‹ Vie de Mgr de Laval [microforme] (volume 2)Chapitre 71 sur 95 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Portrait de Mgr de Laval : l'homme. — Les qualités naturelles de son esprit et de son cœur. $

Nous avons suivi avec intérêt Mgr de Laval jusqu’au terme de sa carrière. Avant de nous séparer définitivement de ce saint évêque, arrêtons encore un instant sur lui nos regards, et tâchons de grouper comme dans un tableau raccourci les principaux traits de cette figure sympathique, les grandes lignes de son caractère, ses principales vertus. Pour procéder avec plus d'ordre, examinons en lui l’homme, le chrétien, l’évêque.

Au physique, Mgr de Laval était d’une taille au-dessus : de la moyenne 1, bien fait, sans aucun défaut de confor- ‘mation. Sur la fin de sa vie, l’âge et les infirmités avaient voûté ses épaules, et la stature paraissait un peu abaissée. D'une complexion délicate et d’une vie très austère, il n’eut jamais d’embonpoint. Mais l’organisation était excellente. IL eût vécu cent ans, si les fatigucs, les mortifi-

—‘ Environ cinq pieds dix pouces.’ (Translation des restes de Mgr de Laval, Québec, 1878, p. 36.)

cations et le rude combat qu’il livrait sans cesse à son ® corps n’eussent amené chez lui des infirmités précoces.

Ces infirmités se portèrent surtout aux jambes. Il éprouva, cependant, vers l’époque de sa démission comme évêque de Québec, des maux de tête et de cœur très inquiétants. ‘Je suis attaqué depuis deux ans, écrivait-il à M. de Denonville, d’éblouissements accompagnés de maux de cœur, qui sont très fréquents, et augmentent notablement. J’en ai eu un tout récemment, le lundi de la passion, qui me prit à trois heures du matin, sans pouvoir me lever la tête du chevet de mon lit 1.”

Mais tout cela avait disparu. Le mal était dans les jambes, qu’il était obligé de se bander chaque jour, et sur lesquelles il ne pouvait se porter qu’avec peine. Ondlui avait pratiqué au bras un cautère, comme dérivatif des humeurs malsaines du corps. (C'était une douleur continuelle ajoutée aux souffrances que lui faisait habituellement endurer le cilice cruel qu’il portait.

Les traits de son visage, sans être beaux, étaient nobles et réguliers. Il avait le front élevé et bien dégagé, l’œil gif, le nez très prononcé, la bouche et les lèvres pleines de distinction. La vieillesse avait répandu sur ce visage un peu austère je ne sais quel air de bonhomie, qui rassurait d'avance ceux qui avaient à lui parler.

Tout dans sa personne et dans son extérieur était noble et reflétait la haute éducation qu’il avait reçue. On sentait, en l’approchant, qu'on avait affaire à quelque descendant

1 — Lettre à M. de Denonville, 1691.

de ces illustres familles de la France, dont l’origine se perd dans la nuit des temps.

Il n’y avait pas de prélat, dans l’Eglise, dit M. de la Colombière 1, qui sortît d’une maison plus titrée, plus élevée, plus glorieuse..…. Il était Montmorency... Le sang qui coulait dans ses veines venait de sources de noblesse si pures et si anciennes, que, excepté les maisons des princes et des souverains... il n’y a point de maison av monde qui soit au-dessus de la sienne.”

Chez ce noble rejeton du premier baron chrétien, rien de petit ni de mesquin, rien surtout d’affecté : l'affectation

est le partage et la marque des parvenus. Mgr de Laval

avait les belles et grandes manières, la politesse exquise et la noble simplicité du grand siècle de Louis XIV.

Il fallait le voir, surtout, les jours de grandes fêtes, quand il officiait dans sa éathédrale, quand il donnait solennellement la bénédiction aux fidèles, ou encore quand il astistait aux séances du Conseil souverain. Quel noble maintien, quelle dignité, quelle autorité ! ‘‘ Il veut, écrivait Marie de l’Incarnation, que tout se fasse avec la majesté convenable à l'Eglise, autant que le pays le peut permettre 2. ”

Dans la vie privée, il ne perdait jamais cette distinction native ; et l’on ne pouvait taire son admiration, quand en mettait sa modestie, ses austérités effrayantes, son profond Jlétachement, en présence des honneurs et des dignités

1 — Eloge funèbre dé Mgr de Laval. :

2 — Lettre historique, 17 septembre 1660,

qu’il aurait pu avoir en France. ‘ Quand on songe, disait M. de Champigny, qui avait coutume de le voir souvent, que cet homme, s’il fût resté dans le monde et à la Cour, aurait possédé par ses mérites et ses rares qualités les premières charges de l'Etat ! ! ”

Les facultés de son esprit étaient à la hauteur de sa naissance. Son intelligence était plus qu'’ordinaire. Il l’a bien prouvé par les œuvres qu’il a accomplies : l’o‘ganisation d’un vaste diocèse dans des contrées encore sauvages, la création d’un séminaire, la participation qu’il a prise à l'établissement du Conseil souverain et à tout ce qui pouvait intéresser le bien de la colonie.

