CHAPITRE NEUVIÈME
Mgr de Laval et Montréal (suite). — Les MM. de Saint-Sulpice. — Union de la paroisse au séminaire de Montréal. — Union de Bon Secours à la paroisse. — Visites de l’évêque à Montréal.
Le séminaire de Saint-Sulpice de Paris avait acquis, le 9 mars 1663, des associés de la Compagnie de Montréal 1, par contrat de donation, la seigneurie de l’île2?, et M. Soûart en avait pris possession, au nom du séminaire, le 18 août de la même année.
Les sulpiciens de Montréal se constituèrent en communauté ou séminaire. Ainsi se trouvèrent réalisés complètement les pieux desseins des associés de Montréal.
1 — Cette compagnie avait été formée par MM. Olier et de la Dauversière, auxquels s’adjoignirent MM. de Fancamp, de Renty et quelques autres. Elle s’appelait la Compagnie des ‘‘ Associés pour la conversion des sauvages de la Nouvelle-France en l’île de Montréal ”, (Edits et Ordonnances, t. I, p. 26.)
2 — ‘M. de Lauson avait originairement reçu cette île en don de la Compagnie du Canada, à condition d'y établir une colonie. Il ne l'avait pas encore fait, lorsque, aux instances de M. de la Dauversière, ‘ il substitua M. Olier et ses associés à sa place, par contrat passé à ‘ Grenoble le 17 août 1640, et approuvé par la Compagnie en décem- “bre” (Vie de M. Olier, Paris, 1841).
‘ Le second contrat concernant cette île est celui de sa cession aux
MM. de Saint-Sulpice par les associés de la Compagnie de Montréal,
‘ En devenant propriétaires de l’île, en 1640, ils s'étaient engagés à y fonder une colonie, et à y établir 1° un séminaire d’ecclésiastiques destinés à l’exercice du culte, à la prédication, et à la conversion des sauvages ; 2° une communauté de religieuses pour les filles ; 3° un hôpital pour le service des malades 1.”
Nous avons dit, au chapitre précédent, comment avaient été exécutées les deux dernières parties de ce projet. Voyons maintenant ce qui regarde le séminaire et la paroisse de Montréal, l’union de l’église de Bon Secours à cette paroisse, et la part qu’y prit Mgr de Laval.
L'existence civile du séminaire de Montréal fut reconnue deux ais après le retour de l’évêque au Canada (1677). Le roi, par ses lettres patentes du 9 mai?, permettait aux
MM. de Saint-Sulpice ‘‘ d’ériger une communauté et séminaire d’ecclésiastiques dans l’île de Montréal, pour y vaquer,
conformément aux saints conciles de l'Eglise et aux ordonnances du royaume, à la conversion et instruction de ses
qui fut faite dans des vues de bien public et religieux et d'économie... On peut voir ce contrat p. 93, t. I. des Edits et Ordonnances. C’est M. de Bretonvilliers, et non M. Olier (qui était mort à cette date, 9 mars 1663), qui accepte au nom des MM. de Saint-Sulpice.
# L'acte porte le titre de donation, il est vrai ; mais qu’on examine les charges et dettes dont les associés de Montréal étaient obérés à la date de ce contrat, et dont ils impssaient l’acquittement aux donataires pour condition première de l'abandon de l’île et seigneurie de Montréal, et l’on conviendra sans peine que l’on eût dû employer, au lieu du mot de donation, celui de vente à titre onéreux. Les sulpiciens ont payé cett. île, en 1663, horriblement cher.” (Annales de l'Hôtel-Dieu de Montréal, note de Jacques Viger.)
1 — Paul Dupuy, Villemarie.
2 — Enregistrées au Conseil souverain le 20 septembre 1677.
sujets.” Il amortissait ensuite ‘‘ la terre et seigneurie de Montréal, comme à Dieu dédiée et consacrée,” et déclarait vouloir qu’elle fût unie à perpétuité à leur société 1,”
Les MM. de Saint-Sulpice desservaient depuis vingt ans l’île de Montréal. Arrivés au Canada en 1657, ils avaient
agi d’abord sous l’autorité de l’archevêque de Rouen, et reconnu M. de Queylus comme grand vicaire. Mais en 1660, ils se soumirent à l'autorité du vicaire apostolique, et signèrent l’ordonnance qu’il publia pour la faire reconnaître ?.
