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M. de Meulles a ordre de conserver ici avec moi une parfaite intelligence en toutes choses, et de me donner toutes les assistances qui pourront dépendre de lui, est une marque si sensible de la bonté qu’Elle a pour cette nouvelle Eglise et pour l’évêque qui la gouverne, que je me sens obligé d’en rendre à Votre Majesté ma très humble recon-
naissance.
‘ Comme je ne doute pas que ce nouvel intendant dont Elle a fait choix ne fasse avec plaisir ce qu’Elle lui a ordonné, je puis aussi assurer Votre Majesté que, de ma
part, j'aurai toute la correspondance que je dois avoir avec lui, et queje ferai toute ma vie ma plus grande joie d’entrer dans les intentions de Votre Majesté pour le bien général de ce pays qui fait partie de vos Etats. ”
Les rapports de Mgr de Laval avec le roi étaient donc très bienvye illants, et les accusations dont il avait été l’objet n'avaient pas enlevé au prélat l'estime dont il jouissait à la Cour.
Il écrivit en même temps au ministre, M. de Seignelay : ‘ Le pays vous est extrêmement obligé des soins que vous avez la bonté de prendre pour son accroissement. Il est redevable à votre ministère de la grâce que Sa Majesté lui a faite de lui envoyer M. de la Barre pour gouverneur, et M. de Meulles pour interdant.
‘Ils s'appliquent tous deux, depuis le premier jour d'octobre qu’ils sont arrivés, avec beaucoup de soin et de vigilance, à tout ce qui regarde le bien du pays, et particulièrement à tâcher de détourner la guerre des Iroquois
qu’il paraît manifcstement qu’ils ont dessein d'entreprendre
contre la colonie... ”
Dix jours après son arrivée à Québec, M. de la Barre convoqua une assemblée pour bien s’assurer de la situation du pays, et faire face aux difficultés qui se présentaient. Elle était composée, outre le gouverneur et l’intendant, de Mgr de Laval, de M. Dollier, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, de plusieurs jésuites, et d’un bon nombre de citoyens distingués. L'Eglise et l'Etat se donnaient la main pour la conservation du pays.
On avisa aux moyens de se défendre contre les Iroquois. La guerre fut conjurée pour le moment.
“Je puis vous assurer, ajoutait Mgr de Laval au ministre, que j’aurai toujours tout le respect et la soumi:..on que je dois aux o.dres du roi, et que j’agirai avec ces messieurs
en toutes choses avec l'intelligence que Sa Majesté et vous pouvez désirer. Ils peuvent l’un et l’autre vous rendre témoignage de ma correspondance en tout ce qui est de mon ministère et qu’ils jugent à propos.”
Certes, ce n’est pas là le langage d’un homme qui ne cherche qu’à dominer, à abuser de son pouvoir et à régner en despote, comme on a voulu quelquefois représenter Mgr de Laval. Il était intrépide quand il s'agissait de défendre les droits de l'Eglise ou de la morale outragée : il l’avait bien prouvé dans la question de la traite de l’eau-de-vie. Mais autant il était inflexible pour la défense des principes, autant il était respectueux pour les représentants de l'autorité civile, et conciliant partout où la conciliation était possible.
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MM. de la Barre et de Meulles arrivaient ici pleins de bi: veillance et de bonnes intentions. Ils paraissaient disposés à faire observer strictement les dernières ordonnances royales sur la dîme et sur le commerce des boissons, Le temps de la conciliation, des bons procédés, du rapprochement entre l’autorité religieuse et l’autorité civile était arrivé. Il était important que Mgr de Laval ne le laissât pas échapper, et qu’il s’efforçât de faire disparaître entièrement toutes les mauvaises impressions que les luttes passées pouvaien: avoir produites à la Cour.
Voilà pourquoi M. Dudouyt ne craïignait pas de lui écrire : ‘‘ Il est de conséquence que l'Eglise n'ait pas de démêlé avec MM. de la Barre et de Meulles, quelque bonne raison que l’on eût. ”?
