CHAPITRE III
M. de Juignè à Paris (1).
Tant de vertus réunies en M. de Juigné ne furent point inconnues à la cour de France.
Le 12 décembre 1781, le siège de Paris devint vacant par la mort de M. de Beaumont (2), un des pontifes les plus —
^ (1) M. de Juigné a été le cent vingtième prélat qui ait occupé le siège de Paris depuis saint Denis, évêque de ce diocèse, vers le milieu du troisième siècle, et le dixième qui ait commencé à porter le titre d'arche* vêque, d'après la bulle donnée le 20 octobre 1622, par Grégoire XV, pape, à la demande de Louis XIII. M. de Gondy , nommé le 14 novembre suivant, fut le premier qui porta ce titre.
(2) M. de Beaumont avoit une estime particulière pour M. de Juigné. Quelque temps avant sa mort, on lui propose d'agréer un coadjuteur ; il répond : J'y consens volontiers, pourvu que ce soit M. Tévéque de Châ- Ions; mais je n'en veux pas d'autre.
estimables et les plus vertueux qui jusqu'alors eussent gouverné l'église de Paris.
Plusieurs prélàts célèbres, et encore plus distingués par leur mérite personnel que par les hautes dignités dont ils sont revêtus, étoient sur les rangs.
On attendoit, avec autant d'impatience que d'inquiétude , le choix du Roi. Les aspirans étoient bien éloignés de soupçonner qu'ils pouvoient avoir pour concurrent le modeste évêque de Châlons, qui n'a voit nulle ambition, excepté celle de rester comme inconnu à la cour, et de continuer à vivre tranquille au milieu de son troupeau, dont il étoit chéri ; mais la Providence, dans ses décrets, en a voit décidé autrement.
Le bon et trop malheureux Louis XVI, qui ne vouloit quela paix et le bonheur de l'Eglise, de l'Etat, et qui voyoit dansM. de Juigné l'intérêt de la religion, le nomma de son propre mouvement; mais, con-
noissant d'avance la résistance qu'apporteroitle prélat, qui, persuadé qu'une augmentation considérable de revenu n'étoit pas, dans l'esprit des canons, un motif pour changer de siège, avoit refusé l'archevêché d'Auch, l'un des plus riches du royaume, Sa Majesté lui écrit tout simplement :
« Mon cousin, je vous ai nommé à » l'archevêché de Paris, et j'ai nommé » M, de Clermont-Tonnerre à Pévèché » de Châlons »♦
Dès-lors il sembloit que tout refus devenoit impossible. Voilà donc M. de Juigné, au grand étonnement de nombreux compétiteurs, nommé archevêque de Paris, le a3 décembre 1781.
M. de Juigné reçoit â Châlons cette lettre du Roi, à laquelle il étoit bien éloigné de s'attendre* Effrayé d'un tel fardeau, il part de suite pour Versailles faire au Roi ses remercîmens* Il supplie Sa Majesté de vouloir bien révoquer sa
nomination. Il lui représente très-humbleinent que ses forces, ses moyens, sa foible santé, ne lui permettoient pas de porter un fardeau aussi pesant, d'accepter ce poste éminent , et il la supplie de lui permettre de finir ses jours dans son diocèse de Châlons, qui suffisoit à son ambition ; mais ses humbles remontrances n'inspirèrent à Louis XVI que plus d'estime pour lui ; et, après l'avoir écouté avec bonté, il lui dit ; « Mon in- » tention, mon cousin l'archevêque, est
» que vous acceptiez ce siège sans ob- » scrvation. Vous ne m'en devez aucun )) remercîment ; si j'eusse trouvé quelqu'un plûs digne que vous du siège do » Paris, vous ne l'auriez pas ».
