‹ Vie de Mgr de Laval [microforme] (volume 2)Chapitre 36 sur 95 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Mgr de Laval et l’Acadie. -- Les Abénakis ; les Crucientaux. — M.

Petit, à Port-Royal ; M. Thury, à Miramichi. — Mgr de Laval et les Huguenots.

Mgr de Laval ne put jamais visiter cette partie de son immense diocèse qui s'appelait l’Acadie.

La première terre qu’il aborda en arrivant en Amérique fut Percé, où il passa quelques jours et confirma bon nom-

‘bre de personnes. Mais Percé n’appartenait pas à l’Acadie

proprement dite. Il faisait partie de ce que l’on appelait la province du golfe Saint-Laurent ; et ce n’est que par extension que les jésuites rattachaiïient ce territoire à l’Acadie 1.”

Le nom d’Acadie, à proprement parler, ne s’appliquait qu’à la péninsule de la Nouvelle-Ecosse, y compris Canso et le Cap-Breton ainsi que le littoral de la baie de Fundy jusqu’à Pentagouît.

Il y a peu de colonies aussi intéressantes à étudier que celle de l’Acadie. Son histoire est un véritable poème épique, dont tous les personnages sont des héros, et où

1— Relations des jésuites, 1659,

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l’on voit se dérouler sans interruption des scènes d’une sublime grandeur: la fondation de Port-Royal par Poutrincourt, en 1605; les efforts héroïques de Biencourt, de Rasilly et de D'Aulnay pour consolider l’œuvre du vaillant fondateur ; les exploits du baron de Saint- Castin; les prodiges d’activité déployés par Jacob Bourgeois, Terriau et Mélanson, Mathieu Martin, le meunier Thibaudeau, et tant d’autres, pour coloniser leur nouvelle patrie; le petit peuple acadien luttant avec un courage intrépide contre les colons de la Nouvelle-Angleterre, succombant enfin, après de nombreuses alternatives de triomphes et de revers, sous les efforts ‘‘-" ennemi dix fois plus nombreux que lui; puis, sous le nouveau régime, de nouveaux combats, cette fois, contre l’astuce et la fourberie, jusqu’à la scène lamentable, et probablement unique dans les annales du monde, de la déportation en masse du peuple acadien; puis enfin, comme pour terminer l'épopée dans un rayon de lumière, le retour des proscrits dans leurs foyers, et la renaissance vraiment merveilleuse de l’Acadie 1,

Lorsque Mgr de Laval arriva en Amérique, en 1659, la colonie acadienne traversait une de ses périodes de deuil et de revers. Elle‘tait passé: depuis cinq ans à l’Angleterre, par la capitulation de Port-Royal (1654). Mais elle

1 — Voir le livre vraiment magistral de M. Rameau, Une colonie féodale en Amérique, et celui de M. l'abbé Casgrain, Un pèlerinage au pays d'Evangeline, qui a mérité l'honneur d’être couronné par l’Académie française,

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rentra dans le domaine de a France, en 1667, par le traité de Bréda.

La remise de l’Acadie ne fut cependant définitivement complétée qu’en 1670, entre les mains de M. Hubert d’Andigny, chevalier de Grandfontaine, qui fut le premier gouverneur en titre de cette contrée. Il n’y avait encore que quatre cent quarante colons français. |

Bien que Mgr de Laval n’ait pu visiter par lui-même cette partie de son troupeau, elle fut toujours l’objet de sa gollicitude. Comme au Canada, il s’intéressait d’une manière particulière au salut et à l'avenir des pauvres tribus sauvages qui habitaient les forêts de l’Acadie. Ces sauvages lui donnaient, d’ailleurs, beaucoup de sujets de consolation.

