CHAPITRE SEIZIÈME
La grande année pastorale de 1681. — Etat de l'Eglise du Canada. —
Il est probable que ce fut dans l’automne de 1681 qu’eut lieu l'inauguration du nouveau grand séminaire. Quoi qu’il en soit, le supérieur, M. de Maïzerets dut s’absenter une partie de l’été pour accompagner son évêque dans la visite pastorale, afin de l’aider à préparer un état des missions du diocèse 1.
Mgr de Laval commença par ses communautés religieuses de Québec. La visite qu’il fit aux ursulines dura plusieurs jours, et fut l’occasion de réformes très impor-
tantes pour cette maison.
Depuis quarante ans qu’elles étaient dans le pays, les ursulines de Québec suivaient une règle que leur avait donnée leur premier supérieur, le P. Jérôme Lalemant. Cette règle, dans tous les points principaux, était conforme, sans doute, aux constituti ns de l'Ordre ; elle s’en écartait
1— Histoire manuscrite du séminaire de Quebec.
cependant dans certains détails, pour s'adapter aux circons'ances de temps et de lieux où l’on se trouvait.
Mais dans l’espace de quarante ans, le pays avait changé ; et le temps semblait venu de laisser de côté toutes ces règles particulières, pour s’en tenir purement et simplement aux constitutions de l'Ordre des ursulines. Mais laissons la parole à l’annaliste du monastère.
‘ Au commencement de mars 1681, dit-elle, Mgr de Laval fit en notre maison l'ouverture de sa seconde visite épiscopale ; et, après en avoir conféré avec toutes les sœurs, il fut conclu que nous cesserions d’observer les constitu-
tions particulières qu’on avait imposées pour cette maison,
et que nous prendrions les constitutions et règlements de Paris, nous unissant à la dite Congrégation. Nous avons commencé le 20 mars à suivre l’ordre du jour tel qu’il est marqué dans les constitutions de Paris.”
L'acte d'acceptation fut signé par les religieuses en chapitre l’année suivante, le 11 novembre 1682.
‘* À l’époque où nons écrivons (1863), dit une autre annaliste, les ursulines de Québec observent encore à neu près intactes les règles et constitutions des ursulines de Paris. De temps en temps, de loin en loin, il y a eu certaines modifications apportées à quelques points, suivant les besoins du pays et les devoirs nouveaux que semblait demander la société. Ce pouvoir de se prêter aux exigences des temps et des circonstances, est un des traits caractéristiques de l'Ordre desainte Ursule, destiné à ‘“ renouveler
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sa jeunesse comme l'aigle 1” pa: le testament même de la bienheureuse fondatrice, sainte Angèle 2.”
Dans la visite qu’il fit à l’'Hôtel-Dieu, Mgr de Laval constata la grande pauvreté où se trouvait alors réduite cette institution. Il écrivait en France deux ans plus tard:
‘® Nonobstant la pension annuelle que le roi donne à l'hôpital de Québec, ilest si chargé de malades et de dettes, que, sans des secours extraordinaires, il faut qu’il succombe 5, ”
La visite de ses communautés religieuses terminée, et la confirmation donnée deux fois à Québec f, le prélat se mit aussitôt en route pour parcourir son diocèse.
Jamais, croyons-nous, visite pastorale ne fut conduite par un vieillard sexagénaire avec plus d'enthousiasme, d'activité et de persévérance. Privé de la plupart des ressources qui sont maintenant à la disposition du voyageur, réduit à un simple canot d’écorce et aux moyens de transport les plus primitifs, il fit cette visite de son diocèse avec une rapidité, une exactitude et un entrain qui nous laissent dans l’étonnement. On ne sait ce qu’il faut le plus admirer, de l’intrépidité de ce vieillard qui aurait pu humilier bien des courages de vingt ans, ou de sa foi héroïque qui semblait lui donner des ailes pour voler de mission en mission, de portage en portage, sans prendre une journée de repos.
1 — Ps. CII, 5
2 — Les Ursulines de Québec, t. I, p. 423.
3 — Lettre au marquis de Seignelay, 10 nov. 1683.
4 — Le 7 avril et le 26 mai. Il confirma à Québec 281 personnes.
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Nous ne voyons rien de comparable à cette visite, que les courses apostoliques de saint Thuribe dans l'Amérique du Sud, ou celles de saint Charles Borromée dans le grand archidiocèse de Milan.
