CHAPITRE VINGTIÈME
L'œuvre pastorale de Mgr de Laval. — Ses derniers mandements.
L'œuvre pastorale de Mgr de Laval, dans le sens restreint qu’on est convenu de donner à cette expression, n’est pas considérable : dix ou onze mandements, quelques ordonnances générales ou particulières, un certain nombre d’avertissements, de déclarations et de règlements diocésains ; voilà, à part sa correspondance et ses rapports au saint-siège, à peu près tout ce qu'il a écrit.
Ce n’était pas le temps de faire des lettres pastorales, ni des synodes ou des conciles ; c'était le temps d’agir, d'organiser, de créer: et certes le premier évêque de Québec n’a pas failli à cette tâche.
Du reste, comme nous l’avons vu, il ne faisait rien d’important sans le concours de son clergé; et il ne manqua jamais d’élever la voix ni d'écrire aux fidèles confiés à 4es soins, chaque fois qu’il le jugea à propos pour ie bien des âmes.
Il le fit surtout, sur la fin de son administration, en deux circonstances solennelles, que nous ne pouvons passe: sous silence : la première fois, ce fut pour rappeler aux
personnes du sexe la grande vertu de la modestie chrétienne; la seconde fois, pour enseigner à tout le monde le p devoir essentiel de la charité.
Les mœurs de la société canadienne, à cette époque, paraissent avoir été beaucoup plus libres qu’on ne serait porté à le croire !. Les personnes du sexe venaient souvent à l’église avec des habits indécents, ‘faisant voir des nudités scandaleuses de bras, d’épaules et de gorge, se contentant de les couvrir de toile transparente, qui ne sert bien souvent, disait le pieux prélat, qu'à donner plus de lustre à ces nudités honteuses, la tête découverte, les cheveux frisés d’une manière indigne d’une personne chrétienne ?.”
Non seulement on se présentait ainsi à l’église avec un costume qu’on tolèrerait à peine, aujourd’hui, dans nos salons respectables, mais on s’approchait ainsi des sacrements, on présentait le pain bénit, on faisait la quête dans
l’église en cet état.
1 — Il y aurait bien des choses à écrire sur les mœurs du Canada à
cette époque. Le premier duel mentionné dans les annales de ce pays,
; eut lieu à Montréal, vers la fin de juin 1684, entre le gouverneur Perrot et Jacques Le Moine de Sainte-Hélène, (Lettre de M. de Meulles au ministre, 8 juillet 1684. )
L’habitude de vivre en contact avec les sauvages avait nui aux Canadiens français, sous le rapport de la morale : ‘‘ Les jeunes gens du Canada sont si mal élevés, écrivait M. de Denonville, que, dès le moment qu’ils peuvent porter un fusil, leurs pères n’osent plus rien leur dire... Je tâcherai, ajoute-t-il, de supprimer un abus qui se pratique dans les débauches, qui est de se mettre tout ru, à la manière des sauvages. ” (Lettres au ministre, 1685.)
2 — Mandement contre le luxe et la vanité des femmes et des filles dans l’église, 26 février 1682.
Mgr de Laval crut devoir élever la voix contre un pareil désordre, et, dans son mandement du 26 février 1682, condamner solennellement le luxe et la vanité des femmes et des filles dans l’église. Ce mandement est remarquable par le ton énergique, et mesuré à la fois, qui y règne.
Le prélat arpuie sa doctrine sur celle des saints Pères, des Docteurs de l'Eglise et des apôtres. Le zèle qu’il doit avoir, dit-il, pour l'honneur de la maison de Dieu et pour le salut du troupeau qui lui a été confié, l’oblige à faire disparäître l’abus pernicieux qui s’y est introduit. Il veut faire observer les ordonnances qui ont été portées à ce sujet par les papes, les conciles et les évêques, et nommément par le grand saint Charles Borromée, qu’il appelle ‘la lumière des prélats de nos derniers temps et le restaurateur de la discipline chrétienne et ecclésiastique. ”
Il défend ensuite très expressément ‘‘ à toutes filles et femmes de quelque qualité et condition qu’elles soient, de s'approcher des sacrements, présenter le pain bénit, venir à l’offrande, et faire la quête des églises dans les manières indécentes ” qu’il a expliquées dans sc1 mandement; et à tous les curés, de les recevoir en cet état. Puis il défend aussi à tous les prêtres séculiers et réguliers d'admettre aux sacrements des personnes qui seraient habillées d’une manière indécente.