‘ La nation des Abénakis, dit Latour, consola le prélat du peu de progrès que faisait la Foi, dans le commencement, chez tant de différents peuples. Les Abénakis avaient embrassé le christianisme depuis plusieurs années. Dès l’an 1646, le P. Druillètes avait jeté parmi eux les fondements d’une Eglise florissante ; mais ce fut pendant l’épiscopat de Mgr de Laval que l'Evangile y fit de plus grands progrès. Ce fut un des objets les plus consolants pour lui, et l’un des premiers qu’embrassa son zèle.

‘ Dès son arrivée, plusieurs bons ouvriers, que le P. Lalemant lui donna, allèrent cultiver ces terres fertiles, et Dieu y versa tant de bénédictions, que, malgré leur vie errante, et leur indolence naturelle, presque tout ce peuple répandu sur la côte orientale de l’Acadie, depuis le golfe

Saint-Laurent jusqu’à la Nouvelle-York, est aujourd’hui chrétien.

‘ Tous les efforts des Anglais n’ont pu les détacher de notre alliance, cimentée par la religion; et l’artifice des ministres qu’ils y ont envoyés, non plus que leur violence, n’ont pu ébranler la foi de ces néophytes, ni diminuer leur ferveur. Les Abénakis ont toujours été amis de la France, et ennemis des Anglais...

‘‘ De tous les sauvages, ce sont ceux dont les mœurs s’accommodent le mieux avec les nôtres, par la douceur, l’affabilité, la bonté de cœur qui leur est naturelle, mais qui n’affaiblit point leur courage et leur valeur. Ils sont très unis entre eux ; et leur réputation est si bien établie, que, malgré leur alliance avec nous, les Iroquois n’ont jamais osé Les attaquer, même dans le plus grand feu dela guerre.

‘Ils sont extrêmement chastes et retenus, ce qui, parmi les sauvages, tient du prodige. Le vice, chez eux, est en abomination, et les plus légères libertés, même en paroles, leur sont inconnues: plusieurs familles portent la modestie jusqu’à séparer les garçons et les filles en différentes cabanes, et ne pas leur permettre de se visiter 1.”

Le P. Druillètes, le premier missionnaire qui ait remonté la rivière Chaudière jusqu’au Kénébec, passa chez les Abénakis un grand nombre d’années. Ces sauvages lui portaient tant d’estime, qu’ils le naturalisèrent abénakis :

‘* Il est bon, disaient-ils aux Anglais, que vous sachiez

1 — Latour, p. 64.

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que le Père est maintenant de notre nation, que nous l’avons adopté pour notre compatriote, que nous le considérons et nous l’aimons comme le plus sage de nos capitaines, que nous le respectons comme l’ambassadeur de Jésus, auquel nous voulons nous donner entièrement; et par conséquent, quiconque l’attaque, attaque tous les Abénakis 1.”

Le P. Druillètes revint en 1679 à Québec, où il mourut le 8 avril 1681, à l’âge de 88 ans.

Les Crucientaux — une autre tribu sauvage de l’Acadie —habitaient surtout la vallée de la rivière de la Croix ou Sainte-Croix. Les missionnaires furent surpris de trouver chez ces sauvages un certain culte de la Croix: de là le le nom de nation de la Croix ou Crucientaux. Voici, d’après Latour, ce qu’en disait Mgr de Saint-Valier :

‘ On aurait peine à croire que la rivière de la Croix n'ait pas été ainsi nommée par des chrétiens; il est pourtant vrai qu’elle tire son nom depuis un temps immémorial de certains sauvages appelés Crucientaux, parce qu’ils ont un respect particulier pour la Croix. Ils en mettent une de bois au bout de leurs canots, ils en portent une de porcelaine sur l’estomac, plusieurs les pendent à leur cou; et les femmes enceintes en cousent une sur la partie de leur habit qui couvre leur sein, pour mettre leur fruit sous la protection de la Croix. Ils font enterrer avec eux, ou arborer une croix sur leur tombeau.

‘ Le capitaine se distingue par une croix particulière

1 — Relations des jésuites, 1652.

sur l'épaule, jointe à celle de l'estomac: l’une et l’autre ont une bordure de porc-épi, teinte en couleur de feu.

