CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
L'enseignement primaire, sous Mgr de Laval. — Les sœurs de la Congrégation. — L'école de M. Soñûart.
Pour compléter ce qui regarde le soin que donna Mgr de Laval à l'instruction de la jeunesse, il faudrait montrer ce que fut, de son temps, l’enseignement primaire au Canada.
Sans doute, il ne pouvait être question, à cette époque, d’une organisation de l’enseignement primaire comme elle existe aujourd’hui. Dans un immense pays, où, à part les villes naissantes, il n’y avait encore que quelques colons disséminés «à et là, comment supposer qu’il eût été possible d'entretenir partout des instituteurs d’une manière régulière? C’est à peine si l’on pouvait fournir des missionnaires et subvenir aux besoins du culte.
Ce qui est certain, c’est que l’enseignement primaire ne fit jamais défaut au Canada. Dès le commencement, nous voyons les récollets établir des écoles aux Trois-Rivières, à Québec et à Tadoussac. Ces saints religieux furent les premiers instituteurs du pays !.
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1— M. Magnan, Conférence aux instituteurs, donnée à l'école normale Laval, en 1888.
Les jésuites, qui vinrent après eux, contint ‘rent à donner à Québec l'instruction élémentaire, d’abord, puis l’enseignement secondaire, dans leur collège, qui fut pendant près d’un siècle et demi la source féconde où les Canadiens purent aller puiser les lettres et les sciences. Nous avons vu qu’il y avait dans ce collège une petite école, où l’on apprenait à Lire et à écrire, et où l’on recevait les rudiments de la langue française.
Ce que les jésuites faisaient pour les jeunes gens, les ursulines le faisaient avec non moins de zèle pour les filles de toutes les classes de la société. Les portes de leur maison étaient ouvertes, non seulement aux enfants de Québec, mais aussi à beaucoup de jeunes filles de la campagne et de tout le pays !. Devenues plus tard mères de famille, ces élèves des ursulines entretenaient partout avec un zèle pieux le feu sacré de la vertu et de l'instruction. On les voyait se faire les institutrices, non seulement de leurs propres enfants, mais souvent de beaucoup d’autres qui n’avaient pas le bonheur d’avoir des parents instruits.
A la ferme modèle de Saint-Joachim, créée par Mgr de Laval, se formaient également de pieux citoyens, de bons pères de famille, qui se répandaient ensuite dans les campagnes, et communiquaient à leurs frères ou à leurs enfants le trésor de l'instruction qu’ils avaient reçu. C’est ainsi qu’il n’y avait guère de hameau qui ne possédât quelque
1 -- ‘‘ Les Français nous amènent leurs filles de plus de soixante lieues d'ici, ” (Lettre de Marie de l'Incarnation, 7 oct, 1669.)
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Ajoutons à cela que les missionnaires si zélés du séminaire de Québec et de Mgr de Laval se faisaient volontiers les instituteurs de leurs paroissiens. Malgré les fatigues de leur laborieux ministère, on les voyait souvent s’astreindre à montrer les rudiments de la grammaire et de la langue française aux enfants chez qui ils avaient remarqué, au catéchisme ou ailleurs, le plus d'aptitude pour se faire instruire. Nous savons par la tradition que, non seulement un grand nombre d’ecclésiastiques, mais aussi beaucoup de citoyens distingués, durent ainsi aux curés de leurs paroisses la bonne fortune qui avait ouvert, préparé et facilité leur carrière.
(Quelquefois de riches citoyens consacraient une partie de leur fortune à l’œuvre si méritoire de l'instruction de la jeunesse. C’est ainsi que Mgr de Saint-Valier nous parle de M. Berthelot, ‘si connu, dit-il, dans le Canada, par son zèle pour la décoration des églises, et par l'établissement des petites écoles pour les enfants !. ”
D’autres gardaïent chez eux des précepteurs particuliers. M. de Saint-Sauveur, autrefois chapelain de l'Hôtel-Dieu, avait été ainsi accueilli dans la maison de M. Bourdon, qui lui avait confié l'éducation de sa famille ?,
Mais on peut dire que le principal foyer de l'enseigne-
ment primaire au Canada fut, à cette époque, l'institution
1 —- Etat présent de l'Eglise.