Un compliment aussi grâcieux et aussi flatteur, de la part du Roi, étoit un ordre sans réplique. Il prouvoit, de plus, que le successeur de saint Louis auivoit ce précepte du concile de Tren- < te : « Il ne suffit pas de mettre sur un
» siège cpiscopal un homme digne; » mais il faut nécessairement choisir le » plus digne : Nisi quos digniores et » Ecclesiœ magis utiles qui judicaver \» rini ». ( Sessio 24. )
En montant sur le premier siège de France, M. de Juigné se pénètre vivement des devoirs que ce poste éminent va lui imposer, surtout au moment où la philosophie du jour faisoit de si grands progrès. Il sait déjà que ceux qui occupent les premières places ont une obligation plus stricte que les autres hommes d'inspirer, par leurs exemples, le respect de la religion, l'observation de ses vérités; mais il sait aussi que celui qui l'a conduit à Paris sera sa force et son appui, comme il l'a été à Châlons, et que l'homme qui écoute et suit constamment la voix qui le guide du haut du ciel , ne peut jamais s'égarer.
M. de Juigné porta dans son nouveau diocèse le même esprit, les mêmes prin-
cipes d'après lesquels il avoit gouverné celui de Châlons : même prudence, même modération, même douceur, même attention à maintenir la paix , à tâcher de l'entretenir entre le sacerdoce et la magistrature ; même zèle pour la discipline ecclésiastique et la saine doctrine; même munificence envers les pauvres. Son immense revenu s'employoit en aumônes, en bonnes oeuvres, en établissemens pieux.
Pénétré de plus en plus de cette vérité, qu'honorer les vertus et les services de ses prédécesseurs, c'est honorer Pépiscopat , c'est payer une dette à la religion, comme à la reconnoissance, c'est édifier les peuples et commander pour soi-même le respect, il paya à la mémoire de M. de Beaumont le tribut qu'il avoit payé à Châlons à celle de M. de Choiseul. Il adopta ses pauvres; il eut le même respect pour ses institutions, ses choix, jses nominations. 11 ne déplaça
personne; il reconnut les services qui avoient été rendus au diocèse, comme s'ils l'eussent été de son temps. Il obtint du Roi des abbayes, des pensions, pour les plus méritans.
Quoiqu'il eût amené de Châlons une partie de son conseil, MM. de Dampierre , de Floirac et d'Argent , ses grands- vicaires, car il suffisoit de le connoître pour vouloir ne jamais le quitter, il conserva néanmoins tous les membres du conseil de Paris. On lui proposa de faire de suite différens changemens dans l'administration de M, de Beau m ont; il s'y refusa, en disant, à l'exemple du pape saint Etienne ; Nihil innovetur, nisi quod traditum est. « II » ne faut rien précipiter, nous verrons » plus tard ».
Il ne fit également aucun changement dans son intérieur. Il continua les usages, et suivit les règles établies par ses prédécesseurs.
Cétoit un usage immémorial de n'avoir à l'archevêché de Paris ni glaces ni meubles somptueux (1). Les différentes pièces étoient grandes, vastes et nobles, mais meublées avec une simplicité évangélique. En vain lui représentoit-on que son meuble étoit trop simple pour un archevêque de la capitale, duc et pair de France, obligé^e recevoir les plus grands du royaume, les princes, la famille royale, etc. j le modeste prélat, ennemi de toute ostentation et de tout faste, ne voulut jamais faire aucun changement.
Il répondoit : « Je ne vaux pas mieux » que mes prédécesseurs. Cette simpli- » cité convient parfaitement à un suc- » cesseur des apôtres, à un vicaire de
(i) Le mobilier , qui est maintenant à l'archevêché, est bien différent ; il appartient au département. II y fut mis par l'ordre exprès de celui qui gouvernoit alors, ayant destiné ce palais pour y recevoir le souverain Pontife.
» Jésus-Christ sur la terre , et de Jésus- » Christ pauvre. Je sais d'ailleurs ce que » dit et recommande le grand apôtre, » ce qu'ordonnent les canons des sacrés » conciles présidés par l'Esprit saint, » entre autres le quatrième de Carthage, » où saint Augustin assista: Que la mai- » son d'un évêque soit pauvre , qu'il » n'ait point de beaux meubles, et qu'il » fasse connoître sa dignité et son au- )) torité par sa foi et par son mérite. Je » connois d'ailleurs, sur cet article, les » sentimens des saints Pères de l'Eglise, » de tant de saints évèques que nous de- » vons regarder comme les oracles du » ciel , devant qui la raison humaine » doit s'humilier ».
