Gaillard, Histoire de France
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La tentatio
François de Laval devenait, par le décès de ses deux frères aînés, l'héritier du nom et du patrimoine de sa famille. Allait-il profiter de ces avantages, ou bien y renoncer généreusement pour suivre sa vocation ? Tout lui souriait dans le monde: un beau nom, un brillant avenir, des promesses séduisantes, le cortège habituel des honneurs et des plaisirs assuré aux nobles seigneurs. La tentation était grande ; bien des courages moins vaillants que le sien y auraient succombé.
Ce qui la rendit encore plus redoutable, ce furent les prières instantes de Mme de Montigny. Comme autrefois la mère de saint Jean Chrysostome, elle représenta à son fils, les larmes aux yeux, le besoin absolu qu’elle avait de lui pour le gouvernement de sa maison. Elle avait d’abord fait généreusement à Dieu le sacrifice de son enfant; mais la Providence elle-même avait changé les circonstances : elle désirait maintenant qu’il renonçât à l’état ecclésiastique, auquel il n’était encore qu’initié, pour venir dans le monde soutenir l’honneur de sa famille, et
embrasser l’état du mariage. Les qualités supérieures
dont François était doué, l'impression favorable qu’il produisait chez tous ceux qui venaient en rapport avec lui, avaient naturellement fait penser que, vu les malheurs , inattendus de sa famille, il était destiné à maintenir dans sa splendeur la gloire militaire des de Laval.
La tentation devint encore plus sérieuse pour le jeune homme, lorsque l'évêque d'Evreux ajouta ses instances à celles de Mme de Montigny. 11 lui assura que Dieu
le voulait dans le monde, qu’il devait renoncer à son canonicat et à l’état ecclésiastique, embrasser le mariage, et ne songer qu’à soutenir l’honneur militaire de sa
maison :.
Il y avait un moyen terme qui s’imposait à l’attention de François de Laval, dans cette circonstance critique ; son rare bon ens, qui fut, après la grâce de Dieu, la grande lumière de sa vie, ne manqua pas de le lui faire adopter. Il avait consacré son corps et son âme à Dieu; il lui avait voué sa pureté et était entré de plein gré dans la vocation ecclésiastique ; il voulait à tout prix y rester fidèle. Mais il pouvait, à sause de la situation précaire où se trouvait sa famille, interrompre your quelque temps ses études théologiques, retourner à la maison paternelle et donner à sa mère le secours de ses lumières, de son travail et de son expérience; puis revenir au plus tôt dans sa chère solitude de Paris, pour suivre sa vocation; c’est le parti qu’il adopta. Il prit donc . ongé des vénérables directeurs du collège de Clermont etse hâta de se rendre à Moatigny.
On ne peut qu'admirer en tout cela les desseins de la Providence sur François de Laval. Elle voulait le préparer
.de longue main aux épreuves de la vie; elle voulait que celui qui devait fonder un immense diocèse, participer à l'administration du Conseil souverain de la Nouvelle-
1— M. de la Colombière, Eloge funèbre.
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France, et soutenir vigoureusement les droits de l’Eglise, connût à fond la pratique des hommes et des choses.
Les espérances de Mme de Montigny et de l’évêque d'Evreux ne furent pas déçues. François de Laval, dans les quelques mois qu’il passa à Montigny, mit un ordre parfait dans les affaires de sa famille. Quoique jeune encore, —il n'avait que vingt-trois ans—il montra en toutes circonstances une prudence et une sagesse qui lu: gagnèrent l’estime et l'admiration de tout le monde. Dieu bénit ses travaux ; il bénit aussi sa vocation !,et permit qu’un des principaux obstacles qu’il avait rencontrés sur ses pas vint à disparaître. ‘‘ Le ciel, dit M. de la Colombière, aimait trop l’oncle 2 et le neveu pour les laisser dans une disposition si opposée à ses desseins 3, ” M. de Péricard, frappé de la maladie dont il mourut l’année suivante (1646), exprima à François de Laval le regret qu'il éprouvait de l’avoir fait sortir de l’état ecclésiastique ; il le pria d’y rentrer, et de suivre la voix de Dieu qui l’appelait au sacerdoce.
Qu'on imagine la joie du jeune homme: il était sûr, maintenant, de pouvoir suivre sa vocation. L’évêque d'Evreux avait parlé; Mme de Montigny, qui reposait en lui toute sa confiance, n’oserait pas s'opposer au pieux
1 —‘° Ce changement, qui ne fut fait que par déférence, ne dura hi La grâce rappela l'abbé de Montigny à sa vocation.” Latour.
© 2-— Oncle à la mode de Bretsgne, c'est-à-dire, cousin germain du père ou de la mère.
3 — Eloge funèbre,
dessein de son fils. Le jeune de Laval annonça donc à sa mère la résolution qu’il svait prise de retourner au plus tôt à Paris pour y continuer ses études théologiques.
Avant de partir, il voulut cependant achever de briser complètement les liens qui pouvaient encore le tenir attaché au monde. Il fit en faveur de son frère cadet, Jean-Louis de Laval !, une renonciation entière et sans retour de tous ses droits d’aînesse et de tous ses titres à la seigneurie héréditaire de Montigny et de Montbaudry. ‘ De là vient, dit Latour, que, quoique chef d’une maison illustre, il n’a jamais eu de biens de patrimoine ?. ”
Les dernières chaînes qui le retenaient captif étaient ainsi tombées de ses mains. Désormais libre de toute entrave, il dit adieu à sa mère, et reprit le chemin de Paris.
1 — ‘‘ Jean-Louis de Laval, le chef de la maison de Laval-Montigny, après que François eût renoncé à ses droits en sa faveur, épousa Françoise de Chevestre, fille de Tanneguy de Chevestre, seigneur de Cintray, et de Marie Caruel. Il en eut dix enfants.
‘ Voici les noms de ces neveux et nièces de Mgr de Laval: Louise, Gabriel, Judith, Michelle, Pierre, Joseph, François, François (deuxième), Charles et Marie-Anne. Tous furent baptisés à Montigny. a ji mire Laval fut parrain du 7e, François, en 1675 (voir plus
aut, p. 15.
‘* Jean-Louis mort, la terre de Montigny appartint à son fils aîné Gabriel. Marié à Charlotte de Besançon, celui-ci eut troisfilles. Charlotte mourut en 1710, et lui-même en 1720. Leur fille aînée se maris en 1720 au seigneur de la Varende, et, à partir de ce moment le domaine de Montigny passa en d’autres mains, la fanille de Laval je éteinte.” (Lettre de M. Meugnier, curé de Tüllières-sw-Avre, à
auteur.
2— Mémoires sur la vie de M, de Laval, p. 2.
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