CHAPITRE HUITIÈME
Mgr de Laval et Montréal. — La Congrégation de Notre-Dame. — Les religieuses hospitalières de Saint-Joseph.
C’est une chose remarquable, que les deux communautés de la Congrégation de Notre-Dame et des religieuses hospitalières de Montréal furent fondées l’année même de l’arrivée de Mgr de Laval au Canada, en 1659.
Jeanne * 1nce et Marguerite Bourgeois, les fondatrices de ces deux institutions, vivaient au Canada depuis plusieurs années. La première y était venue dès 1642, en même temps que M. de Maisonneuve, pour s'y dévouer au soin des malades. Elle aimait à raconter l'impression que lui avait faite cette ville naissante : ‘‘ Le long de la grève, disait-elle, plus d’une lieue en avant, on ne voyait que prairies émaillées de fleurs de toutes couleurs, qui faisaient une beauté charmante 1.” .
Grâce à son énergie, à son zèle infatigable, et aux ressources que lui avait procurées Mme de Bullion, cette digne émule de la duchesse D’Aiïiguillon, elle avait ouvert à Montréal un modeste hôpital, où pendant longtemps elle
1 — Sœur Morin, Annales de l'Hôtel-Dieu de Montréul.
VIE DE MGR DE LAVAL se consacra elle-même, avec l’aide de quelques servantes, au soin des malades, et surtout des blessés, assez nombreux à cette époque, à cause des guerres continuelles avec les Iroquois. Un accident qui lui arriva en 1657, et la rendit incapable de continuer son œuvre, l’obligea à passer en France pour y pourvoir.
Marguerite Bourgeois s’offrit de l'accompagner. Elle aussi avait le desseir d’amener au Canada quelques filles qui pussent l’aider dans sa noble entreprise, l'éducation de la jeunesse.
Arrivée à Montréal en 1653, elle avait commencé depuis quelque temps une écoie pour les filles, tant françaises que sauvages, dans une pauvre étable qui avait appartenu à la Compagnie de Montréal.
‘ Quatre ans après mon arrivée, dit-elle, M. de Maisonneuve voulut me donner une étable de pierre pour en faire une maison, et y loger celles qui y feraient l’école. Ceue étable avait servi de colombier et de loge pour les bêtes à cornes. Il y avait un grenier au-dessus, où il fallait monter par une échelle, par dehors, pour y coucher. Je la fis nettoyer, j'y fis faire une cheminée, et tout ce qui était nécessaire pour y loger les enfants. J’y entrai le jour de la Sainte-Catherine, 25 novembre 1657 1.”
Tel fut le berceau de la Congrégation de Notre-Dame. Le voyageur qui arrive aujourd’hui à Montréal, et qui aperçoit de loin sur le flanc de la montagne ces immenses et superbes constructions, dont les nombreuses flèches et les
1 — Faillon, Vie de la sœur Bourgeois.
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dômes élancés lui rappellent un peu Sainte-Sophie de Constantinople, ne se doute guère que la communauté qui occupe ces bâtimerts a commencé, comme l’œuvre même du Christianisme, dans une pauvre étable. Son étonnement et son admiration ne peuvent que grandir, lorsque, parcourant nos campagnes, il voit les nombreux couvents de la Congrégation disséminés ça et là, et jusque dans les pays voisins. À la vue de ces merveilles, il est bien forcé de s’écrier : À Domino factum est istud. C’est bien là l’œuvre de Dieu !.”
Marguerite Bourgeois revint de France au Canada, en 1659, avec trois compagnes de choix, décidées à partager sa bonne comme sa mauvaise fortune. Aimée Chatel, Catherine Crolo et Marie Raisin, voilà les filles courageuses qui aidèrent notre héroïne dans la fondation de son institut. Elles se formèrent en une petite communauté, sous la direction des MM. de Saint-Sulpice, quileur donnèrent un règlement provisoire. L’humble étable de Marguerite Bourgeois fut leur demeure, et cette sainte fille, leur supérieure toute désignée d’avance.
