CHAPITRE DIXIÈME
Rôle politique de Mgr de Laval (suite). — L'Edit de 1675. — Mgr de Laval et Frontenac. — Travaux du Conseil. — La traite de l’eaude-vie. 1675-1677.
Le lecteur se rappelle qu'avant de partir pour l’Europe, en 1671, Mgr de Laval avait été plusieurs mois sans assister au Conseil. M. de Bernières eut un jour occasion d'en donner publiquement la raison aux conseillers euxmêmes: c’est que le digne prélat attendait qu’il fût invité à y aller, et que l’on ne s'était pas occupé d’y requérir sa présence 1,
Avait-il eu à se plaindre de quelque mauvais procédé à son égard? Il y a tout lieu de le conjecturer, quand on se rappelle les dispositions peu bienveillantes de MM. de Courcelle et Talon, quand on se rappelle surtout les sentiments peu favorables au clergé et à l’Eglise qui se manifestaient quelquefois au Conseil, comme on a pu le voir dans la question des procès ecclésiastiques devant l’officialité.
1 — J'ugements du Conseil Souverain, t. T, p. 825.
De son côté, Mgr de Laval avait fait preuve d’un grand esprit de conciliation, en laissant l’intendant prendre la seconde place au Conseil, sans faire entendre aucune protestation. Dans l’édit de 1663, il n’était pas question d’intendant ; mais si l’on considère l'esprit de la loi, il paraît évident qu’elle avait voulu mettre l’évêque sur le même pied que le gouverneur, ou du moins lui assurer la seconde place au Conseil. Pour le bien de la paix, cependant, par considération pour la charge et les hautes qualités de M. Talon, probablement aussi à la prière de M. de Tracy, il ne s'oppose pas à ce que l’intendant prenne cette seconde place. Il laisse au temps et aux circonstances à lui rendre justice: ce qui ne manqua pas d'arriver, comme nous le verrons bientôt,
C’est sans doute dans le même esprit de conciliation, et pour éviter des froissements désagréables, qu’il s’abstint
pendant assez longtemps! de prendre part aux travaux
du Conseil.
Ni M. de Bernières. ni M. Dudouyt, qui le re:aplaça une année comme grand vicaire,ne voulurent assister an Conseil durant la longue absence de Mgr de Laval, comme ils en avaient le droit, cependant, d’après l’édit royal de 1663. Ils en donnèrent la raison: c’est qu’ils voulaient suivre la même conduite que leur évêque, et surtout parce qu’ils avaient lieu de croire qu’on ne leur donnerait pas la place à laquelle ils avaient droit. Ils ne se trompaient pas.
1 — Du 4 février au 4 octobre 1671,
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L'absence prolongée de tout ecclésiastique, du Conseil, intriguait évidemment la noble assemblée. Elle aurait préféré n'avoir pas à rendre compte d’un état de choses aussi anormal. Un incident vint définir encore davantage la situation.
M. de Bernières est un jour mandé au Conseil, afin de donner des éclaircissements au sujet de l’officialité, dans l’affaire Fénelon. Il s’informe de quelle manière le Conseil entend le recevoir. On lui assure qu’il sera traité avec tous les égards qu’on a coutume d'avoir en France pour les ecclésiastiques, dans les Cours souveraines. ‘ Je suis prêt, dit-il, à me rendre au Conseil, pourvu qu’on m’y reconnaisse comme grand vicaire et représentant de mon évêque. ”
Avec sa courtoisie ordinaire, il se rend à l’assemblée, présidée par Frontenac. On le prie alors ‘‘ de prendre siège près du substitut du procureur général, et de se couvrir. ” —" Ce n’est pas le lieu où je dois m'’asseoir ici, dit-il. Conformément à l’édit royal, j'ai droit d'occuper la place de mon évêque, qui est absent du pays, et je n’en prendrai point d’autre. ”
On se récrie; on veut prétendre que le Conseil a été réformé par M. de Tracy, que les ecclésiastiques y ont perdu la préséance qu'ils prétendent avoir en l’absence de l’évêque.—‘" Ma détermination est prise, dit M. de Bernières ; je ne resterai ici qu’à condition d’y occuper la place de mon évêque. ” sa demande, il se retire.
