‹ Vie de Mgr de Laval [microforme] (volume 2)Chapitre 13 sur 95 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Missions sédentaires des sauvages (suite). — Sillery. — Notre-Damede-Foye. — Mission de la Montagne, à Montréal. — Projet de mission à la baie Saint-Paul.

Les jésuites avaient deux missions sédentaires près de Québec : celle de Sillery, et celle de Notre-Dame-de-Foye,

La première était la plus ancienne du pays. Elle remontait à l’année 1638, et avait été établie par le. commandeur de Sillery, à peu près en même temps que la duchesse D’Aïiguillon fondait l'Hôtel-Dieu de Québec. Ce fut à Sillery que les dames hospitalières eurent leur premier logement.

Dès les commencements de cette mission, on y vit accourir de nombreux essaims de tribus algonquines, et fleurir parmi ces sauvages la piété chrétienne et le plus sincère amour de la France.

Elle était entourée d’une bonne et forte muraille, flanquée de plusieurs bastions. Les Algonquins y trouvaient un abri sûr et commode contre les Iroquois.

Près de la mission, se trouvaient la résidence et l’église

des jésuites, bâties par les soins du P,. Le Jeune, Ces édifices

devinrent la proie des flammes en 1657, deux ans avant l’arrivée de Mgr de Laval au Canada. ‘‘ On vit en peu de temps, dit la Relation, notre maison toute en flammes, et le feu les poussa si violemment vers l’église, qu’il fut impossible de la sauver. Son maître-autel, enrichi d’or et de ce beau rouge de corail qui frappait si doucement les yeux de nos bons néophytes..., fut presque en un moment réduit en cendres.

‘‘ Cette église était la première de tout le pays érigée pour les nouveaux chrétiens. On la pouvait appeler la matrice de tout le christianisme de ce nouveau monde, parce que les Montagnais et les Algonquins s'étant convertis en ce lieu, donnèrent envie à toutes les autres nations d'écouter la parole de Jésus-Christ... C'était l'asile et le refuge des Français voisins, qui déplorent cet incendie autant que nos néophytes... ”

Ces édifices se relevèrent de leurs ruines, et la mission de Sillery continua, sous la direction des Pères de la Compagnie de Jésus, son œuvre de salut pour les pauvres sauvages.

Au printemps de 1676, bon nombre d’Abénakis, pourchassés par les colons de la Nouvelle-Angleterre, vinrent y chercher un refuge. Grâce aux instructions et au zèle apostolique du P. Jacques Vaultier, ils ouvrirent les yeux à la lumière de l'Evangile, et apprirent à confondre dans une commune affection l'Eglise qui leur montrait le chemin du ciel et la nation qui les accueillait avec tant de générosité.

‘“ Sillery n’est éloigné de Québec que d’une lieue et demie, écrit Mgr de Saint-Valier. C’est proprement le pays des Algonquins, qui faisaient autrefois une très florissante mission. Mais s'étant rendus indignes des grâces qu'ils avaient reçues, Dieu a substitué depuis peu d’années les Abénakis en leur place... Les fâcheuses affaires qu'ils avaient eues avec les Anglais, les obligèrent à se réfugier auprès des Français. On les reçut volontiers à Sillery, où ils furent adoptés par les Algonquins qui restaient en petit nombre...

‘ Quand on les voit prier, ajoute Mgr de Saint-Valier, ils paraissent si enflammés et si immobiles, qu’il serait difficile de paraître dans ce saint exercice avec un air plus profondément appliqué, plus doucement recueilli, et plus sensiblement touché. Leur chant même a je ne sais quoi de plus dévotet de plus tendre que celui de tous les autres sauvages ; et il est aisé de voir par tous les dehors de leurs exercices spirituels, que Dieu a pris une entière possession du fond de leurs cœurs. ”

Mais la plus importante des missidns sédentaires, du côté de Québec, était celle de Notre-Dame-de-Foye. Formée, en grande partie, des débris de la nation Huronne qui avait été chassée de son pays par les Iroquois, elle était établie à un endroit appelé côte Saint-Michel, non loin de Sillery.

