CHAPITRE DIXIEME
Grandes épreuves de Mgr de Laval, sur la fin de sa carrière : le séminaire de Québec incendié deux fois. 1701. — 1705.
Avant de raconter les deux incendies du séminaire, qui vinrent presque coup sur coup éprouver si cruellement Mgr de Laval, jetons les yeux sur la ville de Québec, telle qu’elle était en 1701. Nous avons les impressions mêmes d’un voyageur qui la visita à cette époque.
‘ Cette ville, nous dit-il, est partagée en haute et basse ville. Dans cette dernière, demeurent les marchands et les gens qui trafiquent à la mer. Toutes les maisons y sont construites fort commodément, et bâties d’une pierre noire aussi belle et aussi dure que le marbre 1.
‘ Sa rade est défendue par une grande plate-forme, qui est placée au milieu, et qui bat à fleur d’eau, de façon que les vaisseaux ennemis ne pourraient pas y rester mouillés sans être fort maltraités, tant par le canon de cette plateforme, que par celui d’un Fort qui commande la villeet la rade, sur un endroit des plus escarpés.
1 — La basse ville s'était relevée de l'incendie de 1682, bien mieux bâtie qu’elle n’était auparavant.
‘* De la basse ville à la haute, il y a un chemin qui tourne imperceptiblement, pour les carosses et les char-
rettes, qui ont assez de peine à y monter. La haute ville
est ainsi placée sur une hauteur extraordinaire.
“ La maison du vice-roi ou gouverneur général est à la haute ville, au lieu le plus éminent. Elle a cent vingt pieds -de long, bâtie à deux étages, avec plusieurs pavillons qui forment des avant et arrière-corps de logis, avec une terrasse de quatre-vingts pieds qui regarde sur la basse ville, et sur le fleuve qui est au pied, d’où l’on découvre autant qu'on peut le souhaiter.
‘# Le gouverneur général qui demeure aujourd’hui dans &æe château s'appelle M. le chevalier de Callière, ci-devant gouverneur de la ville de Montréal à soixante lieues audessus de Québec. Ce seigneur est respecté, aimé et chéri autant des Français que des sauvages, qui le regardent, les uns et les autres, comme le père commun de tous ceux qui habitent le Canada. C’est à lui que nous avons l'obligation de toutes les fortifications du pays, qui ont été conduites par ses soins.
Toutes les personnes de distinction demeurent aussi à da haute ville. Il y a un évêque, et des chanoines, dont le chapitre est quelque chose de fini. Il y a aussi un beau séminaire et plusieurs églises ; entreautres, celles des jésuites et des récollets sont les plus belles. Cette dernière est en face du château, et passe pour la plus moderne du mays. Le cloître de ces bons Pères est vitré partout de vitres peintes des armes de plusieurs bienfaiteurs de cette maison.
VIE DE MGR DE LAVAL 515 a qui ‘Il n’y a que l’Intendance qui soit mal placée, dans un 1 aT- fond, près de la petite rivière. fl ll le j ‘ La ville haute et basse est située entre deux grosses à | montagnes, l’une plus haute que l’autre: l’une appelée le Û ! À la cap-aux-diamants, parce qu’il s’y en trouve une quantité f À eds extraordinaire dans les rochers, dont la beauté ne le cède ! } qui en rien aux vrais diamants ; il n’y a que la dureté qui lui nil. ter- manque: l’autre montagne, appelée le saut-au-matelot, û ille, ainsi nommée, parce que, pendant les premiers jours de ant l'établissement des Français en cette colonie, il y eut un matelot qui, s'étant trop approché du bord, se précipita en lans bas malgré lui.
vant ‘‘ Autour de cette dernière montagne, il y a une petite au- rivière qui tourne à l’Intendance 1.” héri Cette description du vieux Québec ne fait aucune men- | , les tion du palais épiscopal, que Mgr de Saint-Valier avait qui commencé à habiter dès l’automne de 1697, au retour de fil tion son voyage d'Europe, et qui couronnait cette colline qu’on "| É ites appelait alors saut-au-matelot. Il devait pourtant ajouter fil | beaucoup à la physionomie de cette ville naissante. | ssi à “ Le palais épiscopal, dit M. dela Potherie, est sur la 110 dont côte. C’est un grand bâtiment en pierre de taille, dont le L à i un
principal corps de logis, avec la chapelle qui doit faire le
j 8 des milieu, regarde le canal ?; il est accompagné d’une aile
ière de soixante-douze pieds de longueur, avec un pavillon au | e du bout, formant un avant-corps du côté de l'Est. Et dans | itres L son. 1 — Vieux manuscrit publié dans l’Abeille, val. VI, No. 13. }
2 — Le fleuve.
l’angle que fait le corps de logis avec cette aile, est un pavillon de la même hauteur, couvert en forme d’impériale, dans lequel est le grand escalier.
