CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
Mgr de Laval encourage les dévotions nationales du Canada: la Sainte-Famille ; la Bonne Sainte-Anne.
En arrivant au pays, en 1659, l’évêque de Pétrée y avait trouvé en honneur le culte de la sainte Famille Jésus, Marie et Joseph. Cette dévotion, qui avait produit d’heureux fruits de salut dans plusieurs villes d'Europe,
avait été implantée au Canada par les jésuites.
Ils avaient aussi établi à Québec (1657), dans leur église, la congrégation de la sainte Vierge ; mais elle était l’apanage exclusif des hommes et des jeunes gens. Mgr de Laval voulut ériger canoniquement la confrérie de la sainte
Famille, pour les personnes du sexe, et l’attacher à l’église
paroissiale.
Le P. Chaumonot nous raconte lui-même les origines de cette confrérie, qui prit naissance à Québec, sous les auspices de l’évêque de Pétrée, mais dont le projet fut conçu à Montréal, *
Le pieux jésuite y avait été envoyé en 1662 par Mgr de Laval pour y porter des secours et des vivres aux habi-
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tants, qui se trouvaient réduits à une grande misère!, Il alla tout naturellement loger chez les MM. de Saint-Sulpice.
‘ Nous passâmes ensemble quatorze mois pour le moins, dit-il, et toujours dans une si parfaite union, qu’on nous aurait pris, eux pour être de la Compagnie de Jésus, et moi pour être du séminaire de Saint-sulpice. Les fêtes et les
dimanches, nous officiions, prêchions, catéchisions tour à
tour. ”
Il fit à Montréal la connaissance de Mme D’Aiïlleboût ?, femme de beaucoup de veréu, d'esprit et de conduite. Elle voulut bien se charger de la distribution des vivres qui lui avaient été confiées.
‘ Cette dame, ajoute le P. Chaumonot, eut la pensée pendant que j'étais à Montréal, de trouver quelque puissant moyen de réformer les familles chrétiennes sur le modèle de la sainte Famille du Verbe incarné, en instituant une société ou confrérie où l’on fût instruit de la manière dont on pourrait, dans le monde même, imiter Jésus, Marie et Joseph. Pour moi, il y avait quatorze ans,
et plus, que j'avais de très ardents désirs que la divine
Marie eût grande quantité d'enfants spirituels et adoptifs, pour la consoler des douleurs que lui avait causées la perte de son Jésus...
1 — Journal des jésuites.
2 — Barbe de Boulogne, veuve de Louis D’Ailleboût de Coulonges, ci-devant gouverneur du Canada, et plusieurs fois gouverneur de Montréal en l'absence de M. de Msisonneuve. M. D’Ailleboût mourut le 31 mai 1660, Il était venu au Canada dès 1643, comme l’un des associés de la Compagnie de Mcutréal. C’est sur ses plans et sous sa direction qu'avait été construit le Fort-à-bastions de la Pointe-à- Callière. (Histoire du Montréal, note de Jacques Viger.)
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‘* Une fois donc que j'étais épris du désir ardent d’obtenir à la vierge Mère cette sainte et nombreuse postérité, voilà que tout à coup j’entendis distinctement au fond de mon âme ces paroles qui me dirent au cœur: ‘ Vous serez ‘ mon époux, puisque vous voulez me faire mère de tart ‘* d’enfants.” Tout honteux et confus que la Mère de Dieu pensât à me faire tant d'honneur, je m’abîmai dans la considération de mon néant, de mes péchés et de mes misères. Cependant, elle me dit qu’elle était mon épouse.’
Le P. Chaumonot, avec l’agrément de M. Soûart, curé de Ville-Marie, se mit alors à recommander et à prêcher une dévotion déjà bien reçue en France, celle du cordon de la sainte Famille, par laquelle on honore les trente années que Jésus, Marie et Joseph passèrent ensemble, et qui sont signifiées par les trente nœuds de ce cordon.
‘{ Ce coup d'essai, dit-il, fut suivi d’un autre dessein, Ce fut d’ériger une association sous le titre de la Sainte- Famille, et de s'y proposer pour fin la sanctification des familles chrétiennes, sur le modèle de celle du Verbe incarné: les hommes imitant saint Joseph, les femmes, la divine Marie, et les enfants, l'enfant Jésus. ”
C'était le projet de Mme D’Aïlleboût, que le P. Chaumonot songeait à réaliser.
