CHAPITRE CINQUIÈME
Mgr de Laval et M. D’Argenson. — Leurs démêlés sur des questions le préséance, et autres.
Pendant que Mgr de Laval faisait reconnaître, au Canada, son autorité comme vicaire apostolique, il y soutenait avec non moins de vigueur tous les droits et privilèges de l'Eglise, et veillait, comme un bon pasteur, à ce qu’il ne s’y introduisit aucun abus que l’on pourrait regretter dans la suite. Cette vigilance à prévenir les abus et à soutenir les droits de l'Eglise, fut cause de plusieurs démélés qu’il eut avec M. D’Argenson, gouverneur du Canada, et sur lesquels il est nécessaire de se former une opinion exacte.
On comprend qu’il ne pouvait s'agir, à cette époque, de contester à l’Eglise ses droits essentiels, ni de la persécuter d'une manière violente. La Nouvelle-France était une colonie catholique, d’où l’on avait même exclu avec soin tout élément hétérogène et protestant. Dans les vues du roi Très Chrétien, elle avait pour but de procurer avant tout Î la gloire de Dieu, et la conversion des peuples sauvages ensevelis depuis si longtemps dans les ténèbres de l’infi-
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Mais précisément parce que la Nouvelle-France était dans les conditions d’une province essentiellement catholique, l'Eglise, cette grande société des âmes, avait droit d'y occuper la place qu’elle doit avoir dans les desseins du Sauveur : celle de l’âme par rapport au corps. Tout en laissant à l'Etat ses fonctions, ses attributs et ses droits dans sa sphère propre, elle pouvait, elle devait réclamer pour elle-même la première place; elle devait se considérer comme l’âme qui anime le corps d’un État vraiment catholique, qui lui communique l'esprit chrétien avec lequel il doit poursuivre toutes ses entreprises, de manière à procurer en tout le règne de Dieu; elle pouvait exiger de PEtat la reconnaissance et la protection de tous ses droits; elle pouvait surtout réclamer du souverain catholique, qui n’était que le plus honoré de ses enfants, l'assistance dont elle avait besoin pour l'exécution de ses lois.
C'est à ce point de vue, parfaitement conforme à la doctrine catholique !, maïs malheureusement peu applicable dans les conditions de nos sociétés modernes, et
1 -— Rappelons ici ce que dit M. de Ratisbonne de saint Grégoire VIT : *‘ L'harmonie entre l'Eglise ot l'Etat a été le pr:olème de toutes les phases critiques de l’histoire. Toujours on cherche à déterminer les limites et les rapports réciproques des deux puissances, L'une ressort-elle de l'autre! L'Etat doit-il se séparer de l'Eglise ? l'Eglise doit-elle se séparer de l'Etat ? ou bien les deux pouvoirs doivent-ils être identifiés ? Questions graves, qui ont soulevé d’interminables débats.
‘* Saint Grégoire VII, nouvel Alexandre, trancha ces diflicultés avec le glaive magistral de sa parole. Il proclama à la face du monde le principe de la suprématie spirituelle, et déclara que la papauté, investie de la puissance d'en haut, et représentant Dieu lui-même sur la terre, est nécessairement élevée au-dessus des pouvoirs politiques.” (Histoire de saint Bernard, Introduction.)
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surtout peu accessible à un esprit protestant !, qu'il faut se placer pour juger les actes épiscopaux de l’époque dont nous nous occupons.
Il y a, de plus, unc autre chose à considérer. En lisant aujourd’hui le récit de ces grands démêlés de l’époque de Louis XIV sur des questions de préséance ou d’étiquette, on est tenté de sourire, et de s’apitoyer sur ces grands hommes, qui nous paraissent petits dans leurs prétentions. On oublie qu’en étudiant une période de l’histoire, il faut toujours se mettre dans l’esprit du temps. Ces questions de préséance et d’étiquette n'étaient pas alors sans importance, et avaient même quelquefois une grande portée politique.
