CHAPITRE TREIZIEME
Troisième voyage de Mgr de Laval en France. — Les ordonnances royales de 1679 au sujet des dîmes et de la traite de l’oau-de-vie. —- L'emplacement de l’église de la basse ville, 1678-1680.
Ce n’était pas une petite entreprise que de traverser la mer, à l’époque qui nous occupe. On savait par expérience que l’on pouvait être retenu plusieurs mois sur l'Océan, exposé à tous les inconvénients et à tous les dangers d’un pareil voyage. Les naufrages n'étaient peut-être pas relativement plus nombreux qu’à présent, mais les maladies épidémiques, à bord des vaisseaux, beaucoup plus à craindre, précisément à cause de la durée de la traversée. C'était cependant la troisième fois que Mgr de Laval se décidait à faire le voyage; et cela dans l’unique but de procurer la gloire de Dieu, le salut des âmes et le bien de
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l'Eglise confiée à ses soins. «uand il s'agissait de son devoir, rien ne pouvait l'arrêter ; et, comme il écrivait un jour à la Propagande — Paratum habemus pectus ad omnia 1, — son âme était prête à affronter tous les obstacles et tous les périls.
1 — Lettre de Mgr de Laval à la Propagande, 13 juin 1660,
Il voulut, avant de partir, pourvoir à la bonne administration de son diocèse, durant son absence, et en chargea M. de Bernières, auquel il adjoig nit, en cas de mort, M. de Maizerets.
Quelques jours plus tard, M. de Bernières se présentait au Conseil en sa qualité de grand vicaire de l’évêque de Québec, conformément à l’édit royal du 5 juin 1675. Il y fut installé, suivant son droit, après avoir prêté le serment
voulu !.
Le prélat dut s’embarquer pour l’Europe dans la seconde semaine de novembre ?, et fit la traversée en même temps que MM. Dupont et de Peyras, peut-être aussi en même temps que M. Lefebvre, supérieur du séminaire de Mont-
réal, lequel passa certainement en France dans l’automne de 1678.
Arrivé à Paris, il alla loger chez son ami, M. Poitevin, curé de Saint-Josse 3; et c’est là qu’il se concerta avee M. Dudouyt sur les moyens de faire valoir à la Cour les droits et les besoins de l’Eglise du Canada.
Les affaires de la Nouvelle-France! c'était bien peu de chose en comparaison des grands intérêts qui se jouaient alors en Europe. C’est bien à cette époque (1678) qu’il faut dire que Louis XIV était à l'apogée de sa gloire. Il venait de triompher des armes réunies de la Hollande, de l'Empire et
1 — Jugements du Conseil Souverain, t. IT, p. 264.
2 — Ii fit une ordination à la cathédrale le 6 novembre, et signa aussi ce jour-là l’acte d'union de N.-D. de Bon Secours à la paroisse de Ville-Marie,
3 — Archives de l’archevêché de Québec.
nis- de l'Espagne ; et, par les traités de Nimègue, il avait donné gen la mesure de l’habileté de sa diplomatie et de la fermeté | de de sa politique. La Franche-Comté, la Flandre presque |
entière et l'Alsace étaient acquises à la France. Bientôt
tait même la ville impériale et libre de Strasbourg allait échan- Fe ger son indépendance contre la gloire d’appartenir à une Il y grande nation.
