CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
Mgr de Laval et l'instruction de la jeunesse. — Le petit séminaire de Québec. — La ferme modèle de Saint Joachim. — Une école normale.
Il y avait cinq ans, environ, que ‘e séminaire de Québec avait 6t6 établi par Mgr de I dl. Il était chargé de desservir toutes les paroisses. On y formait de plus aux fonctions ecclésiastiques les élèves du sanctuaire qui avaient fait leurs études classiques chez les jésuites ou en France ; | mais il n’y avait pas ‘encore de petit séminaire.
L'œuvre du pieux prélat ne tarda pas de se développer.
Ce qui décida l’évêque de Pétrée à ériger son petit séminaire plus vite peut-être qu’il ne se proposait de le faire, ce fut une lettre qu’il reçut de Colbert, au printemps de 1668.
Le ministre le félicitait d’abord, au nom de Sa Majesté, du zèlé qu’il apportait dans l’accomplissement de ses fonctions épiscopales ; puis il lui communiquait les vues de la Cour sur l'éducation à donner aux sauvages. On aurait voulu transformer leurs mœurs, et leur faire adopter les coutumes françaises. On se flattait de pouvoir les façonner À nos usages, faciliter par 1à leur union avec les Français, et hâter le développement de la colonie.
Le roi voulait intéresser l’évêque à agir dans ce sens: ‘ Je vous conjure d'y travailler vous-même, écrivait Colbert, afin que, par votre exemple, tous les ecclésiastiques et même les principaux pères de familles soient conviés à s’y employer aussi avec la chaleur et l’affection qui est à désirer pour une fin si avantageuse ! ....”
Cette idée de franciser les sauvages n’était pas nouvelle. Les récollets avaient songé, autrefois, à établir près de leur monastère, sur les bords de la rivière Saint-Charles, un séminaire, où ils se proposaient d’instruire les jeunes sauvages. Le prince de Condé leur avait fait, dans ce but, une gratification. Maïs le projet ne fut pas réalisé.
Les jésuites entreprirent l’œuvre de franciser les sauvages, lors de la fondation de leur collège, en 1632, Mais le mauvais succès qu’ils eurent alors leur fit rejeter promptement la proposition que leur adressa M. Talon sur le même sujet, en même temps qu’on la faisait à Mgr de Laval.
Travailler à la civilisation des sauvages, élever ces différentes tribus à la dignité de nations, leur inspirer les sentiments de l’honneur et de la justice: c'était là, sans doute, une idée pleine de générosité et de grandeur. Elle n'avait pas manqué de séduire Louis XIV. Souvent il exprimait le désir de voir civiliser les sauvages, pour en faire des alliés fidèles et des sujets dévoués.
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1 — Lettre de Colbert à l’évêque de Pétrée, 7 mars 1668.
dans ce sens :
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de véritables chrétiens, sans chercher à transformer tout à fait leurs mœurs et leurs usages.
‘ Mais, pour Louis XIV, une nationalité ne pouvait exister en dehors de la nationalité française. La civilisation, c’était la langue française, et, comme on disait alors, les coutumes françaises. Au milieu des splendeurs du Louvre ou de Versailles, il ne pouvait comprendre qu’une peuplade soumise à son sceptre restât étrangère à cette civilisation, quand toute l’Europe en subissait l'influence 1. ”
Voilà pourquoi il fit donner ordre à l’intendant Talon, au Canada, de travailler à franciser les sauvages. Pour y réussir, Talon engagea Colbert à écrire à Mgr de Laval la lettre que nous venons de citer.
Le prélat crut l’occasion favorable de montrer la déférence qu'il eut toujours pour son souverain. Il lui devait d’ailleurs un témoignage tout spécial de reconnaissance ; le roi venait de lui accorder une gratification annuelle de six mille francs pour les besoins de son Eglise.
C'était le temps d'exécuter le dessein qu’il avait conçu, de fonder un petit séminaire, où l’on pût former dès le bas âge les enfants que Dieu appelle à l’état ecclésiastique.
Pour franciser les jeunes sauvages, eu effet, il fallait les mêler avec des enfants français. Le prélat retira donc du collège des jésuites, qui tenaient des pensionnaires, tous ceux dont il payait la pension en tout ou en partie, et les
1— M. l'abbé Verreau, Jowrnal de l'Instruction publique, t, VIIT, p. 61,
logea temporairement dans une vieille maison qu’il avait achetée deux ans auparavant de Mme Couillard.
L'ouverture du petit séminaire de l'Enfant-Jésus se fit solennellement le 9 octobre 1668, jour de la fête de saint Denis, apôtre de la France. Il y avait en tout huit élèves français !, et six enfants hurons que l’on se proposait de franciser. Tels furent les humbles commencements du petit séminaire de Québec.