Quand on lui objectoit, contre l'exemple de tous les anciens Pères de l'Eglise, que les temps étoient bien changés, il répondoit : « Cette objection flatte ordi- » naireinent ceux qui aiment les biens » et les dépenses superflus } mais moi ,
» j'aime beaucoup tout ce qui ressent
» Y antiquité ».
Aussi, malgré toute observation, il se contentait, pour les grandes cérémonies, comme pour aller au Parlement siéger en sa qualité de duc et pair, de l'ancienne et vieille voiture du temps de M, de Vintimille, Pun de ses anciens prédécesseurs (i).
» Sa chapelle épiscopale étoit des plus simples. Les dames de France, qui ai-
lui en avoient donné une magnifique. A la mort de l'abbé , on proposa à M. de Juigné d'en faire l'acquisition, en lui observant qu'il pourroit l'avoir à bon compte; il refusa, en disant « qu'il va-
(i) Cette voiture, appelée la Voilure de Gala , avoît plus d'un siècle. Elle conlenoit, avec lui, ses deux aumôniers , un porte-croix , deux écuyers ; et au-dehors , deux pages , trois domestiques et le cocher. Deux chevaux seuls la traînoient au pas d'ambassadeurs.
» loit mieux tempérer l'éclat de son rang » par la simplicité et la modestie , que » d'éblouir par le luxe et des ornemens » brillans ».
Sa bibliothèque, réunie à celle de M, de Beau mont, étoit assez nombreuse et bien choisie. A la vente de celle de l'abbé de Bourbon, que les dames de France lui avoient également .donnée , et qui étoit magnifique, n'y ayant pas un seul volume qui ne fût relié en maroquin et doré sur tranche, son bibliothécaire, l'abbé Charlier, le plus grand théologien et le meilleur bibliographe de son temps, lui demande la permission d'en acheter une partie ; il lui répond : « Comment me proposez-vous » d'avoir des livres couverts d'or, tandis » que mes pauvres sont couverts de » haillons »!
C'est ainsi que ce pieux et charitable prélat préféroit les pauvres à tout.
Aucune femme, excepté celles de sa
famille, niais le soir seulement, n'étoit admise à sa table.
Il n'avoit également, non plus que tous ceux qui habitoient Parchevêché, aucune personne du sexe à leur service.
Les frotteurs de la maison faisoient le service des secrétaires, qui, au nombre de sept, logeoient tous au palais, ainsi que trois grands-vicaires.
Les moindres détails de la maison épiscopale étoient si bien réglés, qu'il étoit défendu de jouer, au secrétariat , plus de deux sous la partie de trictrac, seul jeu connu pour la récréation.
En maladie comme en santé, chacun étoit gratuitement et parfaitement bien traité. Il y avoit médecin et chirurgien; ce dernier obligé de faire tous les jours sa ronde, et, s'il y avoit quelque malade, d'en rendre compte de suite à M. l'archevêque, qui y prenoit le plus grand intérêt, et ne dédaignoit pas de visiter jusqu'au dernier des domestiques.
Après avoir dit la messe dans la chapelle de l'archevêché, il ne manquent jamais d'assister, les dimanches et les fètes, aux offices de la cathédrale. Quoique souffrant, jamais il ne se dispensoit de célébrer ceux qui lui étoient réservés, et il passoit quelquefois, comme par exemple un jour de Noël, jusqu'à neuf ou dix heures au chœur. Sa piété étoit si austère, que nous l'avons vu souffrant soit d'une forte migraine, soit d'un rhume, faire, malgré la défense de son médecin et les représentations du chapitre, l'adoration de la croix pieds nus, sur le marbre, le vendredi-saint, par * un froid glacial.
Il a voit grand plaisir à réunir, surtout les fètes et dimanches, son chapitre à sa table. Il étoit d'usage que MM. les chanoines ne dévoient jamais manger, vêtus de leur soutane violette, à la table des archevêques de Paris. Chacun , suivi de son domestique, faisoit dans Panti-
chambre une nouvelle toilette, avant et après le diner. Le bon prélat , peiné de ce cérémonial, voulut les en dispenser ; mais ils n'y consentirent pas.
Il n'aimoit pas moins à admettre souvent à sa table les autres membres de son clergé, surtout les plus mérilans.
