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CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

Mgr de Laval et les sauvages (suite). — Visite à Tadoussac, — Affection du prélat pour les sauvages. — Baptême de Garakontié. 1668-1671.

L'évêque de Pétrée, malgré l’ardeur de son zèle, n’avait pu encore visiter aucune mission sauvage un peu éloignée de Québec. La Providence lui ménageait ertte consolation dans le cours de l'été 1668. Il se rendit à la mission de Tadoussac, qui avait été si cruellement éprouvée quelques années auparavant (1665) par l’incendie de sa chapelle.

Les Montagnaiïs qui fréquentaient cette mission, donnaient beaucoup de consolation à leur pasteur. ‘Ce sont, dit Marie de l’Incarnation, les sauvages Les plus soumis et les plus dociles que l’on ait encore rencontrés.” Réunis en grand nombre à Tadoussac, au printemps de 1668, ils avaient exprimé un si vif désir de voir leur évêque, que celui-ci, qui savait se faire tout à tous, ne voulut pas leur refuser ce bonheur.

“Il venait pourtant, dit la Relation, de faire la visite de tout son diocèse, en canot, c'est-à-dire, à la merci d'une fréle écorce; et, après avoir parcouru toutes nos habitations depuis Québec jusqu'au-dessus de Montréal,

donnant même jusqu’au Fort Sainte-Anne, qui est le plus éloigné de tous les Forts, à l'entrée du lac Champlain, il voulut faire part de ses bénédictions à notre Eglise des sauvages de Tadoussac. ”

La visite pastorale que venait de faire l’évêque de Pétrée était certainement la plus longue et la plus difficile qu’il eût encore entreprise, puisque, non content d’avoir parcouru toute la colonie française de Québec à Montréal, il avait visité aussi tous les Forts de la rivière Richelieu, et s'était rendu même jusqu’à celui de Sainte-Anne, à l'entrée du lac Champlain !, pour y porter les consolations de son ministère aux soldats de M. de Tracy, qui y étaient restés sous la conduite de M. de la Motte?. Mais il courait partout où son zèle voyait du bien à faire; et, à peine était-il revenu à Québec, qu’il ne craignait pas de repartir immédiatement pour une mission située à plus de trente lieues en bas du fleuve.

Il arriva à Tadoussac le 24 jnin, par une des plus grandes chaleurs de l'été, et fut accueilli avec une joie indescriptible, qui trouva »lus d'écho dans son âme que n’en auraient produit tous les magnifiques concerts du monde. Il y avait plus de quatre cents sauvages présents à son débarquement.

1 — ‘‘ Sa charité l'avait porté à visiter tous les Forts, jusqu'à celui qui est le pi proche des Iroquois, où il donua le sacrement de confirmation à ceux qui ne l'avaient pas reçu.” (Lettre historique 78e.)

2 — M. Dollie*, dans son Histoire du Montréul, ne mentionne pas cette visite ©, l'évêque de Pétrée au Fort Sainte-Anne, C’est que probablement il ny résidait plus lui-même. 1l y avait été envoyé pan M. Soûart dans l’automne de 1666, et avait desservi avec beaucoup de zèle les soldats de cette garnison. :

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‘Ils témoignèrent, dit la Relation, par la décharge de leurs fusils et par leurs acclamations, le contentement qu'ils éprouvaient de voir une personne qui leur était si chère, et qui les avait prévenus si souvent'de ses bontés.”

Ceux qui ont une fois visité Tadoussac, ne peuvent oublier cette petite rade gracieusement découpée en ovale, au confluent de la rivière Saguenay et du Saint-Laurent, l'aspect enchanteur de ce coin de terre, perdu, pour ainsi dire, au milieu des falaises du nord, la position unique de ce petit village, tranquillement assis, au fond de la baie, sur une colline étroite et sablonneuse, au milieu d’une végétation modeste, protégé contre les vents par les caps sauvages et pittoresques qui l’entourent !.

En arrière et sur les côtés, la vue est sombre, bornée, sanshorizon. Mais, du côté du fleuve, Tadoussac est inondé de lumière, comme ces maisons japonaises, dont les cloisons mobiles, sur la façade, laissent pénétrer abondamment, lorsqu'elles sont ouvertes, les rayons du soleil, maïs où le jour se fait de plus en plus rare et mystérieux, à mesure qu’on pénètre dans l’intérieur. De la colline de Tadoussac, l'œil se promène avec délices sur ce beau fleuve, large comme une mer, immense miroir que l’on ne se lasse

jamais d'admirer, malgré sa monotonie, probablement à cause des reflets qui lui viennent du ciel.

