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CHAPITRE QUATRIÈME

Missions sédentaires des sauvages. — La Prairie de la Madeleine.

Dans sa visite pastorale de 1676, Mgr de Laval s'était

arrêté quelques jours à la Prairie de la Madeleine 1, afin de voir deses propres yeux ce qu’on lui avait dit de la belle mission sédentaire des sauvages que les jésuites y avaient formée.

M. Duchesneau, dans une lettre au ministre, nous fait connaître en quoi consistaient ces missions sédentaires des sauvages.

‘ Dans la mission de la Montagne de Montréal, guivernée par les MM. du séminaire de Saint-Sulpice, dit-il, et dans celle du Saut de la Prairie de la Madeleine, qui en est proche, dans celles de $illery et de Lorette, qui sont aux environs de Québec, toutes trois dirigées par les jésuites, on élève les jeunes gens à la française, excepté pour leurs vivres et leurs habits, qu’il est nécessaire de leur faire retenir, afin qu’ils ne soient pas délicats, et qu'ils se trou-

1 -- Ainsi appelée du nom de son premier concessionnaire, Jacques de la Ferté, abbé de la Madeleine, chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, un des Cent associés de la compagnie de la Nouvelle-France.

vent plus dispos et moins embarraseés pour la chasse, qui fait leur richesse et la nôtre.

‘On y a commencé à montrer aux jeunes garçons à lire vu à écrire. Dans celle de la Montagne de Montréal, les sœurs de la Congrégation s'appliquent à l'instruction des petites filles, et les font travailler en couture. Les ursulines de Québec font la même chose à l'égard des filles qu’on leur donne; elles en reçoivent indifféremment de toutes les missions, tant de celles qui sont établies parmi nous, que de celles qui existent dans les pays sauvages, sous la direction des jésuites.

‘ Vous me permettrez de vous dire, monseiïgneur, ajoute M. Duchesneau, qu’on ne peut trop favoriser ces missions, et donner créance parmi les sauvages aux MM. de Saint- Sulpice et aux PP. jésuites ; d'autant que non seulement ces missions mettent le pays en sûreté et y apportent des pelleteries, mais elles glorifient extrêmement Dieu et le roi comme fils aîné de l'Eglise, par le grand nombre de bons chrétiens qui s’y forment 1. ”

Il y avait donc dans la Nouvelle-France quatre principales missions sédentaires : la mission de la Montagne, à Montréal, celle de la Prairie, celle de Sillery, et celle de Lorette.

Ces missions réalisaient aussi parfaitement que possible le projet de franciser les sauvages, qu’avaient toujours favo isé le roi et de M. de Frontenac.

1 — Mémoire de M, Duchesneau au ministre, 1681.

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‘* Depuis le temps que je suis en ce pays, écrivait en 1679 ce gouverneur, il n’y a rien à quoi j'ai plus travaillé qu'à porter tout le monde, soit ecclésiastiques, soit séculiers, à nourrir et à élever des enfants sauvages 1, et à attirer leurs pères et leurs mères dans nos habitations, pour pouvoir mieux les instruire dans la religion chrétienne et dans les mœurs françaises ?. ”

On réunissait donc plusieurs familles sauvages, ou plutôt ces familles venaient d’elles-mêmes se grouper auprès de quelque ville sous la houlette des missionnaires. On ne forçait la liberté de personne; les enfants n'étaient pas séparés de leurs parents ; on laissait aux sauvages leurs manières de s’habiller et de se nourrir; chacun pouvait s'éloigner pour la chasse et la pêche, quand il voulait.

Mais quand les sauvages étaient à la mission, on leur apprenait à lire et à écrire ; on les formait, suivant leurs aptitudes, aux différents métiers et surtout à la culture de la terre. Ils recevaient, en un mot, tous les éléments de la civilisation.

Surtout, on les formait soigneusement à la piété et à toutes les vertus chrétiennes; c'était là le but principal des missions sédentaires. Il était très aifficile, en cifet, pour les sauvages de se convertir sincèrement à J2 religion chrétienne et de persévérer, tant qu’ils restaient au milieu

1 -— Frontenac joignait l'exemple aux :ecommandations, Ilentretenait lui-même à ses frais, au couvent des ursulines, plusieurs petites sauvagesses. (Relations inedites de ia Nouvelle-France, t. I, p. 302.)

2 — Mémoire de Frontenac au roi, 1679.

de leurs compatriotes, à cause des exemples pervers aux-

quels ils étaient sans cesse exposés.

Ils le reconnaissaient eux-mêmes. Aussi, quand ils voulaient sérieusement se faire chrétiens, quittaient-ils ordinairement leur pays, leurs proches et tout ce qu’ils avaient de plus cher, pour venir au Canada, soit pour embrasser la religion, soit pour la pratiquer avec plus de facilité.