Un jour un de ses prêtres du dernier ordre, homme âgé et d'une excellente conduite, dit qu'il mourroit content s'il avoit le bonheur d'être une seule fois admis à la table de M, l'archevêque. Le prélat l'apprend, et le fait inviter dès le lendemain. « J'ai eu, dit-il le soir, plus » de bonheur à recevoir ce brave hom- » me , que des personnages à cordons » rouges et à cordons bleus ».
Quoique par délicatesse M. de Juigné, lors de sa nomination au siège de Paris, eût remis au Roi l'abbaye de Moustieren-Der, de 20,000 liv. de rente, que Sa Majesté lui avoit donnée en 1 764, et qu'il plut à M. de Marbeuf, alors ministre de
la feuille, dé mettre, contre l'usage usité jusqu'alors, plusieurs pensions sur l'archevêché de Paris, cependant le revenu présentait encore plus de moyens que celui de Châlons de soulager les pauvres, et cette considération étoit d'un grand poids auprès d'un prélat aussi charitable que Tétoit M. de Juigné.
D'abord, dans tous les temps, M. de Juigné, très-économe pour lui-même et sa maison, distribuoit aux pauvres non-seulement son superflu, mais encore le fruit de ses épargnes; on pourroit dire jusqu'à son nécessaire même, car il portoit pour lui-même l'économie si loin, qu'un jour son premier va let-de -chambre lui apportant, entre autres vètemens, une belle soutane d'hiver, dont il avoit grand besoin, et lui présentant un mémoire montant! à 8ôô fr. ( la soutane étoit de velours violet, ciselé en soie); le modeste prélat, bien loin d'en admirer la beauté et d'en être satisfait, dit, avec son effu-
sion de cœur ordinaire : « Combien de » malheureux dont je couvrirois la nu- » dité avec cette somme de 800 fr. » !
Alors qu'on lui en faisoit compliment, on voyoit que sa modestie et sa charité en étoient blessées.
11 en étoit de même pour toutes les dépenses qu'il croyoit pouvoir et devoir ménager pour ses pauvres.
Lorsqu'en 1786 on lui représente que Con3ans exigeoit de grandes et urgentes réparations , il demande à combien elles étoient estimées devoir monter ; on lui dit à environ 60,000 fr. çc 60,000 fr. !
» s'écrie- 1- il; et mes pauvres? Im- » porte-t-il donc autant à un archevêque » de Paris d'avoir et d'entretenir à si » grands frais une aussi belle maison de » campagne » ? On lui fait observer qu'il étoit tenu de la conserver, non -seule mentpour lui, mais pour ses successeurs; que, d'ailleurs, le soulagement de ses pauvres n'en souffriroitpas, parce qu'on
emploiroit
emploiroit à cet effet une coupe de bois qui arrivoit fort à propos; ce qui le consola un peu. « Eh bien! et bien ! dit-il, » à la bonne heure ».
Assez souvent il demandoit à son receveur les comptes de son avoir, et ce pieux prélat, après avoir satisfait à ses devoirs de religion, prenoit une distraction délicieuse en repassant ses comptes avec son secrétaire intime , ét en voyant ce qui lui restoit pour ses pauvres. Nous pouvons certifier que, d'après tout calcul fait, M. de Juigné donnoit annuellement aux pauvres plus des deux tiers de son revenu.
Souvent son receveur lui représentait d'être en avance avec lui pour ses pauvres. « La Providence est grande, di- » soit-il ; il nous viendra peut-être dès » demain des lots et ventes (1). Ne me
(i) Il est à remarquer que les lots et ventes faisoîent une grande partie du revenu de l'archevêché de Paris.
» grondez pas, mon cher Monsieur; ne » me privez pas de la plus grande jouis- » sance que je puisse me procurer en ce » bas monde ; je sème dans le sein des » pauvres. C'est une bonne terre, qui » rapporte au centuple ».
Ce charitable prélat étoit tellement occupé de ses pauvres, qu'à chaque courrier il mettoit lui-même à part, et conservoit tous les cachets en cire. Il disoit ; « Cette petite économie suffit pour nour- » rir un de mes pauvres au moins pen- » dant une année (1) ».