On lui avait d’abord donné le titre de l’Annonciation de la sainte Vierge ; mais elle fut appelée ensuite Notre-Damede-Foye, à l’occasion d’une statue de la Mère de Dieu envoyée de Belgique au Canada. Cette statue avait cela de remarquable, qu’elle était faite du bois d’un chêne dans

Tr

lequel on en avait trouvé une semblable, quelques années auparavant, dans le village de Foye, au pays de Liège, à une lieue de la ville de Dinant. |

La mission de N.-D. de Foye était confiée au P. Chaumonot. C’est lui qui avait recueilli pour ainsi dire les débris de la nation Huronne, et qui s’en était occupé, d’abord sur l’île d'Orléans, puis près du Fort de Québec. Nul n’était plus en état que lui de faire accepter aux Hurons, avec une résignation toute chrétienne, le sort qui leur était fait.

Il écrivait en 1673: ‘‘ Les bons chrétiens de N.-D. de Foye continuent à mener une vie qui retrace en plus d'un point celle des «+ tiens de la primitive Eglise. ”

Puis, après uvoir montré que les blasphèmes, le vice impur, le luxe et les excès, en général, étaient inconnus parmi eux, il ajoutait :

‘ Ces pauvres gens doivent ce changement si complet dans leurs mœurs à la perte de leur pays et à leur transmigration dans le nôtre. Que Dieu est admirable dans ses desseins! Qui aurait jamais dit que pour faire chrétienne la nation Huronne, il la fallait exterminer ?

‘ Je pleurais autrefois les désastres des Hurons détruits par les Iroquois ; et maintenant j’en loue Dieu, car je crois évidemment que si ce peuple fût demeuré florisint comme il était jadis, nous n’eussions pas gagné en cent ans sur leurs esprits, pour les façonner à une vie chrétienne, ce que nous avons gagné en peu d’années 1.”

1 — Relations inédites de la Nouvelle-France, t. I.

Il devint bientôt nécessaire de transporter la mission de la côte Saint-Michel à un autre endroit où les sauvages eussent plus de terre et de bois à leur disposition. On choisit de préférence un large plateau, situé sur la ferme des jésuites appelée Saint-Gabriel, à environ deux lieues et demie de Québec; et les sauvages commencèrent à y émigrer dès l’automne de 1672.

Mais avant de partir, ils voulurent tous aller en pèlerinage à Sillery, pour y faire une communion générale et un vœu public en l’honneur de saint Michel, patron de ce lieu. Ils présentèrent à ce glorieux archange un collier de porcelaine, afin d’obtenir par son intercession un heureux établissement dans le nouveau bourg où ils allaient s'installer.

Puis, rendus à leur nouvelle mission, ils firent une autre communion et une offrande en l’honneur de sainte Anne, pour lui demander la grâce de voir bientôt s’élever au milieu d'eux la maison de la sainte Vierge.

En effet, le P. Chaumonot avait décidé de bâtir l’église de la nouvelle mission sur le modèle de la maison de Nazareth, transportée à Lorette en Italie : de là le nom de Lorette donné à cet établissement sauvage.

La première pierre de cette église fut posée solennellement par le P. Dablon, supérieur des jésuites, le 16 juillet 1674. Il écrivait trois mois plus tard :

‘ Nous achevons de bâtir poui ces bons Hurons une église sous le nom de Notre-Dame-de-Lorette. Elle est toute semblable à celle d'Italie, et va devenir un lieu de

grande dévotion en ce pays. De fait, on y vient déjà en pèlerinage de toutes parts, et l’on est ravi de voir la sainte camine, la fenêtre par où l’ange entra, les armoires de la Vierg > et le reste de ce qui se voit dans la sainte Maison de N.-D. de Lorette en Italie 1.”