Mgr de Laval s’empressa de faire connaître cet événement à son ami, le curé de Saint-Josse, à Paris: ‘ Comme le roi, dit-il, m’a témoigné qu’il souhaitait que l’on tâchât d'élever à la manière de vie des Français, les petits enfants sauvages, afin de les policer peu à peu, j'ai formé exprès un séminaire, où j'en ai pris un nombre à ce dessein. Pour y mieux réussir, j’ai été obligé d’y joindre des petits Franvais, dont les sauvages apprendront plus aisément les mœurs et la langue, en vivant avec eux.”
Puis il ajoutait, avec son rare bon sens: ‘‘ Cette entreprise n’est pas sans difficulté, tant du côté des enfants que de celui des pères et mères. Ceux-ci ont un amour extraordinaire pour leurs enfants, et ne peuvent presque se résoudre à s’en séparer. S'ils y consentent,on ne peut guère espérer que ce soit pour longtemps, parce que, pour l’ordi-
1 — Voici les noms de sept de ces élèves : Pierre et Charles Volant, frères jumeaux, des Trois-Rivières ; Jean Pinguet, de Québec, et Paul Vachou, de Beauport: ces quatre élèves devinrent prêtres ; Pierre Pèlerin de Saint-Amant, de Die qui fut récollet sous le nom de Père Ambroise ; J.-Bte Haslay, de la côte Lauson, et Michel Poulin, des Trois-Rivières, qui sortirent, l’un en 1669, l’autre en 1670. (Abeille, vol. I, no. 26.)
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naire, les familles des sauvages ne sont pas peuplées de beaucoup d’enfants, comme celles de nos Français, où, dans la plupart, en ce pays, il s’en trouve huit, dix, douze, et quelquefois jusqu’à quinze et seize,
‘Les sauvages, au contraire, n’en ont pour la plupart que deux ou trois, et rarement ils passent le nombre de quatre ; ce qui fait qu’ils se repssent sur leurs enfants lorsqu’ils sont un peu avancés en âge, pour l’entretien de leur famii, ?, qu’ils ne peuvent se procurer que par la chasse et d’autres travaux, dont les pères et mères ne sont plus capables, alors que leurs enfants sont en âge et en pouvoir de les secourir : à quoi pour Lors il semble que la loi naturelle oblige indispensablement les enfants.
‘* Cependant, nous n’épargnerons rien de ce qui sera en notre pouvoir pour faire réussir cette heureuse entreprise, quoique le succès nous en paraisse fort douteux 1,”
Les prévisions de l’évêque de Pétrée étaient justes. L'expérience de la francisation des sauvages n’eut un peu de succès qu'aux ursulines: ‘ Nous avons francisé plusieurs filles sauvages, tint huronn:s qu'algonquines, que nous avons ensuite mariées à des Français, qui font bon ménage, écrit Marie de l’Incarnation. Il y en a une, entr'autres, qui saitlire et écrire à la perfection, tant en sa langue huronne, qu'en notre langue française; il n’y a personne qui la pût distinguer, ni se persuader qu’elle fût née sau-
vage. M. l'intendant en a été si ravi, qu'il l’a obligée de
1 — Relations des jésuites, 1668.
lui écrire quelque chose en sa langue et en la nôtre, pour l'emporter en France, et le faire voir comme une chose extraordinaire.”
Mais cette expérience coûtait cher, et les fruits étaient rares : ‘‘ Il les faut toutes franciser, et les vêtir d’habits à - la française, continue Marie de l’Incarnation, ce qui n’est pas d’une petite dépense; car il n’y en a pas une, non plus que des petits garçons, qui ne coûte pour le moins deux cents livres à entretenir.”
Puis elle ajoute, après avoir raconté les généreux sacrifices que s’imposaient quelques dames de France pour l'entretien de ces petites sauvagesses: ‘ C’est une chose très difficile, pour ne pas dire impossible, de les franciser où civiliser. Nous en avons l'expérience plus que toute autre, et nous avons remarqué de cent de celles qui ont passé par nos mains, à peine en avons-nous civilisé une. Nous y trouvons de la docilité et de l’esprit ; mais lorsqu'on y pense le moins, elles montent par-dessus notre clôture, et s'en vont courir dans les bois avec leurs parents, où elles trouvent plus de plaisirs que dans tous les agréments de nos maisons françaises !, ” L
Chez les jésuites, qui s'étaient décidés à prendre quelques Algonquins, comme au petit séminaire, l'expérience, sériensement tentée, échoua complètement.
‘Ce mélange que l’on croyait utile, dit Latour, ne servit de rien aux sauvages, et nuisit aux Français... On eut