Donnons ici, d’après le registre des confirmations 1 la liste des endroits parcourus successivement par Mgr de Laval: rien ne parle plus éloquemment que cet itinéraire.
Après avoir confirmé à Québec le 26 mai, il est déjà rendu, le premier de juin, à Lotbinière, première étape de
sa visite. Le lendemain, il traverse à Batiscan ; le 3 juin,
il se rend à Champlain; le 4, au Cap-de-la-Madeleine; le 5, aux Trois-Rivières.
Il traverse de là à Sorel, où il confirme, le 8 juin. Le 11, il est au Fort Saint-Louis de Chambly ; le 13, à Saint- Ours et à Contre-Cœur; le 15, à Verchères; le 16, à Boucherville.
Le 17 juin, il traverse à Repentigny. Le 18, il se rend à La Chenaye, et enfin le 19 il est à Montréal.
Il a déjà fait plus de soixante lieues’ en 19 jours, traversant d’un côté à l’autre du fleuve, selon que les circonstances l’exigent. Il a déjà visité avec tout le soin possible 14 paroisses ou missions, administré le sacrement de confirmation à 212 personnes, et accompli sans doute une foule d’actes administratifs.
De toutes les missions qu'il venait de visiter, à part la paroisse de Montréal, c’est Champlain qu’il dut trouver dans le meilleur avancement. Monsieur Dupré, arrivé de
1 — Archives de l’archevêché de Québec.
France en 1675, et âgé de 35 ans, desservait cette paroisse, qui comptait quarante familles et 285 communiants. Il y avait une grande chapelle en bois, de 55 pieds de long, dédiée à la sainte Vierge, sous le titre de la Présentation, un presbytère, et même un couvent des sœurs de la Congrégation. Il y eut près de cinquante confirmations.
La petite ville des Trois-Rivières ne comptait encore que 200 communiants, et n'avait pas même de presbytère. Le curé, M. Brûlon, logeait chez M. de Varennes, gouverneur du lieu, et desservait aussi le Cap-de-la-Madeleine, Bécancour et Nicolet.
Le 20 juin, Mgr de Laval traversa de Montréal à Laprairie, pour y passer quelques jours chez les PP. jésuites, et y donner la confirmation.
La mission des sauvages avait été transportée au Saut- Saint-Louis. Il n'eut rien de plus pressé que d’aller visiter ces fervents chrétiens, qui l'avaient accueilli avec tant de joie en 1676.
Ils n’avaient pas oublié l’homme de la grande affaire ; ils en avaient parlé souvent à leurs enfants, leur donnant à espérer que le saint évêque viendrait un jour les bénir. Ce grand jour était arrivé. Ce fut pour ces bons sauvages un moment de réjouissance et de bonheur. De son côté, le prélat fut heureux de pouvoir leur parler de nouveau du ciel, leur future patrie, de l'Eglise qui aimait tant leurs âmes, et du roi qui les considérait comme ses enfants de prédilection.
De Laprairie, l’évêque de Québec revint à Montréal, où il officia pontificalement le 29 juin, jour dela Saint-Pierre,
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dans la grande église paroissiale. Il est probable qu'il était descendu au séminaire, c’est-à-dire, dans cette antique et vénérable maison ! que les MM. de Saint-Sulpice avaient commencé à faire construire dès 1658, et qui avait été témoin du martyre d’un des leurs, M. Vignal, tué par les Iroquois en 1661, pendant qu’il surveillait les travaux.
I] alla s’agenouiller plus d’une fois, sans doute, dans la pieuse église de Notre-Dame-de-Bon-Secours, que trois ans auparavant il avait unie à la paroisse.
I] ne quitta Montréal que le 9 ou le 10 juillet, et prit le temps de visiter avec soin ses communautés religieuses, l’'Hôtel-Dieu et les Sœurs de la Congrégation. Il dut admirer, sans doute, les fruits de bénédiction répandus à Montréal par les fils de M. Olier, et le parfum de piété que l’on y respirait de toutes parts.
La future cité de Montréal ne comptait encore que 140 familles et 647 communiants; tandis que Québec, qui s’est fait devancer depuis longtemps, renfermait 239 familles et 1,354 communiants.
De Montréal, l’évêque se rendit à l’île Jésus, la seigneurie du séminaire de Québec. Il n’y avait encore qu’une seule
paroisse sur cette île, Saint-François-de-Sales.
