moyens de subsistance personnelle, et sur ceux de secourir tant de malheureux; ils perdoient toujours leur peine.

Aussi nous disoit-il de son côté : a La :» manière dont vous répondez aux in- » terrogations qui vous sont faites est » très-bonne et très-sage, et je l'adopte- » rois pour moi-même, si le cas y » échet. Mais personne, grâces à Dieu, )) ne sait ici tout ce qui me concerne, » pas même mes frères» (Constances, 26 janvier 1799).

Nos démarches ainsi faites dans le secret eurent des résultats heureux, mais cependant insuflisans, dans les commencemens, pour remplir de suite des emprunts et des engagemens contractés par M. de Juigné, dont la position devenoit de plus en plus embarrassante et pénible* f -

Ce fut alors qu'un des premiers per sonnages de Londres nous conseilla d'où-

vrir publiquement une souscription.

Nous lui demandâmes la permission de ne pas être de son avis, et il goûta nos motifs. Nous n'erç, communiquâmes pas moins le projet à M. de Juigné, en lui observant, i°. qu'il étoit le seul des évêques françois qui, quoique non résidant en Angleterre, en fut aussi favorisé ; que cette distinction particulière prouvoit la bonne opinion, l'affection, le respect et la vénération que Ton portoit à sa personne et à ses titres; 2°. que ceux qui, isolément et confidentiellement, faisoient des dons assez considérables, d'après les sentimens qui leur étoient inspirés, pourroient bien ne pas approuver ce mode de publicité, et ralentir leur générosité; 3°. qu'une souscription, ouverte en faveur du premier prélat de l'église de France, nous paroissoit déplacée; 4°. enfin que, d'après la connoissance que nous avions du local, notre avis étoit de. continuer à présenter, avec beaucoup de

prudence et d* circonspection , notre Mémoire à ceux auxquels on ne pouvoit s'adresser qu'avec un succès certain.

M. de Juigné nous répondit, par sa lettre du i5 juillet 1799 : « J'ai été at- » tendri jusqu'aux larmes en lisant vo- )) tre conversation avec M. l'archevêque

» de C (p^ir d'Angleterre) O corn-

» bien je vous sais gré, mon cher Abbé, » d'avoir refusé une souscription ou- » verte ! J'en aurois été au désespoir, et je » trouve toutes vos raisons excellentes ».

, Nous avions bien vu, et nous n'eûmes qu'à nous en féliciter de plus en plus.

Tous les envois de fonds se faisoient tous les trois ou six mois assez régulièrement, par la voie des banquiers; et les souscripteurs auMémoirecontinuèrent leurs dons, non-seulement jusqu'à notre retour en France, qui précéda celui de M. de Juigné, mais jusqu'à sa rentrée.

Il seroit trop long de rapporter ici tous les moyens que, pendant les longues an-

nées de sa plus grande détresse, notis avons pris pour procurer à cet auguste prélat des secours non interrompus et assez intéressans* Il nous suffira de dire que ce digne, mais trop malheureux pontife, a toujours rendu justice à nos sentimens, à notre sollicitude; que son estime, sa confiance ne connoissoient point de limites. Aussi nous disoit-il souvent : « Enfin, mon cher Abhé, j> » vois de plus en plus que vous spécu- » lez continuellement et profondément, » sans compter les allées et venues et les » courses continuelles; car je sens com- » bien il y a de démarches à faire, com- » bien il y a de déboires à essuyer. Aussi » je ne vous demande plus rien; vous » me prévenez sur tout. Il faut vous lais- )) ser faire, parce qu'ainsi que je vous » l'ai mandé tant de fois, on ne peut ni » plus de sagesse, ni plus d'activité, ni » plus de zèle que vous en avez. Il faut, » je vous le répète, non^seulemcn l vous

» laisser

» laisser faire, mais il faudrait plutôt » contenir votre zèle; aussi, plus de ré- » flexions, ni avis, parce que vous ferez » tout ce qu'il y a de plus à propos, de » plus utile, de plus convenable »

C'est avec la confiance la plus intime, l'affection la plus tendre, que, pendant plus de dix années, c'est-à-dire, jusqu'à ce qu'il fut nommé chanoine de Saint- Denis, et qu'il èut rempli ses engage^ mens, il nous peint au vrai sa détresse < et sa position pénible et affligeante dans nombre de circonstances. Il suffira de citer ici quelques phrases de sa correspondance journalière.

« Je suis comblé de joie de votre en-

» voi en date de Je ne puis vous

» dire combien cet envoi m'a procuré » et me procure de consolation dans ce » moment-ci surtout, au milieu de tous » les embarras, toutes les peines, toutes » les angoisses dont je suis enveloppé.