‘ Un des anciens, âgé de plus de cent ans, disait qu’il avait vu le premier navire d'Europe qui avait abordé dans leur pays, et qu'avant son arrivée ils avaient déjà l'usage de la Croix, dont voici, ajoutait-il, l’origine :

‘Il y a longtemps que nos pères, afiligés d’une cruelle famine, ayant inutilement invoqué le démon par leurs jongleries, le capitaine vit en songe un jeune homme qui, l’assurant de leur délivrance prochaine par la vertu de la Croix, lui en montra trois, dont l’une servirait dans les calamités publiques, l’autre dans les délibérations et les conseils, la troisième dans les voyages et les périls.

‘ À son réveil, il ne trouva plus rien; mais l’image de la Croix demeura si vivement imprimée dans son imagination, qu’il en fit sur le champ de semblables. Il inspira cette dévotion à sa famille, d’où elle passa à toute la nation ; et il planta une grande croix de bois au milieu de sa cabane, et l’autre à la porte ; chacune avait trois croisillons, comme un monument de sa vision de trois croix 1,”

Le principal obstacle que rencontraient les missionnaires pour la conversion des Abénakis et des Crucientaux, c'était, comme au Canada, l’abus des liqueurs enivrantes. Nous avons vu que Mgr de Laval et les jésuites se virent obli-

1 — Latour, p. 65.

LA

re gés d'abandonner trois missions de l’Acadie, à cause des || désordres produits par la traite des boissons !, 1 vil Mgr de Saint-Valier, dans son voyage en Acadie, de- k ans meura sept jours chezles Jrucientaux. Il leur fit promettre | | ige de n’user d’eau-de-vie qu'avec une grande modération, et | |

fit des recommandations pressantes aux Français sur ce

terre qui fournissaient les boissons aux sauvages. Pour

elle sujet :

urs ‘* J’exhortai extrêmement, dit-il, les Français qui les | qui, fréquentent, à se souvenir qu’ils étaient étroitement obligés À e la de leur donner l'exemple de la sobriété, pour ne pas les L les scandaliser dans un temps où leur foi est encore faible 2.” à

; les Mais c’étaient surtout les colons de la Nouvelle-Angle- l H

, de se soustraire à cette pernicieuse occasion, un bon nombre 11

agi- d’Abénakis vinrent en 1676 se réfugier dans la mission | À

pira sédentaire de Sillery, près de Québec. à la Mgr de Laval, en arrivant au Canada, avait trouvé les is de ; jésuites occupés aux missions sauvages de l’Acadie. Il se .

roi- reposa sur eux pour la desserte des Français qui l’habi-

rois taient.

Mais lorsqu'il fut devenu évêque de Québec, l’Acadie étant rentrée depuis quelques années dans le domaine de

ous 1—‘‘ Ce que j'apprends de tous côtés, est qu’il n’y a presque plus de sauvages, et qu'ils sont crevés, pour la plupart, des débauches d’eau-de-vie.” (Lettre de M. de Denonville au ministre, 10 nov. 1686.)

2 — ‘ Mgr notre évêque est de retour de l’Acadie, où il a fait sa visite, par toutes les habitations, avec de grandes fatigues. Il vous rendra compte de la grande quantité de désordres qui se font dans les bois par les malheureux libertins, qui sont comme des sauvages depuis longtemps...” (Documents de la Nouvelle-France, t. I, p. 369, Lettre 18 de M. de Denonville au ministre, 10 nov. 1686.) , .

la France, le prélat y envoya un prêtre séculier pour la petite colonie française.

Ce fut M. Louis Petit qui fut chargé (1676) de cette mission lointaire et difficile. Il reçut pour cela des pouvoirs de grand vicaire, et établit sa résidence à Port-Royal.