Cette église fut bénie le 4 novembre 1674; puis on alla en procession à un reposoir dressé dans le bois, sur le chemin de Québec, à un quart de lieue de la bourgade. ‘“ Les Français et les sauvages, dit la Relation, y chantaient à deux chœurs des hymnes, des motets et des litanies de la sainte Vierge, dont on allait recevoir l’image qui nous a été envoyée d'Italie. Comme elle est faite sur le modèle de la miraculeuse image de Lorette, et qu'elle y a touché, elle est ici dans une grande estime et dans une juste vénération. ”

On allait souvent, à cette époque, en pèlerinage à la mission de Lorefte. Non seulement des religieux et des ecclésiastiques, mais des laïques de haute condition y accouraient pour honorer Marie.

M. && Frontenac s’y rendit, dans l'été de 1674, et y fit ses dévotions avec une grande piété 2.

‘ Les Français, écrit Mgr de Saint-Valier, viennent de fort loin, et en grand nombre, en ce lieu de pèlerinage pour y faire leurs dévotions, et pour y demander à Dieu des grâces spirituelles et corporelles par l’intercession de Notre- Dame. Ils ont tant de confiance en la sainteté des sauva-

1 — Relations inédites de la Nouvelle-France, t. II. 2 — Ibid., t. I, p. 302.

ges, qu'ils les chargent de faire pour eux des neuvaines, et ils ont l’expérience que Dieu les exauce toujours !, ”

Combien de fois Mgr de Laval eut occasion, sans doute, de visiter ces missions de Sillery et de Lrrette, qui étaient si près de sa ville épiscopale! Les Relations, toutefois, n’en ‘parlent pas, et se contentent de signaler les témoignages nombreux d'affection qu’il donna aux sauvages en une foule de rencontres.

Elles mentionnent cependant la visite pastorale qu’il fit à Lorette en 1677. Le préiat relevait d’une maladie grave. Il avait passé tout l'hiver dans de grandes souffrances, et ne put faire la visite générale de son diocèse. Mais il voulut, au printemps, aller voir ses bons sauvages de Lorette, comme il avait visité l’année précédente ceux de la Prairie.

‘# La crainte d’être trop 1ong, dit la Relation, nous fait passer sous silence la réception qu’ils firent à Mgr de Québec. Si l’on veut cependant s’en former quelque idée, on n’a qu’à se souvenir comment les sauvages de la Prairie, qui sont maintenant à Saint-François-Xavier-du-Saut, ont reçu l’été précédent notre vénérable prélat, qui est ici le protecteur, le père et le bienfaiteur de nos missions 2. ”

On ne peut douter, non plus, que l’évêque de Québec n'ait visité, dans ses courses apostoliques à Montréal, la célèbre mission de la Montagne, fondée par les sulpiciens. ‘ Cette mission, dit Mgr de Saint-Valier, est un village

1 — Etat présent de l'Eglise.

2 — Relations inédites de la Nouvelle-France, t. IT, p. 190.

enfermé dans un petit Fort assez bien muni et en état de se défendre... On y vit, non pas comme dans un Fort, mais comme dans un cloître ; et toutes les vertus s’y pratiquent selon les:règles de la plus haute perfection évangélique.”

A quelle époque avait commencé cette mission? Nous avons déjà indiqué ! la date de 1676, et supposé que la mission de la Montagne n’était que le développement de ce qui avait été inauguré en 1674 aux îles Courcelle par M. de Fénelon.

Mais il est probable qu’il y avait déjà, bien avant cette date, un certain nombre de sauvages, chrétiens ou catéchumènes, réunis à la Montagne, et que les sœurs de la Congrégation y avaient une petite école. Seulement, la mission n’était pas encore enfermée dans un Fort de pierre : on s’était contenté d’une enceinte de pieux, qu'avait fait construire M. Galinier.

Des religieuses de Saint-Joseph de La Flèche arr'vent à Montréal en 1669, et la première chose qu’on leur fait visiter, c’est cette mission de la Montagne.