Nous l'avons déjà dit : ses bonnes oeuvres secrètes étoient la partie la plus considérable de sa vie. Lui recommandoit-on de ces familles pauvres, timides, honteuses de mendier? il envoyoit de suite son secrétaire prendre des renseignemens, et à son retour il demandoit :
(i) Nous l'ayons vu recevoir plus de cent lettres par jour.
« Combien faut-il pour relever cette irtât » heureuse famille? —Tant. —Tenez , » prenez, portez vous-même cette som- » me ; mais surtout n'en parlez pas ».
Nous pourrions citer des milliers de traits, non -seulement de charité, tnais de générosité dans la conduite de M. de Juigné, qu'il seroit trop long de rapporter ici. Nous nous bornerons à dire que si, dans les temps ordinaires, sa charité ne connoissoit presque pas de bornes, elle n'en avoit aucunes dans les calamités publiques. C'est alors qu'il déployoit le zèle le plus généreux.
Dans le rigoureux hiver de 1788 à 1789, ses moyens ordinaires ne pouvant suffire flux besoins de tant de malheureux, le charitable prélat y suppléa en vendant sa vaisselle, en engageant son patrimoine, et en faisant de gros emprunts, pour la garantie desquels M. le marquis de Juigné, son frère aîné, s'o~
bligea jusqu'à la somme de cent mille écus. 1
M, l'archevêque fit paroître à cette époque un Mandement, où Von voit ses exhortations paternelles pour engager les riches à venir au secours de l'humanité souffrante (1).
On sait quel fut le prix de ses grandes, libéralités. Six mois après, on attenta à
ses jours.
Interrompons, pour le moment, le cours des charités de M. de Juigné , sur lesquelles nous reviendrons, et occupon^nous de Padjministration spirituelle de son diocèse.
Parlerons-nous de ses Mandemens, de ses Lettres pastorales? Quels principes plus nobles ! quelles doctrines plus saines ! C'est là où brillent cette sagesse, cette simplicité, cette piété aimable, cette
(i) On peut voir çe Mandement dan» le Journal ecclésiastique d'alors. v
charité ardente, cette douceur et cette onction ravissante, qui prouvent quel
esprit l'animoit ! Dictés par un cœur si religieux , par cette tendresse d'un père qui parle à ses enfans, ils offrent le développement dé toutes les vertus. Enfin, on peut dire que, dans ses Mandemens comme dans les écrits de Bossuet et de Fénélon, la vérité paroît dans tout son éclat, soit avec cette majesté qui impose le respect aux esprits les plus superbes, soit avec cette douceur qui touche les coeurs les plus insensibles. Aussi les Mandemens de M. de Juigné étoient-ils estimés, et loués même par des écrivains attachés à des opinions qu'il étoit loin de favoriser.
Le digne prélat n'ignoroit pas que rien n'est plus avantageux et plus utile à la gloire de Dieu et au salut des peuples , que le choix de bons pasteurs capables de gouverner l'Eglise de Jésus-
Christ. Tel est le pasteur, tels sont les habitans de la ville.
Aussi , un bénéfice à charge d'ames venoit-il à vaquer? il mettoit la plus grande attention dans le choix de celui qu'il devoit nommer; il prenoit les plus grandes précautions pour ne pas se tromper; et, à l'instar du pieux duc de Penthièvre, il eût été volontiers faire une neuvaine à la Trape avant de fixer son choix.
Aussi, que de talens, que de vertus, que de sciences, que de lumières brilloient alors dans le clergé de Paris, non moins distingué par le choix de ses membres , que par la sagesse de son chef!
Y eut-il jamais de conseil épiscopal mieux composé que celui de Paris ? les Beau vais, les Asselines, les Chevreuil , les Delaunai, les Deplasses, les de la Hogue, les Boisbasset,les Emery, tous anciens sages et juges en Israël. Enfin, on eût dit que tout ce que la Sorbonne ren-*
fermoit de lumières en faisoit partie, ainsi que les meilleurs avocats de Paris pour le contentieux.