Mais il fallait pour cela l'approbation de Mgr de Laval. Pour l'obtenir, il mit son pieux dessein sous la protection de saint Ignace, et composa en son honneur une formule de prière qu'il signa lui-même (1663), et fit signer également par M. Soûart, ainsi que par Judith de Brésolles,
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supérieure de l’Hôtel-Dieu, Marguerite Bourgeois et Mme D’Ailleboût.
Mgr de Laval, dont la piété n'avait d’égale que la prudence, voulut, avant de donner son approbation au projet du P. Chaumonot, en faire d’abord l'essai. Personne ne connaissait mieux l'esprit de la futuré association que le Père lui-même et Mme d’Ailleboût. Il résolut donc de les faire venir tous deux à Québec, et de les mettre À la tête de la confrérie qu’il s'agissait d'établir.
Voici ce qu’écrit le pieux jésuite sur l'heureuse issue du projet :
‘ Mgr l'évêque me permit, dit-il, d’asse mbler de quinze jours en quinze jours un bon nombre de personnes dévotes, pour être admises dans cette nouvelle société. Puis, après avoir reconnu par expérience que l'association érigée sous Je nom de la Sainte-Famille produisait dans les femmes et les filles les mêmes biens que les congrègations de Notre- Dame produisent dans les hommes et les jeunes gens, il l'approuva.
‘Il me fit même écrire au P. Ragueneau, alors à Paris, qu'il nous procurât de Rome des indulgences plénières pour cette association ; et l’année suivante nous reçûmes les bulles du pape Alexandre VII, datées du 28 janvier 1665, à la sollicitation du P. Claude Boucher, assistant de France !.
1 — D'autres bullès, en date du 22 janvier précédent, accordaient à l'autel de la confrérie, dans l’église paroissi e de Québec, des induigences applicables aux âmes du purgatoire,
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‘ Ensuite, Mgr de Laval,grand dévot de la sainte Famille, à laquelle il a dédié son très beau séminaire de Québec, souhaitant que notre nouvelle association y fût attachée’et à sa cathédrale même, nous avons jugé que lui et ses très dignes ecclésiastiques étant si zélés pour cettebelledévotion, ils l’établiraient encore mieux que nous. Nous nous sommes donc démis entre leurs mains de la conduite de l'association de la Sainte-Famille en Canada, à condition que ce nouvel établissement servirait plutôt à soutenir les congrégations de la sainte Vierge, qu'à en diminuer ou la ferveur ou les sujets 1.
‘# C’est, en effet, ce que ces messieurs observent très fidèlement, puisqu'ils ne tiennent des assemblées que des femmes et des filles, qui sont de l’association de la Sainte- Famille, et que les hommes et les jeunès gens s’acquittent avec encore plus d’'assiduité et de ferveur que jamais de tous les devoirs de congréganistes. Aussi, l'association de la Sainte-Famille étant comme une imitation de la congré-
1— Il y eut évidemment un compromis entre les jésuites et le séminaire ou Mgr de Laval. Les jésuites abandonnaient au séminaire la direction de la Sainte-Famille, à condition que cette association ne renformerait que des personnes du sexe, afin de ne pas nuire à leur congrégation de la sainte Vierge. Voilà pourquoi, bien que les indulgences accordées par le souverain pontife fussent pour ‘* une association de fidèles de l'un et de l’autre sexe ”, le mandement de Mgr de Laval pour l'érection de la Confrérie ne mentionne que des assemblées de femmes et de filles ; et les règlements qu'il fit sont expressément intitulés : ‘‘ Règlements pour la Confrérie des Femmes ”’.
Il est possible, aussi, que le P. Ragueneau, en demandant à Rome les indulgences, n'ait pas bien saisi la pensée de Mgr de Laval, et qu'il ait demandé ces indulgences pour tout fidèle indistinotement, et non ni seulement pour les persunnes du sexe. Le texte des bulles semble
indiquer.
590 VIE DE MGR DE LAVAL gation de la sainte Vierge, par le rapport des exercices de piété qui se pratiquent dans l’une et dans l’autre, il n’a fallu que former celle-là sur celle-ci, afin qu’elles s’aidassent, comme elles font, plutôt l’une et l’autre, que s’entrenuire.
