‹ Vie de Mgr de Laval [microforme] (volume 2)Chapitre 3 sur 95 · Archives de l’archevêché de Québec · texte numérisé non relu

Archives de l’archevêché de Québec

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Sous le rapport temporel, la colonie de la Nouveile- France avait subi un autre changement. Par l’édit de décembre 1674, le roi, se rendant aux vœux des Canadiens, avait supprimé la Compagnie des Indes occidentales, aui ne remplissait plus ses obligations. Le commerce était devenu libre à tous les habitants, sauf la réserve du droit du quart sur les castors, qui appartenait désormais à la Couronne 1.

On aurait pu espérer que le changement donnerait une impulsion aux affaires 2. Malheureusement, le gouvernement afferma son droit Au quart, en même temps que le droit de dix pour cent im posé sur les vins, les eaux-de-vie et le tabac, à ur particulier, M. Oudiette.

“ T1 fut ordonné de porter tout le castor à ses comptoirs dans la colonie au prix fixé par l'autorité... Lo fermier payait en marchandises les pelleteries que lui apportaïent les habitants ; et, comme il n’y avait que lui qui pût acheter le castor, lequel était l’objet le plus important du commerce, il se trouvait par là même en état de maîtriser à son gré tout le commerce du pays, ce qu’il ne manqua pas de faire au détriment génér’,l.

‘ Comme il était l'arbitre des prix, il les fixa de manière qu'on vit baisser graduellement celui ües fourrures chez les sauvages, et hausser celui des cbj ets que les Français leur donnaient en échange: tandis que, dans les colonies

1 — Zidits et Ordonnances, t. I, p, 74.

2 — La colonie avait fait encore peu de progrès. Colbert écrivait à M. Duchesnesu, au mois d'avril 1677 : ‘* Le roi a été surpris de voir qu’il n’y a que huit mille cinq cent quinze (8515) personnes au Canada. ”

anglaises, où la traite était libre, les prix suivaient une arche contraire : on y payait les pelleteries deux ou tross fois plus cher 1.”

Mgr de Laval ne pouvait rester indifférent, sans doute, à ce qui devait augmenter ou diminuer le progrès matériel de la colonie; mais ce qui l’intéressait le plus, c'était de voir que la religion et la piété n'avaient subi aucun nuage durant son absence. A Québec, les prêtres de son séminaire, à Montréal, les messieurs de Saint-Sulpice, rivalisaient de zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des

âmes.

Le clergé séculier et régulier s'était notablement accru.

| Plusieurs prêtres étaient venus de France pour se dévouer

|| aux missions du Canada, entre autres, MM. Lefebvre et

| Seguenot, de Saint-Sulpice, ainsi que MM. Dufort, Dupré,

Lamy et Perret. " Le prélat ordonna, dans l’automne de 1675, deux jeunes

prêtres d'avenir, natifs de France, MM. Basset et Gauthier | de Brûlon; et le séminaire préparait au sacerdoce plu- L fl ‘sieurs lévites Canadiens, comme MM. Francheville, Sou- | | mande et Volant, qui devaient un jour faire honneur à : l'Eglise de Québec. le Bon nombre de jésuite étaient aussi passés dans la c

Nouvelle-France. Mais c’étaient surtout les récollets qui étaient venus grossir l’armée des ouvriers évangéliques. Il 7.

n’en était pas arrivé moins de quinze depuis 1670, et parmi pe

1 — Garneau, Histoire du Canada.

eux le célèbre P. Maupassant, confesseur de Frontenac, ainsi que le visiteur des récollets, le P. Potentien Ozon.

Les jésuites élargissaient de plus en plus le cadre de leurs missions apostoliques. Deux événements remarquables entre tous, et des plus propres à favoriser la propagation de l'Evangile, s'étaient passés en l'absence de Mgr de Laval : la prise de possession de la baie d'Hudson, gu nom de la France, et la découverte du Mississipi.