Et il ajoutait : ‘ M. de la Barre m'a dit que c’est ur : des impressions qu’on a données au roi et au ministre, que l'Eglise veut dominer. Je lui ai dit que je savais qu'il y a longtemps qu’on a donné ces impressions à la Cour, qt oi-
qu’il n’y ait point de clergé dans le Royaume qui ait plus
de respect et de déférence pour les personnes qui sont revêtues de l'autorité ; qu’il le verrait par expérience. Il m'a témoigné qu’il n'avait pas de différend là-dessus. ”
La confiance que Mgr de Laval avait reposée en MM. de la Barre et de Meulles ne fut pas déçue. Ces deux foncticnnaires, à peine arrivés au pays, se mirent à l’œuvre ‘avec un zèle, une bo ne volonté et un dévouement qui remplirent de joie le cœur du prélat, et firent revivre au Canada les beaux jours de l'administration si chrétienne de
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‘ Je ne puis assez vous témoigner la joie que vos lettres m'ont donnée, écrivait l’'évéque à M. de Seignelay dans l'automne de 1683, quand j'y ai lu que Sa Majesté est satisfaite de la bonne intelligence que je conserve pour les intérêts de son service avec M. le gouverneur et M. l’intendant.
‘ M. le gouverneur a passé tout l'été à Montréal, où il a connu à fond les désordres que cause le commerce des boissons enivrantes chez les sauvages, ce qui l’a obligé de faire des ordonnances très sévères qui arréteront le mal, pourvu qu'on les exécute. Il a aussi eu, dans ce même lieu, l'adresse et le bonheur de suspendre jusqu'à présent l’exécution du dessein que les Troquois ont de nous déclarer la guerre...
‘M. l’intendant a parcouru en personne la plupart des habitations de ce pays, pour y connaître mieux à quoi peuvent aller les dîmes ; et il s’est employé partout avec succès À pacifier les différends et à remédier aux abus.
‘Ces deux messieurs, ajoutait Mgr de Laval, se sont appliqués avec tout le soin et l’exactitude possible durant tout le cours de cette année, à trouver des moyens d'établir des cures fixes dans ce pays ; et, après plusieurs conférences que nous avons tenues ensemble, nous avons dressé un état, qu'on vous envoie, signé de nous trois, où vous verrez qu'à cause de la pauvreté des peuples, il est impossible de faire subsister les curés, à moins que Sa Majesté ne donne le petit supplé nent que nous vous marquons. ?
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Ainsi, ce nouveau mémoire avait été préparé en collaboration et de concert par l’évêque, le gouverneur et l’intendant. Il était impossible d'imaginer une entente plus parfa' entre l’a‘:torité religieuse et l'autorité civile au Canada.
‘M. de Frontenac prétend, écrivait M. Dudouyt à À" -r de Laval, qu’il n’a eu de différend avec vous, que parce uu’il voulait des cures fixes, et que vous ne le vouliez pas. Préparez un état de votre Eglise, y compris les sulpiciens et les récollets, pour ôter toute jalousie.”
Frontenac avait perfidement déplacé la question. Mgr de Laval voulait, lui aussi, des cures fixes; mais il les voulait plus sérieusement que Frontenac. Il voulait des cures fixes qui fussent en état de faire vivre leurs curés. La dîme n'était pas encore suffisante à cette époque; le supplément proposé par l’édit de 1679 était impraticable en lui-même et dans son mode de perception. Du moment qu’il put espérer, grâce à la bonne volonté des autorités de la colonie, que le roi accorderait une gratification raisonnable pour la subsistance de ses prêtres, —gratification que le roi octroya, en effet— il se décida à ériger de nouveau quelques cures fixes.
Il envoya d’abord au souverain l’état des missions dont nous avons parlé. Sa Majesté se déclara satisfaite. Elle voulut bien décharger les habitants du supplément qu’ils devaient payer, et, à la place, donna sur son domaine d’occident une somme annuelle de 8,000 francs, sur laquelle on devait prendre 2,000 francs pour les prêtres infirmes, et
siales,
Cet argent fut distribué d’abord par l’intendunt ; ensuite par le séminaire comme chargé des cures, jusqu'en 1692; Mgr de Sairt-Valier obtint alors que l’évêque en fût seul le distributeur.
Dans l’automne de 1684, Mgr de Laval érigea six nouvelles cures fixes: celles de Champlain, de la Sainte- Famille, de Beauport, de la Pointe-aux-Trembles de Neuville, de Batiscan et de Repentigny.
