‹ Vie de Mgr de Laval [microforme]Chapitre 86 sur 163 · OUS · texte numérisé non relu

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On put recueillir sans danger les moissons, dont on avait craint pendant longtemps la ruine complète. A la faveur de la paix, les sauvages Outaouais apportèrent à Montréal, pendant l'été, pour 200,000 francs de pelleteries. Une providence spéciale veillait évidemment sur le Canada.

Dès le 2 novembre, cependant, la mère de l’Incarnation écrivait à son fils que les Iroquois avaient mis à mort les prisonniers qu’ils avaient faits le printemps, et qu'ils avaient juré la destruction de la colonie. De leur côté, les Français étaient décidés à les exterminer; et quand ils faisaient quelques prisonniers iroquois, ils les donnaient aux Algonquins, afin que ceux-ci les fissent périr dans les tourments.

L'évêque de Pétrée s'était d’abord opposé à cette pratique. Dans son zèle pour la conversion des sauvages, il aurait plutôt voulu leur donner sa vie. JL avait même fait apprendre la langue iroquoise à M. de Bernières, afin qu'il pt aller les instruire. ‘ Mais, après tant d'efforts inutiles et d'expériences de la perfidie de ces infidèles, monseigneur a bien changé de sentiment, dit Marie de l’fncarnation, et il tombe d’accord avec toutes les personnes sages du pays, ou qu’il les faut exterminer, si l’on peut, ou que le christianisme du Canada périsse 1.”

En 1661, les Iroquois firent prisonniers ou massacrèrent plus de cent Français, à partir de Montréal jusqu’au cap Tourmente, la dernière habitation française. Puis ils allèrent en bas de Tadoussac poursuivre une flottille de

1 — Lettre historique 59e.

canots remplis de sauvages chrétiens, qui, accompagnés de quelques jésuites et de plusieurs Français, étaient descendus pour la traite des pelleteries.

D'où venait cette rage des Iroquois contre les Français ? Ceux-ci avaient cru devoir, du temps de Champlain, se faire les alliés des Hurons, et épouser leurs haïnes contre leurs ennemis. Maintenant les Iroquois, qui avait détruit la nation huronne, en pourchassaient les débris jusque dans la Nouvelle-France, et se vengeaient du même coup contre les Français.

Il semble d’ailleurs que le démon, qui voyait son empire sur ces vastes c:ntrées de l'Amérique du Nord lui échapper, par la conversion des sauvages, mettait tout en œuvre pour empêcher ou du moins retarder l’avènement du règne de Dieu sur le Canada. Cet esprit infernal avait choisi pour ses instruments les sauvages les plus naturellement opposés au christianisme, et les avait déchaînés contre nos missionnaires, nos néophytes, nos Français et tout ce qui portait le nom de chrétiens. Deux vénérables sulpiciens, MM. Lemaître et Vignal, succombèrent, dans l’automne de 1661, sous les coups perfides de ces barbares !.

La colonie de Montréal était presque toujours la première exposée aux incursions des Iroquois. Nous avons vu Dollard et ses compagnons, par une lutte héroïque, empêcher toute une armée de ces barbares de descendre jusqu'à Québec (1660). Le brave Lambert Closse rendit aussi, deux ans plus tard, le même service au pays. C'était un homme

1 — Journal des jésuites, nov. 1661.

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.sence d'esprit dans la chaleur des combats. Il tint ferme, à

la tête de vingt-six hommes seulement, contre deux cents Iroquois, combattant depuis le matin jusqu’à trois heures de l’après-midi. Frappé d’un coup mortel, il expira au milieu de la mêlée. Mais on réussit à cacher sa mort aux ennemis ; etils prirent la fuitel. ,

M. Ferland, parlant des Iroquois, ne craint pas de dire : “L'on ne peut s'empêcher d'admirer l'énergie et la bravoure de ce petit peuple sauvage, qui porte la terreur de son nom dans la moitié de l'Amérique septentrionale, et lance ses partis de guerre depuis les côtes de la Nouvelle-Angleterre jusqu'aux rivages du lac Supérieur, depuis les pays arrosés par la Susquehannah jusqu'aux régions glacées de la baie d'Hudson. Les Iroquois cherchaient au loin des ennemis qu’ils ne connaissaient pas, quand ils n’en voyaient plus à vaincre parmi leurs voisins; ils se faisaient gloire de prolonger leurs sentiers de guerre jusqu'aux limites les plus reculées, et de marquer leurs étapes par l'incendie, le pillage et le meurtre. Les expéditions lointaines, entreprises par ces barbares en 1662, les empêchèrent de troubler la paix des Français durant le temps des semailles, et même pendant l'été tout entier. Tandis que la hache iroquoise se promenait au loin, menaçant des nations qui n’avaient pas: encore appris à la redouter, le calme régnait au sein de la colonie...”

1 — Journal des jésuites, mars 1662. — Relation de 1662.