L’éloignement où ils étaient de Québec, et les incertitudes qui paraissaient exister sur la juridiction de Rouen et sur les droits des vicaires apostoliques, ne contribuèrent pas peu, dans les premières années, à refroidir l’ardeur de leur soumission. Le prélat le laisse clairement entendre dans son rapport au souverain pontife, en 1660: ‘‘ A Montréal, dit-il, il y a les prêtres séculiers que l'abbé de Queylus a amenés avec lui en 1657. J'ai choisi parmi eux, pour faire les fonctions de curé, celui que j’ai pensé devoir être le plus soumis, ou plutôt le moins opposé à l’autorité du saint-siège, contre la juridiction présumée de l’archevêque de Rouen 3.”
M. Faillon, dans son Histoire de la colonie française au Canada, met en opposition la conduite de Mgr de Laval comme vicaire apostolique, avec celle qu’il tint comme
1 — Edits et Ordonnances, t. I, p. 91.
2 — Voir t. I, p. 193.
3 —- Relatio missionis Canadensis anno 1660 mense octobri.
évèque deQuébec, à l'égard des ecclésiastiques de Montréal. Après avoir représenté le prélat ‘ étrangement prévenu contre eux, toujours préoccupé de soupçons à leur égard, ” les traitant comme ‘‘ des prêtres insubordonnés, ambitieux, intrigants, des ouvriers de mensonges, prêts à se révolter -contre l’autorité du saint-siège,” il ajoute: ‘* Lorsqu’après un séjour de plusieurs années en France, il eut enfin obtenu le titre d’évêque de Québec, il tint à l'égard des ecclésiastiques de Saint-Sulpice un tout autre langage, donnant même dans ses actes publics mille éloges à la pureté de leur foi, au désintéressement de leur zèle... Mais avant d’avoir obtenu le titre d’évêque de la Nouvelle-France, il était tout autrement affecté à l'égard de ces mêmes ecclésiasti- “ques 1...” Nous croyons qu’il est plus conforme à la vérité de dire que ce ne sont pas les dispositions du prélat qui changèrent à l’égard des sulpiciens — elles furent toujours pleines de
bienveillance, de justice, et de reconnaissance pour les
services rendus —; mais ce furent leurs propres dispositions qui se modifièrent et devinrent de plus en plus soumises, à mesure que s’affermit davantage l'autorité de d’évêque de Pétrée au Canada.
Ce que M. D’Argenson écrit quelque part: ‘Il est indubitable que MM. de la Compagnie de Montréal désirent se rendre indépendants et hors de l’obéissance qu’ils doivent au gouverneur de la Province ?, ” peut s'appliquer, avec
1 — Faillon, t. III, p. 177-181.
2 — Archives de la Province de Québec, 2e série, vol. I, Lettre dé M. D'Argenson, 4 août 1659.
ntréal. quelque réserve, aux ecclésiastiques de Montréal par raprévenu port à l’évêque de Pétrée. Tant qu’il ne fut que vicaire gard, ” apostolique, et qu'ils purent conserver l'espoir de voir itieux, arriver M. de Queylus ou un des leurs au siège épiscopal ‘évolter du Canada, leurs aspirations et leurs projets revêtirent une u’après certaine teinte d'indépendance; ils paraissaient s'appliquer obtenu plutôt à regarder le présent comme provisoire, qu’à fortifier lésiasti- par une soumission parfaite la position du vicaire apostot même lique. Cet espoir perdu, ils se rapprochèrent de plus en eur foi, plus de Mgr de Laval.
d’avoir Le prélat, de son côté, se regarda toujours, avec raison, il était comme le chef spirituel de toute la Nouvelle-France, et se lésiasti- mit en garde contre tous ceux qui, de n'importe quelle manière, cherchaient à ébranler ou à éluder son autorité. de dire Son témoignage doit être compté pour quelque chose; ngèrent nul ne pouvait être mieux que lui au fait de tout ce qui ines de regardait l'Eglise du Canada. Dans ses lettres au saintour les siège, surtout, tout est pesé, müûri, sagement mesuré. Or
disposi- que dit le prélat des MM. de Saint-Sulpice ?
us sou- Nous ne parlons plus de ses démélés avec M. de Queylus, rité de des agissements de celui-ci en France et à Rome, ni des
bulles obtenues pour la cure de Montréal. La Propagande st indu- avait réglé ce point, en défendant à M. de Queylus de irent se s’ingérer davantage dans cette affaire 1, et en assurant Mgr, doivent de Laval qu’on n’enverrait plus de rescrit pour le Canada, r, avec sans l’en prévenir d'avance ?.