Quelques jours après, le Conseil insiste, et ordonne à M. de Bernières de se présenter de nouveau. Legrand vicaire,
Et, sur le refus du Conseil d’accéder à
toujours enclin aux bons procédés et à la conciliation, se rend une seconde fois à l'assemblée. On veut encore le faire asseoir près du substitut du procureur général. Mais il proteste qu’il ne peut le faire sans préjudicier aux droits de son évêque et du premier ecclésiastique du pays en son absence.—‘" Je ne puis accepter la place que vous m'offrez, dit-il, sans renoncer à celle qui m'est due. Je supplie le Conseil de tenir compte de mes protestations. Pour lui montrer, d’ailleurs, ma bonne volonté, je suis prêt à répondre à ses questions, restant debout, et sans prendreaucune place. ”
Le Conseil fut désarmé un instant par la loyauté de M. de Bernières, par la noblesse de son attitude et la dignité de son caractère. On accéda à sa demande; etil répondit, debout et verbalement, aux questions qui lui furent posées. Mais on n’en persista pas moins à refuser de reconnaître son droit d'occuper au Conseil la place de Mgr de Laval 1,
Telle était la situation faite à l'Eglise de Québec, dans le Conseil souverain, durant l’absence de son premier pasteur. Frontenac présidait le Conseil avec tout le prestige de son talent et de ses grandes qualités, mais aussi avec son esprit dominateur et arbitraire, et surtout avec ses dispositions peu favorables au clergé du Canada dans les questions qui l’intéressaient le plus, comme, par exemple, la dîme, le système de cures établi var Mgr de Laval, la traite de l’eau-de-vie.
1 — J'ugements du Conseil Souverain, t, I, p. 820-825.
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‘ Frontenac avait composé le Conseil d'hommes qui lui étaient complètement dévoués, dit Ferland, et il se tenait ainsi l’arbitre de la justice 1.”
Il reçut de la Cour, dans l’été de 1675, un avertissement sévère, qui dut l’humilier profondément.
‘ On dit, lui écrivait Colbert, que vous ne voulez pas permettre que les ecclésiastiques puissent vaquer à leurs missions, ni sortir des lieux de leur demeure sans passeport, même pour aller de Montréal à Québec ; que vous les faites venir très souvent pour des causes très légères ; que vous interceptez leurs lettres, et ne leur laissez pas la liberté d'écrire ; que vous n’avez pas voulu laisser repasser
en France un valet de M. l’abbé D'Urfé 2, avec son maître, ni permettre que le grand vicaire de l’évêque de Pétrée prît
sa place au Conseil souverain, suivant le règlement du mois d'avril 1663 3.
‘ Si une partie de ces choses, ou le tout, est véritable, vous devez vous en corriger, et pour cela faire exécuter le règlement du Conseil, tant à l’égard de l’évêque, que de son grand vicaire; laisser à tous les ecclésiastiques la liberté d’aller et venir par tout le Canada, sans les obliger de prendre aucun passeport; et, en même temps, leur donner une entière liberté pour leurs lettres; les laissant dans leur séjour ordinaire, sans les obliger d’aller à Québec
1 — Cours d'histoire du Canada, t. IL, p. 100, 2 — Prêtre de Saint-Sulpice de Montréal.
3 — Il faut remarquer que toutes ces accusations étaient vraies à la lettre.
que pour des raisons indispensabies, qui doivent être fort rares 1.”
Cette lettre, qui rendait si bonne justice au clergé du Canada, n’était que le prélude d’un acte encore bien plus important pour le bien de la Nouvelle-France. Nous voulons parler du célèbre édit royal du 5 juin 1675, apporté à Québec par le nouvel intendant Duchesneau, qui vint au Canada en même temps que Mgr de Laval 2.
Par cet édit, donné au camp de Luting ?, le roi, venant de rentrer dans l'entière possession du Canada, par la révocation de la Compagnie des Indes (1674) 4, confirme l’édit de création du Conseil souverain de Québec, rendu en 1663, et imprime à ce Conseil une nouvelle impulsion.