‘“ Les différends en question, dit M. Purkman, bien que de nature à faire naître le sourire sur des lèvres irrévérencieuses, n'étaient pas aussi puérils qu’ils semblent l'être. Il est difficile, «u milieu d’uve société démocratique moderne, de se faire une idée de l'importance réelle des marque: de la dignité et de l'autorité, à une époque et chez une nation où on les avait fixées de la manière la plus scrupuleuse, et où le peuple, en général, les acceptait comme emblêmes des degrés relatifs dans l'échelle sociale et politique. La question de savoir si l’évêque ou le gouverneur devait occuper le premier siège à table, pouvait devenir ainsi une question politique; car, aux yeux du
1 — En parlant de Mgr de Laval, M. Parkman dit : ‘‘ He is une of those concerning whom Protestants and Catholics, at least ultramontane Catholics, will never agree in judgment.”” (The Old Regime in Canada, p. 105.)
peuple, c'était la position relative de l'Eglise et de l'Etat dans leurs domaines respectifs 1, ”
Du reste, il n'est pas nécessaire de remonter à deux siècles, pour trouver les hommes engagés dans des questions d’étiquette ou de préséance. De nos jours, dans notre société démocratique elle-même, que de contestations sur la place que chacun doit occuper à un dîner officiel, dans une procession, dans une cérémonie religieuse! Que d’ambitions pour les places d'honneur, les distinctions, les titres honorifiques ! C’est bien, surtout, dans les prétentions des hommes aux dignités et aux honneurs, que l’histoire se répète: et il convient d'examiner toujours ces prétentions avec calme et sang-froid.
La première difficulté qui survint entre Mgr de Laval et M. D’Argenson fut au sujet de la situation respective de leurs bancs dans l’église paroissiale. Nous avons déjà vu que les vicaires apostoliques n’ont pas, comme tels, de cathédrale proprement dite, ni de trône dans l’église du chef-lieu de leur juridiction; mais ils ont certainement droit à la première place dans le chœur, et Mgr de Laval devait tenir à ce q..e ce droit ne lui fût pas contesté.
Mais quelle place devait occuper M. D’Argenson ? Cette question suppose admis le droit honorifique du gouverneur d’avoir un banc dans l’église. Ce droit inhérent à la charge du gouverneur fut reconnu expressément, pour le Canada, par le Conseil d'Etat, en 1716; mais, à l’époque qui nous occupe, c’est-à-dire, vers 1660, il pouvait être discutable.
1— The Old Regime in Canada, p. 110.
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Etant admis, cependant, que le gouverneur avait droit à un banc dans l’église, ce qui ne paraît pas avoir été
contesté, où ce banc devait-il être placé? Nous ne connais-
sons pas la nature des prétentions de M. D’Argenson ; mais il voulait probablement que son banc fût placé dans le chœur. Peut-être occupait-il déjà cette position dans la grande église paroissiale, qui était définitivement ouverte au culte depuis plus de deux ans!l. Qui sait même s’il ne prétendait pas à la première place, ou du moins que son banc fût sur la même ligne que celui de l’évêque, sous prétexte qu’il était gouverneur dans son gouvernement, tandis que l’évêque de Pétrée, suivant l’opinion d’un certain nombre, n’était qu’un étranger dans la juridiction de l'archevêque de Rouen ?
Quoiqu'il en soit, au point de vue du cérémonial romain, la prétention du gouverneur d’avoir son banc dans le chœur était inadmissible 2.
Mais, eu égard aux usages français, elle n’était peut-être pas si étrange qu’elle nous semble au premier abord. Il était reconnuen France que les patrons des églises, ainsi que les seigneurs haut-justiciers, avaient droit à la première place dans le chœur après l’évêque ou le premier dignitaire ecclésiastique: il en était de même pour certains gouver-
1 — Journal des jésuites, 31 mars 1657.