1 — Archives de la Propagande, Lettre de Mgr de Laval au Préfet,
Lettre dé novembre 1665.
2 — Ibid., Lettre de Mgr de Laval à la Propagande, août 1667.
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Mais plus tard, en 1665, le prélat, écrivant au saint-père,le prie d’ériger au plus tôt l'évêché de Québec, ‘‘afin de couper court, dit-il, à l'ambition de plusieurs personnes, qui, dans l'espoir d’un changement, trament divers projets 1,”
L'année suivante (1666), dans une autre lettre au souverain pontife, il supplie Sa Sainteté d’ériger Elle-même par un bref pontifical la cure de Québec, et de l’unir à perpétuité à son séminaire; ‘ car, ajoute-t-il, il y en a plusieurs, par le temps qui court, qui cherchent à s'emparer de la place, et profitent pour cela de toutes les occasions ?, ”
Il écrit sur le même sujet à la Propagande: ‘‘ En confiant la cure de Québec aux prêtres du séminaire des Missions étrangères, on sera sûr qu’elle sera administrée par des hommes tout dévoués au saint-siège et très bien disposés à notre égard; autrement, ajoute-t-il, il est à craindre qu’elle ne soit occupée par d’autres qui n'auraient pas les mêmes dispositions 5. ”
Est-ce ce mystère que M. Faillon a voulu éclaircir, lorsqu’il nous apprend que, dans le même temps que l’on obtenait à Rome les bulles pour la cure de Montréal, ‘‘on avait fait instance pour obtenir aussi l'érection d’une paroisse dans le lieu de Québec, en faveur de M. Gabriël de Pestel 4 ? ”
1 — Archives de la Propagande, Lettre de Mgr de Laval à Si S. Alexandre VIT, octobre 1666.
2— Ibid., Lettre de Mgr de Laval à $S. S. Alexandre VII, octobre 1666.
3 — Ibid., Lettre de Mgr de Laval à la Propagande, octobre 1666.
4 — Histoire de la colonie française, t. IT, p. 491.
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Il se présenta bientôt à Mgr de Laval une occasion de préciser davantage sa pensée. On lui avait demandé d'approuver la communauté des hospitalières de Montréal, ainsi que les constitutions et les règles que leur avait données M. de la Dauversière. Mais il avait trouvé dans ces constitutions ‘‘ tant de choses extraordinuires et peu usitées dans l'Eglise de Dieu, ” qu'avec sa sagesse ordinaire, il avait demandé du temps pour réfléchir.
Sur les entrefaites, se présente un prêtre de Saint-Sulpice, qui lui apporte copie d’un bref pontifical approuvant les religieuses hospitalières de Saint-Joseph. Le prélat écrit aussitôt à la Propagande pour exprimer sa surprise de ce que ce bref pontifical lui est signifié par une voie si peu ordinaire, et pour rappeler en même temps la promesse qu'on lui avait faite, à l’occasion des bulles de la cure de Montréal, ‘‘ de ne plus envoyer au Canada de pareils rescrits, sans l’en prévenir d'avance. ” Tout en déclarant que dans son opinion, il vaudrait mieux n'avoir dans ce pays qu'une seule communauté d’hospitalières, avec 1cs constitutions et les règles de saint Augustin, ‘‘ il se soumet d'avance à la volonté du saint-père, quelle qu’elle soit. ”
Mais il se plaint du ‘‘ procédé des sulpiciens.” ‘Il est à notre connaissance, dit-il, que, depuis qu’ils ont perdu l'espoir de voir un des leurs nommé à l'évêché du Canada, ils ont tramé beaucoup de projets par fraude et par subreption; ils ont voulu, entre autres choses, se faire attribuer les cures de Québec, de Montréal, et peut-être même d’au-
tres ; ils ont cherché à ruiner ou du moins à affaiblir la dépendance due à l’évêque 1.”
Certes, voilà une accusation grave. Mais qui pourrait dire qu’elle était sans fondement? La présomption n’étaitelle pas en faveur du supérieur, qui ne craignait pas, sous sa propre responsabilité, de la formuler d’une manière aussi précise ?
Ce qu’il voulait, c'était le bien de Montréal, c'était l’union dans toute l'Eglise de la Nouvelle-France, c'était la dépendance chrétienne de tous les esprits sous une autorité spirituelle bien reconnue.