» Vous savez que je suis environné de

IO

» tarit dé malheureux qui n'ont pas tm » sou dans ce moment. Je suis plongé » dans la plus profonde tristesse. (Con- » stances, 9 février 1799.)... Jugez, mon

» cher Abbé, de mes tourinens O

» combien vos soins me sont nécessaires!

» C'est une oeuvre bien digne de vous.., » Je ne puis assez vous exprimer, mon » cher Abbé, quelle joie votre lettre m'a » causée. Que de reconnoissanec je vous » dois de tout votre zèle! O combien » cette somme, ces espérances viennent )> li propos, dans la peine et l'embar- » ras où je suis pour moi et pour les

» miens

» Dans la triste position où je me » trouve, vous me proposez, mon cher » Abbé, de me faire avancer les sommes » que vous espérez obtenir et m'en voyer, » et même d'emprunter; c'est bien ce )) que je fais, et sans cela où en serions- » nous, moi et les miens? Nous serions » morts de faim, à la lettre Je n'ose

» pas même vous dire à quelle somme

» montent ces emprunts Il est vrai

» que les deux envois que vous m'an- » noncez rempliront déjà une partie....

» J'espère que vos soins auront encore » quelques succès... Ah! si les dis- » positions secondoient votre zèle, et » que vous pussiez rassembler quelque

» somme importante! Enfin, mon

» cher Abbé, tout est entre les mains » de la Providence-, qui jusqu'ici a se- » condé vos soins, a béni vos démar- » ches et vos peines. Ainsi, vous avez de » plus en plus droit à ma sincère recon- » noissance ».

Elle étoil sans bornes, cette reconnoissance. « Celle que je ressens bien vi~ » vement, nous disoit-il souvent, c'est » celle que je vous dois pour le zèle si » pur et si vif que vous avez pour me » rendre service ; j'en suis, je vous as- » sure, touché jusqu'au fond de mon » cœur Vous faites l'impossible; je

)) suis en quelque sorte honteux de vous » causer tant de peines et de dégoûts » sans doute; mais comptez, mon cher « Abbé, sur la reconnoissancela plus sin- » cère et la plus parfaite, et sur l'affecr- » tion la plus vraie, et qui durera toute

» ma vie Vous êtes incomparable

» pour le zèle et les attentions. Mille et m mille reinercîmens de ce service et de » tous ceux que vous ne cessez de me » rendre. Je vous réitère, mon cher Abbé, » les assurances de toute l'estime, la con- » fiance et l'amitiéque je vous ai vouées.,.

)) Je ne puis trop vous parler de ma re- » connoissauce; les services que vous me » rendez sont d'un prix infini dans la n circonstance. Que le bon Dieu bé- » nisse vos soins, vos démarches et vo- » tre zèle; sans cela, je ne sais ce que » nous deviendrions, moi et les miens, » dans l'affreuse position où nous soiu-

» mes » ,

« Je suis, nous écrit-il à notre retour

» à Paris (i), je suis pénétré de la plus » vive reconnoissance de tous vos soins » heureux, peines, démarches, surtout » depuis 1796. O combien vous m'avez » été utile! ô Combien je vous ai d'obligations! combien je suis touché de » tout votre zèle et de tout votre cou- » rage! Que le ciel vous prolége, mon » très -cher Abbé, vous donne les con- » solations que vous méritez ». ( 8 mars 1801.)

(1) Nous dûmes le consulter sur ce retour; il nous répondit, par sa lettre du i5 septembre i8ot : «Je >• suis bien éloigné, mon cher Abbé, de vous engager » à faire votre voyage en France, si vous ne le pouvez » faire sans qu'on exige de vous la promesse, comme n il parott qu'on le fait sur toute la frontière; mais, si » vous le pouvez sans cette condition , il me paroit que » vous avez de fortes raisons pour vous rendre aux deV » sirs de votre famille : mais surtout point de proi- » messe»....

Voilà, quoi qu'on ait dit, une nouvelle preuve de son opinion bien prononcée contre la promesse. Nous réludâmes fort adroitement avec un passeport sous le titre de négociant belge, et nous restâmes fort Iran- v quille dans notre famille, jusqu'à sou retour en France.