‘ Tout le Canada est témoin des grands biens que produisent, comme de concert, et les congréganistes, de leur côté, et les femimes et les filles de la Sainte-Famille, de leur côté aussi 1, ”
Le mandement de Mgr de Laval établissant la confrérie de la Sainte-Famille est daté du 14 mars 1665. Le pieux évêque commence par y rappeler l'obligation qui lui incombe ‘‘ de veiller sans cesse au salut des âmes confiées à ses soins, ” et de rechercher les moyens ‘‘ d’inspirer une véritable et solide piété à toutes les familles chrétiennes. Ces familles, dit-il, doivent, selon les desseins de Dieu, servir àla conversion desinfidèles de ce pays, par l'exemple d’une vie irréprochable. ”
Puis il ajoute: ‘ Nous n'avons pas estimé pouvoir faire choix d’un moyen plus efficace et plus solide pour le salut et la sanctification de toutes sortes de personnes, que de leur imprimer vivement dans le cœur un amour véritable et une dévotion spécial:, tant envers la très sainte et très sacrée Famille de Jésus, Marie et Joseph, qu’à l'égard de tous les saints Anges.
‘ Il semble que Dieu a pris plaisir à rendre lui-même cette dévotion recommandable en plusieurs villes de l'Europe, dans ces dernières années, par quelques événe-
1 — Autobiographie du P, Chaumonot.
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VIE DE MGR DE LAVAL | 591 ments qui tiennent quelque chose du miracle, pendant qu’il donnait en Canada de très fortes inspirations À beaucoup de bonnes âmes de se dévouer ru culte de cette sainte Famille, et de nous prier instamment, pour rendre la chose plus stable et plus utile, d'établir dans Québec et autres lieux de notre juridiction quelques assemblées de femmes et de filles, où on les instruirait plus en détail des choses qu’elles sont obligées de savoir, pour vivre saintement dans leur condition, à l'exemple de la sainte Famille, qu'elles se proposent pour modèle avec les saints Anges. ”
On le voit, le prélat ne séparait jamais, ni dans son estime, ni dans ses recommandations, la dévotion aux saints Anges de celle de la sainte Famille. Pour lui, la trinité sainte de Jésus, Marie et Joseph, c'était le ciel sur la terre; et il voyait toute la cour céleste transportée dans l'humble maison de Nazareth, pour y faire honneur au Verbe incarné vivant en la compagnie de ses parents Joseph et Marie.
Il continue: ‘ Pour procurer la plus grande gloire de Dieu, et le plus grand bien des âmes, et spécialement pour le grand désir que nous avons de graver et accroître, autant qu’il est en notre pouvoir, dans le cœur de tous les peuples que Dieu, par sa divine Providence, a commis à notre conduite, l'amour et la dévotion envers cette sacrée Famille de Jésus, Marie et Joseph et les saints Anges, nous permettons, agréons et approuvons les dites assemblées être faites à Québec, et tous autres lieux de notre juridiction, pour être les dites assemblées toutes unies à celles de notre principale résidence, sous la conduite des ecclésiasti-
ques faisant les fonctions curiales ou autres à notre choix, lesquels nous exhortons ainsi que tous ceux qui sont appliqués au saint ministère, d’inspirer et augmenter, autant qu’il sera en eux, l’amour et la dévotion envers la sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph et les saints Anges, comme étant une source inépuisable de grâces et de bénédictions pour toutes les âmes qui y auront une sincère confiance ; et de contribuer de tout leur pouvoir à l'établissement, progrès et perfection des dites assemblées. ”
Le prélat termine son mandement par ces paroles : ‘‘ Afin de rendre cette association plus permanente et plus solide, nous avons bien voulu, nous-même, dresser les règlements que nous voulons y être observés, sans qu’il soit permis à qui que ce soit d’y rien ajouter, retrancher ou changer sans notre permission. ”?
En lisant ces règlements, il est facile de remarquer la sagesse et l'intelligence qui ont présidé à leur rédaction. Tout y est clair, méthodique, concis, tout y est dans la juste mesure. L'esprit de Mgr de Laval s’y est peint tout entier: esprit de fermeté, tempérée par la douceur et la miséricorde ; esprit pratique, qui ne demande jamais plus que le possiole, évite avec soin toute exagération de doctrine, et repousse cette piété fade et sans consistance qui n’est qu'à la surface.
Mgr de Laval ne connut jamais les rigueurs désespérantes du jansénisme, pas plus que les théories béates et indolentes du quiétisme. Son bon sens, sa raison éclairée, sa foi pieuse et ardente le préservèrent toujours des exagéra-
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