Il savait, en effet, que la division était encore plus préjudiciable dans l’ordre spirituel, que dans l’ordre temporel, dont M. D’Argenson avait à s'occuper.
‘ Il faut attendre quelque grand accident, si l’obéissance ne s'observe, écrivait ce gouverneur. Les habitants de Montréal voudront, avec le temps, comme ils en donnent de bonnes marques, faire leurs traités à part, et empêcher que les sauvages qui viennent d’en haut ne descendent aux Trois-Rivières et à Québec; et c’est mettre la guerre civile
dans le pays. Je pense qu’il est très important de remédier
à ce désordre ?.
Mgr de Laval voulut prévenir un désordre analogue dans l’ordre spirituel. Il se plaig'nit à la Propagande de la conduite des MM. de Saint-Sulpice.
1 — Archives de la Propagande, Lettre de Mgr de Laval u la Propagande, août 1667.
2 — Archives de la Province de Québec, 2e série, vo!, I, Lettre de M. D’Argenson, 4 août 1659.
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La sacrée Congrégation crut-elle devoir intervenir ? Tout ce que nous savons, c’est que, l’année suivante (1668), M. de Queylus, qui jusque-là avait été retenn en France par les ordres du roi, revint au Canada, après avcir promis d'y vivre dans toute la dépendance due à son évêque 1. Le prélat l’accueillit avec bonté et le fit même son grand vicaire, comme preuve qu'il oubliait complètement les démêlés qu’il avait eus avec lui.
L'on ne voit pas qu’à partir de cette époque, Mgr de Laval ait eu à se plaindre, en aucune manière, de la conduite des sulpiciens. Il n’eut au contraire qu’à se féliciter de leur zèle pour le saint ministère, de leur dévouement pour les écoles, de leur esprit apostolique. Les sulpiciens furent les premiers prêtres séculiers à qui il permit de travailler dans les missions sauvages, exclusivement réservées jusque-là aux jésuites.
I1 n'eut qu’à se féliciter, surtout, de leur conduite sage et prudente dans leurs rapports avec les autorités de la colonie. L’un d’eux ayant fait exception à la règle générale, et s'étant attiré un procès malheureux à cause de paroles imprudentes qu’il avait prononcées en chaire contre M. de Frontenac ?, M. de Bretonvilliers, supérieur de Saint- Sulpice de Paris, crut devoir intervenir, et écrivit, le 7 mai 1675, à ses confrères de Montréal :
‘ Je vous exhorte à profiter de l’exemple de M. de Fénelon. En s’occupant trop lui-même d’affaires séculières, et
1 — Ferland, t. II, p. 68.
2 — Voir plus haut, p. 28.
se mêlant de ce qui ne le regardait pas, il a ruiné sa propre cause, et fait tort aux amis qu’il voulait servir. Dans les matières de ce genre, il est toujours mieux de ge tenir neutre.”
Tant qu’il ne fut que vicaire apostolique, et jusqu’en 1678, Mgr de Laval se contenta de faire desservir la paroisse de Montréal d’une manière provisoire par les MM. de Saint-Sulpice, choisissant parmi eux celui qu’il jugeait le plus propre à exercer les fonctions de curé, et lui permettant de s’adjoindre des auxiliaires pour le saint ministère. Le premier qu'il nomma fut M. Soûart, selon qu’il a été dit plus haut. M. Soûart fut remplacé en 1665 par M. Gilles Perot, qui fut nommé par l’évêque curé de l’église de l’île de Montréal, et à qui il donna de nouvelles lettres de curé en 1677 !. |
Cette église encore unique dans l’île de Montréal n’était autre que celle de Saint-Joseph de l’Hôtel-Dieu ?. M. Perot résolut de bâtir une église paroissiale. La place en fut fixée, le séminaire donna le terrain, et les cinq premières pierres furent posé’ s solennellement au mois de juin 1672.
L'édifice mit plus de six ans à se construire. Il était à peine terminé lorsque Mgr de Laval fit sa visite pastorale à Montréal dans l’automne de 1678.
Le prélat, devenu évêque de Québec, voulut donner aux MM. de saint-Sulpice, qui eux-mêmes venaient d'être incorporés civilement en séminaire, un témoignage écla-
1 — Archives de l’archevêché de Québec.
2 — ‘ L'église (en bois) de l’Hôtel-Diou servit de paroisse jusqu’en novembre 1678.” (ivote de Jacques Viger.)