Quoique le conseil fut nombreux on y admiroit cet ordre, ce concours unanime pour le bien; et, selon le langage d'un curé de Paris,, qui en sortait f il sembloit être présidé par l'Esprit saint*
En quel temps étoit-il en effet plus nécessaire de s'entourer de lumières, que dans les jours mauvais où régna M. de Juigné? où la philosophie triomphoit, où la foi sembloit prête à tomber, où la justice et la vertu étaient exilées, et où l'on ne cherchoit que les biens temporels ! : ~
C'est alors que l'on a plus d'une fois admiré sa sagesse dans les conseils, et son discernement dans les affaires j avec un jugement sain, un tact sûr, ilsavok combiner l'attachement aux règles avec les tempéra inens que nécessitaient les circonstances. Il n'était point ami des mer
sures extrêmes. Il se inéfioit de l'exagération en toutes choses. Quelques-uns Font accusé, mais à tort, de pousser trop loin, la condescendance et la modération ; mais, dans tout le cours de son administration et delà révolution même, il marcha constamment sur la même ligne. Il ne fut point ardent dans un temps et modéré dans un autre. Il n'alloit point chercher ni conjurer Forage, mais il l'attendoit avec résignation et
sans crainte. Il ne bravoit pas les atta-
ques, mais il ne s'en laissoit point intimider : Fintérêt de la religion le guidoit.
Si ceux qui ne jugent que d'après l'impulsion du moment lui trouvoient trop de mollesse, c'est qu'ils étoient exaltés.
Pour lui il fut toujours le même, sage, égal , mesuré , sachant céder lorsqu'il le croyôit utile, mais aussi sachant résister quand il le jugeoit nécessaire. Enfin, on ne doit point oublier que le zèle de M. de Juigné , pour tout ce qui tendoit au pro-
grès des sciences ecclésiastiques, lui avoit fait concevoir le plan d'une école pour former des prédicateurs. Ce plan avoit reçu un commencement d'exécution au Calvaire, sous la direction de M. l'évêque de Sénez (M. de Beauvais). La révolution , qui fut si funeste à tant d'institutions utiles, étouffa encore ce genre de bien.
M. de Juigné fut toujours en relation avec les plus vertueux personnages de son temps, avec ces hommes sages, religieux, dont les sentimens et le zèle lui étoient connus.
Il voyoit souvent M. le duc de Penthièvre.Cesdeux personnages, également vertueux , s'estimoient et s'aimoient beaucoup.
Le Roi éprouvoit-il la plus légère incommodité? M. de Juigné s'empressoit de se rendre près de Sa Majesté, qui lui disoit, avec une bonté affectueuse :
« M. l'archevêque de Paris, je vous vois
» toujours avec un nouveau plaisir; je » vous altendois ».
Les dames de France ne cessèrent d'estimer M. de Juigné. M mc . Louise, carmélite, ne le voyoit jamais assez.
Cette vertueuse princesse lui fit présent, quelque temps avant sa mort, d'une tabatière d'écaillé unie et fort simple, mais surmontée de son portrait en carmélite. Il y mettoit un prix infini, regardant cette pieuse princesse comme une sainte.
L'administration trop peu prolongée de M. de Juigné, sur le siège de Paris, fut un règne de paix jusqu'à l'époque des assemblées primaires , tenues à l'archevêché et présidées par lui. Il y fut insulté pour la première fois, et il supporta ces insultes avec sa patience et sa mansuétude ordinaires. Son ame douce, innocente et pure, fut toujours étrangère aux senti mens violens de la colère et de la vengeance. Les méchans pou voient dono,
encouragés par cette clémence chrétienne, lui manquer impunément.
A cette époque, voyant l'orage prêt à éclater, et tous les maux dont l'Eglise alloit être accablée, il fit, adressa et porta lui-même au Roi un Mémoire secret de quatre-vingts pages, qtie nous transcrivîmes. Il s'agissoit d'adopter promptement un plan de conduite qui pût diriger l'Eglise de France au milieu des écueils qui la menaçoient du grand naufrage.
Député aux Etats-généraux, il assistoit aux séances comme malgré lui. Le tumulte de ces assemblées et la nature des discours qu'on y entendoit si souvent, répuguoient à son caractère et à ses goûts; mais sa conduite ne s'y démentit pas. Toujours attaché aux intérêts de i'Eglise et de la monarchie, il fut un des premiers à signer les différentes déclarations du clergé et les protestations de la minorité restée fidèle à Dieu et au Roi,
H étoit intimement lié avec le bon et vertueux cardinal de la Rochefoucaud, archevêque de Rouen. Il partageoit et ses sentimens et ses opinions. Le Roi les voyoit l'un et l'autre avec plaisir. Sa Majesté les recevoit même en particulier.