Les brefs d’érection sont écrits dans un latin parfait, et les motifs qui y sont exprimés font bien voir l'impor-
tance que mettait le prélat à l’accomplissement des devoirs de sa charge pastorale. Prenons pour exemple celui de Repentigny.
‘ Il est de notre sollicitude pastorale et épiscopale, dit l'évêque, de faire construire des églises dans les lieux habités par un grand nombre de fidèles, d'y établir des paroisses, et, à l'exemple des apôtres, d'y envoyer des ouvriers pour la vigne et la moisson du Seigneur, d’y fixer des prêtres pour cultiver cette vigne et recueillir cette moisson, savoir, en annonçant la parole de Dieu, administrant-les sacrements de l’Eglise, faisant l'office divin, et remplissant toutes les autres fonctions établies par les lois divines et ecclésiastiques pour le culte divin, le gouvernement de l'Eglise, et le salut des âmes, suivant le saint Evangile de Jésus-Christ, et les autres livres divinement inspirés, les saints canons établis par l'Esprit de Dieu et
consacrés par le respect de tous les siècles, ainsi que les traditions des Pères...”
Le bref d’érection de la paroisse de Repentigny avait ceci de particulier, qu’il y avait deux succursales attachées à la paroisse principale : la chapelle de l’Enfant-Jésus, en la seigneurie de l’île Jésus, et l’église de Saint-Charles, située en la seigneurie de La Chesnaie : toutes deux dépendaient de la cure de Repentigny.
Lorsque l’année suivante (1685) M. de Maïzerets, en sa qualité de grand vicaire et d’archidiacre, alla installer dans leurs cures les différents curés nommés par Mgr de Laval, il installa d’abord M. Pierre Volant dans son église principale, celle de Repentigny, puis se transporta successivement aux deux succursales, pour l’y installer également comme curé |.
La guerre avec les Irequois, que M. de la Barre avait réussi à conjurer en 1683, devint imminente au printemps de 1684. La colonie, laissée à elle-même, était impuissante à se défendre: on l'avait reconuu, à l’assemblée de 1682, où il avait été décidé d’écrire au roi pour avoir du secours. Mais ce secours tardait de venir.
A la vue du danger dont est menacé le Canada, le cœur du noble évêque se déchire de douleur. Cette petite colonie
française, si pleine d’espérances, va donc être détruite par
les barbares, ou devenir la proie dela Nouvelle-Angleterre qui la convoite! Son patriotisme n’y peut tenir; il se
1 — Archives de l’archevêché de Québec.
avait > m ps sante 1682, ours.
cœur lonie > par terre
il se
décide à écrire lui-même au roi pour joindre ses supplications à celles du gouverneur :
‘Sire, dit-il, le marquis de Seignelay informera Votre Majesté de la guerre que les Iroquois ont déclarée à vos sujets de la Nouvelle-France, et de la nécessité pressante où l’on se trouve de dépêcher une barque pour lui en donner avis, et la supplier très humblement d’avoir la bonté d’y envoyer un secours qui soit capable de résister, et de détruire, s’il se peut, cet ennemi qui s'oppose depuis tant d'années à l’établissement de cette colonie, et à la conversion de toutes les nations infidèles de ce pays, lesquelles, ne pouvant recevoir la Foi et la lumière de l'Evangile que par vos sujets, nous avons tout lieu de croire que la Providence de Dieu a réservé à Votre Majesté Très Chrétienne, fils aîné de la sainte Eglise, la destruction de ce peuple, qui sert d’un si puissant obstacle à l’accroissement du christianisme.
‘ Puisqu’il a plu à Votre Majesté de me choisir pour le gouvernement de cette Eglise naissante, je me sens obligé plus que personne de lui en représenter les besoins.
‘ Les soins paternels qu’Elle a toujours eus d’y pourvoir ne me laissent aucun lieu de douter qu’'Elle ne donne les ordres nécessaires pour le plus prompt secours qu’il sera possible; sans lequel ce pauvre pays serait exposé à un péril très grand de sa ruine. Tous vos sujets espèrent qu'Elle aura cette bonté, assurant Votre Majesté qu'ils prient Dieu incessamment pour sa conservation et la prospérité de ses armes, et moi particulièrement qui suis, avec
tout le respect que je dois, de Votre Majesté le très hrmble serviteur !.”