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tant de son estime, et de sa reconnaissance pour les services qu’ils rendaient depuis si longtemps à la population de Montréal, comme pour la générosité avec laquelle ils avaient largement contribué à la construction de la nouvelle église. Après avoir érigé canoniquement la paroisse, ‘il l’unit à perpétuité au séminaire de Villemarie, pour être desservie, sous l’entière autorité des évêques de Québec par celui des ecclésiastiques qui serait choisi par le supérieur du dit séminaire !. ”
‘ Les prêtres du séminaire de Saint-Sulpice, dit-il, ayant, par leurs soins et leurs travaux, produit dejà depuis tant d’années dans la Nouvelle-France, principalement dans l’île de Montréal, de très grands fruits à la gloire de Dieu et à l'avantage de cette Eglise naissante, comme étant très irréprochables dans la foi, la doctrine, la piété, la conduite, nous leur avons donné à perpétuité, et leur donnons en vert. de ces présentes, les cures de l’île de Montréal, afin qu’elles soient parfaitement cultivées, comme jusqu’à présent elles l’ont été le mieux qu’il se pouvait par leurs prédications et leurs exemples 2. ”
Ces paroles font bien voir ce que nous avons dit plus haut, que si Mgr de Laval avait été obligé de se montrer sévère, dans le passé, à l'égard des MM. de Saint-Sulpice, afin de les forcer à reconnaître complètement et exclusivement son autorité, ses dispositions intimes à leur égard v’avaient jamais varié, qu’elles avaient toujours été rem-
1 — Edits et Ordonnances, +. I, p. 296.
2 — Faillon, Histoire de la colonie française, t. III, p. 180.
plies d’estime et de bienveillance, qu’il avait toujours apprécié leur zèle, leur piété et leurs services.
L'union de la paroisse au séminaire de Montréal, établie le 30 octobre 1678, fut confirmée plusieurs fois, mais surtout le 80 août 1694, par le successeur de Mgr de Laval. A la même date, quatre autres cures furent unies au séminaire de Montréal par Mgr de Saint-Valier : la Pointe-aux-Trembles, la Pointe-de-l'île, la Rivière-des- Prairies, et la Côte-Saint-Sulpice 1.
Quelques jours seulement après l'érection de la paroisse de Montréal, Mgr de Laval unit à perpétuité à cette paroisse une église dont la vénérable Marguerite Bourgeois avait jeté les fondations dès l’année 1657, et à laquelle le P. Pijart avait donné le titre de Notre-Dame-de-Bon-Secours. Les travaux de construction avaient été interrompus durant
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plusieurs années, afin de ne pas nuire à ceux de l’église
paroissiale. Ils furent repris avec vigueur en 1675, avec l’autorisation de M. Dudouyt, grand vicaire, en l’absence de Mgr de Laval. ‘
‘* Jai bien de la joie de voir que vous procurez la dévotion à la sainte Vierge avec tant de zèle, écrivait-il à M. Perot le 24 août 1673. J’approuve bien le dessein d’une petite chapelle proche de la ville de Montréal, où l’on puisse aller facilement, par dévotion, honorer la sainte Vierge. Selon que le R. P. Pijart me l’a fait connaître, ce lieu est bien proche. S'il était un peu plus éloigné, cela
1— Edits et Ordonnances, t. I, p. 298.
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contribuerait à la dévotion du peuple, qui y ferait volon-
tiers ses petits pèlerinages !. Vous y penserez avec vos messieurs, et vous m'en direz votre sentiment. ”
On se décida à bâtir au même lieu qu'avait choisi la sœur Bourgeois. Celle-ci désirait que l’on donnût pour titulaire à l’église l’Assomption de la sainte Vierge. Elle en écrivit en 1673 à M. de Bernières, grand vicaire, qui approuva ce dessein le 4 novembre de l’année suivante.
Le 29 juin 1675, jour de la Saint-Pierre, à l'issue des vêpres, on alla en procession au lieu destiné pour la chapelle. M. Soûart planta la croix ; et le lendemain, dimanche, il se rendit de nouveau au même lieu, avec un grand concours de peuple, et posa solennellement la première pierre de l'édifice.