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1 — ‘‘ On la voit encore, écrivait Jacques Viger en 1846, au fond du Cul-de-Sac, en face de la Douane, au nord-ouest de la rue Saint- Paul. Le séminaire, après l’avoir vendue, le 8 février 1716, vient de la racheter le 15 nov. 1842, On commença en 1685 à bâtir le nouveau séminaire. ” (Archives de M. l'abbé Verreau.)
M. de Denonville écrivait en 1685 : ‘‘ Ce n’est pas sans grand besoin qu’ils (les Sulpiciens) ont pris la résolution de se faire une maison, car on ne saurait être plus mal logé que ces ecclésiastiques le sont. ”
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Le 11 juillet, il confirme au Cap-Saint-Michel (Varennes) et à Longueuil; le 12, à La Valtrie ; le 14, à Cressé (Nicolet); le 15, à la rivière Puante (Bécancour); le 16, à Gentilly ; le 17, à Sainte-Anne de la Pérade, et le 19, à Deschambault.
Tous ces endroits étaient encore peu de chose sous le rapport dela population. Les plus importants étaient Longueuil et Sainte-Anne, qui ne comptaient pas cependant chacun 100 communiants, et n'avaient pas même encore de presbytère. M. Vachon était chargé de desservir Batiscan, Sainte-Anne et les Grondines. M. de Caumont desservait Longueuil avec plusieurs autres localités.
Dix jours plus tard, le 29 juillet, sans avoir pris le temps de se reposer à Québec, Mgr de Laval était déjà rendu à l’île aux Oies, à plus de vingt lieues en bas du fleuve. Il n’y avait là, ainsi qu'à l’île aux Grues, que quelques familles.
Le lendemain, il traversait au Cap-Saint-Ignace ; et le 31 juillet, il était à la Rivière du Sud (Saint-Thomas).
M. Morel, qui desservait toutes ces missions, avait en tout 63 familles, confiées à ses soins, disséminées sur une étendue de plus de vingt-sept lieues, à partir de la Rivièredu-Loup à venir jusqu’à Berthier. Kamouraska n'avait encore qu'un seul habitant. Il y avait huit familles à la Rivière-Ouelle 1, sept à L’Islet, douze au Cap-Saint-Ignace, et dix à Saint-Thomas.
1 — Ainsi appelée de M. Houel, l’un des membres de la Compagnie des Cent Associés.
Du reste, nulle part, encore, de chapelles, ni de presbytères, mais un grand désir d’en bâtir, et surtout d’avoir l’église chacun dans sa localité. Le prélat se vit obligé de défendre, sous les peines les plus sévères, de bâtir des édifices religieux ailleurs qu'aux endroits fixés par le missionnaire |.
Sa parole fut écoutée. On se mit à bâtir de jolies églises aux endroits marqués r° M. Morel: la Pointe-à-la-Caille, le Cap-Saint-Ignace et ia Bouteillerie. Mgr de Saint- Valier en parle avec satisfaction dans la relation de son voyage en 1686. |
Mgr de Laval confirma onze personnes à l’île aux Oies, quinze au Cap-Saint-Ignace et treize à Saint-Thomas ; en tout trente-neuf personnes sur cet immense territoire, qui ferait maintenant un beau diocèse.
Le premier août, il était à La Durantaie (Saint-Michel) ; le 9 à Beaumont, et le 10, à Saint-Joseph de la Pointe-Lévi, qui était le terme de sa visite pastorale 2.
Parti de Montréal le 10 juillet, il venait de faire plus de cent lieues pour visiter une quinzaine de missions disséminées çà et là sur les rives du fleuve Saint-Laurent, et rentrait le 10 août dans sa ville épiscopale, qu’il avait quittée aux derniers jours de mai.
Quelle immense course apostolique! quel coup de force,
1 — Archives de l’archevêché de Québec, Ordonnances pour la construction de chapelles sur la côte sud, 10 mars et 11 juin 1683.
2 — Il faudrait ajouter à cet itinéraire la côte Beaupré et l’île d'Orléans, qu’il visita certainement en 1681, mais nous ne savons à quelle époque.
digne des plus hardis pionniers de l'Evangile, digne du grand apôtre saint Paul lui-même !
Se figure-t-on un pareil itinéraire, embrassant les deux rives du Saint-Laurent depuis le Cap-Saint-Ignace jusqu’à Montréal, mesurant près de deux cents lieues, aller et
retour, exécuté en canot d’écorce, à peu près sans relâche, jour par jour, pendant près de deux mois et demi, par nos
grandes chaleurs d’été, avec l'accessoire inévitable des pluies, des orages, des tempôêtes, et des moustiques, qui devaient pulluler alors que le pays était encore couvert de forêts 1?
