‹ Vie de Mgr de Laval [microforme]Chapitre 59 sur 163 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Aperçu général du vicariat apostolique de l’évêque de Pétrée. — La population sauvage. — La colonie françuise.

Le vicariat apostolique confié à Mgr de Laval ne ressemblait guère aux diocèses bien organisés de l’Europe. Baigné du côté de l'Orient par les eaux de la mer, il n’avait pour ainsi dire pas de limites du côté du Nord et de l'Occident: il comprenait les possessions déjà soumises à la couronne de France, et celles que l’on pourrait y réunir dans la suite. C'était toute l'Amérique septentriongle, moins les colonies encore peu développées de la Nouvelle-Hollande et de la Nouvelle-Angleterre : immense territoire, plus grand que toute l’Europe, aussi vaste que l’Afrique, et que la vie d’un homme sufirait à peine à parcourir: Il était couvert d'épaisses forêts et de prairies incultes, sillonné en tous sens par de magnifiques rivières, parsemé de lacs et de hautes montagnes, habité par une infinité d'oiseaux et d'animaux de toutes sortes.

Ce vaste domaine où ia civilisation a aggloméré aujourd'aui des millions d'êtres humaius, ne contenait alors que quelques centaines de tribus plus ou moins errantes, aux-

quelles on est convenu de donner le nom de sauvages: “estes perdus de quelque civi’isation antique, tristes épaves de naufrages inconnus, enfants déshérités de la race humaine, qui avaient à peu près perdu tout souvenir de leur origine, toute idée de leur destinée, mais en qui le missionnaire reconnaissait des frères créés comme lui à l’image de Dieu, rachetés comme lui au prix du sang de Jésus-Christ.

À ces pauvres enfants des bois, qui avaient perdu le chemin de leurs destinées éternelles, et qui, comme des brebis privées de pasteur, couraient à une perte certaine, la Providence avait réservé une dernière grâce de salut. Elle avait commencé déjà à faire pénétrer chez eux, par le ministère des récollets et des jésuites, les lumières de la vraie foi ; elle leur envoyait maintenant un évêque, un successeur de ces mêmes apôtres à qui Notre-Seigneur avait dit: ‘Allez, enseignez toutes les nations !. ”

Toutes ces tribus sauvages pouvaient se rattacher à deux races principales : la race Algonquine et la race Huronne. Les Hurons et les Iroquois, ces ennemis irréconciliables, appartenaient, chose étonnante, à la même famille ; leurs langues, quoique très diverses, étaient sœurs, et ‘‘ il y avait entre elles à peu près la même différence qu'entre la langue italienne et la langue latine,” dit Mgr de Laval.

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Les Iroquois étaient ‘‘ un peuple féroce, très cruel et accoutumé à la guerre: leurs victoires les avaient rendus insolents.” Divisés en cinq nations bien distinctes, ayant chacune leur chef, leur gouvernement, leur organisation, ils s'étaient constitués pour les fins militaires en une espèce de confédération, et habitaient ce pays magnifique et fertile qui est situé au sud du lac Ontario, et forme maintenant partie du vaste état de New-York. Par le lac Champlain et la rivière Richelieu, ils avaient un accès facile au fleuve Saint-Laurent.

Le pays des Hurons r’était guère moins avantageux. Il comprenait cette partie de la province d'Ontario qui se trouve entre le lac Erié et celui qui porte leur nom. Les jésuites avaient réussi à y établir des missions très florissantes, où les vertus et les mœurs rappelaient celles de la primitive Eglise.

Malheureusement, des inimitiés implacables existaient entre ces deux peuples. Les Iroquois tombèrent un jour (1649) sur la nation huronne, devenue en partie chrétienne, mirent tout * feu et à sang, firent un massacre horrible, et anéantirent ce peuple à tel point, que, lorsque Mgr de Laval arriva en Canada, il n’en trouva plus que quelques débris épars ça et à autour de Québec et dans l’île d'Orléans.

Du reste, les Iroquois et les Hurons étaient à peu près les seuls sauvages un peu sédentaires de l'Amérique du Nord, faisant quelque culture, ayant leurs foyers, leurs villages ordinairement entourés de fossés et de fortifications où palissades en bois. Avant la destruction des Hurons

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les deux peuples comptaient environ quatre-vingt à cent mille âmes.