On le voit, ce mandement ne dépassait pas la mesure ; il ne défendait que ce qu'il fallait défendre, mais il le faisait avec énergie'et autorité. Aussi produisit-il les meilleurs résultats, et la modestie reprit-elle son empire le plus absolu sur les femmes de notre pays.
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‘ L'effet de cette ordonnance subsiste encore, écrivait M. de Latour plus de cinquante ans après ; aucune femme n'ose paraître qu'avec décence dans ces occasions. En général même, elles ne viennent à l’église que décemment et couvertes, et bien plus qu’on ne l’est assez communé-
ment en France 1. ”
Le 3 juillet de l’année suivante (1683), l’évêque de Québec fut obligé d’élever la voix contre un autre désordre assez étrange. Ici, ce n'étaient plus la pureté niles bonnes
mœurs qui étaient en jeu, c'était la charité pour le prochain, c'était aussi le respect dû aux choses saintes.
Un mariage avait eu lieu dans la ville de Québec, et depuis trois jours certaines personnes, hostiles sans doute aux nouveaux mariés, allaient leur faire ce que l’on appelait déjà à cette époque un charivari. On s’assemblait la nuit en grand nombre à la porte de leur demeure, on s’y livrait à toutes sortes de désordres et de libertés scandaleuses, on s’y permettait même des actions très impies et de nature à ridiculiser les mystères de la religion chrétienne et les cérémonies les plus saintes de l'Eglise.
Mgr de Laval avait été obligé de recourir au bras séculier pour réprimer ces désordres; mais le mal continuait toujours, au grand détriment de la morale et de la charité chrétiennes. |
Le pieux évêque se décida alors à joindre l'autorité de l'Eglise à celle du bras séculier, et à défendre par un mandement, sous les peines les plus graves, ce qwil regardait
1 — Latour, p. 176.
avec raison comme si préjudiciable à la Religion, aux bonnes mœurs, au bien public et au repos de toutes les familles.
‘ Pour apporter, dit-il, un remède convenable à un si grand mal, qui ne pourrait avoir que des suites et des conséquences très funestes, nous faisons très expresses inhibitions et défenses à tous fidèles de l’un et de l’autre sexe de notre diocèse, de se trouver à l’avenir à aucunes des dites assemblées qualifiées du nom de charivari; aux pères et aux mères d'y envoyer ou permettre que leurs enfants y aillent ; aux maîtres et maîtresses d’y envoyer leurs domestiques, ou permettre volontairement qu’ils y aillent ; le tout sous peine d’excommunication.”
Ce mandement eut un bon effet. Les coupables reconnurent leurs fautes et cessèrent leurs désordres. Tout rentra dans le calme; etla charité chrétienne ne fut plus outragée par ces scènes scandaleuses.
Pour réprimer les désordres dans son diocèse et y faire régner la piété, le saint évêque comptait surtout sur la prière et le secours d’en haut. La dévotion à la sainte Famille et aux saints Anges protecteurs de son Eglise avait toujours été l’arme favorite qu’il n'avait cessé d’employer et de recommander à ses ouailles.
Dès les premières années de son épiscopat, il avait établi la confrérie de la Sainte-Famille, destinée à régénérer les familles de son diocèse, et à y faire régner l'esprit de Jésus, Marie et Joseph. Cette confrérie avait déjà produit
d’admirables résultats : Dieu s'était plu à verser sur elle
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d’abondantes bénédictions. Le souverain pontife l'avait enrichie d’une indulgence plénière que l’on pouvait gagner le deuxième dimanche après l’Epiphanie, jour où se célébrait alors la fête de la Sainte-Famille 1.