1 —- Plusieurs de ces caps ont la forme de mamelons : de là le nom de Tadoussac ; car, dit l'abbé Langevin, ‘‘ Tadoussac, dans la langue montagnaise, signifie Mamelons:” (Notice sur Sainte-Croix de Tadoussue, Québec, 1864.)

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Tadoussac est l'endroit favori du repos et de la solitude, En été, des centaines de touristes vont y chercher les sereines émotions de la chasse ou de la pêche, ou bien les douceurs du farniente. La saison terminée, chacun fait ses malles, et Tadoussac rentre dans sa solitude.

Autrefois, c était la traite qui venait, à certaines époques de l’année, troubler la placidité ordinaire de ce lieu. La rade se couyrait alors de navires, nolisés par les traitants qu’attirait l’appât des fourrures !. De leur côté, des centaines de sauvages accouraient de toutes parts, installaient à la hâte et pêle-mêle leurs tentes ou leurs cabanes autour de la maison du poste, près de la chapelle de la mission, et étalaient aux regards avides leurs richesses de pelleteries. Il régnait alors à Tadoussac une grande activité.

Les jésuites profitaient de l’affluence des sauvages pour leur parler de la grande affaire du salut, infiniment plus importante que celle qui les avait attirés en ces lieux. Puis ‘‘ la traite finie, dit un missionnaire, les marchands retournaient chez eux, les sauvages reprenaient le chemin de leurs villages ou de leurs forêts, et les ouvriers évangéliques suivaient ces derniers pouracheverde les instruire ?.”

Lorsque Mgr de Laval arriva à Tadoussac, la colline devait être ainsi couverte de cabanes et de tentes, au milieu desquelles circulaient les sauvages aux costumes pittoresques et variés. La plupart vinrent sans doute à sa

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1—6 L'ons vu quelquefois, dit Bergeron, jusqu’à 20 navires au port de Tadoussac pour le trafic.” (Traité de pbs 08 p.132) 2 — Notice sur Sainte-Croix de Tadoussac,

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Malheureusement, à la place de l’église et de la maison des Pères, il n’y avait plus que des ruines, dont le triste aspect faisait mal à l’âme. Le prélat se rendit de suite à l’'humble chapelle d’écorce, que l’on avait élevée pour la circonstance, et y fit son entrée solennelle, avec autant de joie qu’il n’en eût eprouvé dans le plus beau temple du monde. Puis il exposa à ses chers sauvages le but de sa visite :

‘Je suis venu, dit-il, pour me réjouir avec vous de l'affection et de l’attachement que vous portez pour notre sainte Religion. Vous avez été cruellement éprouvés par la destruction de votre belle église; mais le plus beau temple où Dieu aime à demeurer, c’est celui de votre âme. Continuez à l’orner de toutes les vertus chrétiennes. Je viens vous aider dans ce but, en apportant À ceux qui ne l'ont pas encore reçu le sacrement de confirmation. Je viens vous assurer, en même temps, des bons sentiments que le roi a pour vous. Il vient de vous en donner, d’ailleurs, des marques éclatantes, par l’expédition qu'il a fait entreprendre contre les Iroquois, et par la paix qu'il les a forcés de conclure. ”

Les pauvres sauvages ne se possédèrent pas de joie, lorsque, au sortir de leur chapelle, ils virent Mgr de Laval entrer dans toutes leurs cabanes les unes après les autres, consolant les malades, les veuves, les orphelins, par mille témoignages de la plus exquise bonté, encourageant sur-

528 VIE DE MGR DE LAVAL tout les capitaines et les chefs à appuyer toujours de leur autorité les enseignrments de la Foi, et à se maintenir dans les devoirs de véri.:.bles chrétiens.