Si figure-t-on, surtout, la manière vraiment apostolique dont Mgr de Laval était obligé de faire ce voyage ? Il s’en allait, comme les apôtres, avec aussi peu de bagage possible, accompagné d’un prêtre pour l'aider dans les fonctions de son ministère, et de quelques rameurs pour faire marcher le canot. Que de fois, sans doute, il dut mettre
1 — En 1683, il n’y avait encore dans tout le Canada, que 25,217 arpents de terres défrichées. Il y avait encore peu de chemins d’ouverts, et surtout on voyageait peu en voiture ; il n’y avait dans tout le pays que 56 chevaux. On communiquait par eau de paroisse en paroisse, d'habitation à habitation. C’est pour cela que la colonie était encore toute sur les bords du Saint-Laurent et de la rivière Richelieu,
‘ Des deux côtés de la grande Rivière, dit le P. Le Tac, se voient les habitations des Français, dont les maisons ne sont point assemblées en villages ou bourgs comme en France, mais sont dispersées le long de la rivière par les endroits où la terre s’est trouvée bonne. ”
Il y avait dans tout le Canada, 10,251 âmes, dont 9,495 communiants. Ce chiffre de 10,251 âmes ne représentait que le nombre des Français habitant le pays. A ce chiffre le recensement du Canada ajoutait 1,012 sauvages, fixés dans les missions sédentaires. (Documents de la Nouvelle-France, t. I, p. 309. — Abeille, vol. I, No 16.)
lui-même la main à l’aviron, lorsque ses compagnons paraissaient succomber de fatigues !
Il encourageait tout le monde par sa bonne humeur, par sa patience au milieu des contrariétés, par sa conversation aimable, nourrie de souvenirs de la France, par ses obserrations pleines de charme sur l’admirable nature qui se déroulait devant lui, et surtout par sa prière si édifiante. Le bréviaire était la grande consolation du pieux évêque, qui aimait à le dire, même en canot, afin de pouvoir disposer de plus de temps sur le rivage, pour le ministère des âmes.
On mangeait ce que l’on pouvait se procurer. ‘ Un morceau de pain, dit Latour, fut souvent, en voyage, l’unique partage de l’évêque missionnaire. ”
On était souvent forcé d’atterrir, soit à cause de la nuit, soit À cause du mauvais temps, soit pour visiter quelque habitation isolée. On campait alors comme on pouvait, soit à la belle étoile, soit dans quelque misérable hutte de paysan.
Dans les missions mêmes, la plupart du temps, il n°’y
avait pas encore de presbytère : il fallait loger dans la maison de quelque pauvre colon. Mgr de Laval eut à endurer, sans doute, bien des privations et des souffrances.
Faut-il s'étonner si de pareilles courses apostoliques et de semblables travaux usèrent en si peu d’années cet homme à la constitution robuste, et lui firent contracter de douloureuses infirmités ?
Arrivé à Québec, après une absence de plus de deux mois, il tomba épuisé de fatigues. Les registres du Conseil supérieur constatent que le 18 août, huit jours après le retour du prélat, il fut ‘ complètement empêché par une maladie dangereuse ” d'assister au Conseil !, Il n’y reparut que le 20 octobre suivant.
‘* Sa Grandeur étant revenue de sa visite, dit un mémoire du temps, tomba malade d’une maladie dangereuse. Pendant l’espace de quinze jours, on n’en attendait que la mort; mais Dieu nous fit la grâce de le rétablir en convalescence et dans sa première santé ?.”
Aussitôt que ses forces purent le lui permettre, il travailla, de concert avec M. de Maizerets, à réunir les notes et les statistiques qu’il avait recueillies pendant sa visite pastorale, et dressa un ‘‘ plan général de l’état des missions” de son diocèse 3. Son but était de présenter au roi un mémoire sur la fixation d’un certain nombre de cures. En effet, le ministre d'Etat, en France, le sollicitait sans cesse d'établir les paroisses d’une manière fixe et inamovible.
‘ La Cour ne souffrira pas que l’on fasse des cures et canonicats amovibles, écrivait M. Dudouyt en 1677. M, Colbert me dit que cela était contre les droits du royaume, Je lui dis qué l’on ferait des paroiïsses fixes, lorsque les choses seraient en état pour cela. Il ne faut pas douter
1 — J'ugements du Conseil Souverain, t. IT, p. 644.
