III
sont en danger, après avoir jeté beaucoup de feu au commencement, de perdre enfin courage, et de quitter l’entreprise.”
Le zèle du missionnaire a besoin aussi de ressources. Mais pour ‘’œuvre de Dieu, les moyens surnaturels sont toujours supérieurs aux moyens purement humains. Voyez comme les sages paroles de Mgr de Laval peuvent s’appliquer à tous les temps et à tous les lieux, et comme elles sont de nature à encourager l’'humble missionnaire qui n’a guère d’autres ressources que sa bonne volonté :
‘“ La langue, dit-il, est nécessaire pour agir avec les sau: vages. C’est toutefois une des moindres parties d’un bon missionnaire ; de même que, dans la France, de bien parler français n’est pas ce qui fait prêcher avec fruit.
‘ Les talents qui font les bons missionnaires, ajoute-t-il, sont: 1° être rempli de l'esprit de Dieu. Cet esprit doit animer nos paroles et nos cœurs: £x abundantia cordis os loquitur ?.
2% Avoir une grande prudence pour le choix et l’ordre des choses qu’il faut faire, soit pour éclairer l’entendement, soit pour fléchir la volonté; tout ce qui ne porte point là, est paroles perdues.
30 Avoir une grande application pour ne perdré pas les moments du salut des âmes, et suppléer à la négligence qui souvent se glisse dans les catéchumènes; car, comme le diable, de son côté, circuit tanquèm leo rugiens, quærens
2— C'est de l'abondan du cœur que la bouc'e parle,” (Matth, XII, 34.)
quem devoret !, aussi faut-il que nous soyons vigilants contre ses efforts, avec soin, douceur et amour.
‘ 40 N’avoir rien dans notre vie et dans nos mœurs qui paraisse démentir ce que nous disons, ou qui mette de . l’indisposition dans les esprits et dans les cœurs de ceux qu’on veut gagner à Dieu.
‘ bo I] faut se faire aimer par sa douceur, sa patience et sa charité, et se gagner les esprits et les cœurs pour les gagner à Dieu. Souvent une parole d’aigreur, une impatience, un visage rebutant détruisent en un moment ce qu’on avait fait dans un long temps.
‘Go L'Esprit de Dieu demande un cœur paisible, recueilli, et non pas un cœur inquiet et dissipé; il faut un visage joyeux et modeste; il faut éviter les railleries et les ris déréglés, et généralement tout ce qui est contraire à une sainte et joyeuse modestie: Modestia vestra nota sit omnibus hominibus ?. ”
11 y a dans cette page de Mgr de Laval tout un traité de prédication, et de théologie pastorale. On y trouve, en quelques lignes, le secret de convertir les hommes, de toucher les cœurs, et de gagner le monde à Jésus-Christ. 11 n’y avait qu’un saint qui pût trouver dans son cœur des paroles si vraies, si sages, si entraînantes. ‘ L'homme de bien tire de bonnes choses d’un bon trésnr 3 ”,
1 — ‘‘ Le diable, comme un lion rugissant, rôde autour de vous, cherchant qui il pourra dévorer.” (1 Pierre, V, 8.) + 2.4 Que votre modestie soit connue de tous les hommes. ” (Philip., IV, 5.
8 — Matth., XII, 35.
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Le cœur du prélat était embrasé d'amour pour ses prétres. Il leur voulait du bien, il souhaitait de les voir aussi heureux et aussi parfaits que possible, marchant avec ardeur à la conquête des âmes ; et son cœux lui avait dicté les admirables instructions qu’on vient de lire.
Qu'on les médite avec attention, on y trouvera tout ce qu’il faut pour le succès du ministère pastoral. L'esprit de Mgr de Laval, qui respire dans ces pages, a pénétré fortement l'Eglise qu’il a fondée. IL a traversé les siècles, et on le retrouve encore plein de sève et de vigueur dans le clergé du Canada.
Mgr de Laval termine ses instructions à MM. de Fénelon et Trouvé par des avis plus particuliers sur le ministère spécial qu’ils ont à exercer vis-à-vis des sauvages. Puisil leur recommande encore de rester en bons termes avec les RR. PP. jésuites: ‘ Dans les occasions, dit-il, qu'ils écrivent aux PP. jésuites, qui sont employés dans les missions iroquoises, pour la résolution de leurs doutes, et pour recevoir de leur longue expérience les lumières nécessaires pour leur conduite !. ”
Cette confiance filiale et sans réserve pour les Pères de la Compagnie de Jésus, le pieux évêque y sera fidèle toute sa vie. Plus tard, quand le séminaire de Québec se chargera des missions de la Louisiane et du Mississipi, et que MM. de Montigny, Saint-Côme et Davion, s’y rendront avec l’agrément et la bénédiction de Mgr de Saint-Valier,
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1 — Archives de l'archevêché de Québec.
nous verrons encore l’ancien évêque de Québec intervenir avec sa maxime favorite cor unum et anima una, pour rrzommander aux jésuites ces jeunes missionnaires, et faire des vœux pour que la paix et l'union règnent toujours entre les anciens et les nouveaux ouvriers de la vigne du $eigneur.
MM. de Fénelon et Trouvé s’embarquèrent à La Chine le 2 octobre, fête des saints Anges Gardiens, et n’arrivèrent à la baie de Quinté que le 28. Leur zèle fut béni de Dieu, et produisit d’heurerx résultats. Les Iroquois se dispersant un peu sur les bords du lac Ontario, on les suivit partout; et bientôt nos dignes missionnaires eurent trois ou quatre missions de sauvages à desservir.
On y convertissait peu d'adultes, tant les Iroquois étaient attachés à leurs superstitions et à leurs mauvaises habitudes ; mais on y baptisait un grand nombre d’enfants, après en avoir obtenu la permission de Rohiario, chef du village.