La baie d'Hudson, ainsi nommée du célèbre navigateur qui la découvrit en 1612, était depuis longtemps oubliée des Anglais. Les nations sauvages qui en habitaient les terres, ayant appris que des Français étaient établis au Canada, envoyèrent en 1661 des députés à Québec pour prier M. D’Argenson de se mettre en relations avec eux et de leur donner des missionnaires.

Les PP. Druillettes et Dablon, accompagnés d’un certain nombre de Français et conduits par des sauvages, se mirent en route par la rivière Saguenay. Mais ils furent obligés de revenir sur leurs pas, probablement à cause des Iroquois, qui infestaient alors tout le pays !.

Deux ans plus tard (1663), un parti de Français ayant à leur tête l’abbé Couture, se rendit jusqu’à la baie d'Hudson. Couture y planta une croix, et prit possession du pays au nom du roi de France.

Mais quelque temps après, un autre Français, moins patriote que Couture, Médard Chouart des Groseillers,

1 — Relations des jésuites.

s'étant mis au service des Anglais, se rendit lui aussi à la baie d'Hudson, et ‘en prit possession pour le roi d’Angleterre. ‘Il revint, dit Marie de l’Incarnation, avec ses navires chargés de pelleteries, pour des sommes immenses. A son retour en Angleterre, il reçut vingt mille écus de récompense du roi, qui l’a fait chevalier de la Jarretière ; ‘et l’on a fait une gazette pour louer cet aventurier français 1.” #

M.Talon voulut prendre sa revanche ; et, en 1671, l’année même de la prise de possession du lac Supérieur par M. de Luçon, il chargea M. de Saint-Simon et un autre Français de se rendre jusqu’à la baie d'Hudson, et il voulut que le P. Albanel les accompagnât. Le Père reçut avant de partir la bénédiction de Mgr de Laval.

Nos voyageurs se mirent bravement en route par Tadoussac, le Saguenay, le lac Saint-Jean et les nombreuses rivières qui relient ce lac à la Mer du nord. Obligés d’hiverner en chemin, ils ne purent repartir qu’au commencement de juin de l’année suivante. Le 9 juillet 1672, après des efforts et des fatigues incroyables, ils arrivaient au terme de leurs courses ; puis ils arboraient les armes du roi de France sur les rives de la baie d'Hudson.

On demeure émerveillé à la vue d’une pareille intrépidité et d’un trajet qui nous semble aujourd’hui presque impossible. ‘ Mais ce qui paraît impossible, écrit tout bonnement le P. Albanel, se trouve aisé quand il plaît à Dieu.”

1 — Lettre historique 84e.

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Puis il ajoute: ‘‘ Il est vrai que ce voyage est extrêmement difficile ; tout ce que j’en écris n’est que la moindre partie de ce qu’il y faut souffrir. Il y a 200 chutes d’eau, et partant 200 portages, où il faut porter canot et équipage tout ensemble sur son dos. Il y a 400 rapides, où il faut toujours avoir une longue perche à la main, pour les monter et les franchir. Je ne veux rien dire de la difficulté des chemins ; il faut l’expérimenter pour le comprendre. Mais on prend courage, quand on pense combien d’âmes on peut gagner à Jésus-Christ 1,”

Le P. Albanel revint à Québec par le même chemin, après avoir prêché la foi sur un immense territoire, baptisé plus de deux cents sauvages, et préparé les voies à une ample moisson évangélique.

L'année suivante, ce vieillard intrépide, âgé de plus de soixante ans, se remettait en route pour la baie d'Hudson,

. à la demande de ses supérieurs.

‘Il a hiverné en chemin, à plus de cent lieues d'ici,

écrivait le P. Dablon; mais ce n’a pas été sans beaucoup souffrir. Outre la famine et les autres misères qui sont ordinaires en ces sortes d’hivernements; après avoir dépensé tout ce qu’il avait emporté pour vivre, s'en servant pour gaguer et conserver lessauvages ; après avoir été longtemps couché sur terre, sans pouvoir remuer à cause d’une chute fâcheuse, il a été abandonné des sauvages qui le devaient conduire, et des Français qui devaient l’accom-

1 — Relations des jésuites, 1672:

pagner…. Nonobstant tous ces obstacles, ce généreux missionnaire n’a pas laissé de poursuivre son chemin, ne s'appuyant que sur la Providerce, tant il a de zèle pour le salut de:ses chères ouailles et pour la gloire du nom de Jésus-Christ, qu’il veut porter à diverses nations qui sont sur les côtes de cette mer lointaine 1...