Son âme était ouverte à tout ce qui est beau et digne de l’admiration des hommes. Nos grands fleuves, nos lacs et nos montagnes, nos forêts immenses excitaient, on le sait, son enthousiasme ? ; et quandèses occupations pouvaient le lui permettre, il n'avait pas de plus grandes jouissances que d’aller se reposer au pied du cap Tourmente, au milieu de cette nature si riche et si attrayante de Saint-Joachim.

Il n'avait aucune prétention littéraire. Sa manière d’écrire appartient à la première moitié du dix-septième siècle, durant ‘aquelle il avait reçu son éducation. Sa phrase est longue, pesante, souvent incorrecte, enchevêtrée de phrases incidentes: l'orthographe n’y est pas toujours rigoureusement observée. Mgr de Laval était trop loin de la France pour pouvoir se tenir au courant du mouvement

1 — Lettre du frère Houssart.

2 — Relatio Missionis Canadensis, 1660.

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et des progrès qui devaient faire de la langue française la plus belle langue üu monde, la langue des Bossuet et des Fénelon.

Qu'on lise, cependant, les quelques mandements qu’il a laissés, par exemple celui de l’établissement du séminaire de Québec, le mandement contre le luxe, ou celui de la Sainte- Famille ; on y trouvera plusieurs des qualités d’un bon style, la sobriété, la simplicité, la clarté. Ces écrits révèlent l’homme qui sait ce qu’il veut dire, et arrive à son but sans détours inutiles, l'homme de jugement, l’homme pratique, qui ne dépasse jamais la mesure en quoi que ce soit. Les facultés intellectuelles de Mgr de Laval étaient parfaitement équilibrées.

Les défauts de son style apparaissent moins dans ses lettres, où il règne plus d'abandon, de mouvement et de vie.

Il y en a plusieurs qui sont vraiment remarquables : celles, par exemple, qu’il écrit au général de la Compagnie de Jésus, ou à son ami Boudon. Le cœura-t-il jamais mieux parlé? Quels élans de reconnaissance n’éprouve-t-il pas pour les pères jésuites, ces maîtres vénérés de sa jeunesse, et quelle ambition d’imiter ces hommes apostoliques ! Dans ses lettres à Boudon, quels accents de ferveur et de tendre piété ! Comme il sait compatir aux peines de son ami, et lui tendre une main secourable dans son infortune !

Ces lettres sont nourries de textes de la sainte Ecriture ;

et Mgr de Laval savait aussi, au besoin, faire une citation de

quelque auteur classique : ce qui prouve que la connuissance des auteurs sacrés et profanes lui était parfaitement familière, comme nous l’assurent, d’ailleurs, les Informations canoniqueg 1.

Du reste, il possédait admirablement la langue latine. 1 suffit, pour s’en convaincre, de lire ses décrets d’érection de paroisses, l’acte de l’établissement de son chapitre, ses rapports au souverain pontife, ses lettres au cardinal Spada. Dans toute sa correspondance avec le saïint-siège, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de ses sentiments de respect et de dévouement, ou de la manière dont ils sont exprimés. Sa phrase latine est d’une pureté et d'une élégance vraiment remarquables.

Nous avons déjà dit combien il excellait à faire un portrait et à peindre le caractère d’un homme. Ii ne le faisait pas pour le plaisir de le faire, mais uniquement dans un but utile. Il y a, par exemple, dans le long mémoire qu’il adressa de Paris au séminaire, en 1685, plusieurs de ces petits tableaux vraiment achevés. Voici, entre autres, le portrait du sieur Lemaire, un domestique de Mgr de Laval,

‘ Il faut économiser, disait tout d’abord le prélat aux MM. du séminaire, n’avoir que des domestiques vigilants et laborieux. Il faut veiller sur eux; ils se perdent au £géminaire.