‘ Le rez-de-chaussée de la principale cour, étant plus élevé que les autres cours et le jardin, fait que, dans cette aile, le réfectoire, les offices et la cuisine sont'en partie sous terre, tous voûtés en brique, et ne prennent jour que du côté de l'Est.
‘‘ La chapelle est de soixante pieds de long. Son portail est de l’ordre composite, bâti en belle pierre de taille, qui est une espèce de marbre brut. Le dedans est magnifique par son retable d’autel, dont les ornements sont un raccourci de celui du Val-de-Grâce.
‘Il y aurait, ajoute M. de la Potherie, peu de palais épiscopaux en France, qui pussent l’égaler en beauté, s'il était fini...”
Voici maintenant ce qu’il dit du séminaire, dont les vastes constructions attiraient déjà, à cette époque, l’attention du voyageur qui arrivait à Québec.
‘‘ Le séminaire de Québec est tout proche de la cathédrale ; Mgr de Laval en est le fondateur. Il est sur la
plate-forme de la pointe qui donna le nom de Québec. ‘ La face, qui regarde le canal, accompagnée de deux
pavillons, forme la plus belle vue de la ville. L’aile gauche, où est renfermée la chapelle, a deux cent vingt pieds de long, et la largeur du bâtiment est de trente pieds en dehors.
‘“ La chapelle, uvec la sacristie, a quarante pieds de long. La sculpture, que l’on estime 10,000 écus, en est très
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belle : elle a été faite par les séminaristes, qui n’ont rien épargné pour mettre l’ouvrage dans sa perfection.
‘Le maître-autel est un ouvrage d’architecture à la corinthienne. Les murailles sont revêtues de lambris et de sculptures, dans lesquels sont plusieurs grands tableaux. Les ornements qui les accompagnent se vont terminer sous la corniche de la voûte qui est à pans, sur lesquels sont des compartiments en losange, accompagnés d’ornements de sculpture peints et dorés.
‘# Cette maison a coûté environ 50,000 écus... Il y a trentedeux ecclésiastiques attachés à cette maison, sept missionnaires dans le Mississipi, quatre dans l'Acadie, huit frères, qui sont des personnes attachées pour toute leur vie à une communauté où ils font les fonctions de domestiques... Il y a quatre-vingts pensionnaires, qui vont au collège des jésuites.
‘‘ Les caves sont d’une grande beauté. On dirait, en hiver, que ce serait un jardin, où tous les légumes sont par ordre, comme dans un potager 1.”
Où preraient-ils les ressources pour bâtir si grand et si beau, les hardis fondateurs du séminaire de Québec ? Ils avaient beaucoup de confiance dans la Providence et dans l’avenir de leur œuvre, les de Laval, les de Bernières, les de Maizerets, qui jetaient ainsi sur la colline de Québec des constructions si vastes, si coûteuses et si solides.
Remarquons en effet ;c’on ne bâtissait pas alors pour
1— Abeille, vol, I, No. 37.
quelques années seulement ; les murs de cette époque sont d’une épaisseur incroyable, et semblent défier le travail destructeur des siècles.
Pour la beauté de la maison de Dieu, surtout, les directeurs du séminaire n’épargnaient rien : ces sculptures, cette architecture corinthienne, ces corniches élégantes, cette voûte à caissons, que l’on admirait dans leur chapelle, à cette époque, tous ces travaux accusaient beaucoup de goût et un art très avancé chez ceux qui avaient pris part à leur exécution.
Pourquoi faut-il que, par une loi mystérieuse de la Providence, ces monuments de la charité et de la piété des hommes soient voués d’avance, pour ainsi dire, à la destruction, et deviennent la proie des flammes à des époques plus ou moins rapprochées ? Il semble que toute institution destinée à durer, a besoïin de passer par cette phase de la destruction, avant d'acquérir sa forme définitive, comme la terre et les cieux eux-mêmes qui ne seront renouvelés que par le travail du feu : novos cœlos et novam terram 1.