‘“ Cette deuxième bande (de religieuses), dit la sœur Morin, arriva à Montréal le jour de la fête de tous les Saints, 1669. Le lendemain, M. Soûart, notre confesseur, les mena voir la mission des sauvages, au lieu nommé La Montagne, qui les reçurent avec des acclamations et cris de joie, qui furent entendus de loin. Elles, de leur part, leur firent beaucoup de caresses, et mangèrent de leurs apprêts qui consis: 1l1ent en saganile, luite de fariue de blé-d’inde

1— Voir t. 1, p. 582.

at de cuite à l’eau, des citrouilles cuites dans les cendres, et du mais ê blé-d'inde fleuri et en épis, qui sont des mets exquis. Elles quent L firent toutes les cérémonies de bon appétit, quoique leur que.” F cœur y sentît bien de la répugnance !. ”

Nous | M. Galinier desservit probablement la mission de la ue la % Montagne jusqu’à sa mort arrivée en 1671. Il fut remplacé nt de par M. Trouvé, qui en eut la charge à son tour jusqu’en > par 1680.

L'établissement de M. de Fénelon aux îles Courcelle cette ayant été fermé, l'œuvre de la Montagne prit du dévelopcaté- 1 pement.

de la ‘* J'espère que la mission que les ecclésiastiques du sémi-

nt, la naire de Montréal ont établie à une demi-lieue de leur ville, ierre écrivait M. de Frontenac, en 1679, donnera exemple pour t fait toutes les autres, et obligera ceux qui y auraient le plus de répugnance, soit par intérêt, ou autrement, à les imiter.” ent à | Ce qui faisait parler ainsi le gouverneur, et l’attachait fait d’une manière particulière à la mission de la Montagne, c’est le soin spécial que prenaient les sulpiciens, non seulesœur ment de christianiser, mais aussi de franciser les sauvages. hs les ‘‘ Je ne rendrais pas justice aux MM. du séminaire de seur, Montréal, écrivait-il encore deux ans plus tard (1681), si né La je n’assurais pas Votre Majesté du soin qu’ils continuent is de d'apporter pour augmenter leur mission de sauvages et les leur engager à quitter leurs façons barbares pour suivre les prêts nôtres.

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1 — Annales de L'Hôtel-Dien de Montrérl.

‘* Ce progrès commence à produire de bons effets, dans les autres missions, \ les sauvages, à l'exemple de ceux-ci, ont déjà des poules, des cochons, du blé français, etc.”

C’est vers 1683 que M. de Belmont commença à faire construire le Fort en pierre !dont parle Mgr de Saint-Valier, destiné à enfermer le village sauvage. Ce Fort avait quatre < tours ?, et l’une des courtines était attenante à l'enceinte de À pieux où se trouvaient la chapelle et la maïson des sœurs 1 de la Congrégation.

M. de Belmont, arrivé au Canada en 16805, desservit très longtemps la mission de la Montagne. Mgr de Saint- Valier, son compatriote, —t4:s8 deux étaient de Grenoble — rend à sa vertu, à son zèle et à ses éminentes qualités le plus beau témoignage :

‘ Sa naissance et son choix, dit-il, l’attachaient autrefois en France à des emplois bien différents de ceux dont il est à présent chargé, et il s’est toujours acquitté de ses devoirs avec honneur. Dieu lui a donné un esprit vif et agréable, capable de toutes les sciences et de tous les arts ; et comme il n’a pas moins de mémoire que d'intelligence, il avait | appris dans ses voyages la plupart des langues d'Europe, | comme pour se préparer à apprendre plus aisément dans la suite celles des sauvages dans la Nouvelle-France, où, par un coup extraordinaire de grâce, il fait À ‘sent les

1 — Mémoire de M. de Denonville, 1685.

2 — Deu:: de ces tours existent encore.

3 — Il n’était encore que diacre, et fut ordonné prêtre par Mgr de Laval le 14 septembre 1681.

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fonctions d’un excellent missionnaire, qni gouverne son troupeau avec autant de piété que de sagesse...

‘ Ce digne ouvrier a un soin particulier de la jeunesse. I] se décharge des filles sur les maîtresses d'écoles que les sœurs de la Congrégation envoient dans le village; et il est le maître de toutes choses à l'égard des garçons. Il ne se contente pas de leur apprendre la doctrine chrétienne et la manière de bien vivre, il leur enseigne aussi à parler français, et à chanter le plain-chant et la musique, selon qu’ils ont de la voix. Les uns ont appris sous lui à être tailleurs, les autres sont devenus cordonniers, et il y en a même de maçons qui ont déjà bâti de leurs propres mains de petites maisons à l’européenne.