‘ On dit que ce baptême fait mourir les enfants, dit un jour ce chef à M. Trouvé. S'ils meurent, on dira quetues venu dans notre village pour nous détruire. — Ne crains rien, répliqua M. Trouvé; nous, Français, nous sommes tous baptisés, et tu sais si nous sommes nombreux.— Eh bien, fais comme tu voudras, répondit Rohiario, tu es le maître.”
Cinquante enfants furent baptisés, d’un seul coup; et le préjugé des sauvages contre le baptême finit bientôt par disparaître.
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‘‘ Les pères et les mères, dit M. Trouvé, n’ont aucune opposition à ce qu’on inscruise leurs enfants ; au contraire, ils en sont vains, et nous le demandent. Je suis obligé, ajoutait-il, de rendre ce témoignage à la vérité, que les sauvages, tout barbares qu'ils sont, et sans les lumières de l'Evangile, ne commettent point tant de péchés que la plupart des chrétiens. ”
Beaucoup de personnes âgées embrassaient le christianisme, au moins à l’article de la mort. ‘‘ Les sauvages, écrivait M. Trouvé, n’ayant pas reçu comme nous cette grande grâce de l’éducation chrétienne, ne sont pas punis, comme nous, à la mort, de cet endurcissement qui se trouve ordinairement en nous, quand nous avons mal vécu. Au contraire, dès qu’ils sont abattus par le mal, et, par ce moyen, pius en état de réfléchir sur le peu qu’est cette vie, et sur la grandeur de Celui qui est le maître de nos jours, si la Providence les met entre les mains d’un missionnaire, ils meurent communément dans les aprarences d’un grand regret de tout le passé.”
Du reste, les deux missionnaires sulpiciens, suivant l'esprit si vénérable de leur maison, faisaient le bien sans bruit et sans éclat, sans aucune recherche d’Lux-mêmes, ne travaillant en tout que pour la gloire de Dieu.
M. de Fénelon descend un jour à Québec, dans l'été de 1669, et va rendre ses hommages à Mgr de Laval. L’évêque s’informe avec intérêt de la mission de la baie de Quinté, et prie le digne missionnaire de faire un petit résumé de ses travaux apostoliques, afin qu'on puis . nsérer dans les Relations. ‘“ Monseigneur, repartit mo ment M. de
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Fénelon, la plus Side grâce que vous puissiez nous accorder, c’est de ne pas faire parler de nous !. ”?
Il alla saluer aussi la vénérable Mère de l’Incarnation : ‘M. l'abbé de Fénelon,dit-elle, ayant hiverné aux Iroquois, nous a rendu visite. Je lui ai demandé comment il avait pu subsister, n'ayant eu que de la sagamité pour tout vivre, et de l’eau pure à boire. Il m’a reparti qu’il y était si accoutumé qu’il ne faisait point de distinction de cet aliment à aucun autre, et qu’il allait partir pour y retourner et y passer encore l’hiver avec M. Trouvé, ne l'ayant laissé que pour aller quérir de quoi payer les sauvages qui les nourrissent. Le zèle de ces grands serviteurs de Dieu est admirable ?
M. de Fénelon se hâta, en effet, d'aller rejoindre son confrere, M. Trouvé; et, quelque temps après, trois autres sulpiciens * allèrent aussi partager leurs travaux apostoliques. Ils ne bornèrent pas leur zèle à la simple mission de Quinté, mais parcoururent à peu près toute la partie de la province d’Ontario située au nord du lac qui porte ce nom f.
Le séminaire de Saint-Sulpice se chargea généreusement des frais de la mission de la baie de Quinté, qui continua de produire d’heureux fruits de salut.
1 — Histoire du Montréal, Lettre de M. Trouvé, p. 209.
2 — Lettre historique 82e.
3 — MM. de Cicé, Mariet et Mercadier. Ils étaient venus ensemble au Canada, l’année récédente, le 8 juillet 1668.
4 — Le nom de f'énelon’s Falls donné à un petit village du comté de Victoria, à,plus de 100 milles de Toronto, est un souvenir’ Diato: rique de la mission des sulpiciens.
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En même temps que MM. de Fénelon et Trouvé se disposaient à partir pour la mission du lac Ontario, dans l'automne de 1668, deux autres sulpiciens, MM. Barthélemy et Dollier de Casson, obtenaient de leur nouveau supérieur, M. de Queylus, grand vicaire de Mgr de Laval, la permission ‘‘ d'aller hiverner dans les bois avec les sauvages, pour les instruire de la religion et apprendre eux-mêmes la langue sauvage 1.”
M. Barthélemy se rendit chez les Algonquins, apprit très bien leur langue, et se mit en état de rendre beaucoup de services à ces sauvages.
M. Dollier prit une autre direction. Un sauvage s’offrit à lui pour le conduire à plusieurs centaines de lieues à l’ouest de Montréal, dans un pays où n’avait pas encore pénétré la lumière de l'Evangile.
M. de la Salle voulut être du voyage. Ils partirent ensemble dans l'été de 1669, avec sept canots conduits par vingt-deux Français. Le départ avait été retardé de plusieurs semaines, à cause du meurtre d’un Iroquais, qui avait été massacré par quelques soldats français, près de
.- Montréal. Ceux-ci furent condamnés à être exécutés, le
6 juin ; et ce fut M. Dollier qui les prépara à la mort.
Mgr de Laval donna à M. Dollier des lettres de pouvoirs semblables à celles qu’il avait remises à MM. de Fénelon et Trouvé, l’année précédente.
M. de Galinée, diac“e du séminaire de Saint-Sulpice,