C'était un ancien officier du régiment de Carignan, qui avait quitté le métier des armes pour entrer dans la milice de Jésus-Christ. Il porta sur de nouveaux champs de bataille l’héroïsme de son courage et l’enthousiasme de sa foi ardente. La lettre qu’il écrivait en 1686 à Mgr de Saint- Valier, peut nous donner une idée de son zèle, de ses traaux et de sa rare vertu:

‘ L'habitation de Port-Royal, dit-il, est composée d’environ quatre-vingts familles, qui font pour le moins six cents âmes, gens d’un naturel doux, et portés à la piété. On ne voit parmi eux ni jurements, ni débauches de femmes, ni ivrognerie. Quoiqu'ils soient dispersés jusqu’à quatre et cinq lieues sur la rivière, ils viennent en foule à l’église les dimanches et les fêtes, et ils fréquentent assez les sacrements.

‘* Dieu me garde d’attribuer leur piété à mes petits soins ; je les ai trouvés sur ce pied-là quand jesuis venu ici, et cependant il y a quinze ou seize ans qu’ils étaient sans prêtres, sous la domination des Anglais. Je dois rendre cette gloire à Dieu, et à eux cette justice.

‘* J'ai auprès de moi un homme qui a de la vertu et du talent pour l'instruction de la jeunesse. Il fait avec fruit

les petites écoles aux garçons dans la maison où je le tiens

avec moi ;et je fais moi-même le catéchisme aux filles dans l’église.

‘# Cet homme est le seul avec qui je puisse m’entretenir de Dieu à cœur ouvert, n'ayant d’ailleurs dans le voisinae aucun secours spirituel depuis neuf ans que je suis sans compagnon et sans conseil, au milieu de mille difficultés qui peuvent survenire à une personne comme moi, qui ai passé la plas grande partie de ma vie dans un état si différent de celui que je professe à présent, et qui suis averti par mes infirmités corporelles de me préparer à la mort.

‘C’est là, je l’avoue, ma plus grande croix, n'ayant d’ailleurs que de la satisfaction de la part de mes chers paroissiens, qui n’ont que trop d’amitié et deconsidération pour moi.

‘ Votre prédécesseur, Monseigneur, m'avait envoyé ici, pour me consoler, M. Thury, qui est retourné sur ses pas rendre compte de ses courses apostoliques. Il vous fera mieux la peinture de notre état par un seul de ses entretiens, que je ne le pourrais faire par la plus longue de mes lettres. Donnez-lui, s’il vous plaît, une prompte audience, et renvoyez-le nous sans délai avec un autre prêtre, s’il est possible, pour aller non seulement secourir plusieurs pauvres familles qui se sont établies à quinze ou seize lieues d’ici, où elles sont comme abandonnées, le P. Claude ni moi n’y pouvant aller ; mais aussi pour pouvoir faire des courses jusqu’à trente et quarante lieues, au Cap de Sable, à la rivière Saint-Jean, et autres lieux circonvoisins le long de cette côte, où 1l n’y a point de missionnaires.

‘ M. de Saint-Castin en demande un pour Pentagouët, où il fait sa demeure ordinaire avec des sauvages, qui désirent se faire instruire. Ce gentilhomme a besoin luimême de ce secours pour se soutenir dans le bien. Il passa en ce pays dès l’âge de quinze ans, en qualité d’enseigne de M. de Chambly ; et ayant été obligé, à la prise de Pentagouët, de se sauver dans les bois avéc les sauvages, il se vit forcé de s’accommoder à leur manière de vie.

‘ C’est un fort beau naturel ; il mérite d’être aidé. Nous lui avons de grandes obligations, ici: comme il est généreux, et qu’il est fort à son aise, il nous fait souvent des aumônes considérables pour notre église, qui, saus son secours et sans un legs d’un autre particulier, serait beaucoup plus pauvre qu’elle n’est. Je n’y entre jamais que je ne me souvienne de lui ; et quand il vient ici me voir, ce qui lui arrive ordinairement deux fois par an, il est ravi d'assister au service que nous y faisons les dimanches avec toute la décence qui nous est possible.