Mgr de Laval résolut d'établir canoniquement cette fête ; et afin de permettre aux associés de la Sainte-Famille de . Ja célébrer dans une saison plus commode, il la transféra du deuxième dimanche après l’Epiphanie au troisième dimanche après Pâques, ordonnant qu’elle serait de première classe et avec octave. Le souverain pontife voulut bien transférer également à ce dimanche l’indulgence plénière qui avait été déjà accordée ?.
Nous avons vu qu’on avait composé une messe et un office pour la Sainte-Famille. Mgr de Laval les rendit obligatoires dans son diocèse :
‘ Voulons, disait-il, que, jusqu’à ce qu’il ait été par nous
autrement ordonné, l'office et la messe de cette fête se diront en la manière qu’ils ont été approuvés de nous à:
1 — Bulle d'Alexandre VIT, 28 janvier 1665.
2 — Bulle d’'Innocent XI, 7 mai 1686.
3 — On avait récité jusque-là l'office de l’Annonciation, comme étant Le mystère qui avait donné le commencement à la sainte Famille, On n'eut d’abord que des copies manuscrites du nouvel office, dont les hymnes avaient été composées par Santeuil. Il fut imprimé en 1702 aux frais du séminaire, (Histoire manuscrite du séminaire de Qué bec. )
Les hymnes furent plus tard réformées par M. Gourdan, comme mous l’apprend M. Tremblay, dans une de ses lettres à M. Glandelet : << Cet été (1696), dit-il, nous pensâmes fort à vous pour l'office de la Saiute-Famille, et nous allâmes, M. de Brisacier et moi, voir un très saint religieux de Saint- Victor, nommé M. Gourdan, qui est un poète aussi recueilli que feu Santeuil était religieux.
“ C’est lui que Santeuil avait fait représenter à côté du crucifix, à
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enjoignant à tous les ecclésiastiques de notre diocèse qui disent la messe, ou qui sont obligés au bréviaire, dele réciter, et d’inspirer à toutes les personnes qui leur sont commises le respect, l'amour et la vénération qu’ils doivent avoir pour la plus aimable de toutes les familles, et de la protection de laquelle ils doivent attendre toutes sortes de secours et de bénédictions; Dieu, ajoutait-il, ayant même pris plaisir à rendre cette dévotion recommandable tant dans l’ancienne que dans la nouvelle France, par un grand nombre d'effets miraculeux qui ont été opérés par son moyen 1.”
Quel parfum de piété et de suavité l’on respire en lisant ces lignes ! L'âme du saint évêque était pénétrée d’une foi ardente et d’une inaltérable confiance en Dieu et en la sainte Famille.
C’est la même foi, et la même piété qui respirent dans son beau mandement du 29 janvier 1683 pour publier le jubilé du souverain pontife Innocent XI?; c’est aussi l’amour de la pénitence, cette vertu qu’il pratiquait lui-
droite, et lui à gauche, pour faire quatre vers sur le bon et le mauvais larron.
‘* M. Gourdan eut la bonté de nous faire de fort belles hymnes et une prose pour la Sainte-Famille.... Il y en a une pour Laudes dans le temps pascal, appliquée à Jésus-Christ glorieux, agissant par les ouvriers apostoliques, pour procurer la gloire de son Père dans la conversion des âmes, qui est tout à fait belle... .” ( Abeille, vol. I, No. 3L.)
1 — Mandement pour l'établissement de la fête et de l'office de la sainte- Famille, 4 nov. 1684.
2 — D'après le P. Le Tac, le premier jubilé en Canada eut lieu en 1618: ‘‘ Le P. Dolbeau, dit-il, fit part aux Français catholiques, du jubilé qu’il avait obtenu de Sa Sainteté pour la Nouvelle-France. Il le publia le 29 juillet 1618 dans la chapelle de Québec. ” (Histoire chronologique de la Nouvelle-France, p. 107.)