‘ Le travail le plus commun est la culture des champs qu’ils défrichent pour y semer du blé-d’inde; et malgré l’amour excessif qu’ils ont naturellement pour le repos, le christianisme les a rendus si laborieux, qu’il y en a quelques-uns qui, après avoir cultivé plus de terre qu’il ne leur en faut pour eux et pour leur famille, en louent ou en dcnnent aux autres. ”

Les sœurs de la Congrégation ne réussissaient pas moins avec les filles: ‘‘ Il y a dans la mission de la Montagne, continue le prélat, une école d’environ quarante filles sauvages, qu’on habille et qu’on élève à la française, en leur apprenant en même temps les mystères de la Foi, le travail des mains, le chant et les prières de l'Eglise, non seulement en leur langue, mais encore dans la nôtre, pour les

faire peu à peu à notre air et à nos manières. ?”

Nous ne savons à quelle époque précise la mission de la Montagne cessa d'exister à cet endroit. Dans une lettre qu’il écrivait en 1690, le marquis de ;:Denonville, gouverneur du Canada, exprimait l’avis qu’il fallait éloigner des habitations françaises cette mission composée de Hurons et d’'Troquois, si on voulait l’augmenter.

Elle fut transportée dans la suite au lac des Deux-Montagnes, continuant d’être desservie par les ecclésiastiques de Saint-Sulpice.

À part les missions dont nous venons de parler, il y en avait d’autres plus ou moins sédentaires, comme celles des Algonquins à Tadoussac et à Métabetchouan, celle des Etchemins et des Gaspésiens à la Rivière-du-Loup, et celle des Montagnais à Betsiamis, toutes sous la direction des PP. jésuites. C’est de la mission de Betsiamis que parle sans doute Mgr de Saint-Valier :

‘ Les Montagnais, dit-il, ont fait un établissement à trente lieues de l'embouchure du Saguenay, où ils passent une partie de l’année pour traiter des pelleteries avec les Français qui s’y sont aussi étahl's. C’est là que les autres sauvages étant attirés par le commerce, et voyant par occasion les exercices qu’on y fait de la religion chrétienne, en prennent une haute idée; d’où il est arrivé que la Foi s’est portée comme d'elle-même dans plusieurs petites nations 1.”

Mgr de Laval, enflammé lui-même par l'exemple des

jésuites et des sulpiciens, avait conçu le dessein de faire

1 — Etat présent de l'Eglise.

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établir uñe mission sédentaire de sauvages par les prêtres de son séminaire de Québec.

‘IL est nécessaire, leur écrivait-il un jour de Paris, d'entreprendre quelque part une mission sédentaire de sauvages. Il faut y voir.

‘ Mais où l’établirons-nous ? A l’île Jésus ? L'endroit aurait plus d’un avantage. Mais il y aurait trop de dangers pour nos sauvages, à cause de la proximité de l’eau-de-vie ; et d’ailleurs, nous y serions trop proche des missions de la Montagne et de la Prairie, ce qui pourrait causer du trouble, et une jalousie, ajoute-t-il, encore plus grande

. que celle qui existe déjà entre les deux communautés qui

y sont établies.”

Il conseille alors d'établir cette mission à la baie Saint- Paul, qui se trouve dans la seigneurie du séminaire :

‘La meilleure plaee, dit-il, serait peut-être depuis le cap Maillard jusqu'à la baie. Les sauvages de l’Acadie pourraient y arriver et y débarquer facilement. On objectera peut-être que le terrain y est trop humide pour la culture du blé-d’inde; mais cette objection n’est pas sufñisante, car on peut faire des canaux pour assécher; et d’ailleurs il y a là de grands coteaux ! ..”

On voit que le prélat connaissait bien tous ces endroits, qu’il avait un grand esprit d'observation, et qu’il parlait de toutes choses d’une manière pratique.