‘ Ces jours-là, nous chantons toujours une messe haute, où je fais une instruction familière selon ma petite capacité, et à la portée de mes auditeurs. A deux heures, nous chantons vêpres, qui sont suivies d’un petit salut et du catéchisme que je fais aux filles...

‘ Si nous avions encore un prêtre, il me semble que tout irait bien. Je sais, Monseigneur, que ce sera un surcroît de dépense, et que le séminaire de Québec, qui jusqu’à présent en a soutenu de grandes, ne sera peut-être pas en état d'ajouter celle-ci à toutes les autres ; mais quand vous

retournerez en France, vous trouverez peut-être à la Cour ou ailleurs quelque petit fond extraordinaire pour entreprendre un si grand bien. Il me suffit de vous marquer mes faibles vues, et je dois ensuite me reposer sur votre zèle, ”

Il règne dans cette lettre de M. Petit une si airaable simplicité et un tel parfum de vertu, que nous avons pris plaisir à la citer tout entière. IL était bien revêtu de la force d’en haut, ce prêtre zélé et courageux, qui avait consenti à s’exiler ainsi, loin de tout secours pour lui-même, afin de sauver les âmes.

Quel beau témoignage il rendait aux sacrifices généreux du séminaire de Québec! C’est le séminaire, en effet, qui faisait les frais de la mission de Port Royal. C’est lui aussi qui, à la demande de Mgr de Laval, venait d'envoyer M. Thury en Acadie. L’on avait pris cette détermination par un motif de patriotisme, autant que par zèle religieux, comme le prouve la lettre suivante :

‘Il me semble important, écrivait au roi Mgr de Laval, d'établir une cure au Port Royal, afin d’y maintenir les habitants dans l’obéissance due au roi, parce qu’ils sont éloignés de Québec et tout proche des Anglais.

‘* Il y a sept ans qu’un de mes ecclésiastiques travaille utilement à ce dessein, en même temps qu’il est chargé du soin des âmes. Mais comme l'habitation a près de vingt lieues d’étendue, et qu’elle est la plus peuplée de l’Acadie, il y faut encore un prêtre pour aider celui qui y demeure depuis si longtemps.”

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Puis il ajoutait: ‘Cet ecclésiastique m’a donné avis qu’il est passé dans ce lieu-là des hérétiques de La Rochelle qui prétendent s’y établir sous prétexte de pêche, et qui ont déjà trop de communication avec les Anglais de Boston.

‘* Je supplie très humblement Votre Majesté de ne pas souffrir ce désordre, dont vous voyez bien les suites 1, ”

Mgr de Laval voulait, en effet, faire de l’Acadie, comme de tout le reste de la Nouvelle-France, une colonie exclusivement catholique: et en cela il était d'accord avec le roi et toutes les personnes bien pensantes de l'époque. Dès l’année 1670, il faisait un mémoire contre l’usage des marchands de France d'envoyer ici des commis protestants ; et il en montrait les inconvénients pour la Peligion et pour l'Etat.

‘A l'égard de la Religion, l’évêque de Québec assure qu’ils tiennent plusieurs discours séduisants, qu’ils prêtent des livres, et que quelquefois même ils se sont assemblés entre eux ; qu’enfin il a connaissance que plusieurs personnes en parlent honorablement, et ne se peuvent persuader qu’ils soient dans l’erreur.

‘En examinant la chose du côté de l'Etat, il paraît qu’elle n’est pas moins importante. Tout le monde sait que les protestants en général ne sont pas si attachés à Sa Majesté que les catholiques.

‘ Québec n’est pas bien loin de Boston et autres villes

I — Documents de la Nouvelle-France, t. I, p. 314, Lettre de Mgr de Laval au roi, 10 nov. 1683.

anglaises: multiplier les protestants dans le Canada, ce serait donner occasion pour la suite à des révolutions. Ceux qui y sont n’ont pas paru prendre une part particulière au succès des armes de Sa Majesté ; on les a vus répandre avec un certain empressement tous les petits contretemps arrivés.