2 — Mémoire par un Récollet, 1681, Histoire chronologique de la Nouvelle-France, par le P. Sixte Le Tac, Paris, 1888.
5 — Abeille, vol. I, Nos. 16 et suivants.
que l’on n’oblige de suivre l’usage le plus usité dans la France et le plus favorable à la politique. ”
Mgr de Laval n’y était pas opposé lui-même, pourvu que l’on assurât à ces curés fixes un revenu suffisant pour vivre. Il l’avait déclaré maintes fois à M. de Frontenac ; et nous avons vu qu’il érigea un bon nombre de paroisses, en 1678, avant de partir pour la France.
Colbert fut assisté d’abord, puis remplacé par son fils, le marquis de Seignelay, dont les dispositions conciliantes paraissaient sourire à Mgr de Laval. ‘ Je suis bien aise, lui écrivait le nouveau ministre, que le soin que je prends des affaires du Canada me donne lieu d’avoir quelque commerce avec vous. ?
Le prélat apprit en même temps par M. Dudouyt que Frontenac était rappelé en France et remplacé par M. de la Barre.
Il crut le moment opportun de faire plaisir à la Cour, et prépara le mémoire dont nous venons de parler.
‘ Nous avons, écrivait le nouveau gouverneur au ministre, extrêmement travaillé, M. l’évêque et moi, pour l’établissement des paroisses du pays. Je vous envoie l'Etat que nous en avons arrêté. Nous en avons l'obligation à M. l’évêque, qui est uès bien intentionné pour le pays, et
auquel on doit ajouter créance !, ” Beau témoignage en faveur de l'esprit de conciliation ae Mgr de Laval! Il était toujours prêt à s'entendre avec
1 — Lettre de M. de la Barre au ministre, 1683.
ns la l'autorité civile, du moment qu'il rencontrait chez elle de la bonne volonté.
urvu Dans ce mémoire, l’on indiquait vingt-cinq cures et pour missions que l’on pouvait faire en Canada, et qui avaient nAC ; déjà pour la plupart des prêtres résidents. En voici la isses, liste : La ville de Montréal, unie au séminaire de Saint- Sulpice; Lachine, en haut de l’île; la Pointe-aux-Trembles, n fils, au bas de l’île; la Prairie de la Madeleine; Boucherville ; dial Repentigny ; Sorel ; Le Cap-de-la-Madeleine ; la ville \ aie, des Trois-Rivières; Saint Ours et Contre-Cœur ; Champlain; ss Batiscan; Lotbinière et Sainte-Croix ; la côte Lauson; elque Neuville; le Cap-Rougeet Notre-Daime-de-Foye ; Charlesbourg ; Beauport; Château-Richer et l’Ange-Gardien ; + que Sainte-Anne du Petit-Cap; le Cap-Tourmente (Saint- M. de Joachim) et'la Baie Saint-Paul; la Sainte-Famille ; Saint- Pierre, Saint-Paul et Saint-Jean; le Cap-Saint-Iznace; et
Cour, enfin Ja ville de Québec avec ses environs !, La plupart des prêtres qui desservaient ces missions mitiide étaient jeunes et vigoureux; mais ils devaient s’user vite, L’éta- parce que beaucoup des circonscriptions ecclésiastiques at que dont ils étaient chargés étaient immenses. C'est ainsi à M. que M. de Saint-Claude, un Canadien né dans le pays, et ys, et âgé de 28 ans, avait à desservir toute la côte sud du fleuve Saint-Laurent à partir de Bellechasse ou Berthier jusqu’à ito la rivière Duchêne, et par conséquent les missions de nat Berthier, de la Durantaie, Beaumont, Monte-à-peine, la
côte Lauson, Vilieue ou Saint-Nicolas, Sainte-Croix et
1 — Documents de la Nouvelle-France, t. I, p. 307.
Lotbinière,disséminées sur une étendue de vingt-cinq lieues. M. Pinguet, aussi natif du pays, et âgé de 27 ans, desservait, en même temps que la Pointe-aux-Trembles de Neuville, dont il était curé, la côte Saint-Ange, les Ecureuils, ie Cap-Santé et Deschambault, c’est-à-dire, toute la côte Nord depuis Sillery jusqu'aux Grondines. M. Vachon, curé de Batiscan, desservait aussi Sainte-Anne et les Grondines. La circonscription du Cap-Saint-Ignace, desservie par M. Morel, s’étendait depuis la Rivière-du-Loup jusqu’à Bellechasse.