Ces entrevues secrètes, qui avoient lieu le soir, furent remarquées. Elles donnèrent de l'ombrage aux factieux, qui résolurent la perte de M. de Juigné (1).
Ils répandirent, à cet effet, le bruit que l'archevêque de Paris étoit allé, un crucifix à la main, se jeter aux pieds du Roi, pour le supplier de prendre des mesures fermes et sévères. Cette imputation , si peu assortie avec le caractère de douceur du prélat, fut répétée dans des pamphlets. M. de Juigné donna alors un Mandement, dans lequel il repous-
(i) On disoit même assez haut qu'on ne vouloit plus d'archevêque de Paris, et qu'il falloit nommer un patriarche.
soit noblement les accusations dirigées contre lui.
Le a4 juin 1789, comme il sortoit de l'assemblée, et retournoit à son logement, sa voiture fut assaillie et poursuivie à coups de pierres, par ce même peuple que, peu de mois auparavant, il avoit arraché aux horreurs de la faim.
Il courut les plus grands dangers; et, sans le secours des gardes -du -corps, qui arrivèrent à temps, il n'eût pa& échappé à ces mains parricides. Aussitôt que la voiture fut entrée, toutes les croisées de l'Assomption furent brisées.
Ce fut alors que cet incomparable prélat répéta plus d'une fois: a Mon Dieu, » mon Dieu, que ne puis-je convertir » ces pierres en pain, à l'avantage de » ceux qui veulent me lapider » ! Ce voeu peint merveilleusement l'oubli de soimême, pour ne songer qu'au besoin des autres.
Une pauvre femme se trouvant parmi
les scélérats, un honnête homme > qui la connoissoit, lui dit alors : « Quoi ! vous » osez participer à cette abomination !
» — Moi ? répond-elle ; ah ! j'en serois » bien fâchée ». Puis, montrant ses deux mains : « Tenez, dit-elle, voyez-vous la » pierre et les 6 fr. qu'on m'a donnés » ?
Cette anecdote fut rapportée par un témoin oculaire.
Le doux et charitable prélat n'en continua pas moins le lendemain. la distribution des aumônes, qui, tous les matins, avoit lieu à la porte de son logement. Le suisse ayant aperçu et reconnu plusieurs qui, la veille, avoient jeté des pierres à M. de Juigné, leur dit: « Comment, mal- » heureux, tu as hier lapidé M. l'arche- » vêque, qui tous les jours te nourrit, et » tu viens encore aujourd'hui, sans honte » et sans remords, sollicité^, mendier )) ses bienfaits » ! L'un dit : a Je n'y étois » pas » ; un autre : « C'est bien moi, qui » me suis trouvé dans la foule ; mais on
Digitiz
)) m'âvoit niis dans la main une pièce » d'argent, et dans l'autre une pierre; » j'ai mis l'argent dans ma poche, et » jeté la pierre en l'air. J'n'voulions » pas faire de mal à ce bon évêque, j'vou- » lions tant seulement l'y faire peur ( i ) ». Mais les faits avoient bien prouvé le contraire.
Les clameurs redoublant , et ne doutant plus alors que tout ne fût perdu, M. de Juigné obtint du Roi la permission de se retirer.
Après avoir montré M. de Juigné dans des temps de prospérité, nous allons le voir dans les jours de deuil et de malheur, et toujours bon, modeste, résigné, noble, généreux et loyal dans sa conduite. Nous allons prouver que la révolution, en lui ravissant toute sa for-
(i) Il paroît que la somme que l'on avoit distribuée .étoit depuis 20 sous jusqu'à 6 fraucs. Les petits en fans avoient la moindre somme.
tune, ne put lui ravir son zèle à soulager ses malheureux compatriotes , et que ce fut dans cette noble occupation qu'il passa tous les instans de son émigration.
C'est surtout là où il se montra vérita-
bleinent l'homme de la Providence.