324 VIE DE MGR DE LAVAL même à un degré héroïque, et qu’il aurait voulu inculquer dans l’âme de tous ses divcésains :
‘Ce n’est pas sans raison, dit-il, que Dieu, par sa miséricorde, nous a voulu rendre les jubilés universels plus fréquents qu'ils n'étaient dans les premiers siècles de l'Eglise ; et nous les devons recevoir avec plus de respect et de ferveur que dans les siècles passés, si nous considérons que ce sont des occasions et de puissants secours pour nous tirer du péché, dans un temps où il règne avec tant d’empire, et dans lequel par conséquent nous avons plus besoin de ses grâces extraordinaires.
Mais ce serait en faire un très mauvais usage de croire que quand Notre-Seigneur nous ouvre si libéralement les trésors de son Eglise, il voulût favoriser notre lâcheté et notre impénitence, et que ces occasions salutaires qui ne nous sont données que pour nous obliger à détruire en nous le péché, comme la cause et la source de tous les maux, puissent'être utiles à ceux qui ne quittent le péché qu’en apparence et pour un temps, et à ceux qui, après quelques satisfactions légères, prétendent par une présomption téméraire obtenir le pardon des péchés dont ils n’auraient pas fait une pénitence sincère et véritable.
‘ C’est pourquoi nous exhortons avant tout les fidèles de notre diocèse d’entrer dans les dispositions d’une sainte horreur et d’une détestation sincère de leurs péchés, de leurs inclinations déréglées et de leurs mauvaises habitudes, et de prendre une bonne et constante résolution de faire les œuvres dignes d’une pénitence vraiment chrétienne. ”
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Il fixe ensuite le temps pour gagner l’indulgence du jubilé:
‘ Afin que tous les fidèles de notre diocèse, dit-il, puissent recevoir plus abondamment le fruit de la grâce que Notre Saint Père le Pape a accordée à tous les fidèles, nous avons cru qu'il n’y avait pas de temps plus convenable pour les y faire participer, que celui dans lequel on célèbre les saints mystères de la mort et résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, où la sainte Eglise oblige particulièrement ses enfants de mourir à leurs péchés et de ressusciter à la vie de la grâce.”
Quant à l’aumône du jubilé, il recommande de la faire à l’Hôtel-Dieu de Québec, ‘ qui se trouve, dit-il, notablement incommodé, tant par les dépenses qu'il a été obligé de faire pour se mettre en état de recevoir les pauvres malades, qu’à cause du grand nombre de malades dont il est continuellement surchargé 1...”
Le dernier mandement de Mgr de Laval est du 13 novembre 1684. Il le fit pour rendre d'obligation dans son diocèse la fête de saint Louis. Le pieux évêque devait en effet à son affection pour la France, son ancienne patrie, de faire honorer dans la Nouvelle-France celui qui en avait été l’une des gloires les plus pures.
Le souverain pontife Paul V, à la demande de Louis XIII, avait permis que la fête de saint Louis fût de pré-
1— Mandement pour le jubilé du 11 septembre 1681, accorde par Innocent XT, 29 janvier 1683.
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cepte dans tout le Royaume. Mgr de Laval voulut faire profiter le Canada de cette faveur. |
‘“ Après avoir mûrement considéré, dit-il, qu’entre les saints que la Nouvelle-France devait honorer d’un culte
plus particulier, saint Louis, roi de France, méritait de
tenir un des premiers rangs, tant à cause des obligations spéciales que les Français ont envers ce grand saint, comme leur roi, que parce qu’il est titulaire et patron, conjointement avec la sainte Vierge, de l’église cathédrale de Québec..., Nous ordonnons par ces présentes que la fête de saint Louis... sera dorénavant observée et chômée dans tout le pays de la Nouvelle-France, et censée fête de commandement, et que tous les fidèles de notre diocèse seront obligés de la garder, ainsi que toutes les autres fêtes qui leur sont commandées 1,”?
C’est donc par un acte de patriotisme autant que de piété, que le saint évêque voulait clore son œuvre pastorale au Canada.
1 — Mandement pour la fête de saint Louis, 13 novembre 1684.