. 2 — Testament de Jean Bourdon.
fondée par la vénérable Marguerite Bourgeois ;. et c’est une des gloires de Mgr de Laval d’avoir béni et protégé cette tige naissante, qui est devenue ce grand arbre, à l’ombre duquel tant de générations ont pu goûter les fruits bienfaisants de la science sacrée et profane.
Ce n’est pas ici le lieu de raconter les humbles et merveilleux commencements de cette communauté, les différentes phases qu’elle traversa, la persévérance héroïque de Marguerite Bourgeois et le succès providentiel qui couronna son œuvre, Tout cela aura sa place dans le chapitre où nous examinerons l’action de Mgr de Laval à Montréal.
Pour le moment, il ne s’agit que de montrer Marguerite Bourgeois et ses compagnes à l’œuvre dans une carrière si agréable à notre saint prélat : l’instruction de la jeunesse.
Dès 1660, lors de sa première visite à Montréal, l’évêque de Pétrée les trouve occupées à instruire les jeunes filles de cette ville et à se former en communauté. Mais il ne veut pas croire tout d’abord au succès de leur entreprise. T1 les bénit cependant, et les laisse continuer leur œuvre bienfaisante.
Neuf ans plus tard, dans sa cinquième visite à Montréal, en 1669, il trouve l'institution de Marguerite Bourgeois si solidement établie, qu’il n’hésite pas à lui donner son approbation. Il visite avec intérêt les nouvelles constructions que la sœur a fait bâtir, et il est tellement satisfait du succès de la Congrégation pour l’instruction des jeunes filles, qu’il lui permet de prendre son essor dans toutes les païties de son diocèse.
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‘“ Il autorisa l’établissement de notre Congrégation, en 1669, dit une sœur de cette communauté ; et nous avons l'écrit par lequel il permit à notre vénérable mère d'ouvrir des écoles dans toutes les parties de son diocèse. Un incendie, en 1683, détruisit entièrement notre maison, où durent périr plusieurs pièces et documents importants relatifs à Mgr de Laval ; mais nous conservons cet écrit. ” Et elle ajoute : ‘ Mgr de Laval a toujours été pour notre vénérable mère un père et un protecteur 1.”
Dans l'écrit dont il est ici question, le prélat permet à Marguerite Bourgeois et à ses compagnes de continuer les fonctions de maîtresses d'écoles qu’elles exercent gratuitement depuis plusieurs années, en l’île de Montréal et autres lieux, ‘‘ élevant les petites filles dans la crainte de Dieu rt l'exercice des vertus chrétiennes, leur apprenant À lire et à écrire, et les autres travaux dont elles sont capables.”
C’est donc bien de l’enseignement primaire qu'il s’agit ici. Voilà l’œuvre de Marguerite Bourgeois et ses compagnes ; et cette œuvre bienfaisante, elles l’exercent déjà, en 1669, non seulement en l'île de Montréal, mais en plusieurs autres lieux du vicariat apostolique de l’évêque de Pétrée.
Lorsqu'il fut devenu évêque de Québec, Mgr de Laval voulut reconnaître d’une manière plus solennelle l’existence de la Congrégation des Filles séculières de Notre-
, — Procès préliminaire de béatification de Mgr de Laval,
Dame à Montréal. Ses lettres canoniques, en date du 6 août 1676, sont un beau témoignage en faveur du zèle désintéressé de ces pieuses filles, et de l’intérêt que portait le prélat à l'éducation de la jeunesse.
‘ Après avoir mûrement considéré toutes choses, dit-il, sachant qu’un des plus grands biens que nous puissions procurer à notre Eglise, est l’instruction et la bonne éducation des enfants, et que r’ecr aussi le moyen le plus efficace pour conserver et augmenter la piété dans les familles chrétiennes; connaissant d’ailleurs la bénédiction que Notre-Seigneur a donné jusqu’à présent à la sœur Bourgeois et à ses compagnes dans les fonctions des petites écoles, où nous les avons employées; voulant favoriser leur zèle et contribuer de tout notre pouvoir à leur pieux dessein; nous avons agréé et agréons l’établissement. de la dite Bourgeois et des filles qui se sont unies avec elle ou qui y seront admises à l’avenir, leur permettant de vivre en communauté en qualité de Filles séculières de la Congrégation de Notre-Dame..., et de continuer leurs fonctions de maîtresses d'écoles tant dans l’île de Montréal qu'aux autres lieux où nous et nos successeurs jugeront à propos de les envoyer...”