2 — ‘* Sedes autem pro nobilibus atque illustribus viris laïcis, magistratibus ac principibus, quantumlibet magnis, et primariæ nobilitatis, plus minusve, pro cujusquam dignitate et gradu ornatæ, debent extra chorum et presbyterium collocari, juxta sacrorum canonum prescriptum, laudabilisque antiquæ disciplinæ documenta, jam inde ab exordiis christianæ religionis'introductæ ac longo tempore observatæ.” (Ceremotitle Episcoporum, lib, I, cap. XIIT, art. 13.)
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neurs de province. M. D’Argenson pouvait se prévaloir non seulement de sa charge de gouverneur, mais aussi de son titre de représentant au Canada de Ia Compagnie des Cents associés, laquelle avait droit de haute justice dans tout le pays.
= Parmi les innombrables décisions du Conseil d'Etat, nous trouvons un arrêt du 20 avril 1675, par lequel un simple commandant de ville, le commandant de Saumur, avait ‘‘la seconde place au chœur pour les dimanches et fêtes solennelles et non solennelles. ”
Et, sans nous éloigner de notre pays, le Conseil d'Etat ne réglait-il pas, en 1716, ‘‘ que le gouverneur général et l’intendant de la Nouvelle-France auraient chacun un prie- Dieu dans l’église cathédrale de Québec et dans l’église paroissiale de Montréal, savoir, celui du gouverneur général à la druite du chœur, et celui de l’intendant à la gauche sur la même ligne 1?”
Mais, en 1660, la Cour n'avait encore rien réglé, du moins pour le Canada, au sujet du banc du gouverneur. Mgr de Laval n’avait-il pas droit de faire tous ses efforts pour préjuger la question en faveur de l'Eglise, et faire prévaloir les prescriptions du cérémoniai romain ?
Lu situation respective des bancs des dignitaires, dans l’église, est aux yeux des peuples l’emblême de leur autorité. Mettre le gouverneur dans le chœur à côté de l’évêque, c'était assimiler l'autorité temporelle à l'autorité
1— Editset Ordonnances, t. T, p. 352.
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spirituelle, c'était mettre l'Eglise sur le même pied que l'Etat. Or, non seulement Mgr de Laval se regardait, et avec raison, comme le premier supérieur ecclésiastique dans son vicariat apostolique, mais il considérait l’autorité de l'Eglise, et par conséquent la sienne, comme aussi supérieure à celle de l'Etat, que {’âme l’est au corps. Dans son église, surtout, il entendait bien être et paraître le premier. Aussi résista-t-il de toutes ses forces aux prétentions de M. D’Argenson.
M. D’'Aïlleboût, ancien gouverneur, s’entremit pour régler le différend. ‘La chose fut accordée, dit le P. Lalemant, que le banc de M. l’évêque serait dans les balustres, et celui de M. le gouverneur hors des balustres au milieu 1.” C'était un arrangement parfaitement raisonnable, qui assurait au pouvoir civil une place d'honneur dans l’église, sans nuire au prestige de l’évêque. Mais ce résultat, on le devait surtnut à l’énergique résolution de Mgr de Laval.
On a bientôt fait de dire, comme M. Faillon, par exemple, qui en toutes rencontres se montre si acharné contre Mgr de Laval, que le prélat pécha souvent ‘‘ par excès de zèle, ”? et ne se montra pas assez ‘‘ facile ” dans les questions de préséance ?. Quand on se rappelle le rang élevé que les rois Très Chrétiens avaient attribué à l'Eglise de France dans la société du dix-septième siècle, on n’est pas tenté de tenir ce langage ; on applaudit plutôt de tout cœur au zèle
1— Journal des jésuites, 7 septembre 1659. 2 — Histoire de ia colonie française, t. II, p. 466 et suiv.