La chapelle de Bon Secours étant terminée en 1678, la sœur Bourgeois, pour en assurer la possession à l’église paroissiale, fit don à la fabrique de cent louis qu’elle avait fournis pour la bâtir, et mit pour condition qu’elle serait
1 — C'était aussi l’idée de M. de Maisonneuve, qui, d’après M. Pierre Rousseau, ‘‘ conçut le projet de construire au sommet de la montagne une chapelle dédiée à la sainte Vierge, voulant remplacer par un nouveau pèlerinage celui de la croix que les Iroquois avaient détruite... L'entreprise, approuvée par Mgr de Pétrée, fut confiée à Claude Robutel, un des habitants les plus zélés pour l'établissement de la Foi à Montréal. La pauvreté des colons, les événements qui suivirent, et peut-être le départ de M. de Maisonneuve ne permirent pas de donner suite à l'ordonnance du gouverneur publiée dès le 19 novembre 1661. Ce serait, ajoute M. Rousseau, une belle œuvre, qu’il ne serait peutêtre pas impossible de réaliser aujourd’hui.” (Histoiré de la vie de M. Pau de Chomedey, p. 207.)
On est heureux de voir le nom de Mgr de Laval associé à ce beau projet d’une chapelle sur la montagne de Montréal.
une annexe inséparable de la paroisse de Villemarie. Peu
après, elle adressa une requête à Mgr de Laval pour le
prier de l’unir lui-même à perpétuité à cette paroisse.
Le prélat accueillit favorablement sa demande, et ordonna expressément que, pour aucune raison, la chapelle de Bon Secours ne pourrait être séparée de la paroïsse de Ville Marie, suivant les intentions de la sœur Bourgeois et de tous ceux qui lui avaient envoyé, pour ce dessein, des aumônes de France. Il imposa pour charge au curé de Montréal d’y faire célébrer la sainte messe le jour de la Visitation, fête principale de la Congrégation de Notre- Dame, et d’y aller en procession le jour de l’Assomption 1.
Telles sont les origines pieuses de cette église de Notre- Dame de Bon Secours, lieu de pèlerinage si cher aux habitants de Montréal et à tous les fidèles qui visitent cette grande cité.
Par un mystérieux dessein de la Providence,nous voyons groupés autour du berceau de ce sanctuaire consacré à Marie, les noms des principaux personnages religieux de Québec et de Montréal : la vénérable Marguerite Bourgeois, les MM. de Saint-Sulpice, M. Dudouyt, M. de Bernières, et s&rtout Mgr de Laval, qui couronna pour ainsi dire l’édifice,en l’unissant pour toujours à la paroisse de Ville Marie, st le mettant ainsi sous la protection des fils de M. Olier.
La plus douce harmonie, du reste, continua d'exister entre les sulpiciens et Mgr de Laval. On voyait souvent
4 — Archives de l’archevêché de Québec.
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ouvent
les prêtres de Montréal descendre à Québec pour prendre part aux solennités religieuses; ceux de Québec, également, monter à Montréal pour le même objet. L'union était si parfaite entre le séminaire de Québec et celui de Montréal, que le prélat écrivait, en 1683, à M. Dudouyt, alors en France: ‘* Nous conservons toujours une grande union avec le séminaire de Montréal, rempli de bons et vertueux ecclésiastiques !, ?”
Nous avons déjà parlé, dans la deuxième partie de cet ouvrage ?, des édits de 1667 et de 1679, au sujet des dîmes ‘et de l’amovibilité des cures. Les MM. de Saint-Sulpice crurent avoir raison d'appréhender que ces édits ne nuisissent aux droits que leur avait accordés l’union des cures de Montréal à leur séminaire. Ils s’adressèrent donc à la Cour de France pour faire confirmer civilement cette union canonique.
Les raisonsqu'ils allèguent dans leurrequête font voirque leurs sentiments étaient bien d’accord avec les principes de Mgr de Laval sur la nécessité d’un système de cures attachées au séminaire, ce que l’on appelait alors l’union du clergé au séminaire.
‘© Il y a, disent-ils, une espèce de nécessité que les cures
de l’île de Montréal et des environs soient unies à une communauté qui soit en état de leur fournir des prêtres, qu’on ne trouverait point dans le pays, pour desservir les dites cures ; et ces prêtres ne voudraient pas s’exposer à
1 — Archives du séminaire de Québec.
2 — Voir t, I, ch. XV.
traverser les mers et quitter les commodités de leurs familles pour s’aller sacrifier dans un pays sauvage, s'ils n’espéraient que, dans leurs infirmités ou vieillesse, ils auront la liberté de se retirer de la pénible administration des cures, et qu’ils trouveront un asile pour finir leurs jours
plus tranquillement dans une communauté, laquelle, de son côté, ne voudrait pas s'engager à leur faire espérer cet asile, et fournir d’autres prêtres en leurs places, si elle n'avait la libre disposition des dites cures, qui ne sont
presque que des missions, pour y distribuer les ecclésiastiques de son corps qu'elle en jugera capables, et les retirer ou changer lorsqu'il est à propos 1.”