Parmi les Iroquois eux-mêmes, tous n'étaient pas également mal disposés à l’égard des Français. Les Agniers et les Onnéyouts étaient les pires ennemis. Les trois autres nations avaient conservé de bons sentiments; on n’y avait pas complètement oublié Dieu, ni la prière.

Ces sauvages demandèrent des missionnaires à Mgr de Laval en 1661, et il leur envoya le P. Lemoyne. ‘ Après tout, dit Marie de l’Incarnation, Dieu est le maître du cœur des hommes ; et lui seul sait le moment de leur conversion !,”

Ce qu'il fallait pour le Canada, c'était du secours dela France. Le P. le Jeune fut envoyé en 1660 pour le solliciter; et Mgr de Laval avait tant de confiance dans l’heureuse issue de ce voyage, qu'il écrivait, cette même année, au souverain pontife: ‘ On attend de France, l’année prochaine, un puissant renfort de soldats contre les Iroquois ?."”

Ce secours, cependant, ne venait pas.

La compagnie des Cent associés devait, d’après les termes de sa charte (6 mai 1628), pourvoir à l’entretien et à la défense du pays. Mais elle s'était déchargée depuis longtemps de la plus grande partie de ses obligations sur la communauté des habitants du Canada (6 mars 1645).

Ceux-ci avaient obtenu le privilège exclusif de la traite des fourrures. Mais, en retour, ils devaient entretenir au Canada le nombre d’ecclésiastiques nécessaires, acquitter les pensions annuelles qu’on avait coutume de leur payer,

1 — Lettre historique Ge. * 2 —— Relatio Missionis Canadensis, 1660. 2

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et remplir les obligations contractées envers la duchesse D'Aiguillon, les hospitalières et les ursulines. Ils devaient aussi pourvoir aux dépenses du gouvernement civil de la colonie, réparer les forts et entretenir au moins cent hommes pour les garnisons. Ils avaient enfin à payer à la Compagnie une redevance annuellede mille livres de peaux de castor.

Par un arrêt royal du 5 mars 1548, la direction des affaires du pays et du commerce fut confiée à un conseil, composé

| du gouverneur général, du supérieur des jésuites, en atten-

dant qu’il y eût un évêque, du dernier gouverneur sorti de charge, et de deux habitants du pays, élus par les gens tenant le conseil et par les syndics des habitants de Québec, Montréal et Trois-Rivières. Les gouverneurs de Montréal et des Trois-Rivières avaient aussi droit d'assister au consil, lorsqu'ils se trouvaient à Québec.

Les affaires de 14 communauté des habitants furent loin d'être toujours prospères. Les guerres incessantes des Iroquois et la destruction de la nation huronne (1649) nuisirent considérablement au commerce des fourrures.

M. de Lauson, gouverneur du Canada !, s'était vu obligé

de défendre à la compagnie des habitants la traite du côté

de Tadoussac. Il avait créé, dans cette partie du pays, une frme particulière, dont les produits étaient employés à acquitter les charges du gouvernement, le quart imposé sur les castors ne suffisant plus pour remplir ces obligations. Plus tard, la guerre contre les Iroquois exigeant de

1— De 1651 à 1656.

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grandes dépenses, il cessa de payer à la compagnie des Cent associés, dont il faisait lui-même partie, les mille livres de castor qu’elle s'était réservées.

Marchant sur les traces de son prédécesseur, M. D’Ar. genson, pour assurer les appointements des officiers publics, et acquitter les charges du pays, organisa une nouvelle

compagnie, composée de douze des meilleurs bourgeois du

Canada, et lui accorda la ferme de Tadoussac. Mais il ne put davantage payer à la compagnie des Cent associés sa redevance annuelle. Les dépenses occasionnées par les guerres Ce froquois absorbaient tous les revenus de la ferme de 'Ladoussac ; et de son côté la Compagnie, toujours maîtresse du Canada, ne voulait rien faire pour la soutenir 1.

M. D’Argenson lui adressa un mémoire à ce sujet, en |

1659. Il n'avait, disait-il, à sa disposition, que cent hommes à opposer aux deux mille quatre cents guerriers iroquois qui infestaient la Nouvelle-France. Il demandait qu'on lui enenvoyât cent autres, dont il pourrait se servir,au besoin, soit pour faire la guerre, soit pour cultiver la terre. On fut sourd à cette proposition pourtant si raisonnable*.

‘# Cette compagnie, dit M. de la Colombière, n'était ni assez puissante pour soutenir le Canada, ni assez désintéressée pour l’abandonner. Dans cette situation, le Canada ne faisait que languir ?.

1 — Ferland, passim.

2 — Parkman, The Old Regime in Canada, p. 116. 3 — Eloge funèbre.