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des prélats, qui, non pas par orgueil ni vaine ostentation, mais par le sentiment de leur dignité, se montraient jaloux de tous les privilèges accordés à l’épouse de Jésus-Christ, savaient les revendiquer, au besoin, et s'opposer aux injustes prétentions de ceux qui auraient voulu abaisser
l'Eglise. gén Voulons-nous avoir une idée de la dignité de l’ancien arch épiscopat français ? Kcoutons la Remontrance qui fut pré- surp sentée à Louis XIII par les évêques, vers 1635 : soier ‘ L'Ordre ecclésiastique, disent-ils, a toujours tenu le étant yremier rang en votre royaume, ainsi qu’en tout le reste de No la chrétienté. Votre Majesté est suppliée de le lui conserver, été a] aussi bien en particulier comme en général, et, à cette fin, du te défendre à tous gouverneurs de provinces, s'ils ne sont arche princes, etaux présidents de vos Cours souveraines d’entre- de pr prendre aucune préséance sur les archevêques et évêques blées en toutes assemblées publiques et particulières, sur peine quien d’encourir l’indignation de Votre Majesté.., et qu'aux Ren assemblées générales des maisons de ville, les vicaires PT généraux des évêques et députés du chapitre tiennent les comm! premières places, et qu’en toutes assemblées générales ou assem| particulières, les abbés et principales dignités des chapitres | les ass précèdent dans leurs villes tous les officiers d’icelles.….?” vicaire Voici la réponse du roi Très Chrétien : on doit admirer non pa avec quelle précision elle fut donnée; et elle peut nous la secor servir à apprécier quelques-uns des actes de Mgr de Laval: Mgr ‘ Veut Sa Majesté que l'Ordre ecclésiastique soit conservé b honora
<n son ancienne splendeur et dignité, et, pour cet effet, que les archevêques et évêques, éiant en leurs diocèses,
précèdent en toutes assemblées générales et particulières,
les gouverneurs qui ne sont princes du sang, les lieutenants généraux, présidents des parlements et tous autres de quelque qualité et dignité qu’ils soient, et qu'ès-assemblées générales des maisons de ville, les vicaires généraux des archevêques et évêques y tiennent la seconde place; et, au surplus, Sa Majesté veut et entend que les ecclésiastiques soient traités honorablement par tous les officiers, comme étant le premier Ordre du royaume !, ”
Nous ne voyons pas que cette décision de Louis XIII ait été abrogée par son successeur ; elle était donc en vigueur du temiss de Mgr de Laval. D'après cette décision, les archevêques et évêques, dans leurs diocèses, avaient droit de préséance sur les gouverneurs dans toutes les assemblées publiques ou particulières. Il n'y avait d'exception qu'en faveur des princes du sang.
Remarquons qu’il ne s’agit pas ici de réunions purement ecclésiastiques, mais de toute assemblée, en général, comme par exemple, un dîner, une séance littéraire, une assemblée politique, etc: on le voit bien par ce qui regarde les assemblées des maisons de ville, où il est dit que les vicaires généraux des archevèques et évêques tiendront, non pas la première place que l’on avait demandée, mais la seconde.
Mgr de Laval connuissait parfaitement la situation très honorable faite au clergé du royaume de France par les
1— Mémoires du clergé de France, édit. de 1771, t. XIIL,
décisions royales. Il était donc persuadé que, comme évêque nommé par le aaint-siège, à la demande du roi, pour gouverner l'Eglise de la Nouvelle-France, il avait droit de préséance sur M. D’Argenson dans toute assemblée publique ou privée, comme, par exemple, un dîner ou une séance littéraire ; à plus forte raison, lorsque ces dîners avaient lieu dans quelqu’une de ses communautés, ou lorsque ces séances avaient un caractère religieux.