Puis, suivant sa coutume, il donna un grand festin, dans lequel il prit occasion de renouveler tous les avis qu'il avait donnés soit en public soit en particulier, recommandant à tout le monde, mais surtout aux chefs, de n’oublier jamais les obligations insignes qu'ils avaient à Sa Majesté: ‘ Vous devez, leur dit-il, considérer le roi comme votre libérateur, et comme celui à qui seul, après Dieu, vous êtes redevables de votre repos et de votre vie. ”

‘ Les quatre jours suivants, dit la Relation, furent employés à disposer à la confirmation ceux qui ne l’avaient pas encore reçue !. Ce sacrement fut administré, à diverses reprises, à 149 personnes. La dévotion dont les sauvages firent preuve pendant toute sa visite ravit Mgr de Laval. Il avoua qu'il était bien récompensé des peines qu’il avait prises pour faire ce voyage, par la satisfaction qu’il éprouvait de voir de ses propres yeuxleChristianisme en vigueur, et la piété régner parmices pauvres sauvages, autant et plus que chez beaucoup de nations policées ”.

De re.our à Québec, l’évêque de Pétrée écrivit à son ami le curé de Saint-Josse, à Paris: ‘Si Notre-Snis:neur we donne autant de santé l’an prochain que j’en ai eu ve printemps, j'espère encore y retourner; car je vous avou: que

1 — Mgr de Laval passa donc au moins cinq ou six jours à Tadoussac,”

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s'ils ont témoigné de la joie de nous y voir, nous n’en avons pas moins ressenti de notre côté en cette visite ! ”,

Le pieux prélat avait pour les sauvages une affection toute particulière. Comme nous l'avons déjà remarqué, il semblait être venu au Canada spécialement pour eux. Que de fois il leur donna des marques d’une attention vraiment extraordinaire |

Un jour — c'était au commencement de février 1669 —il apprend qu’une pauvre sauvagesse, Cécile Gannandäris, vient de mourir à l'Hôtel-Dieu. Elle souffrait depuis longtemps d’une maladie douloureuse, et s'était fait transporter à l'hôpital pour y finir ses jours.

Mgr de Laval était allé plusieurs fois la visiter dans sa cabane, à la bourgade des Hurons de Notre-Dame-de- Foye, où elle résidait; et il lui prodiguait depuis longtemps tous les secours de la charité.

C'était une sauvagesse d’une étonnante vertu. Rien ne pouvait égaler son humilité, sa foi et sa piété. Les visites que lui faisait le prélat, et les secours dont il l’assistait, loin d’enorgueillir son cœur, la transportaient d’une sainte ardeur pour le bien. Elle en profitait pour élever vers.le Ciel l’âme de son mari.

‘ Mon mari, lui disait-elle, quel moyen de douter de la vérité et de la bonté d’une religion, qui enseigne -et qui commande à ceux qui la suivent, quoiqu'ils soient nobles, riches et puissants, de s’abaisser jusqu’à venir consoler

1— Relations des jésuites, 1668.

une misérable créature comme moi, dans une aussi pauvre cabane que la nôtre ? Pourquoi ce grand et saint prélat prendrait-il la peine de m'apporter lui-même en personne ce qu'il a de meilleur, s’il n’était assuré de la récompense que Dieu promet à ceux qui secourent les misérables ? Non, non, je ne saurais douter de ce que nous disent nos Pères, de la bonne réception qu’on fait aux chrétiens dans le ciel, après avoir vu la charité qu’exerce envers moi une personne de cette qualité et de ce rang, qui ne m'avait jamais vue, à qui je n’appartenais point, et qui m’a fait tant de bien que je ne saurais le reconnaître. ”

Mgr de Laval voulut rendre un hommage public à une vertu si éminente. A peine Cécile eut-elle rendu son âme à Dieu, qu’il fit sonner toutes les cloches de la ville, ce qui ne se pratiquait pas ordinairement à la mort des sauvages. Le lendemain, il fit chanter un service solennel dans l’église de la paroisse, et y assista lui-même 1.

Peu de temps après, mourut dans la même bourgade le célèbre chef Huron, Ignace Soûhenhohi. Cet homme avait donné par testament à la sainte Vierge toute sa petite fortune, consistant eu une assez grande quantité de peaux de castors, qu’il avait amassées pour sa famille. ‘‘ Mes enfants, dit-il à son fils et à sa fille avant de mourir, souvenez-vous que je meurs chrétien ; donnez-moi la consolation, après ma mort, de vous voir vivre et mourir dans la même foi.” Ils avaient reçu, les larmes aux yeux, ces dernières

1 — Relations des jésuites, 1669.

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volontés d’un père mourant, et les exécutèrent avec fidélité.

Ce grand homme, qui avait édifié toute la bourgade pendant sa vie, fut l’objet de la plus touchante démonstration après sa mort ; et ce fut encore Mgr de Laval qui se mit à la tête du mouvement.