À la race Algonquine se rattachaient d’une manière plus ou moins éloignée cette infinité de tribus errantes et nomades, qui, sous les noms les plus divers, Abénakis, Etchemins, Micmacs, Montagnais, Outaouais, etc., étaient répandues dans les forêts de l’Acadie, du Labrador, du Saguenay, de la baie d'Hudson, de l'Outaouais, etc. fes sauvages ne vivaient que de chasse et de pêche, campaient ordinairement sur le bord des rivières, pour profiter de la facilité qu’elles offraient aux transports et aux communications, et n’avaient guère de résidence fixe ni de villages. Les missionnaires y firent beaucoup de chrétiens; bon nombre de ces néophytes se réunissaient au moins une fois par année, comme par exemple à Tadoussac, pour entendre la parole de Dieu et s'approcher des sacrements. D’autres ne pouvaient le faire qu’à de rares intervalles, à cause de la distance des lieux et de la terreur qu’'inspiraient les Iroquois répandus partout.

Les Iroquois. en effet, étaient les ennemis déclarés, non seulement des Hurons, mais de tous les autres sauvages. La religion, cependant, avait pénétré aussi chez eux ; il y avait au milieu de ce peuple plusieurs missions et de bons néophytes ; il y avait surtout les Hurons chrétiens emmenés captifs, et qui furent toujours l’objet d’une sollicitude toute paternelle de la part des jésuites.

Les sauvages de l'Amérique du Nord, en général, avant l’arrivée des missionnaires, n’avaient plus qu’une connais-

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sance bien confuse de la divinité, et de l’immortalité de l'âme. Ils croyaient à l’existence de bons et de mauvais esprits ; et tout leur culte, si ces pratiques grossières peuvent mériter le.nom de culte, ne consistait qu’en observances superstitieuses, divinations, interprétations de songes, incantations, surtout pendant les festins ; ce qui faisait dire à un missionnaire : ‘‘ C’est par les festins que le parti du démon se soutient ici. ”

“Ils font au démon, dit Mgr de Laval, des sacrifices de chiens, qu’ils tuent, font cuire au feu et mangent ensuite. Ils prennent du tabac, plante qu’ils affectionnent beaucoup, jettent ce tabac au feu, en invoquant le démon, le lui offrent en holocauste, ou bien le jettent à l’eau. s'ils se trouvent en quelque naufrage... Il y en a aussi parmi eux qui se [lisent magiciens, capables de guérir les maladies, de prédire l'avenir, et en imposent au vulgaire par mille tours de passe-passe 1.”

Du reste, aucune trace quelconque de temples, ni de culte public : les différentes pratiques superstitieuses dont mous venons de parler se faisaient en famille, au foyer domestique, et dans les grandes occasions, comme la chasse, la guerre et les voyages.

Ce fut chez les sauvages voisins du Mississipi, chez les Hamarois, par exemple, les Taensas et les Natchez, que lon trouva pour la première fois quelque espèce de culte

1— Relutio Missionis. Canadensis, 1660.

public. ‘Ils ont, dit M. de Montigny !, des temples asse beaux, dont les muraillessont des nattes. Celui de Taensas a des murailles épaisses de sept à huit pieds, à cause de la grande quantité de nattes qui sont les unes sur les autres. Ils ont pour une de leurs divinités, autant que j'ai pu voir, le serpent. Ils n’oseraient r'en accepter ou s'approprier d’un peu considérable-sans l’avoir auparavant porté à leur temple. Lorsqu'ils reçoivent quelque chose, c’est avecune espèce de vénération qu'ils se tournent vers ce temple *...

On trouva aussi chez ces peuplades le culte du feu; et M. de Latour, parlant des tribus errantes qui habitaient le long de la baie d'Hudson, nous assure “ le soleil, et que, dans les affaires importantes, le chef de h

famille offrait en sacrifice à cet astre de la fumée de

qu'elles adoraient

tabac 3 ; ” ce qui ferait croire que beaucoup de ces sauvages avaient une origine orientale.

Le calumet était en grande vénération chez tous les sauvages. En parlant de ceux du Mississipi: ‘ Il n'est rien, parmi ces Indiens, ni de plus mystérieux, ni de plus recommandable, dit un missionnaire. On ne rend pas tant d'honneur aux couronnes et aux sceptres des rois, qu’ils lui en rendent. Il semble qu’il est le dieu de la paix et de la guerre, l'arbitre de la vie et dela mort. C'est ass

de le porter et de le faire voir, pour marcher en assuranté

1 — L'un des missionnaires envoyés en 1698 par le séminaire de Québec pour évangéliser les sauvages du Missi:sipi.

2 — Relation de la mission du Mississipi, New-York, 1861.

3 — Mémoires sur la vie de M. de Laval.

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au milieu des ennemis, qui, dans le fort du combat, mettent bas les armes quand on le montre. Ce fut pour cela que les Illinois en donnèrent un au P. Marquette, comme une sauvegarde parmi les nations du Mississipi, par lesquelles il devait passer dans son voyage à la découverte de ce fleuve et des peuples qui l’habitent !.”