Faut il s'étonner qu’il ait tenu à ce droit de préséance? Ne devait-il pas, surtout dans les commencements de son épiscopat, veiller avec un soin jaloux, sur les privilèges de l'Eglise, mettre un frein à tous les empiétements du pouvoir civil, et faire en sorte que, suivant les intentions de Sa Mujesté, les ecclésiastiques fussent toujours ‘* traités honorablement par tous les officiers, comme étant le premier Ordre du royaume. ” je
Ce qui a lieu de nous surprendre, c’est que les jésuites, au lieu de se prononcer franchement sur cette question du droit de préséance de l’évêque sur le gouverneur, prirent le arti, pour ne pas se compromettre, de n’inviter à dîner ni le gouverneur ni l’évêque ! ; et, au catéchisme solennel, qui se donnait, dans leux chapelle, sous forme d’action ou de dialogue, de ne faire saluer ni l’un ni l’autre par leurs élèves, au commencement et à la fin de l’action 2. C'était faire preuve de plus d’habileté que de courage.
1 — Journal des jésuites, décembre 1659.
2 — Ibid,, février 1661.
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Dira-t-on que Mgr de Laval n’était que simple vicaire apostolique, et que, par conséquent, les décisions royales ne pouvaient s’appliquer à lui ? C'était l’objection des partisans de M. de Queylus et de l’archevêque de Rouen: ils le regardaient comme un évêque étranger dans la Nouvelle- France !. C'était aussi la p'étention de certains hommes d'Etat, dont parle quelque part Mgr de Laval dans une de ses lettres à la Propagande, et qu’il appelle ‘‘ contempteurs de la puissance ecclésiastique.”
Mais le vicaire apostolique envoyé ici par le saint-siège avait pleine juridiction sur toute la Nouvelle-France. Sans en avoir le titre, il possédait toutes les attributions d’un évêque dans son diocèse: et l’on ne peut s'empêcher de reconnaître, en lisant attentivement les lettres du roi, que c'était l’intention formelle de Sa Majesté de le faire jouir au Canada de tous les honneurs et privilèges inhérents à sa charge: ‘Ce que vous avez à faire, écrivait le roi à M. D'Argenson, se réduit à maintenir le dit sieur évêque en la pleine fonction de sa charge, soit qu’on le considère honoré du caractère épiscopal, soit du vicariat apostolique dont j'ai recherché Sa Sainteté.” ‘Nous entendons, le roi mon fils et moi, ajoutait la reine mère, que sa juridiction est dans toute l’étendue ordinaire et telle qu'ont accoutumé de l'avoir les autres évêques.” Ainsi l'avait compris Mgr
1 — Dans un document, daté de 1660, et portant pour titre Avis et Kisolutions à demanrler sur certaines questions, il est dit: ‘Il n'y a point dans ce pays d’évêque titulairp, mais seulement un vicaire apostolique, et l'Eglise n'y est survie que par commission.” (Archives de la province de Quebec, 2e Série, vol, I. }
de Laval: de 1à son énergie à soutenir le droit de préséance culté du vicaire apostolique au Canada. céder Ce n’était pas par ostentation, ni par vanité qu’il tenait à nouv la première place, même en dehors de l’église : il était, de On l’aveu de tout le monde, le plus pieux, le plus austère et le de L plus humble des hommez:; mais c’est à l'Eglise, dont il décla était ici le représentant, qu’il voulait assurer le premier honor rang. Sans refuser au gouverneur l'autorité et la liberté blées d'action qui lui revenaient dans sa sphère propre, il le c'est 1 regardait avant tout comme le bras séculier de l’Eglise 1, Ux an
et comme spécialement envoyé par le roi pour protéger et Ce dro appuyer l’évêque : ‘ Les ordres que vous avez du roi, charge écrivait-il un jour à M. D’Argenson, vous obligent de nous fabriqu donner le secours qui uous est nécessaire pour la conduite ee de notre Eglise.” le 21 nc Ce qui prouve ,ue la prétention de Mgr de Laval à la temps | première place, avant le gouverneur, n'était pas pour lui doute. une affaire personnelle, mais qu’il agissait surtout en vue Drandre de l'Eglise et pour la gloire de Dieu, c'est qu'il ne soutenait pas avec moins de vigueur les droits de préséance des, marguillers, qui sont, dans le gouvernement de l'Eglise, “du les aides de l’évêque et les administrateurs laïques des “in né biens ecclésiastiques * Le gouverneur voulait, dans les 5= 1H; processions, faire passer plusieurs corps civils devant les - be marguillers: Mgr de Laval s’y opposa de toutes ses forces; le trouve et comme M. D'Argenson, piqué sans doute par les difii- dre | PR ET EUR SD RER nr SE ir à : 1 — Concile de Trente, Sess, XXV, De Reformatione, cap. XX. Î L seb t étant
2 … Concile de Trente, Sess, XXII, De Reformatione, cap. IX. do Jean,
cultés qu’il avait déjà eues avec l’évêque, ne voulait pas céder sur ce point, celui-ci finit par interdire, jusqu'à nouvel ordre, toute procession religieuse 1.