On voit par ces paroles quel prix Mgr de Laval attachait à l'instruction et à 1: bonne éducation des enfants. Les sœurs de la Congrégation lui paraissaient admirablement aptes ‘‘ pour les fonctions des petites écoles où il les avait employées.” Il leur permet de vivre en communauté, et d'établir des couvents dans tout son diocèse.
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. . L'œuvre ds sœur Bourgeois prit bientôt des dévelop- ER pements merveilleux, du temps même de Mgr de Laval ; portait et l’on vit surgir plusieurs couvents de la Congrégation, non seulement dans le district de Montréal, mais aussi Lan dans celui de Québec 1. Il y en avait un, à cette époque, à 18$810N8 la basse ville; il fut établi par Marguerite Bourgeois elleéduca- même, sur les instances du prélat ?. | efficace Ces couvents ont produit un bien incalculable. Beauamilles coup de vocations religieuses y ont pris naissance: et un DR que grand nombre de mères de famille s’y sont préparées, par Bour- la pratique de la vertu, à l’art si difficile de bien élever petites leurs enfants. Partout un prodigieux essor a été donné à voriser l'instruction dans les campagnes.
: pieux
Les sœurs de la Congrégation ne se contentaient pas d’élever et d'instruire dans leurs couvents les jeunes filles françaises où sauvages qui s'y présentaient, elles avaient aussi à Montréal une maison, appelée la Providence, où elles préparaient des institutrices pour faire l’école dans les campagnes, et que l’on peut bien regarder comme la première école normale de filles qui ait existé au Canada.
‘ De cette maison, dit Mgr de Saint-Valier, sont sorties plusieurs maîtresses d'écoles, qui se sont répandues en divers endroits de la colonie, où elles font des catéchismes
1 — En 1683, il est question, dans un rapport de M. de Meulles au marquis de Seignelay, de couvents de la Congrégation à Champlain et à Batiscan. Les couvents de la Sainte-Famille et de la Pointe-aux- Trembles de Québec remontent aussi à une date très ancienne.
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aux enfants, et des conférences très touchantes et très utiles aux autres personnes de leur sexe plus avancées en âge 1.”
C’est à Montréal, sous l'égide tutélaire de Saint-Sulpice, que l'institution de la sœur Bourgeois avait commencé. Les fils de M. Olier, toujours à la hauteur de leur mission, comprenaient l'importance de la bonne éducation pour l’avenir du pays. Aussi favorisèrent-ils de leurs encouragements et de leurs puissants secours l’établissement des sœurs de la Congrégation pour l'instruction des jeunes filles.
On peut dire que, du côté de Montréal, Mgr de Laval n'eut qu’à se reposer sur les sulpiciens pour l’accomplissement du grand devoir de l'Eglise par rapport à l'éducation de la jeunesse.
Dès 1664, alors que Montréal comptait à peine trente à quarante familles, le vénérable M. Soûart, supérieur du séminaire, y fondait une école pour l'instruction élémentaire des jeunes gens, et prenait lui-même le titre de premier maître d'école. À son exemple, plusieurs autres membres du séminaire, MM. Ranuyer, Remy et de la Faye, se firent eux-mêmes instituteurs. C’est dans cette première école élémentaire de Montréal que se formèrent tant de héros canadiens, les Le Ber, les de Magnan, les Charles Le Moyne, plus tard baron de Longueil, le brave Saint-Hélène, à qui Mgr de Laval se plaisait à rendre un si beau témoignage de vertu, d’[berville, le héros canadien
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1 — Etat présent de l'Eglise.
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par excellence, les deux Châteauguay, Bienville, fondateur de la Nouvelle-Orléans, de Beaujeu, le vainqueur de la Monongahéla, les D’Aïlleboût, les Le Gardeur, les enfants du marquis de Vaudreuil.
Plusieurs de ces brillants jeunes gens complétèrent sans doute leurs études à Québec ou en France; mais un grand nombre, aussi, durent se contenter de cette première instruction. La guerre ne laissait que très peu de répit; il fallait prendre les armes à douze ans, comme le second Bienville, à quatorze, comme d’Iberville, pour ne les abandonner qu'avec le dernier souffle de la vie. Tous cependant puisèrent dans les leçons de l’école cette bonté de cœur, cette énergie de caractère, ce fond de religion qui distinguaient nos ancêtres, et qui ont fait de la ville de Montréal une pépinière de héros 1.