La prière du vieil évêque fut entendue. Le roi envoya quelques troupes £&1 Canada; et le prélat s’empressa de lui écrire pour lui en témoigner sa vive reconnaissance :
“ Les troupes que Votre Majesté nous a envoyées cette année, écrit-il, pour nous défendre contre les Iroquois, la place qu'Elle nous a accordée pour faire 1 “pelle succursale de la paroisse de Québec, et les fonds qu’Elle nous a fait donner tant pour commencer à faire rebâtir le clocher de la cathédrale, que pour aider à la subsistance des curés dans tout le pays, sont de nouvelles grâces qui m’obligent indispensablement à en faire de très humbles remerciements à Votre Majesté, et me font espérer qu'Elle voudra bien continuer ses bontés royales à notre Eglise et à toute la colonie.”
Puis il ajoutait: ‘ Votre Majesté’ sera sans doute bien aise d’apprendre que je conserve avec grand soin toute la bonne intelligence possible avec M. le gouverneur et M. l’intendant, qui paraissent contents de ma conduite.”
Il terminait sa lettre par ces lignes affectueuses, qui témoignent de son profond attachement pour le monarque qui gouvernait alors la France et en avait fait la première nation de l’Europe :
‘ Je demande tous les jours à Dieu qu’il vers: de plus
1 —- Lettre de Mgr de Laval à Louis XIV, 4 juin 1684.
en plus toutes sortes de bénédictions sur la personne sacrée et sur la famille royale de Votre Majesté 1,”
Maineureusement, M. de la Barre avait entrepr's la campagne contre les Iroquois avec trop d’hésitations ; il la conduisit sans talent et sans succès.
Mieux disposé que son prédécesseur pour la bonne administration civile du pays, surtout dans ses rapports avec l'autorité religieuse, il était loin d’avoir les ressources et le prestige de Frontenac pour mener à bonne fin une expédition militaire.
‘Il s’avança jusqu’au lac Ontario avec 130 soldats, 700 miliciens et 200 sauvages. Mais les délais et les lenteurs qui avaient caractérisé cette expédition, devaient tout compromettre ; les vivres se gâtèrent, la famine éclata, les maladies sévirent. Dans cette situation, il crut devoir accepter une paix honteuse, par laquelle il abandonnait les Illinois à la vengeance des Iroquois, et s’engageait à décamper dès le lendemain 2.”
Mgr de Laval eut la douleur de porter lui-même cette triste nouvelle à la Cour, lorsqu'il passa en France dans l’automne de 1684.
La petite colonie française était bien éprouvée. Deux ans auparavant, toute la basse ville de Québec avait passé au feu. On sait que la plupart des citoyens y résidaient, à cette époque ; les magasine, le commerce, les richesses et
1 — Lettre de Mgr de Laval à Louis XIV, 10 nov. 1684. 2 — Gauthier, Histoire du Canada.
les espérances matérielles de la colonie étaient Là : tout fut anéanti.
‘ Québec se ressentira longtemps de ce malheur, écrivait la sœur Juchereau. Le feu prit à une maison de la basse ville ; et comme elles sont bâties en boïs, et que la saison était fort sèche, le feu se communiqua si vite, qu’en peu de temps tonte la basse ville fut réduite en cendres. C'était le 5 août, fête de Notre-Dame-des-Neiges.
‘© À dix heures du soir, nous nous éveillâmes aux cris effroyables que nous entendîmes, et nous ne fûmes pas peu alarmées de voir qu’il faisait aussi clair qu’en plein midi, tant les flammes étaient ardentes et élevées. On ne put rien sauver de tant de marchandises dont les magasins étaient remplis, et on perdit plus de richesses dans cette triste nuit que tout le Canada n’en possède à présent 1.”
Lorsque Mgr de Laval partit pour la France, à la fin de 1684, la basse ville commençait à peine à se relever de ses ruines ; etil allait apprendre en Europe, deux ans plus tard, un autre événement désastreux, la destruction complète du monastère des ursulines, qui devint en quelques instants la proie des flamnies (1686).
Il semble que la divine Providence voulait préparer le
saint évêque aux grandes douleurs qui devaient un jour le
frapper de plus près : les deux incendies presque successifs
de son séminaire. Mais n’anticipons pas sur les événe-
ments.
1 — Histoire de L'Hôtel-Dieu dé Quebec.
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