On a raconté, de manière à en faire un reproche à Mgr de Laval?, ie fait qu'à une assemblée de fabrique, il déclara qu’à l'avenir le gouverneur ne serait plus marguillez honoraire, et par conséquent n'’assisterait plus aux assernblées 3. Mais il semble que la première chose à établir, c'est le droit que pouvait avoir le gouverneur d’assister aux assemblées de fabrique comme marguiller d'honneur. Ce droit, il ne l'avait certainement pas en vertu de sa charge. L'’avait-il en vertu de quelque délibération de Ja fabrique ou de la paroisse ?
Remontons aux sources. M. D’Aiïlleboût avait été élu, non pas marguiller ex oficio !, mais marguiller honoraire, le 21 novembre 1650, et cela, dit le P. Vimont, ‘‘ pour le temps seulement de son gouvernement”; ‘ parce que, ajoute-t-il, les autres gouverneurs pourront être priés de prendre le même titre et les mêmes soins 5, ”
1 — Journal des jésuites, février et avril 1661.
2 — Parkman, The Old Regime in Canada, p. 109.
3 — Journal des jésuites, 28 novembre 1660.
$ — Comme dit M. Parkman, loco citato,
5— Il n’y a pas d'acte de cette élection, à proprement parler. Le fait se trouve seulement mentionné dans un acte intitulé : ** Première messe dite à la paroisse, 24 décembre 1650,” Voici cet acte, tel qu'on . le trouve dans le Livre des Delibérations de la fabrique de Notre-Dame de Québec :
‘* Premièro messe dite à la paroisse, 24 décembre 1650, Le 24 décembre 1650, on a dit la première messe en la susdite église (L'acte qui précède a pour titre : Première pierre mise à l’église paroissiale le 23 septembre 1647), après la bénédiction faite auparavant, M. D'Ailleboût étant gouverneur, et le R. P. Paul Ragueneau, de la Compagnie de Jésus, supérieur de la mission, le R. P. Burthélemi Vimont faisant
C'était évidemment une faveur que la Fabrique avait voulu faire à M. D'Ailleboût; mais elle n’entendait pas se lier pour l’avenir vis-à-vis les autres gouverneurs. Or, il n’est nullement question dans le Livre des Délibérations de la Fubrique, ni M. de Lauson, qui succéda à M. D’Ailleboût, ni de M. D’Argenson, qui vint plus tard, comme marguillers honoraires. Il faut remonter jusqu’au temps de la seconde administration de Frontenac, pour retrouver une seconde élection de gouverneur comme marguiller honoraire (3 mai 1693) !. Sur la proposition de Mgr de Saint-Valier, le comte de Frontenac fut prié d'accepter le titre de marguiller d'honneur de la Fabrique: et il accepta.