L'enseignement primaire à Montréal demeura sous la direction immédiate du séminaire de Saint-Sulpice jusqu’en 1838, c’est-à-dire pendant 174 ans. Les frères des Ecoles chrétiennes continuèrent alors l’œuvre de M. Soûart ?.
Dix ans, environ, après l'inauguration de l’école de M. Soûart, l'abbé de Fénelon en commenç\ une autre. Voyant que le succès de la mission de Quinté ne répondait ni aux
1 — M. l'abbé Verreau, Journal! de l'Instrustion publique, t. VIII,
ï 2 — C'est l'école de M. Soûart qui donna naissance au collège de Montréal. En etfet, dès 1733, il était devenu nécessaire d'y joindre des classes de latinité, Quarante ans plus tard, en 17/3, le séminaire transporta ces classes au collège qu’il venait d'ouvrir au château Vaudreuil, sur la place Jacques-Cartier. Cetto institution occupe maintenant une position adiwirable sur le panchant de la montagne.
efforts ni aux sacrifices qu’on y faisait, il prit la résolution de se consacrer à l’éducation des jeunes enfants Iroquoiïs.
C'était encore l’idée de la francisation des sauvages qui revenait sur le tapis, patronnée, cette fois, par le comte de Frontenac.
Le gouverneur donna à M. de Fénelon les îles Dorval, appelées alors îles Courcelle, situées à une demi-lieue du village de La Chine, près de la Pointe-Claire, pour l’enga-
ger à y poursuivre l'exécution de son généreux dessein.
C’est 1à que l’abbé ouvrit son école, où il réunit bon nombre de jeunes sauvages. Fort de la protection du gouverneur, puissamment secondé par ses confrères du séminaire de Montréal, dont les abondantes aumônes lui permettaient de faire face à des dépenses considérables, il se livra tout entier à son œuvre de régénération.
Tout en se dévouant principalement à l'éducation des enfants, M. de Fénelon n’oubliait pers leurs parents. Chrétiens ou infidèles, il s’efforçait de les attirer dans l’île de Montréal, pour les convertir à la Foi, ou les affermir dans leur première ferveur, Tels furent le germe et les commeneements de cette célèbre mission qui reçut son nom de la montagne où elle fut établie en 16761, Nous aurons occasion de parler plus tard de cette mission sédentaire établie par les sulpiciens.
Mgr de Laval n’eut pas de part directe aux travaux des MM. de Saint-Sulpice pour l'instruction de la jeunesse à
1 — M. l'abbé Verreau, Journal de l'Instruction publique, t. VIII, p. 62.
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Montréal. Mais que de fois, sans doute, dans ses visites pastorales, dut-il admirer leur zèle, :t encourager leurs sacrifices pour la cause de l'éducation ! Son cœur d’évêque devait se sentir heureux et soulagé, lorsqu'il voyait cette partie de son diocèse confiée à des auxiliaires si dévoués 1.
1 — On conserve dans les archives du séminaire de Québec uu ‘* Règlement pour les maîtres et maîtresses d'Ecoles du diocèse de Lyon ”, du 28 juillet 1676, et une ‘‘* Méthode pour faire les Ecoles ”, qui paraît aussi remonter à la même date, Ces deux documents sont imprimés. La Méthode porte en vignette ‘* Pauperibus evangelizare misit me ”. Le Règlement est signé ‘* Demia, Directeur des Ecoles ”, et contresigné ‘‘ Basset, secrétaire de l’archevêché ”. IL était probablement destiné à être affiché dans toutes les maisons d’écoles,
I'archevêque de Lyon, par un mandement daté du ler février 1675, avait donné à l'abbé Demia, promoteur-général substitué de l’archevêché, ‘‘ la conduite et la direction des petites écoles de la ville et du diocèse ”.
Mgr de Laval était en France lorsque parut ce mandement, et il voulut qu’un exemplaire du Règlement scolaire de l’abbé Demia lui fût envoyé à Québec, afin de l'appliquer sans doute aux écoles de son propre diocèse. Cela prouve l'intérêt que portait notre saint prélat à la cause de l'éducation de la jeunesse, et en même temps la disposition que montrait en toutes circonstances cet homme si humble et si pru-, dont, de savoir profiter, au besoin, des lumières et de l'expérience des autres. La Méthode pour faire les Ecoles et le Règlement de l'abbé Demia nous paraissent conformes aux meilleures notions pédagogiques.
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