‘ Vous avez, ajoutait-il, l'exemple du boulanger Louis Lemaire, un fainéant, un causeur, un rapporteur, un homme qui, au lieu de marcher derrière le carrosse, ne

1 Voir t. I, p. 48.

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‘ Aussitôt qu’il était arrivé à ma chambre, il se comportait comme un homme qui aurait été bien fatigué, toujours se plaignant, ne venant pour m'aider à me coucher que quand il lui en prenait fantaisie; toujours extrêmement vain, ne croyant pas être vêtu selon sa condition, quoiqu'il le fût, comme vous savez, plutôt en gentilhomme qu’en paysan qu’il était, et gueux et tout nu comme je l'avais pris à La Rochelle... Aussitôt qu'il était entré dans ma chambre, il s’asseyait ; et plutôt que d’être obligé de faire semblant de le voir, je tournais mon siège pour ne le pas voir...

‘T1 fallait laisser cet horame-là dans le gros travail, qui avait en quelque manière dompté sa sottise et son orgueil ; et possible se fût-il conservé. Mais il s’est entièrement perdu au séminaire...”

Ce portrait, qui ne manque ni de vie ni de lumière, accuse chez son auteur un esprit observateur et alerte.

Comme prédicateur, Mgr de Laval devait avoir, sans doute, le genre grave et solennel, mais à la fois trop diffus ‘et méthodique, de son époque. Malheureusement, nous r’avons aucun de ses sermons.

Le Journal des jésuites mentionne seulement le prône qu’il fit à la cathédrale, le premier jour de l’an 1660, en

établissant ces proce:sions solennelles que les paroissiens de Québec étaient invités à faire trois fois par année à l’église des jésuites, nour perpétuer la mémoire des services rendus par ces bons religieux. M. de Latour fait aussi mention du discours qu’il prononça, le six mai de la même année, ‘‘au milieu du chœur, la mitre en tête et la crosse à la main,” avant de fulminer sa sentence d’excommunication contre les vendeurs d’eau-de-vie aux sauvages.

Le pieux évêque déploya, dans ces deux occasions, beaucoup de vigueur, de zèle et d'esprit apostolique. Il prononça des discours pathétiques, qui produisirent de merveilleux résultats pour le bien des âmes. Sa parole avait une grande puissance et beaucoup d'autorité.

Nous avons dit ailleurs que la qualité maîtresse de son âme, c'était la force; non pas cette force aveugle, voisine de l’opiniâtreté, qui ne procède que par entêtement et par caprice, mais cette force éclairée, sage et réfléchie, qui suppose un esprit parfaitement sûr de ce qu’il faut faire, et ne recule devant aucun obstacle pour arriver à son but,

Ni le respect humain, nila crainte des dangers, ni les menaces des puissants de la terre ne pouvaient l'empêcher de faire son devoir, quand il s'agissait de s'opposer à une injustice ou à quelque abus préjudiciable au salut des âmes. On le vit bien dans ses rapports avec quelques-uns des gouverneurs de ce pays.

C'était un homme de caractère; et comme sa ligne de conduits ne lui était pas tracée par le caprice ou par les impressions du moment, mais par la réflexion, et surtout

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par le conseil des hommes sages et éminents dont il avait su s’entourer, il resta toujours fidèle à lui-même, et l’on put dire de lui en toute vérité : Qualis ab incæpto.

‘ Quoique par ses lumières supérieures, dit Latour, par son expérience, ses travaux, ses vertus, sa naissance, sa dignité, il fût un oracle dont tout le clergé respectait les vues, jamais personne ne s’est plus défié de lui-même, ni n’a demandé avec plus d’humilité, ni suivi avec plus de docilité les avis de ses inférieurs et de ses disciples... C'était moins un supérieur qu’un confrère, qui cherchait le bien avec eux, et ne le cherchait que dans la vue du bien même. |

‘ Aussi, jamais prélat ne fut ni mieux obéi, ni mieux secondé que M. de Laval, parce que, bien loin d’avoir cette jalousie de métier qui veut tout faire, qui craint le mérite, qui ne goûte que le despotisme, jamais prélat ne témoigna à ses inférieurs plus d’estime et plus de confiance, ne chercha plus à faire valoir leur zèle et leurs talegts, n’eut mo’"s d'envie de commander, et ne commanda moins en effet 1,”

Sa force s’alliait donc parfaitement avec la douceur etla bonté, qui, d’après Marie de l’Incarnation ?, était le fond de son caractère. Autant, en effet, il était impitoyable pour les puissants qui abusaient do'leur autorité, ou affchaïent des prétentions auxquelles ils n’avaient pas droit, autant il était bon et plein de commisération pour les

1 — Latour, p. 38.

2 — Lettre historique 63e.

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