Ce projet de mission sédentaire à la baie Saint-Paul n'eut pas de suite, probablement à cause des difficultés qui

1 —- Lettre de Mgr de Laval au séminaire de Québec, 1685,

survinrent entre Mgr de Saint-Valier et le séminaire de Québec.

De leur côté, les récollets, animés d’une sainte ardeur, établissaient ; missions non seulement au Fort de Frontenac, mais à celui de Niagara, que venait de construire Cavelier de la Salle. Puis ils s’élançaient à la suite de cet intrépide découvreur, qui avait reconnu l’embouchure du Mississipi. Eux aussi, comme Jolliet et Marquette, ils

préparaient les voies aux grandes missions des Tamaroïis,

du Mississipi et de la Louisiane, que le séminaire de Québec devait entreprendre quelques années plus tard, à l’instigation du vieil évêque, et dont l'établissement devait couronner, pour ainsi dire, la carrière apostolique du saint prélat.

Mais il est temps de jeter un coup d’œil en arrière, pour mieux connaître et apprécier les rapports de Mgr de Laval avec ces religieux.

> Fron-

struire de cet CHAPITRE SIXIEME ure du ; te, ils l narois | La | . à Mgr de Laval et les Récollets, — Comment ces religieux revinrent au québec # Canada. — Un mot de leur ancienne mission. — Obstacles qu’ils l'insti- ï opposent à l'évêque pour le règlement de la question des cures et : à de la traite de l’eau de-vie.

1t cou- 3 | saint Il n’y a pas de doute que Talon, en venant au Canada À (1665), y apporta beaucoup de préjugés contre l’évêque et , pour à les jésuites, qu’on lui avait représentés comme des ambi- Laval À tieux, cherchant à étendre leur autorité sur le temporel.

‘ On ne saurait croire, dit Marie de l’Incarnation, combien

il s’est trouvé de calomniateurs contre notre prélat et contre les jésuites... L’on a écrit des lettres diffamatoires qui

sont allées jusqu'au roi. ! ”

Les premiers rapports de Talon furent cependant favo-

rables au clergé. ‘+ Majesté, lui écrivait Colbert au mois d'avril 1666, est fort contente d'apprendre, et par M.

de Tracy et par vous, que l’évêque de Pétrée et les jésuites

n’ont pour but de leur dessein que l’avancement du chris-

tianisme dans le pays... ”

1 —. Lettre spirituelle 103%e.

Mais bientôt l’intendant, se laissant séduire par les prétendus avantages du commerce de l’eau-de-vie, renouvela lui-même les plaintes contre le clergé du Canada. Dans un mémoire adressé à Colbert en 1667, il convenait d’abord que la vie des ecclésiastiques était fort réglée, et pouvait servir de modèle aux séculiers; puis il ajoutait : ‘ Mais comme ceux qui composent cette colonie ne sont pas tous d’égale force, ni de vertu pareille, et n’ont pas les mêmes dispositions au bien, quelques-uns tombent aisément dans leur disgrâce pour ne pas se conformer à leur manière de vivre, ne pas suivre leurs sentiments, ne pas s’abandonner à leur conduite, qu’ils étendent jusque sur le temporel, empiétant même sur la police extérieure qui regarde le seul magistrat. ”

Le moyen qu’il suggérait au ministre pour remédier à ces prétendus empiétements du clergé, c'était de faire repasser en France quelques-uns des jésuites, et d'envoyer à leur place au Canada d’autres prêtres séculiers ou réguliers, ‘‘ en les faisant autoriser d'avance pour l’administration des sacrements..…..; autrement, ils deviendraient inutiles, ajoutait Talon, parce que s'ils ne se conformaient à la pratique de ceux qui y sont aujourd’hui, Mgr l’évêque leur défendrait d'administrer les sacrements. ”

Talon expliquait encore mieux sa pensée, en disant qu’il fallait envoyer au Canada des ecclésiastiques ‘ qui ne contraignent et ne gênent pas les consciences !. ”

1 — Parkman, The Old Regime in Canada, p. 432.

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Il passa en France à la fin de 1667, et amena avec lui en 1670 six récollets, qui, dans son idée et celle de Colbert, devaient servir de contrepoids aux jésuites.