Il est probable que M. D’Aïlleboût, dans sa seconde administration (1657), continua à se prévaloir du titre de marguiller honoraire qui lui avait été ci-devant accordé, et que M. D’Argenson, qui lui succéda comme gouverneur (1658), se regarda, lui aussi comme investi du même privilège, avec le consentement sinon exprès, — les registres n’en disent rien — du moins tacite du corps des fabriciens. Le P. Lalemant nous laisse clairement entendre
l'office de curé, et le R. P. Joseph Poncet, l'office de vicaire, M. Sevestre et M. Jacques Maheu, marguillers en office, élus le 21 novembre du dit 1650, et M. D’Ailleboût, gouverneur, étant marguiller honoraire, élu pareillement le 21 novembre 1650, pour le temps seulement de son gouvernement, parce que les autres gouverneurs pourront être priés de prendre le même titre et les mêmes soins, (Signé) P. Bar. Vimont Ptre. ”
On remarquera la distinction que fait le P. Vimont entre marguiller en office et marguiller honoraire: MM. Sevestre et Mnheu étaient marguillers en office ; M. D’Aïllepoût, marguiller honoraire.
1 — Livre de Délibéraiions ie la Fabrique de N.-D. de Québec.
qu'il et s'y Ce moin:
M. D gouve gnie « pour ve les off dans se done ce fabriqu «avait Mais de trois culte, et elle-mêér attendre du gouv un abus:
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1— Jour 2— Lato
avait qu'il assistait habituellement aux assemblées de fabrique, j pas et s’y considérait comme ‘* en sa charge 1. ”
Or, Ce n'était pas, il faut l’avouer, sans quelque raison, au tions moins de convenance, que la Fabrique avait donné à \ille- M. D’Aïlleboût le titre de marguiller honoraire. Le mme gouverneur était au Canada le représentant de la Compaemps gnie des Cent associés. Or, c'était la Compagnie qui ouver pourvoyait en grande partie aux frais du culte à Québec : uiller les offices paroïissiaux se faisaient même À cette époque gr de dans sa maison, qu'on appelait le magasin du roi. T1 était cepter done convenable qu’elle fût représentée aux assemblées de eætil fabrique par le gouverneur. D'après M. de Latour, celui-
avait même ‘* l'inspection des comptes de la fabrique °.”
conde Mais tout cela n'avait plus sa raison d'être. Depuis plus re de de trois ans, la grande église paroissiale était ouverte au ordé, culte, et, par ses revenus, elle allait désormais se suffire à rneur elle-même. On n'avait plus, d'ailleurs, grand'chose à même attendre de la Compagnie des Cent associés. La présence regis- du gouverneur aux ässemblées de fabrique pouvait devenir fabri- un abus et influencer les décisions des marguillers: elle endre pouvait amener l’ingérence indue de l'Etat dans l’admi-
nistration des biens ecclésiastiques.
Mgr de Laval laissa cependant s’écouler plus d'une année (16 juin 1659—-28 novembre 1660), avant de déclarer publiquement que M. d’Argenson n'était pas marguiller, et
4 icaire, le 21 guiller seuleurront P, Bar.
par conséquent n'avait pas droit d'assister aux assemblées
de fabrique: et il est probable qu'il n'aurait pas songé à le 4 l q |: 8
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1— Journal des jésuites, 28 novembre 1660, 2— Latour, p. 80,
troubler dans la jouissance de ce privilège, si celui-ci eût montré plus de déférence pour les droits de l'Eglise. Mais nous avons vu que le gouverneur disputait en toute occasion la préséance à l’évêque. Sans aller peut-être aussi loin que les partisans de l’archevêque de Rouen, ni déclarer ouvertement que l'évêque de Pétrée n'était qu’un évêque étranger, au Canada, il était bien aise de lui faire sentir qu’il n’était pas évêque de Québec, et lui contestait les honneurs et les privilèges dus à sa dignité. Qui sait si M. D’Argenson n’avait pas essayé d'imposer sa volonté dans les assemblées de fabrique, et même d’y accaparer la présidence, qui appartient d’une maniète incontestable à l'Eglise, puisqu'il s’agit, dans ces assemblées, de l’administration de biens ecclésiastiques ?