‘Aussitôt que la nouvelle de sa mort arriva à Québec, dit la Relation, Mgr l’évêque ordonna de lui faire un service solennel dans la grande église paroissiale. Il voulut que l’on apportât le corps à Québec pour l’enterrer, après qu’on y aurait célébré la sainte messe pour ie défunt. Il n’y eut quasi pas un habitant du bourg des Hurons qui n’accompagnât à Québec le corps de leur bon capitaine. Les hommes, les femmes et les enfants, tous lui voulurent rondre les derniers devoirs...

‘ Mais lorsqu'ils arrivèrent à Québec, ils furent surpris de voir l'appareil avec lequel on fit le service. Il y avait quantité de torches autour du corps ; tout le clergé assista À la grand’messe des morts, qu’on chanta avec les cérémo: nies les plus solennelles de l'Eglise. Mais surtout la présence de Mgr l’évêque et la dévotion avec laquelle il priait pour le défunt, ravirent tellement ces pauvres gens, qu’ils ne savaient s’ils devaient plutôt pleurer de joie pour l’honneur qu’on rendait à un de leurs compatriotes, que de tristesse pour sa mort !. ”

Faut-il s'étonner maintenant de l'affection que les sauvages portaient à Mgr de Laval? Avec cette finesse de

1 — Relations des jésuites, 1670.

tact et de sentiment qui les caractérisait, ils l'avaient su:nommé l’homme de la grande affaire: titre glorieux, vraiment digne d’un évêque catholique qui descendait des premiers barons chrétiens !

Les sauvages voyaient surtout en Mgr de Laval un père; et ce grand évêque les regardait aussi comme ses enfants de choix et de prédilection. Il voyait en eux des âmes rachetées, comme les nôtres, au prix d'" sang de Jésus- C] “ist, et il les estimait autant que celles des gens civilisés, se rappelant cette parole des saintes Ecritures: ‘‘ Il n’y a point de distinction de Juif ou de Grec ; tous ont le même Seigneur !.” Bien plus, la vertu de ces pauvres sauvages, dans un milieu si ingrat, ne lui en apparaissait que plus éclatante et plus méritoire: c’est pour cette raison qu’il l'honoruit d’une manière spéciale.

I] aimait surtout à reconnaître et à vénérer l’autorité des chefs sauvages, de la même manière qu’il entendait respecter l’autorité civile dans un Etat ou dans un royaume ordinaire. Nous venons de voir quelles magnifiques funérailles il avait ordonnées pour l'enterrement d’un chef de Ja bourgade huronne. Il montra également le grand cas qu’il faisait de l’autorité chez les sauvages, lors du baptème du célèbre capitaine Iroquois, Garakontié.

Cet illustre chef de la confédération iroquoise appartenait à la tribu des Onnontagués. C’était un homme d’une rare intelligence, d’un esprit vif et profond, et surtout

1 —. Rom., X, 12.

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d’un caractère fortement trempé. C'était un homme de génie, dans toute la force du mot; et l’on se demande à. quel degré de puissance et de gloire il aurait pu s'élever, si la Providence l’eût fait naître au milieu des ressources de la civilisation.

Il devint l’ami des Français, du moment qu’il apprit à les connaître, et leur demeura toujours inviolablement fidèle. Il leur rendit des services importants, soit en apaisant les haines de ses compatriotes, soit en se faisant médiateur entre les Iroquois et les Français, soit en allant traiter de la paix avec le gouverneur du Canada.

Un jour, il apprend que ses compatriotes, dans leur célèbre descente sur l’île d'Orléans, à Argentenay (1661), se sont emparés d’un crucifix, qu'ils l’ont emporté avec eux dans leur pays, et que cette image, chère aux Français et à tous les chrétiens, est exposée à être profanée. Vite, il prend la résolution de la leur enlever, puis de la rendre aux missionnaires. Il rstrouve en effet ce crucifix, le rachète au moyen d’un riche présent, et va le porter ensuite lui-même avec honneur dans la chapelle de la bourgade 1.

Pourtant, il n’était encore que catéchumène. Les missionnaires, pour l’éprouver, le retenaient depuis longtemps loin de la fontaine sacrée, tant ils avaient raison de se défier de l’inconstance des sauvages par rapport au christianisme ; et lui-même, dans son humilité, n'osait solliciter la grâce du baptême. Mais le temps arrivait où Dieu allait

1 — Relations des jésuites, 1662.

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