Le ministre avait écrit à M. Bouteroüe en 1668 : ‘‘ IL est nécessaire de diminuer autant que possible le nombre excessif des prêtres, des religieux et des religieuses au Canada.” Mais en y envoyant deux ans plus tard des récollets, il ne croyait pas se contredire, parce que ces frères mendiants devaient contrebalancer l'influence des jésuites, adopter une ligne de conduite plus conforme aux vues des hommes politiques, et, divisant le clergé, donner par là même plus de force au gouvernement.

L'idée qui présida à l’envoi des récollets au Canada fut donc une idée hostile à Mgr de Laval et aux jésuites. Ils venaient ici, sur l'invitation des autorités politiques, et nullement sur celle de l’évêque. On peut même assurer que c'était contre son désir et sa volonté ; car Mgr de Laval avait mille raisons de craindre que ces religieux ne vinssent à semer la division dans l’Eglise du Canada.

La protection déclarée de Talon en leur faveur augmentait ses alarmes : ‘ Plus nous aurons de récollets, écrivait celui-ci à Colbert, mieux sera contrebalancée l'autorité trop enracinée des autres. ”

Il est difficile de supposer que ces religieux ignoraient les dispositions de ceux qui les faisaient venir ici: “Il y avait près de trente ans, écrit l’un d'eux, que l’on se plaignait au Canada de la gêne des consciences. À mesure que

la colonie augmentait, les clameurs des habitants se multi-

pliaient, et se faisaient entendre avec plus de force. Je yeux croire que l’on n’y donnait pas d'occasion... Mais le Français aime la liberté: il est ennemi de la contrainte jusque dans sa religion, en quelque endroit qu’il se rencontre. L'on a vu avec combien d’instances réitérées les Canadiens avaient demandé des récollets depuis le rétablissement de la colonie; plus on y mettait d’obstacles, plus on augmentait leur soupçon, et l’empressement qu’ils -avaient de nous y revoir !. ”

Au printemps de 1671, Mgr de Laval reçut du roi la lettre suivante :

‘ M. l’évêque de Pétrée, ayant considéré que le rétablissement des religieux de l'Ordre de saint François, récollets, sur les terres qu’ils ont ci-devant possédées en Canada, pouvait être d’une grande utilité pour la consolation spirituelle de mes sujets et pour le soulagement de vos ecclésiastiques au dit pays, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous donniez le pouvoir au R. P. Allard, provincial, et aux quatre religieux qu’il mène avec lui, d’administrer les sacrements à tous ceux qui en auront besoin et qui auront recours à eux, et qu’au surplus wous les aidiez de votre autorité, afin qu'ils puissent se remettre en possession de tout ce qui leur appartient au -dit pays, à quoi je suis persuadé que vous donnerez volontiers les mains, par la connaissance que vous avez du

soulagement que mes sujets en recevront...”

A — Chrétien Leclerc, Premier Etablissement de la Foi.

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Le prélat, par respect pour le roi, ainsi que pour l’état religieux qu’il avait toujours honoré, fit aux récollets un accueil favorable. Plein de confiance en Dieu, et considérant les besoins d’une Eglise naissante, qui n’a jamais trop d'ouvriers, il leur permit de s'établir à Québec, et résolut de les employer.

‘* I] leur procura des secours abondants, et leur fournit pendant plus d’un an la nourriture et les meubles. Quoiqu'ils fussent venus malgré lui, il leur donna d’abord quatre missions, les Trois-Rivières, l’île Percée, la rivière Saint-Jean et le Fort Frontenac. Ces bons Pères en furent surpris ; ils ne cessaient de louer la charité de l’évêque, et avouaient ingénuement que n'étant venus que pour se battre avec le clergé, ils ne pouvaient comprendre qu’on eût pour eux tant de bontés 1,”

Les récollets n'étaient pas d’ailleurs, des nouveau-venus au Canada; ils méritaient d’y être accueillis avec faveur. ‘ Ce sont les Pères de cet Ordre qui en ont été les premiers missionnaires, écrit la Mère de l’Incarnation. Ils y ont demeuré jusqu’en l’année 1629, que les Anglais, s'étant rendus les maîtres du pays, ils furent obligés de quitter, aussi bien que les jésuites qui ne faisaient que d’y arriver 2.”