Telle fut l’origine des missions sédentaires, ‘et particulièrement de celle de la Prairie de la Madeleine, commencée vers 1669. Les jésuites avaient là une résidence, un lieu de retraite, où ils allaient quelquefois se reposer des fatigues du saint ministère. Autour d’eux vinrent bientôt

se grouper bon nombre de sauvages.

‘* Cette mission a commencé, dit le P. Dablon, par la

réunion en ce lieu de quelques familles iroquoises. Ces

sauvages ayant entendu parler de l'Evangile par ceux de

nos Pères qui sont en leur pays, prirent la résolution de l’embrasser. Mais, voyant trop de difficultés à exécuter leur dessein, s'ils restaient dans leur patrie, où l’idolâtrie

et le vice règnent avec un empire absolu, ils se déterminèrent à la quitter, pour venir demeurer avec ceux qui les assuraient d’une éternité bienheureuse, s'ils voulaient vivre

en bons chrétiens.

‘ Ils ne furent pas plus tôt arrivés, qu’ilsfirent bien voir que Dieu a des élus par toute la terre; car on put dès lors les comparer aux chrétiens de la primitive Eglise. ‘Quelque temps après, d’autres Iroquois, venus pour les visiter, furent si touchés de leurs bons exemples, qu'ils résolurent de rester avec eux, et de les imiter en tout.

‘ Bientôt le bruit se répandit chez les nations iroquoises,

dù qu’un nouveau bourg de leurs compatriotes se formait à la you: __ Prairie de la Madeleine, et que tous ceux qui s’y retiraient rdi- n'avaient d'autre but que de se faire chrétiens. Plusieurs jent de ces sauvages, touchés de la grâce de Dieu, y accouru- \sser rent, afin de mener le même genre de vie.

‘* Le nombre augmentant chaque jour, on fut obligé de ticu- procéder à la création de capitaines pour le gouvernement men- de la bourgade, et particulièrement pour la conservation > un de la Foi.

r des ‘‘ Les nouveaux chefs assemblèrent aussitôt tout le entôt monde, pour déclarer publiquement qu’on n’admettrait personne qui ne fût dans la résolution de s’abstenir de trois dE choses, savoir: l'idolâtrie du songe, le changement de Ces femme, et l’ivrognerie. Il fut donc arrêté que personne «ds ne demeurerait parmi eux, sans faire auparavant une proda testation publique de renoncer à ces abominations, et que tcuter si quelqu'un venait à y retomber, il serait chassé honteulatrie sement.

ermi- ‘ Tout ceci s’étant fait publiquement, fut bientôt connu i les de toutes les nations qui abordent vers ces quartiers; de vivre sorte qu'aucun sauvage ne vient demeurer ici, pas même en passant pour deux ou trois mois, qu’il ne s’oblige à

voir suivre les lois qui régissent la bourgade 1.” s lors Voilà, certes, un gouvernement et un code que pour

1 — Relations inédites de la Nouvelle-France, t, I, p. 180.

raient envier bien des villes et paroisses civilisées. Une république, d’où sont irrévocablement bannis le divorce, l’ivrognerie et les pratiques superstitieuses : quel idéal !

Cet idéal se trouvait réalisé dans la mission sauvage de la Prairie. Les grands désordres y étaient inconnus, et la vertu pratiquée à un degré étonnant. ‘‘ La ferveur, la piété et les autres vertus chrétiennes de ses habitants, dit le P. Dablon, font l'admiration des Français et des sauvages. C’est chose merveilleuse de voir comment ces bons néophytes ont su vivre jusqu’à présent dans une rare innosence. ”

On peut facilement supposer quel bonheur éprouva Mgr de Laval,en voyant tant de vertus chez de pauvres sauvages.

Nous ne pouvons résister au plaisir de citer le récit simple et touchant de sa visite à la Prairie, tel qu’on le trouve dans les Relations.

‘‘ Le 20e jour de mai, le P. Dablon, supérieur de la Compagnie de Jésus en la Nouvelle-France, étant ici, nous apprîimes que Mgr de Laval, premier évêque de Québec, n’était qu’à trois lieues de Montréal, où il devait faire son entrée le lendemain. A eette nouvelle, le P. supérieur prit avec lui le P. Cholénec pour aller saluer Sa Grandeur. Ils trouvèrent ce prélat apostolique avec le train et l'équipage d’un prince de la primitive Eglise.

‘ Cet homme, grand par sa naissance, et encore plus par ses vertus, qui ont fait tout récemment l’admiration de la France, et qui, dans son dernier voyage en Europe, lui ont

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