L'œuvre de Mgr de Laval a passé par de rudes épreuves, dans le cours de son existence ; elle n’en a guère subi de plus terribles que les deux incendies de 1701 et de 1705, qui la mirent à deux doigts de sa perte.
Un jour — c'était le lundi 15 novembre 1701 — les séminaristes et la plupart de leurs directeurs étaient allés en congé à la maison de campagne que le séminaire possédait,
1 — 2 Pierre, III, 10-18,
se à
à cette époque, à l’anse Saint-Michel, près de Sillery. HE n’était resté en ville qu’un petit nombre de frères, et quelques prêtres, obligés, en leur qualité de chanoines, de réciter l'office à la cathédrale.
Le temps était froid et humide, comme il arrive ordinairement dans le mois de novembre, où l'été de la Saint- Martin est de si courte durée. On avait été obligé de chauffer les poèles au séminaire.
Tout à coup, vers deux heures de l’après-midi, le feu éclate, et se répand avec une vitesse prodigieuse. Les frères sonnent le tocsin ; on accourt de tous côtés, mais, comme il arrive souvent en pareille occasion, plutôt poux briser et piller, que pour arrêter l’incendie !,
Il n’y avait à cette époque aucune organisation pour maîtriser le feu, etsurtout pour protéger les maisons incendiées contre un ennemi plus dangereux encore que le feu, la foule des curieux et des voleurs. L’ingénieur de l'Etat, M. Levasseur de Néré, ne put réussir, malgré tous ses: efforts, qu'à sauver la cathédrale, en l’isolant du séminaire ?.
En moins de cinq heures, le feu détruisit entièrement ces vastes constructions que Mgr de Laval avait élevées au prix de tant de sacrifices. Les séminaristes, rappelés de
1 — ‘ Quelques curés qui étaient à la ville, aidés de quelques frères jésuites, firent tous les efforts possibles pour sauver les meubles, vaisselle, étoffes, toile, ete, ; mais une bonne partie fut dérobée.” (Les Ursulines de Québec, t. II, p. 18.)
2 — Lettre de M. Levasseur de Néré, sur l'incendie du séminaire, 24 nov. 1701. (Abeille, vol, V, No. 12.)
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leur maison de campagne par la lueur de l'incendie, n’arrivèrent que pour être témoins du plus désolant spectacle : des murs encore debout, maïs lézardés et noircis, des monceaux de décombres, et le feu régnant encore en maître au milieu de toutes ces ruines.
La chapelle, le grand et le petit séminaire, le presbytère, tout était devenu la proie des flammes.
Mgr de Laval lui-même, que la maladie retenait à sa chambre depuis plusieurs jours, sortit de chez lui à demi vêtu, pour se sauver. On le porta chez les pères jésuites, où il demeura jusqu’au quatre décembre. Puis il alla résider au palais épiscopal, qu’il fit achever et accommoder autant que possible 1,
Pour comble de malheur, les derniers vaisseaux pour l’Europe étaient partis. Il fallait cependant envoyer au
plus tôt la triste nouvelle en France, afin d’avoir des secours efficaces : l’efficacité d’un secours vient surtout de
ce qu’il est donné à temps.
On confia le douloureux message à M. Joncaire, qui se rendit à grands frais à la Nouvelle-Angleterre et fit voile de là pour l’Europe. Il ne put arriver à Paris que le 26 avril 1702.
Nous n’avons malheureusement pas la lettre par laquelle Mgr de Laval annonça à M. de Brisacier l’incendie du séminaire. Le lecteur connaît assez la grande âme du pieux prélat pour supposer avec raison que son message devait être imprégné de larmes, sans doute, mais aussi
A — Abeille, vol. I, No. 7. — Les Ursulines de Québec, t. II.
d’un doux parfum de résignation, de patience et d'abandon à la divine Providence. Il suffit, pour s’en faire une idée, de se rappeler les lettres si touchantes qu’il écrivit de Paris, lorsqu'on avait voulu le retenir en France et l’empêcher de revenir au Canada.