C’est lui-même, à l’avenir, qui nommera les conseillers, et il y en aura sept au lieu de cinqÿ. Ces fonctionnaires seront ‘‘fixes dans leur charge, afin que, s’adonnant entièrement à l'étude des lois, et au service du public, ils
soient plus en état de lui rendre justice 6.” Nommés direc-
tement par la couronne, ils auront plus de prestige, et échapperont davantage aux influences de parti.
Les premiers conseillers nommés par le roi furent Louis Rouer de Villeray, Charles Le Gardeur de Tilly, Mathurin
1 — Lettre de Colbert à Frontenac, 22 avril 1675.
2 — Edits et Ordonnances, t. I, p. 83.
3 — Petit hameau, près de Namur, en Belgique.
4 — Edits et Ordonnances, t. I, p. 74.
5 — Plus tard, en 1703, le nombre des conseillers fut porté à douze, y compris un conseiller clerc, chargé, avec l’évêque, de toutes les matières ecclésiastiques. (ÆEdits ét Ordonnances, t. 1, p. 299.)
6 — Edits et Ordonnances, t. I, p. 300.
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Damours, Nicolas Dupont, Réné-Louis Chartier de Lotbinière, Jean-Baptiste de Peyras, et Charles Denis de Vitré. Ils devaient prendre rang au Conseil, suivant l’ordre de leur nomination.
Le roi nommait aussi le procureur général et le greffier. Denis-Joseph Ruëtte D’Auteuil devint procureur général à la place de Jean Bourdon, décédé au commencement de 1668, auquel on n’avait donné jusqu'ici qu’un substitut t.
Par erreur, le roi avait nommé greffier du Conseil M. Gilles Rageot, au lieu de M. Peuvret du Mesnu, qui en avait rempli jusque-là les fonctions. Le Conseil crut devoir continuef celui-ci dans sa charge, et solliciter pour lui des. lettres du roi 2.
L’édit de 1675 assurait à l’évêque de Québec la seconde ‘ place au Conseil, immédiatement après le gouverneur, et donnait le même droit à son grand vicaire, mais seulement lorsque l’évêque serait absent du pays. Le roi voulait expressément ‘‘ qu’il se rencontrât toujours au Conseil quelqu’un des membres qui fût dans l’état ecclésiastique 5. ”
C’est en vertu de ce privilège que M. de Bernières remplaça au Conseil Mgr de Laval durant son troisième voyage en France {, M. de Maizerets et M. de Saint-Valier assistèrent aussi à quelques séances du Conseil, en qualité
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1— M, Bourdon avait fait une mort édifiante, laissant à ses enfants l'héritage des plus belles vertus. 11 fut enterré solennellement dans la chapelle du Saint-Scapulaire de l’église paroissiale de Québec. (Journal des jesuites,
2 — Conseil Souverain, t. I, p. 993.
ru Edits et Ordonnances, t I, p. 500.
— Il assista à 40 séances, du 5 déc. 1678 au 24 oct. 1680.
de grands vicaires de l’évêque de Québec, pendant son quatrième voyage. |
Enfin, le roi envoyait au Canada M. Duchesneau comme TIntendant de justice, police et finances. Il avait les mêmes pouvoirs que l’ancien intendant Talon. On ne lui donnait au Conseil que la troisième place, après le gouverneur et l’évêque ; mais c’est lui qui devait présider, en l’absence du gouverneur, et qui habituel'ement était le président de fait.
L’'intention expresse du roi était que le Conseil supérieur de Québec se conformât, pour la discipline et les usages, ‘aux compagnies supérieures de son royaume, ” et que l’intendant eût les mêmes fonctions et les mêmes avantages que ‘‘ les premiers présidents des Cours de France.”
Le gouverneur n'avait, pour ainsi dire, au Conseil, qu’une présidence d'honneur. C’est l’intendant qui, quoique à la troisième place, demandait les avis, recueillait les suffrages, et prononçait les arrêts. Il était donc le véritable président du Conseil, puisqu'il en avait les attributions.