Le mémoire dont nous parlons faisait une description courte et précise de chaque localité, et donnait le chiffre exact de la population, avec le noin du prêtre chargé de la desservir.
Les vingt-cinq missions que l’évêque de Québec avait ainsi taillées, pour ainsi dire, dans son immense diocèse, devaient être autant de noyaux d’une infinité de paroisses. Il importe de se les rappeler comme les paroïisses-mères de toutes les autres. Le diocèse lui-même devait don. naissance à un grand nombre C’autres diocèses.
A l’époque où Mgr de Laval écrivait ce mémoire, on ne comptait pas plus que huit ou neuf églises en pierre, dans tout le pays; et encore, quelques-unes, comme celle de
Sainte-Anne de Beaupré, menaçaient ruine.
‘Il y a, disait-il, une église bâtie en pierre, de 80 pieds de long et 28 de large, dédiée à sair .e Anne, renommée par les pèlerinages qu’on y fait. Un côté de la dite église tombe en ruines et a besoin de réparation.”
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Il n’y avait pourtant que sept ou huit ans que cette église avait été construite, par les soins de M. Filion, prêtre du séminaire. Elle avait remplacé l'ancienne chapelle en bois, qui avait été bâtie trop près du fleuve, et où l’eau entrait dans les grandes marées 1,
La plupart des églises du pays étaient en bois, souvent en pieux, ou en colombage, couvertes en chaume, et ordinairement dans un pitoyable état. Beaucoup de localités n'avaient pas même encore de chapelle: on disait la messe dans des maisons de particuliers ; et le missionnaire transportait avec lui, de poste en poste, tout ce qu'il lui fallait pour le saint sacrifice. La plupart de ces chapelles portatives appartenaient au séminaire.
À plus forte raison, n’y avait-il encore que très peu de presbytères. Le prêtre était ordinairement en pension, et logeait chez quelque habitant de sa paroisse.
Cet état de choses fait comprendre davantage le bonheur qu’il éprouvait d’appartenir au séminaire, et de pouvoir aller s’y réfugier de temps en temps comme dans la maison paternelle. Il met aussi en évidence la sagesse du plan de Mgr de Laval, qui avait fait de tous ses prêtres comme une famille unie au séminaire: ce plan était bien approprié à l'Eglise naissante du Canada.
Cette Eglise, à part les villes de Québec et de Montréal, était encore bien pauvre, au point de vue matériel. Mgr
1 — Abeille, vol, I, No. 16.
de Saint-Valier, lorsqu'il arriva d'Europe pour la première fois, et qu’il parcourut son diocèse, en fut vivement attristé.
‘ Je visitai sur ma route, dit-il, toutes les églises que j'y trouvai des deux côtés de la rivière. Celle d’une petite ville qu’on appelle Trois-Rivières, et qui est formée de pieux, fut la seule qui me donna de la consolation. Toutes les autres étaient ou si prêtes à tombe: en ruine, ou si dépourvues des choses les plus nécessaires, que la pauvreté où je les vis m’afligea sensiblement 1... ?”
Et cependant que d’énergie n’avait-il pas fallu à Mgr de Laval et à ses zélés missionnaires pour créer ce qui existait déjà ! Ils avaient rencontré sur leurs pas tant d’obstacles de toutes sortes : la pauvreté excessive des premiers colons, le mauvais vouloir des autorités .iviles, les invasions incessantes des Iroquois! Croit-on que le pieux évêque était insensible, lui-même, à la vue de la pauvreté de son Eglise ?
Il dut au contraire verser bien des larmes, durant sa visite pastorale de 1681. Mais ce qui le consola, ce fut la pensée qu’il avait semé partout avec abondance le germe fécond de la foi chrétienne, et que cette foi finirait un jour par produire des merveilles.
Le Canadien qui admire aujourd’hui, dansla plupart de
nos campagnes, ces magnifiques églises, que l’on prendrait
1 — Etat présent de l'Eglise.
souvent pour des cathédrales, ne doit pas oublier les commencements humbles et pénibles de l’Eglise du Canada. Il ne doit pas oublier surtout les exemples de piété, de dévouement et de persévérance inaltérable que lui ont légués ses ancêtres dans la Foi, et en particulier le saint fondateur de notre Eglise. Znterroga patres tuos, et dicent tibi 1...
1 — Deuteronom., XXXII, 7.
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