Vers le même temps où le P. Albanel entreprenait son second voyage à la baie d'Hudson, le P. Marquette s’en

allait à la découverte du Mississipi, accomyagnant Jolliet

dans cette expédition qui a rendu leurs déux noms si célèbres. Le pays des Outaouais était l'endroit convenu du départ.

‘ Ils se mirent en chemin, dit le P. Dablon, avec cinq autres Français, vers le commencement de juin 1673, pour des pays à jamais aucun européen n'avait mis le pied; et le 15 juin, à 42 degrés et demi, ils entrèrent heureusement dans cette fameuse rivière que les sauvages appellent Mississipi, comme qui dirait, la grande rivière, parce que, de fait, c’est la plus considérable de toutes celles qui sont en ce pays 2.”

Jolliet et Marquette s’avancèrent sur cette rivière jusqu'au 33 degré de latitude, mais n’osèrent pas, pour plusieurs raisora, continuer leur chemin jusqu’à la Mer du sud. Jolliet revint seul à Québec, après avoir ouvert les voies à la civilisation pour des milliers de sauvages, et

1 — Relations inédites de la Nouvelle-France, t. II, p. 4. 2 — Ibid., t. I, p. 194.

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rendu possibles les célèbres missions des Illinois et du Mississipi.

Le P. Marquette s'arrêta à la baie Verte. P-:mi toutes les nations qu’il avait vues dans son voyage, il avait surtout remarqué les Illinois, qui avaient plus de disposition que les autres à recevoir la foi de Jésus-Christ. ‘Ces peuples, dit le P. Dablon, ont en effet une docilité, une douceur, une humanité toute particulière ; aussi portent-ils le nom d'Illinois, qui signifie les humains, comme si eux seuls étaient hommes, tous les autres n’étant que des sauvages.”

Quoique malade, il avait prié ses supérieurs de lui permettre de retourner chez les Illinois, pour achever de les évangéliser.

Cette permission lui ayant été accordée, il partit dans le mois de novembre 1674, avec deux compagnons dont l’un avait déjà fait le voyage avec lui.

Le récit de son expédition et de sa sainte mort est une véritable idylle 1, Après avoir navigué pendant un mois sur le lac Michigan, il est saisi par la maladie, et obligé de passer l’hiver dans une pauvre cabane, sur les bords d’une rivière qui conduit aux Illinois, à peu de distance par conséquent de la terre promise.

Le 29 mars, il se sent assez bien pour repartir, et il arrive au bourg des Illinois le 8 avril. Ce bourg renferme einq à six cents familles. Le P. Marquette les visite toutes les unes après les autres, et annonce aux Illinois la bonne nouvelle de l'Evangile.

—- 1 Relations inédites de la Nouvelle-France, t. II, p. 21.

Le jour de Pâques, il les réunit tous dans une belle et grande prairie, aux portes de la bourgade. Il célèbre en leur présence le saint sacrifice de la messe, prend possession de cette terre au nom de Jésus-Christ, et donne à la mission le nom de la Conception Immaculée de la sainte

\ Vierge.

Mais la maladie le force à s'éloigner de ces chers sauva-

| ges, qui lui témoignent une véritable affection. Il leur | promet, avant de partir, qu’il reviendra bientôt pour conti- d | .uer cette mission si heureusement commencée ; et il rega- al | gne péniblement le lac des Illinois. sc Quelques semaines plus tard, sur les bords « ce grand et lac, à l'embouchure d’une large rivière, deux hommes ch

|] creusaient une fosse, près de J:quelle ils plantaient une | croix. (C’étaient les compagnons de Marquette, qui ren- M daient les derniers devoirs à la dépouille vénérée de ce bon 80: missionnaire. . cr!