Frontenac ne s’accommoda guère du rôle effacé et gênant qui lui fut assigné par l’édit de 1675. Accoutumé ‘* à tout régler par lui-même ! ”, il ne tarda pas à rompre en visière avec M. Duchesneau. Maïs celui-ci était homme à lui tenir tête. Le titre de président du Conseil, que l’intendant-s’attribuait, fut la source des plus vives discussions. Elles occupèrent un grand nombre de séances ?; et il faut dire que,
1 — Ferland, t. II, p. 100.
2 — Au moins une dizaine, dont les procès-verbaux occupent plus de soixante pages des registres imprimées du Conseil.
dans toutes ces luttes, le beau rôle, le rôle distingué et habile, ne fut pas du côté de M. de Frontenac.
On ne peut s'empêcher de reconnaître que l’édit de 1675 fut un véritable triomphe pour Mgr de Laval, et pour Frontenac un échec sérieux. Ce gouverneur s'était attribué à lui seul la nomination des conseillers ; et il ne prenait pas .nême la peine, comme M. de Courcelle, de demander le concours de l’évêque : ce qu’il eût pu faire au moins par lettres. Le haut et puissant seigneur, comme il aimait à se faire appeler, assemblait le Conseil au commencement de chaque année, profitait de la circonstance pour faire un solennel et pompeux discours, nommait les conseillers, puis leur faisait jurer de bien servir le roi ‘‘ sous l’autorité du gouverneur 1.”
Or, le roi, dans son édit, déclare qu’à l'avenir c’est luimême qui nommera les membres du Conseil: c'est donc à Frontenac, surtout, que ce privilège est enlevé.
Non seulement Frontenac affectait d'ignorer l’évêque dans la formation du Conseil, non seulement il n’invitait pas, en son absence, le grand vicaire à prendre part aux
travaux de l’assemblée, suivant l’édit de 1663, mais il refu-
sait positivement à celui-ci la place à laquelle il avait droit.
L’édit de 1675 assure à Mgr de Laval la seconde place |
au Conseil, et le fait passer même avant l’intendant: privilège qu’il n'avait pas eu du temps de M. Talon. En son
1 — J'ugements du Conseil Souverain, t, I, p. 707, 786, 889.
absence du pays, le grand vicaire prendra, lui aussi, la seconde place au Conseil.
On tenait depuis longtemps éloigné des affaires ! M. de Villeray, l’ami sincère et dévoué de l’évêque et du clergé canadien. Le roi le rétablit glorieusement dans son ancienne charge de premier conseiller.
Tout porte à croire que Frontenac et Talon, ce dernier surtout, avaient travaillé à diminuer l'influence politique de l’évêque. Celui-ci revient au Canada, en 1675, non seulement avec le titre d’évêque de Québec, mais avec les témoignages les plus éclatants de la confiance du souverain, et une influence plus marquée que jamais au Conseil supérieur.
Cette influence, il continua, comme par le passé, de l'exercer avec une sage fermeté pour le bien de l'Eglise du Canada. Toujours à son poste, autant que possible, pour défendre au besoin les droits de la morale et de la justice, il laissa le gouverneur et l’intendant vider leurs querelles, sans intervenir d’une manière active, se contentant de combattre les idées de Frontenac, quand elles étaient contraires au bien de la Religion, comme dans la question de la traite de l’eau-de-vie, dans la question des dîmes ou des immunités ecclésiastiques. Il laissa le gouverneur se discréditer lui-même par ses actes autoritaires et irréfléchis.
On vit un jour M. de Frontenac pousser l’emportement jusqu’à faire emprisonner, de son chef, et sans raison, le
1 — Depuis le 13 janvier 1670.
conseiller Damou:s, qui avait montré un peu d’indépendance. Il ne craignit pas, dans une autre occasion, de faire exiler de Québec trois des principaux membres du Conseil, MM. de Villeray, de Tilly et D’Auteuil. Plusieurs fois il lui arriva de faire, en plein Conseil, des scènes aussi odieuses qu'étranges. C’est ainsi qu’un jour il se mit en travers de la porte, pour empêcher l’intendant Duchesneau de sortir de la salle !.