dent Toute l’Europe était remplie du nom de Louis XIV ; et
le règne de ce monarque, déjà si glorieux à tant de titres,
da brillait aussi du plus vif éclat littéraire: c'était l’époque l mps de Bossuet, de Bourdaloue, de Mme de Sévigné, de Cor- | êmé neille, de Racine, de Molière, de Boileau, et de tant È ont: d’autres. ri «HS I1 semble qu’il y avait alors peu de place pour le Canada dans les hautes préoccupations de la Cour de France: . Mais à la différence de son triste successeur, Louis XIV i vin, Ê us voyait à tout. Au milieu même de ses campagnes, ou de Les ses conférences diplomatiques, il avait signé des ordonnances qui intéressaient beaucoup le revenu et la richesse de du Canada, comme, par exemple, la défense faite aux sent habitants d’aller à la traite des pelleteries dans les habidut tations des sauvages et la profondeur des bois ; la défense ab de chasser hors de l’étendue des terres défrichées et habica tées, et une lieue à la ronde ; puis la permission au gouverneur de donner des congés de chasse, à partir du quinze janvier jusqu’au quinze avril de chaque année 1, igna e de
1 — Edits et Ordonnances, t, I, p. 235.
Ce sont ces congés de chasse, surtout, qui étaient l’occasion des plus grands abus pour la traite de l’eau-de-vie. On partait pour trois mois,avec des provisions plus oumoins considérables de boissons, ons’enfonçait dans les bois, loin de inquisition et de tout contrôle possible, jusqu'aux habin as des sauvages ; et là, au moyen de cette eau-devie, pour laquelle ceux-ci se montraient si passionnés, on se procurait d’une manière illicite des quantités énormes de pelleteries. Il.y avait de quoi tenter la cupidité et l’avarice ; mais aussi l’ivrognerie et tous les désordres qui en sont la suite régnaient alors d’une manière souveraine au fond des forêts, et faisaient la désolation des missionnaires.
Sur l'avis de M. Dudouyt, Mgr de Laval résolut de s’attacher à ce point, et de laisser de côté, pour le moment, la défense générale du commerce des boissons avec les sauvages. C’est la bonne tactique d’un capitaine qui ne peut emporter d'assaut tout un ensemble de fortifications, de diriger ses batteries sur l’unique Fort qu’il a espérance de prendre. Colbert, Talon et Frontenac veulent la liberté absolue de la traite ; ils veulent faire disparaître tout cas réservé sur cette question. Mgr de Laval réclame absolument que cette liberté soit limitée aux habitations françaises, où il est possible d’exercer un certain contrôle sur la traite, et qu’il soit défendu de porter de l’eau-de-vie aux sauvages dans les bois.
I1 demande une audience à Sa Majesté, sur ce sujet, et l’obtient aussitôt.
“Il parut devant le roi, dit Ferland, avec des mémoires
et, et
Loires
si clairs et si forts, que le souverain et son ministre comprirent l’étendue du mal que causait le commerce dont se plaignait l’évêque de Québec. Louis XIV confia l'examen de la question à son confesseur, le P. La Chaise, et à l’archevêque de Paris. Après en avoir conféré avec Mgr de Laval, ceux-ci furent d’avis que le roi devait défendre très expressément aux Français de porter des boissons enivrantes dans les bois et dans les habitations des sauvages.”
Une ordonnance fut préparée d’après cet avis, et envoyée à Frontenac. On enjoignait à l’intendant de la faire exécuter ponctuellement. Elle fut enregistrée au Conseil de Québec le 16 octobre 1679 1, Mgr de Laval avait consenti à réduire le cas réservé aux termes de cette ordonnance.
‘“ L’évêque, dit Ferland, avait obtenu beaucoup moins qu’il ne souhaitait d’abord ; car, comme les maisons françaises étaient dispersées, que plusieurs même étaient rapprochées des villages sauvages, il était encore facile aux vendeurs de trouver des entrepôts pour y déposer leurs marchandises, et fort difficile de découvrir les contraventions à l'ordonnance. C'était cependant un avantage remporté sur la cupidité des coureurs de bois, et un pas vers un meilleur ordre de choses.”
Puis il ajoute:
‘ La lutte que Mgr de Laval eut à soutenir contre les intrigues et les persécutions de ceux qui favorisaient le commerce de l’eau-de-vie, forme comme un de ses plus beaux titres à la reconnaissance des habitants du Canada.
1 — J'ugements du Conseil Souverain, t, II, p. 320.