Champlain avait amené les récollets au Canada en 1615. Ils y étaient restés quatorze ans ; et pendant ce temps ils avaient été les consolateurs spirituels de la petite colonie

française et les premiers missionnaires des sauvages. On

1 — Latour, p. 200.

2 — Lettre historique 8e.

leur avait donné sur les bords de la rivière Saint-Charles une large concession de terre, sur laquelle ils avaient bâti leur monastère de Notre-Dame-des-Anges 1.

Les jésuites vinrent en 1625 se joindre à eux pour travailler à la conversion des sauvages. Mais la prise du pays par les Anglais, en 1629, renversa leurs pieux desseins. Récollets et jésuites furent obligés de repasser en France. Les jésuites seuls revinrent au Canada en 1632.

D'après le P. Le Tac, ils auraient d’abord exprimé le désir que les récollets allassent les rejoindre: ‘ A peine les jésuites eurent-ils quelque liberté de retourner en Canada, dit-il, que se souvenant de leur ancienne amitié avec les récollets, ils leur mandèrent le désordre du pays, et le désir qu’ils avaient le les revoir. ”?

Puis il ajoute: ‘ Les récollets, jugeant à propos de n’y retourner qu'avec des privilèges plus étendus que ceux qu'ils avaient la première fois, firent présenter par le P. Antonin Baudron au pape Urbain VIII le narré de ce que leurs Pères avaient fait en la Nouvelle-France. ”

Un décret de la Propagande, daté du 28 février 1635, rétablit au Canada la mission des récollets qui y avait été

fondée sous le pontificat de Paul V. Le préfet et le secré-

1 —- ‘‘ Cette maison fut faite comme une maison de récollection et un séminaire pour y élever les sauvages... Le P. Denys, commissaire, écrivant à M. de Bouex, grand vicaire, lui témoigne le désir qu'il a de tenir dans ce couvent un nombre de sauvages pour les instruire. Ce monsieur répond à son zèle l’année suivante, et lui fait tenir 200 écus afin d’en faire les frais, Il le prie de donner le nom de Saint-Charles à ce séminaire ; et c’est de là que la petite rivière proche de Québec s'appelle rivière Saint-Charles. ” (Histoire chronologique dela Nouvelle- France, par le P. Sixte Le Tac, Paris, 1888.)

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huvelle-

taire de la Congrégation écrivirent aux récollets des lettres pressantes pour les encourager dans leur pieux dessein; et ils reçurent du saint-siège, par l’entremise du nonce en France, des pouvoirs très étendus.

Ils allaient partir, lorsqu'une influence politique vint les arrêter. ‘‘ Toutes choses étant disposées pour le départ des récollets pour le Canada, dit le P. Leclerc, M. de Lauson, président de la Compagnie (des Cent associés), nous fait étroite défense de partir, envoie pour cela ses ordres à la flotte, et, sur nos instances, donne pour toute raison que nous n’y vivrions pas en paix avec les jésuites 1. ”

On a prétendu que ceux-ci étaient au fond de l'affaire ; mais il n’y a rien qui le prouve. Au contraire, ils protestèrent énergiquement contre cette imputation :

‘* Comme M. de Lauson, continue le P. Leclerc, n'avait pour raison que les intérêts des jésuites, nos Pères n’eurent que le temps de léur écrire des lettres pressantes, qui furent adressées en Canada. Le P. Charles Lalemant, supérieur des missions, nous répondit de Québec par une espèce de manifeste, dans lequel non seulement il se justifie de ce qu’on leur impute notre retardement, mais il proteste encore que lui et tous ses religieux ne désirent rien tant que notre retour. ”

La vérité est que ce fut Richelieu qui empêcha les récol-

dets de retourner au Canada. Le cardinal avait donné sa

1 — Chrétien Leclerc, Premier Etablissement de la Foi.

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