Le P. Marquette avait succombé à la maladie et aux sa: fatigues, le 19 mai 1675, le bréviaire à la main, le nom de l'a Jésus sur les lèvres, et les regards fixés vers le ciel. Il dé avait à peine trente-huit ans. Ÿ Tant de nouvelles preuves de dévouement et de zèle pa apostolique de la part des jésuites, qui avaient déjà de si 164 belles missions chez les Outaouais, chez les Iroquois, et qu | ailleurs, étaient bien propres à réjouir Mgr de Laval, au Qu (a moment où il allait prendre possession de son Eglise de À tati Québec. | hos

Ajoutons à cela la généreuse ambition que montraient les récollets, nouvellement arrivés au Canada, d’imiter

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l'exemple des jésuites, et de travailler, eux aussi, à la conversion des sauvages, et au salut des âmes, en général, On venait de solliciter leur ministère pour la mission lointaine de Percé; ils avaient accepté, et M. de Bernières venait du leur confier tous les pouvoirs nécessaires.

Mais si le premier évêque de Québec avait de grands sujets de consolations, en revoyant sa chère Eglise, les sujets de tristesse ne lui manquaient pas non plus. Que de pertes sensibles avaient affligé le Canada, durant son absence! Trois grandes figures avaient disparu de la scène dans l’espace de quâtorze mois !: Mme de la Peltrie et Marie de l’Incarnation, dont nous avons parlé dans un chapitre précédent, et le P. Jérôme Lalemant.

On se rappelle que le célèbre jésuite avait accompagné Mgr de Laval, lorsqu'il était venu prendre possession de son vicariat apostolique, en 1659. Le prélat n'avait pas cru pouvoir se passer des services et de l’expérience de ce saint missionnaire, qui avait été envoyé à Québec dès l’année 1638, et n'avait quitté le pays qu’en 1656 pour devenir recteur du collège de La Flèche.

Le P. Lalemant évangélisa durant plusieurs années le pays des Hurons. Devenu supérieur des missions en 1645, il fut nommé de nouveau à cette charge en 1659, lorsqu’il revint en Canada avec Mgr de Laval. Il mourut à Québec le 26 janvier 1673, à l’âge de 80 ans, avec la réputation d’un théologien habile et profond. C'était un homme d’une éminente sainteté.

1 — Du 16 novembre 1671 au 26 janvier 1673.

‘“ Le R. P. supérieur des missions, écrivait un jour Marie : “ de l’Incarnation à son fils, sera obligé de passer en France. C'est mon directeur et mon supérieur depuis plus de cinq

ans. C’est celui qui me connaît plus qu'aucun autre...

| Je vous prie de le recevoir avec le respect que mérite sa grande sainteté. Il a demeuré six ans aux Hurons, et

presque autant ici... C’est lui qui a mis le bel ordre qui se voit dans l'Eglise de Québec, avec autant de majesté qu’au

milieu de la France...” ‘‘Je vous dirai, écrivait-elle encore, que c’est l'homme du monde à qui j'ai le plus d’obligation, tant pour l’éta-

blissement de notre maison, que pour les maximes spirituelles et saintes qu’il nous a données. Il y a près de six | ans qu’il est notre supérieur et directeur et le mien très particulièrement... C’est le père des pauvres, tant français que sauvages. C’est le zélateur de l'Eglise... Enfin c’est

{ll le plus saint homme que j’aie connu depuis que je suis au reu monde.” I [l est facile de comprendre combien Mgr de Laval dut tric

regretter la mort de ce saint prêtre, qui avait été le confi- du

dent de ses pensées, le soutien de ses travaux, le conseiller cett

de son administration. teu:

Près de deux ans plus card 1, s’éteignait à Paris, à l’âge assi

de 87 ans, un autre apêtre du Canada, le P. Charles Lale- : pré}

mant, frère de celui dont nous venons de parler. Il est AS

probable que l’évêque de Québec assista à ses funérailles. 1-

et dr

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