On le voit, c’étaient bien là les propres sentiments de Mgr de Laval et les principes qui l’avaient guidé dans la formation de son séminaire de Québec et dans l’union du clergé à cette institution: principes et se itiments qui devaient être en contradiction sicomplète avec ceux de son successeur, et lui causer tant de chagrins sur la fin de sa carrière.
La demande des MM. de Saint-Sulpice fut favorablement accueillie par la Cour; et le roi, par ses lettres patentes du mois de juin 1702, confirma pour les effets civils l’union, faite en 1678 par Mgr de Laval, de la cure de Montréal au séminaire, ainsi que l’union des autres cures de l’île et de Saint-Sulpice faite subséquemment par Mgr de Saint- Valier. Le supérieur du séminaire avait droit de nommer
1 — Edits et Ordonnances, t, I, p. 297.
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à toutes ces cures, et la nomination était ensuite ratifiée par l’évêque 1.
On voit, par tout ce qui précède, que Mgr de Laval n’a réellement été étranger à rien de ce qui a pu intéresser le bien spirituel de Montréal. Les trois grandes communautés religieuses de cette ville, Saint-Sulpice, la Congrégation de Notre-Dame, les hospitalières de Saint-Joseph, trouvèrent en lui un ami fidèle, un protecteur sage, prudent et éclairé.
‘# J'ai toujours entendu dire qu’il avait été un véritable père pour toutes les communautés de son diocèse,” dit la sœur Saint-Ligori; et elle ajoute: ‘ La nôtre en particulier (la Congrégation) l’a toujours regardé et le regarde encore commetel. Chaque fois qu’il daignait l’honorer de sa visite, il était reçu avec un grand bonheur ?.”
Il suivit avec intérêt leurs progrès et leur développement, et les aida dans la mesure de son pouvoir. Il a pu s'opposer à quelques-unes de leurs tendances ; mais il n’eut en vue, dans tous ses actes, que d'imprimer à ses communautés une direction droite et uniforme, en harmonie avec les vues du saint-siège dont il était le représentan’ 1u Canada, en harmonie surtout avec le bien général du vaste diocèse dont il avait l'administration.
Montréal lui doit d’avoir échappé à la juridiction des évèêchés de la France, et d’être restée, comme tout le reste
du Canada, sous la protection immédiate et le gouvernement paternel du saint-siège. Aussi n’y a-t-il aucune ville,
+ 1 — Edits et Ordonnances, t. I, p. 298.
2 — Procès préliminaire de Béatificatiou.
dans ce pays, qui ait jamais montré plus d’attachement au souverain pontife. Elle en donna une preuve éclatante lorsqu'elle envoya, il y a quelques années, un si grand nombre de ses enfants à la défense de la Ville éternelle.
Mgr de Laval ne s’occupait pas seulement du bien spirituel de Montréal ; il s’intéressait aussi à sa prospérité maté-
rielle et à son avenir. Apprenait-il queles sauvages Iroquois,
qui étaient à cette époque les ennemis les plus redoutables
de ce pays, menaçaient de fondre sur cette ville, la plus exposée à leurs ccups ? Vite, il faisait appel aux autorités militaires, pour qu’on allât porter un prompt secours à
cette partie de son troupeau !.
La nouvelle parvenait-elle à Québec que l’ennemi avait
causé ruelques désastres, massacré quelques-unes de ses
ouailles, et répandu le deuil dans les familles ? Son cœur
en ressentait la plus vive amertume ; il n’épargnait rien
pour soulager la misère de ses diocésains.
Dans l’été de 1662, on lui dit que les habitants de Montréal, par suite des incursions continuelles des Iroquois,
sont dans la plus grande détresse. Il dépêche aussitôt vers cette ville le P. Chaumonoi, avec quantité de provisions, dont il a fait lui-même les frais pour la plus grande partie,
malgré le peu de ressources à sa disposition.
‘° Je fus choisi, dit le P. Chaumonot, par Mgr de Laval- Montmorency, et par notre Père supérieur, pour aller secourir les habitants de Montréal, qui étaient dans une
1 — Lettre de Mgr de Laval au marquis de Seignelay, 4 juin 1684.