Mgr de Laval comprenait la nécessité d’une maison enseignante à Montréal; mais snn dessein, comme celui des jésuites, était d’y établir une communauté d’ursulines. ‘On nous presse de nous établir à Montréal, écrivait Marie de l’Incarnation; mais nous ne sommes pas en état de le faire. Mgr notre prélat aüra l’inspection sur tout cela 2.”
1— Ps. OX VII, 23.
2 — Lettre historique, 1659.
14 M. de Queylus appuyaïit ce projet, et lui avait promis sa protection. ‘‘ L’on a eu quelque dessein de nous établir à Montréal, ajoute Marie de l’Incarnation ; mais l’affaire l'A en a été retardée pour quelque temps. M.labbé de Queylus, F | quil qui en est le supérieur spirituel et temporel, nous promet ll | sa protection lorsque les choses seront en état. Nous ne
sommes pas marries de se retardement, parce que nous | ne sommes pas assez fortes pour entreprendre un établis- | sement de cette conséquence. Mgr notre digne prélat, qui
Il | ne fait rien qu'avec prudence, est aussi de ce sentiment 1.” | Le désir de voir régner partout dans son diocèse ]: même
| esprit et la même direction faisait croire au pieux évêque | qu’il aurait été avantageux que l’éducation de la jeunesse | fût confiée, à Montréal et à Québec, à la même communauté.
| | | Il renouvela donc plusieurs fois ses prières et ses instances Li: | | auprès des ursulines de Québec. Mais comme elles | | | v’avaient pas le moyen de s'établir à Montréal, il finit par
| | renoncer à son projet et favorisa de tous ses vœux les sœurs
QU | de la Congrégation.
Il | Marguerite Bourgeois, de son côté, n’avait d’autres res- En | sources que sa confiance aveugle en la Providence. Elle AU affectionnait tellement la pauvreté, qu’elle avait refusé, | pendant la traversée de France au Canada, les offres géné- | | | reuses d’une personne distinguée, qui avait voulu lui faire | | une forte dotation pour sa communauté naissante, de |] manière à ne lui laisser aucune inquiétude pour l'avenir. | |
1 — Lettre historique, 25 septembre 1670.
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Dieu bénit son dessein, ses travaux et son dévouement. ‘# Ce que j’admire le plus, dit M. Dollier, c’est que ces filles, étant sans biens, et voulant instruire gratuitement les enfants, aient néanmoins acquis, par la bénédiction que Dieu verse sur le travail de leurs mains, et sans avoir été à charge à personne, plusieurs maisons et plusieurs terres dans l’île de Montréal 1.”
‘ Elles étaient si remplies de confiance en Dieu, dit la sœur Juchereau, qu’elles commencèrent à bâtir n’ayant que quarante sous. Leur espérance ne fut pas trompée, car avec ce peu de fonds, la Providence les aida si bien, qu’elles ont élevé une des plus florissantes communautés du Canada, dont la bonne odeur se répand dans tout le pays, et qui fait un très grand bien dans les paroisses où elles ont des inissions, qu’elles entretiennent avec un soin, une ferveur «et une régularité édifiantes. Elles se sont maintenues jusqu’à présent dans l’estime de tous les gens de bien, et la malignité de la médisance n’a encore eu aucune prise sur les sujets de cette sainte maison 2.”
La sœur Bourgeois acquit en effet peu à peu quelques propriétés pour le soutien de sa communauté. Après avoir reçu des seigneurs une concession de soixante arpents de terre, puis quelques autres arpents que M. de Bretonvilliers y fit ajouter, elle en mit trente-cinq en valeur, afin de retirer de ce fonds de quoi faire subsister, au moins en partie, sa communauté naissante,
1 — Histoire du Montréal.