Les mœurs ne valaient pas mieux que les croyances.

“ Chez la plupart des sauvages, le lien du mariage était à peu près nul; la polygamie était souvent en usage; la

fornication n'avait rien d’odieux, et l’adultère ne l'était que pour les femmes ?.”

La plus grande cruauté était permise à l’égard des ennemis et des prisonniers de guerre: les couper par morceaux, leur enlever la chevelure, les brûler vifs, étaient des raffinements de torture grandement en honneur. L’anthropophagie n'avait pas pénétré dans les mœurs, comme parmi œrtaines tribus de l'Afrique; elle n'était ici que l’exception 3.

Aucune instruction, aucune culture quelconque ; on ne savait ni lire, ni écrire. Mais il y avait souvent, parmi les sauvages, des hommes de génie, très spirituels, très habiles À raconter ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient entendu.

1— Relation du P. Gravier, New-York, 1859.

2— Relatio Missionis Canadensis, 1660.

L 3—* Au fond du lac Supérieur, où il s'était rendu en 1665, dit LM. l'abbé Verreau, le P. Allouez avait rencontré une vingtaine de Mtions, la plupart nouvelles, qui lui apportaient leurs mœurs et leurs hngues différentes, depuis les Illinois doux et hospitali:*s, jusqu'aux Sioux farouches, jusqu’à des peuplades du Nord qui mangeæient leurs ur et lattaient contre les ours...” (Revue de Montréal, t. I, p.171.

Il y avait parmi eux des diplomates, et des hommes poli-

tiques adroits pour discuter les affaires publiques, pour |

gouverner, pour organiser uneexpédition, pour conclureun traité de paix, et avec qui nos hommes d’Etat devaient toujours compter. Il y avait aussi parmi eux des hommes d’une grande éloquence, et qui, ‘‘ dans l’art de la parole, dit Mgr de Laval, ne le céderaient nullement à nos Européens.”

Les langues algonquine et huronne sont, dit-on, très riches, non pas tant par la quantité de mots qu’elles renferment, que par les mille nuances différentes d’exprimer une idée, et par les formes très variées du langage. Comme elles n’ont pas à exprimer d'idées abstraites, toutes leurs ressources se portent à rendre de la manière la plus imagte et la plus frappante les idées qui nous viennent des sens, de la nature, et de tout ce qui nous entoure. Ces langues, où le verbe, surtout, domine, avec ses conjugaisons le: plus variées, sont éminemment propres à exprimer ln pensée des sauvages, et à favoriser leur éloquence.

Ce quisurprenait les Européens, ce n’était pas de trouver chez nos sauvages tant d'éléments de barbarie, de paganisme et de désordre moral, c'était plutôt d'y trouver encore beaucoup de germes de civilisation, après cette longue suite de siècles pendant lesquels ils s'étaient vus irrémédiablement séparés de tout peuple civilisé, complètement laissés à eux-mêmes, sans enseignement, sans modèles, privés de tous les instruments que l’on regarde généralement comme nécessaires à la civilisation, le fer,

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en particulier, dont ils n'avaient pas ici la moindre trace. La Providence, qui leur ménageait la grâce de la foi,

n'avait pas permis qu'ils fussent descendus aux derniers degrés de la barbarie.

Ce qui est encore plus étonnant, peut-être, c'est de voir que ces peuples, même dans leur état de dénuement, ne connaissant ni pain, ni vin, ni aucune de nos douceurs, ne vivant que de chasse et de pêche, à demi vêtus, très mal logés, se trouvaient cependant heureux, et n'auraient pas changé leur sort pour celui des Européens: à preuve, la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, qu’il y eut toujours de franciser les sauvages. Ils ne voulaient pas se dépouiller de leur liberté pour porter les chaînes de notre civilisation. L’on vit plutôt, en maintes occasions, le Français se faire sauvage, adopter la vie des bois, quitter ses habitudes réglées et civilisées, pour se faire nomade et courir à l'aventure.

Au milieu des peuplades barbares de l’Amérique septentrionale, sur les côtes de l’Acadie, et sur les rives du Saint- Laurent, étaient venus se fixer quelques groupes de colons français, attirés la plupart par l’appât du commerce avec les sauvages, un bon nombre par un but plus noble, celui de cultiver la terre et de répandre parmi les infidèles le bienfait de la Religion.

Sur les côtes de l’Acadie, se faisait surtout le commerce

du poisson : il y avait là bon nombre d’habitations fran-

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