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On reconnaît dans cette circonstance le cœur noble, large et généreux de Mgr de Laval, ce bon et dévoué pasteur, qui voit à tous les besoins temporels et spirituels de ses ouailles, compatit à leurs misères, et s'efforce de les secourir en temps opportun.
Dans le même été de 1662, il apprend que les MM. de Saint-Sulpice ayant fait venir comme de coutume leurs provisions de France, on ne veut pas leur permettre de les faire monter de Québec à Montréal, à moins qu'ils ne paient un droit sur ces articles. Il adresse aussitôt une lettre très sévère à M. D’Avaugour :
‘ Sur l'avis, dit-il, qui nous a été donné par le sieur Le Ber, qu’on lui a fait défense, de la part du Conseil par vous établi, de partir dans son bac pour Montréal, qu’il n'ait auparavant donné déclaration des effets et provisions envoyés de France pour la subsistance des ecclésiastiques qui ont soin du spirituel de Montréal, pour en être par eux payé deux sols par livre, ce qui n’a encore jusqu’à présent été pratiqué en ce pays, et ce qui est contre tout droit et privilège de l'Eglise, nous avons jugé à propos de vous représenter que ce procédé est injuste, et de vous demander la cassation des actes qui ont été donnés sur ce sujet par le dit Conseil établi par vous; ce que nous
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attendons de votre autorité ?, ”
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1 — Autobiographie du P. Chaumonot, publiée par le P. Carayon, Poitiers, 1869, p. 57.
2 — Archives du séminaire de Québec.
C’est ainsi que le pieux évêque veillait avec soin à la protection des droits de l'Eglise, et de ceux des sulpiciens de Montréal en particulier.
C'était à cette époque un voyage pénible que celui de Montréal ; on s'en fait difficilement une idée aujourd’hui, avec nos facilités de communication. Il fallait alors, pour une si longue traversée, se risquer dans une frêle écorce ou dans des bateaux qui n'étaient guère plus sûrs. On pouvait être retenu longtemps par les vents contraires, ou surpris à tout instant par les Iroquois.
On a cependant la certitude que Mgr de Laval fit au moins huit fois la visite pastorale de Montréal pendant la durée de son administration 1; et il s’y rendit une neuvième fois, en 1688, à son retour d'Europe après sa démission. L’on pense qu’il y alla aussi quelquefois pendant une des longues absences de Mgr de Saint-Valier.
Dans ces visites, il ne se contentait pas de donner le sacrement de confirmation; mais il se mettait tout entier, suivant sa coutume, à la disposition de ses ouailles, entendant les confessions, visitant les malades, consolant les affigés, répandant sa bénédiction dans les familles, préchant surtout aussi souvent que l’occasion s’en présentait. Sa parole se fit entendre bien des fois, sans doute, dans cette ville de Montréal, dans les églises et les communautés, dans les familles, ainsi que dans les paroïsses envi-
ronnantes.
1 — En 1660, 1664, 1666, 1668, 1669, 1676, 1678 et 1681.
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Dieu bénit la semence jetée en terre par son pieux serviteur; elle a produit des fruits merveilleux de solide doctrine, de justice et de sainteté.
Aujourd’hui, après plus de deux siècles, Mgr de Laval revient à Montréal, dans la personne des continuateurs de son œuvre par excellence, le séminaire de Québec, ou plutôt l’'Université-Laval, qui n’en est que l’extension.
Pas plus qu’autrefois il n’y vient de lui-même. Il y est envoyé par le souverain por‘ife; et, comme autrefois, il y vient même un peu contre la volonté des hommes.
Qui n’admirerait en tout cela les desseins de la Providence? Elle veut sans doute que l'esprit de Mgr de Laval continue à faire sentir son influence bienfaisante sur notre pays florissant et prospère, comme il présida autrefois à ses humbles débuts. Elle veut que l’entente et l'harmonie la plus parfaite règne toujours dans l'Eglise du Canada. Elle veut qu’il y ait partout la même doctrine, le même enseignement, la même direction, et que cette doctrine nous arrive à tous par la même voix autorisée, celle de la grande institution qui a reçu pour tout notre pays l’approbation solennelle du souverain pontife.
N'y a-t-il pas dans ce fait quelque chose de vraiment merveilleux, de providentiel, et dont l’étonnante grandeur ne peut échapper à l'observation de n'importe quel esprit exempt de préjugé ?