‘ Une défense aux commerçants français d’en,oyer des commis protestants suffirait pour remédier à l’abus !, ”

Le roi entrait parfaitement dans ces vues. Dans uñe lettre qu’il adressait en 1683 à M. dela Barre: ‘‘ J'ai écrit à M. l’évêque de Québec, disait-il, que je maintiendrai toujours les défenses que j'ai faites aux Huguenuts de passer à l’Acadie et en Canada; et pour ceux qui y viendront pour leur commerce, ils peuvent y être tolérés, sans permettre qu’ils y fassent aucun exercice de religion ?.”

Cependant, cette même année, la Cour de France autorisait la formation d’une compagnie de pêche sédentaire en Acadie ; et les promoteurs de l’entreprise étaient des marchands protestants de La Rochelle. ‘Je ne sais point quels sont les sentiments de M. l’évêque à cet égard,” écrivait M. de la Barre au roi 3.

On pouvait le conjecturer aisément d’après ce qu’il avait écrit en 1670. Mais le prélat n’était pas homme à combattre inutilement les faits accomplis. Cette compagnie

1 — Documents dé la Nouvelle-France, t. I, p. 204, Mémoire de l’évèque de Québec sur les Protestants, 1670,

2— Lettre du roi à M. de la Barre, 5 août 1683.

3 — Mémoire de M. de la Barre au roi, 15 nov. 1684.

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de pêche était rendue à son poste; il fallait en tirer le meilleur parti possible. Elle avait même amené un prêtre catholique en Acadie; et le prélat était décidé à lui donner tous les pouvoirs nécessaires, lorsque eur les entrefaites il partit pour la France !.

M. Thury, cependant, était allé, comme nous l’avons vu, rejoindre M. Petit à Port Royal. Le séminaire de Québec avait d’abord songé à établir trois missions sédentaires : une à Ristigouche, une deuxième au Cap-Breton, et une autre à la rivière Sainte-Croix ou Miramichi. Réflexion faite, on crut qu’il valait mieux se réduire à un seul établissement, et l’on s'arrêta de préférence à Miramichi. M. Denis y avait donné au séminaire trois lieues de terrain pour la mission. C’est là que se fixa M. Thury: il se trouvait avec les Crucientaux.

‘Il a écrit sur ces sauvages des choses très édifiantes, dit Mgr de Saint-Valier. Il se loue surtout des bonnes dispositions de deux capitaines, avec lesquels il a traité de tous les autres, et il fait un fort grand cas dela modestie des jeunes gens, de leur penchant à exercer la charité, et de leur dévotion dans la prière, quand il les assemble.…..

‘ J'avoue, ajoute Mgr de Saint-Valier, qu’en lisant son récit, mon cœur s’enflamma ; et je conçus dès lors le des-

1 — La Compagnie promit qu’il ne s’établirait pas de Huguenots en Acadie, et tint parole. M. Berger, directeur de l'établissement, fit même abjuration entre les mains du P. La Chaise, à Paris.

C'est vers cette époque (18 oct. 1685) qu’eut lieu la révocation de l’édit de Nantes, qui avait été donné en faveur des protestants par Henri IV en avril 1598,

sein d’entreprendre le voyage d’Acadie, pour aller voir de mes yeux les agréables commencements de cette mission sédentaire... ”

C’est ainsi que la relation de ce saint prêtre du séminaire de Québec .détermina Mgr de Saint-Valier à faire son voyage en Acadie.

M. Thury, qui était revenu à Québec en 1685, retourna l’année suivante à sa mission, et s’y dévoua avec un courage infatigable.

Nous verrons plus tard ses confrères du séminaire envoyer de nouveaux missionnaires en Acadie et jusque dans la vallée du Mississipi. Mgr de Laval, alors retiré des affaires, se joindra à son pieux successeur pour encourager le zèle de ses enfants.

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