Une pareille conduite était de nature à avilir le Conseil lui-même, et à lui enlever le prestige qu’il devait garder aux yeux du public. Aussi le roi se crut-il obligé d'écrire un jour à Frontenac, au sujet de ses difficultés avec l’intendant, ces paroles sévères: ‘ Il n’y a que vous, dans mon royaume, qui, honoré de la qualité de mon lieutenant général et de gouverneur de province, peut ambitionner le titre de président d’un Conseil comme celui de Québec 2.”
Laval et Frontenac! Arrêtons-nous un instant devant ces deux grandes figures, qui se détachent avec éclat sur le fond de notre histoire nationale. ‘Elle n’avait pas à rougir d'elle-même, la petite colonie qui se trouvait avoir à la fois deux hommes de cette force pour présider à ses destinées, l’un comme chef de l'Eglise, l’autre comme premier fonctionnaire de l'Etat. ,
Tous deux étaient de naissanceillustre, mais à des degrés divers: la noblesse de Frontenac était bien inférieure à celle des Montmorency; elle était, de plus, un peu gâtée,
1 — Jugements du Conseil Souverain, t. IT, passim. 2 — Ferland, t. II, p. 120
chez ce gouverneur, par je ne sais quel faux air de parvenu: il y avait souvent dans sa parole et dans sa conduite une attitude hautaine que l’on ne rencontre pas d'ordinaire chez les hommes de race.
La noblesse de Mgr de Laval, au contraire, s’alliait à une belle simplicité, que l’on retrouve dans tous ses écrits et dans toutes ses actions. Sa vie toute entière est marquée au cachet de cette triple dignité de l'esprit, du cœur et de la vertu, qui constitue le vrai mérite.
La nature avait départi à ces deux hommes les dons les plus précieux: port majestueux et noble, grande dignité de manières, esprit distingué, plus brillant et facile peutêtre chez Frontenac, plus pratique et mieux équilibré chez l’évêque, coup d’œil juste et ferme, volonté puissante et courageuse, caractère fortement trempé, véritable grandéur d'âme.
Tous deux avaient l’instinct, et pour ainsi dire la passion du pouvoir; tous deux étaient faits pour commander. Mais chez Mgr de Laval, l’exercice du pouvoir fut toujours contenu dans les limites de la sagesse chrétisane et sacerdotale. Lorsqu'il s'agissait de défendre ses droits méconnus, il n’était pas homme à capituler devant les résistances ; mais, 8’il était jaloux de son autorité, il savait du moins g’oublier lui-même, pour ne songer qu'aux intérêts de l'Eglise qui lui était confiée.
La Providence l’avait surtout enrichi de deux qualités précieuses pour tous ceux qui exercent le pouvoir : il
VIE DE MGR DE LAVAL 167 savait ‘‘ posséder son âme dans la patience 1,” et rendre son autorité chère et aimable à ceux qui lui devaient obéissance, Jamais évêque n’allia une plus grande douceur à un commandement plus ferme. Ses conseils, comme ses réprimandes, étaient toujours tempérés par la charité, et lui attiraient l'estime de tous. C’est bien de lui qu’on aurait pu dire : Primus inter pares.
Il n’en fut pas ainsi de Frontenac. Trop souvent ce gouverneur mit son autorité au service de ses préjugés ou de ses caprices. ‘‘ Il était capable de tout sacrifier à ses haïines personnelles. Sa première administration, surtout, est remplie de luttes et de querelles mesquines avec les autorités de la colonie ?. ”
Nous avons déjà parlé de ses emportements et de ses violences contre ses subordonnés, et de ses prétentions puériles, qui lui valurent une remontrance du roi.
‘‘Il avait de la souplesse et de la soumission dans ses rapports avec la Cour et les secrétaires d'Etat; mais, pour ses inférieurs, moins il les voyait redoutables, plus il leur faisait sentir son autorité et son despotisme 3.”
Il n’osa jamais s'attaquer directement et en face à Mgr de Laval ; ilse contenta de contrecarrer sourdement les vues de l’évêque, et d’accuser auprès de la Cour le clergé du Canada.
‘ Comme toutes les natures vives, il était accessible aux préjugés, dit M. l'abbé Verreau, et ces préjugés s’effaçaient
1 — Luc, XXI, 19.
2 —- Gauthier, Histoire du Canada.
3 — M. l'abbé Verreau, Les Deux Abbés de Fénelon.