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“Toute son histoire, dit M. Parkman, n’a été qu’une

vi suite de déconvenues, accompagnée de découragement et d'apathie. Il est difficile de dire si la possession qu’elle a D'Ar. eue du Canada, lui a été plus nuisible à elle-même qu’à ublies la colonie.” puede En 1660, elle se décida à envoyer au Canada un agent, eois du Péronne Dumesnil, avec instruction de s’enquérir de l’état g il ne M des affaires. C’était un homme actif, tenace, agressif, ociés sa décidé à aller au fond de tous les abus et de toutes les par les difficultés. Il avait reçu les pouvoirsde contrôleur général, déde d'intendant et de juge souverain. À oujours “ Le gouverneur et son conseil, dit Ferland, refusèrent la 6e de reconnaître les commissions du sieur Dumesnil et l’em-

péchèrent d’exercer ses fonctions. Mais Dumesnil, ancien avocat au parlement de Paris, était disposé à disputer le terrain pied à pied. Il trouva le moyen d’obtenir les arrêtés de comptes des anciens receveurs de la communauté des habitants : c’étaient les hommes les plus respectables de la colonie, et plusieurs d’entre eux étaient devenus membres du Conseil. Comme jusqu’alors on avait plutôt

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la terre. suivi les règles de l'honnêteté que les formes légales, l'œil nable ?. perçant et exercé du praticien découvrit l’absence de forétait ni malités auxquelles les bons bourgeois n’avsient jamais désinté- songé. Aussi Dumesnil réclama bruyamment, non seule-

Canads D nent contre les commis et les receveurs, mais encure contre ls conseillers, les gouverneurs, les jésuites, les commu- Le M rautés religieuses et l’évêque lui-même. Il voulait faire rendre compte de trois ou quatre millions de francs donnés autrefois par le cardinal de Richelieu, la duchesse

D'Aiguillon, le commandeur de Sillery et les fondateurs de Montréal 1.”

Ses procédés soulevèrent à Québec une véritable tempète. L'un de ses fils ?, Péronne des Touches, fut attaqué en plein jour par des inconnus, dans les rues de la ville, et reçut un coup qui lui fut fatal. On le transporta à la maison de son père, où il mourut le 29 août 1661 3, Il fut inhumé le 81, le jour même que M. D’Avaugour arrivai Québec pour remplacer M. D’Argenson.

Le nouveau gouverneur parut prendre fait et cause pour Péronne DPumesnil, en reconstituant complètement le conseil, à sa guise, au printemps de 1662 4, Tout cela était peu propre à ramener la paix dans la colonie.

Pendant ce temps, M. Pierre Boucher avait éte député en France par les habitants du Canada (1661), pour exposer, au roi la tristesituation du pays, etappuyer la demande de secours qu'avait déjà faite le P. le Jeune. ‘ Il fut fort bien accueilli à la Cour, dit Ferland, et profita de son voyage pour publier un mémoire intéressant sur le Canada, sur ses productions, son climat, ses habitants, et sur les avantages qu’il offrait à la population surabondante de la mère patrie. Sans être écrivain, M. Boucher était un homme sensé et pratique, tel qu’il en faut dans les pays nouveaux.”

1 — Ferland, t. I, p. 500.

2 Son autre fils, Péronne de Mazé, fut secrétaire de M. D'Avaugour.

” 8 = Journal des jésuites. \

4 — Ibid.

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Il revint au Canada l’année suivante (1662), accompagné d'un officier, M. Dumont !, qui était chargé par le roi de dresser un rapport sur l’état du pays. M. Boucher amenait avec lui plus de deux cents colons, et M. Dumont, cent soldats, que le roi envoyait comme gage de sa bonne volonté pour la Nouvelle-France.

M. Dumont, en passant à Terreneuve, prit possession du port de Plaisance, au nom de la France. Terreneuve entrait par là même dans la juridiction du vicaire apostolique. I] y laissa un ecclésiastique et trente soldats, chargés d'éloigner les Hollandais et les Anglais qui désiraient s’en emparer.

Puis il remonta le Saint-Laurent jusqu’à Québec, dont il visita les environs, et jusqu'aux Trois-Rivières, où il installa M. Boucher comme gouverneur.

Les impressions de cet envoyé royal, consignées dans son journal de voyage, étaient des plus favorables à notre pays :

“Ce nous fut, dit-il, une navigation divertissante, en montant la rivière, depuis le cap Tourmente jusqu’à Québec, de voir de part et d'autre, l’espace de huit lieues, les fermes et les maisons de la campagne bâties par nos Français tout le long de ces côtes : à droite, les seigneuries

de Beaupré, de Beauport, de Notre-Dame-des-Anges; et à

h gauche, cette belle île d'Orléans, qui continue à se peupler heureusement d’un bout à l’autre ?.

L-— Ou M. de Monts, suivant Marie de l’Incarnation. 2 — On suivait évidemment, à cette époque, en remontant le fleuve, l chenal au nord de l’île d'Orléans.

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