Avant notre départ de Londres, noué avions pf is tous les moyens certains pour que les envois de fonds lui fussent continués, et à notre retour dans notre fa* mille, nous continuâmes à cet effet notre correspondance avec l'Angleterre, et, à chaque envoi qui lui étoit adressé, il nous écrivoit : « J'ai reçu tel envoi; » comme vous êtes le principe des dis- » positions angloises, la reconnoissance )> se rapporte à vous; comptez- y tou- » jours, mon cher Abbé, ainsi que sur » ma très-sincère affection.... ». (a3 novembre 1801.)

Sachant qu'il n'étoit et ne seroit pas renommé, il nous écrit le 17 juin 1802:

« Vous voyez, mon cher, que les cho- » ses n'ont point tourné comme vous » et beaucoup d'autres le croyoient. * » Que la sainte volonté de Dieu soit » faite. Je regrette seulement de n'être ;> plus à portée de vous donner des » preuves de ma sincère estime, de toute

» mon affection et do ma rcconnois^

» sance. Recevez......

Effectivement, ce bon prélat cessoit alors d'être à même de réaliser les intentions qu'il nous avoit souvent manifestées de n'être jamais séparés. Il n'ignoroit pas que, d'après l'espoir que nous avions conservé jusqu'alors de le voir remonter sur son siège, nous avions constamment refusé de nous altaeher à tout autre évèque. Aussi n'eut-il rien de plus empressé que de saisir et même de faire naître la première occasion de nous en dédommager et de nous rapprocher de lui. Celle de Meaux se présente: il nous écrit, il nous l'offre, en nous peignant avec justice M. de Faudoas comme un évèque très-bien pensant, très-religieux, très-pieux, etc.

(lettre du 18 avril 1800). Ses conseils étaient pour nous des ordres; nous acceptons, nous quittons, non pas sans

regret, mais avec obéissant c, le sein de notre famille.

Qu'il nous soit permis de profiter encore d'une circonstance pour donner une nouvelle preuve de l'opinion de M. de Juigné sur des prétendus droits de Buonaparte.

Nous fûmes successivement secrétaire en chef, chanoine, vicaire- général de Meaux et archidiacre de Champagne.

Nous remplîmes ces places et ces fonctions pendant quinze ans, jusqu'à la nomination d'un nouvel évèque. Alors, hors de combat, nous donnâmes volontairement notre démission, ayant droit aux privilèges accordés aux auciens vicaires-généraux par la loi du 26 février i8io(i,5oo francs de traitement ou un canonicat).

Buonaparte prétendoit, non pas simplement avoir le droit d'agréer, mais celui exclusif de nommer, ^instituer lui seul les grands-vicaires. Ce prétendu

droit nous répugnoit : nous en finies part à M. de Juigné. Nous lui dîmes que, mu par ces motifs, nous avions cru devoir n'accepter que le titre honorifique et non légal, et que nous u'en remplirions pas moins les fonctions.

Il nous répondit, par sa letlrc du 1 5 décembre 1810: «Je ne veux pas, mon » cher Abbé, attendre à vous faire mon » compliment bien sincère sur la noir- » velle preuve que M. votre évèque » vient de vous donner de son estime » et de sa confiance, en vous nom- » niant grand-vicaire; mais, en même » temps, je ne puis qu'applaudir à )) votre refus, par les raisons que vous » me dites ».

Nous attendîmes alors le retour du Roi, auquel nous fûmes présenté, ainsi qu'à la Famille royale, et Sa Majesté daigna, le 5 février 181 5, agréer notre nomination.

Buonaparte, auquel nous avions été

plusieurs fois, ou au moins à ses ministres, dénoncé comme un aristocrate incorrigible (i), voulut nous en faire repentir pendant les cent jours, ces jours de deuil et de tribulation, ce der~ nier creuset où ont été éprouvés les vrais et fidèles défenseurs de la légitimité. Il donna ordre à ses ministres d'exiger de nous, sous peine d'être privé de tout traitement et pension, le serment sacrilège en pareille circonstance, et que nous refusâmes avec horreur (2). (Lettres ministérielles et officielles des 6 et g juin, des 2 et 7 décembre 181 5.)

Non, et nous le disuns avec orgueil, le souffle impur des cent jours, pas plus

(1) Notre noniinaiion à un canon icat fut suspendue pendant huit mois en 1808.

(2) Pouvions-nous hésiter de tout sacrifier, quand il étoit question de rompre par un serment, par nue signature impies , les liens qui nous attachent à notre religion et à uotre Roi?

que celui de la révolution, n'a pu nous atteindre, et nous a laissé sans taches, et impassible du pardon et de L'oubli du passé. '

Démission de M. de Juigné. — Circonstances qui L ont accompagnée, et motifs du retard de son retour en rrance.

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