L’évêque de Pétrée jugea donc qu’il était temps de retirer an gouverneur une faveur qu'il était trop disposé à regarder comme un droit. Le titre de marguiller d’honneur avai été accordé à M. D’Aiïlleboût ‘‘ pour le temps seulement de son gouvernement ”: on ne voyait pas qu'il eût été continué à ses successeurs. D'ailleurs, ce qui n’est qu’une faveur peut toujours être retiré quand on le juge à propos. Il déclara donc que M. D’Argenson ‘n’était plus marguiller honoraire,” et par conséquent n'avait pas droit de siéger aux assemblées de fabrique. C'était revenir tout simplement à la règle ordinaire et au droit commun.
Il en fut de même pour la question du pain bénit, que le gouverneur, les jours de grandes fêtes, donnait infra missam, au son des fifres et du tambour. L'évêque jugea avec raison que cet usage était peu conforme aux rubriques, et surtout peu favorable au recueillement nécessaire pen-
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dant les offices du culte divin. Le jour de Pâques 1660, il
donna ordre que la bénédiction et l’offrande du pain bénit se feraient désormais avant la messe, Ce règlement, pourtant bien sage, acheva d’indisposer M. D’Argenson.
On ne peut douter que ce gouverneur ne fût un homme d'un grand mérite. Tous les mémoires du temps lui rendent ce témoignage. ‘‘ C’est un homme d’une haute vertu et sans reproche, dit Marie de l’Incarnation Il y a toujours à profiter avec lui, car il ne parle que de Dieu et de la vertu. IL assiste à toutes les dévotions publiques, étant le premier à donner l’exemple aux Français et à nos nouveaux chrétiens ?.”
La sœur Juchereau ne s'exprime pas d’une manière moins élogieuse sur son compte: ‘‘ Il n’accepta, dit-elle, cet emploi (de gouverneur) que par un principe de vertu, dans la vue de faire fleurir la piété en Canada et d’y étendre la Foi. Son rare mérite était parfaitement connu... Il fut rappelé en France après trois ans de séjour au Canada, où il avait édifié et gagné tout le monde par sa grande piété, sa douceur et sa charité 3.”
Mgr de Laval lui-même, écrivant au frère de M. D’Argenson, conseiller d'Etat, à Paris, lui disait: ‘ FPai reçu, dans mon entrée dans ce pays, de monsieur votre frère, toutes les marques d’une bienveillance extraordinaire. J'ai: fait mon possible pour la reconnaître, et lui ai rendu tous les respects que je dois à une personne de sa vertu et de
1— Journal des jésuites, mars 1660.
2— Lettre spirituelle 90e. .
3— Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec.
son mérite, joint à lu qualité qu’il porte, comme son plus véritable ami et fidèle serviteur. 1, ” ï
Mais les gens les plus vertueux ne sont pas toujours exempts de préventions. M. D'Argenson croyait avoir raison de se plaindre de son prédécesseur, M. D’Ailleboût, qu’il disait lui avoir manqué d’égard en diverses circonstances, et qu’il soupçonnait de vouloir Je supplanter dans le gouvernement du Canada ?.: Mais il avait tort d'exiger que tout le monde épousât ses sentiments. M. D’Ailleboût avait des amis personnels parmi les jésuites, et M. D’Argenson s’imagina que ceux-ci prenaient fait et cause contre Jui r.. faveur de son prédécesseur. De là ses préventions ontre certains Pères de la Compagnie de Jésus, contre le P. Ragueneau, en particulier. Il se plaisait à dire qu'il y avait deux partis parmi les jésuites, celui du P. Lalemant, qui était un homme de sens, et celui du P. Ragueneau, qu’il représentait comme exagéré et porté à se mêler de toute espèce d’affaires : ‘‘ Il serait à désirer, écrivait-il, que l’évêque de Pétrée donnât plutôt sa confiance au P. Lalemant qu'au P. Ragueneau. ”
Mgr de Laval, qui ne fut jamais un homme de coteries, mais ne songeaif qu’à faire son devoir, ayant un jour donné sur ce sujet à M. D’Argenson un avertissement charitable, celui-ci pritcet avis en mauvaise part, et devint désormais