‘# [1 supporta cette affliction, dit la sœur Juchereau, avec une soumission parfaite aux volontés de Dieu, sans former aucune plainte. Cela devait pourtant lui être d'autant plus sensible que c'était lui qui avait érigé et fait bâtir le séminaire, qu’il en était le père et le fondateur, et qu’il voyait ruiner en un jour le fruit de ses travaux de plusieurs années 1,”
Nous avons, du reste, les réponses de MM. de Brisacier et Tremblay à Mgr de Laval. Elles ne mettent pas moins en relief la vertu de l’évêque, que celle de ces vénérables prêtres.
‘Quand on me dit qu’un courrier venait d'arriver du Canada, et qu’il apportait de fâcheuses nouvelles du séminaire, écrit M. Tremblay, j'appréhendai que nous ne vous eussions perdu; et je fus plus disposé à soutenir la triste nouvelle de l'incendie de notre séminaire, quand je sus que Votre Grandeur se portait bien, et avait vu en saint la destruction d’un ouvrage de quarante ans, qui avait rendu tant de gloire à Dieu et était capable de lui en rendre.
‘# J'ai été convaincu, dans les diverses réflexions que j'ai
1 — Histoire de V Hôtel-Dieu de Quebec.
faites sur un si grand accident, que Dieu voulait de vous, avant votre mort, un si grand sacrifice. Vous ne lui en pouviez faire un plus grand.
‘© Le feu consumait votre cœur, en consumant ce bâtiment; mais c'était un feu bien différent. Vous sacrifiiez une œuvre de Dieu aux ordres de Dieu; et votre sacrifice, en cela, alla plus loin que celui du père des Croyants, en ce que Dieu ne lui demanda quela préparation du cœur 1. Vous l'aviez depuis longtemps. Il a demandé de vous la réalité du sacrifice.
‘© Ce que vous m'avez mandé m'a fait beaucoup d’impression : que l’œuvre que Dieu vous a fait la grâce d’édifier n’est pas une œuvre de pierre et de bois, mais d’esprit et de grâce, qui se conserve encore tout entier, et même plus parfait, depuis que notre séminaire est brûlé. Votre courage pendant le sacrifice, et votre force après, m'ont fortifié moi-même, tout faible que je suis, et j’ai admiré votre ardeur à vouloir dès cet hiver travailier au rétablissement de cette œuvre. ”
M. Tremblay se réjouit ensuite de ce que le pieux prélat a survécu à cette aflliction :
‘ Si Dieu vous conserve pour nous, dit-il, j'espère que nous nous relèverons; et malgré la misère des temps, qui est très grande, et le peu de secours qu’il y a à espérer, nous tâcherons peu à peu de nous remettre... M. le chancelier et M. de Pontchartrain nous ont dit que c'était la
1 — Genèse, ch. XII.
brélat
que , qui bérer, hanit la
perte du public, et non pas la nôtre, que ce serait ia ruine de la colonie si cette œuvre ne se rétablissait, et que tout le monde y devait contribuer... ”
Quelques jours plus tard, M. de Brisacier écrivait luimême à Mgr de Laval:
‘ Le ton sur lequel vous m’avez fait l'honneur de m'écrire.. m'a beaucoup moins donné de tristesse que de consolation. La grâce que Dieu vous a faite en cette occasion de lui sacrifier de bon cœur en un moment tout ce qu’il vous avait donné durant tant d’années ; la part sincère que tout le pays a prise à cette disgrâce, qu’il a regardée beaucoup plus comme un mal public, que comme une perte particulière pour nos messieurs ; la soumission parfaite qu'ils ont témoigné aux ordres de la divine Providence, et l’émulation qui a paru entre les puissances, les communautés et les peuples pour vous secourir dans le temps du feu, et pour vous recueillir charitablement après avoir tout perdu, tout cela est un enchaînement de tant de faveurs, que, bien loin de nous afiliger, nous ne pensons comme vous, monseigneur, qu’à bénir Dieu, tant de ce qui s’est passé en Canada, que de ce qui s’est fait en France. ”
Puis il ajoutait: ‘* Prenons courage, malgré le mauvais .temps où nous sommes. Monseigneur, tout âgé que vous êtes, je ne désespère pas que vous viviez encore assez longtemps pour voir votre ouvrage réparé, ou en tout, ou en plus grande partie. Dieu récompensera par là cet abandon héroïque à sa divine Providence, que nos mes-
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