CHAPITRE QUATRIEME
François de Laval, prêtre. — Il est nommé archidiacre d’Evreux.— Il esc désigné pour un vicariat apostolique au Toukin. — Voyage à Rome. — 1645-1655.
On se figure aisément l’accueil paternel que firent à l’abbé de Montigny les jésuites du collège de Clermont b Le P. Bagot, surtout, dut tressaillir de joie envoyant ce jeune homme plein d’espérances, dont il avait pu croire pendant quelque temps la vocation en danger. L’allégresse de ses condisciples ne fut pas moins grande. Sa place lui fut naturellement rendue dans la Congrégation, et dans ces pieuses réunions où l’on rivalisait de zele poui la pratique des conseils évangéliques. Il reprit avec ardeur l’étude de la théologie, mais s’attacha surtout au travail de sa perfection.
Recevoir bientôt les saints ordres, devenir prêtre de Jésus-Christ, tel était l’objet de tous ses vœux. On se rappelle l’impression produite sur son âme par les paroles
1 — Le nom de ce collège venait Clermont, l’un de ses fondateurs.
de Guillaume du Prat, évêque de
enflammées du P. de Rhodes, en 1642 ; avec plusieurs de ses confrères, il avait pris dès lors la résolution de se consacrer aux missions. Mais il voulait être avant tout un prêtre selon le cœur de Dieu. Il avait médité sérieusement sur la grandeur du sacerdoce, sur cet onus presbyterii, dont parle le pontifical romain 1 , et il savait qu’il ne pouvait se préparer avec trop de soin à remplir ces sublimes fonctions. Formé à la même école que le pieux Boudon, il avait sans doute les mêmes pensées que lui sur le sacerdoce.
“ Les prêtres, disait Boudon, sont des hommes de l’autre monde..., ils n’appartiennent plus qu’à Dieu seul. Qui peut douter que les ministres d’un si divin autel et d’un si grand mystère, ne doivent être les plus séparés du commerce et de l’esprit du monde, et les plus retirés de cœur et d’esprit dans les cieux ? C’est dans les cieux qu’ils doivent avoir leur conversation, comme le grand apôtre, et leur vie doit être toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu 2. Ce sont des hommes angéliques, qui regardent toujours la face du Père céleste 3. Leur état les élève autant au-dessus du reste des hommes, que l’âme surpasse le corps en excellence.” Puis il ajoutait : u Je suis étonné comment la terre ne s’ouvre pas pour m’abîmer, quand je pense à la grandeur divine et terrible de mon état, et à l’éloignement où je suis de la sainteté qu'il demande'4. ”
1 — Pontificale romauum, De ordinatione Presbijteri.
2 — Philipp., III, 20. — Coloss., III, 3.
3 — Matth., XVIII, 10.
4 — Boudon, De la Sainteté de l'état ecclésiastique, ch. VI.
C’est clans ces pensées salutaires, c’est avec les dispositions les plus humbles, et en même temps les plus confiantes, que l’abbé de Montigny reçut les saints ordres. Nous ne pouvons déterminer les dates de son ordination au sousdiaconat et au diaconat. Il reçut probablement ces ordres sacrés à Paris, avec la permission, toutefois, de l’évêque de Chartres, dont il relevait. C’est certainement à Paris qu’il fut ordonné prêtre, le 23 septembre 1647, à l’âge de vingtcinq ans, et qu’il dit sa première messe, avec la ferveur la plus édifiante h
Bien que l’on n’ait pas de détails circonstanciés sur ces événements, il est probable que sa mère y assistait, et qu’elle prit part au bonheur comme aux ierventes prières de son fils. Elle était venue, en effet, se fixer à Paris, peu de temps après le retour de François au collège de Clermont. Cette pieuse femme n’avait pas hésité, pour se procurer une diversion, à s’éloigner du château de Montigny. Tant de malheurs domestiques étaient venus presque coup sur coup en assombrir le séjour: la mort de son époux, celle de ses deux fils aînés, puis, en dernier lieu, la mort de l’évêque d’Evreux, qu’elle s'était accoutumée à regarder comme son frère et son meilleur soutien !
Mgr de Péricard était mort le 22 juillet 1646. Nous avons vu que. dès l’année 1637, il avait nomme l’abbé de Montigny chanoine de sa cathédrale, et qu’ensuite, en 1645, il l’avait engagé à renoncer à sa prébende canoniale et a
1 — Latour.
rentrer dans le monde. Avant de mourir, il voulut lui donner un dernier témoignage de son affection, en le nommant archidiacre de l’Eglise d’Evreux h C’était une charge peu lucrative, il est vrai, mais des plus honorables, et qui pouvait conduire aux plus hautes dignités.
Avant de commencer à exercer ses fonctions d’archidiacre, François de Laval voulut se conformer aux prescriptions du saint concile de Trente -, et se hâta de prendre sa licence en droit canon à l’université de Paris. Sa science, d’ailleurs, était plus qu’ordinaire; Mgr Servien, évêque de Bayeux, lui rend un magnifique témoignage : “ Il était, dit-il, licencié en droit canon, dans la faculté de Paris. Il était très versé dans les lettres tant sacrées que profanes et jouissait d’une rare aptitude pour inculquer au peuple chrétien les vérités de la religion et les préceptes de la foi catholique.”
Sa piété sacerdotale n’était pas moins remarquable, et il portait la plus grande exactitude dans l’accomplissement de tous ses devoirs de prêtre. On peut en juger par ces paroles de M. Picquet, curé de Saint-Josse, à Paris, et de M. Joseph Sain, dans les informations canoniques: “Il était, dit le premier, très fidèle à ses exercices religieux ; sa piété
1 — “ François de Péricard lit chanoine et archidiacre de son Eglise Messire François de Laval, son cousin issu de germain. Il mourut le 22 juillet 1046 : M. de Laval avait donc été nommé archidiacre avant cette date. (Lettre de M. l'abbé Videgrain, chanoine secrétaire de l'évêclid d’JSvreux.)
2 Arèhidiaconi . .. sint in omnibus ecclesiis, ubi Jie ri pote rit, magistri in theologia seu doctores, aut licentiati ht jure canonico. (Sess. XXIV, De Reform. cap. XII J
et sa dévotion étaient ravissantes. ” — “ Il était très pieux, ajoute le second, célébrait tous les jours, et avec une grande dévotion, le saint sacrifice de la messe, et ne manquait jamais à aucun de ses devoirs religieux V” Faut-il s’étonner si ce prêtre zélé et pieux se hâta de remplir avec exactitude les fonctions d’archidiacre auxquelles il venait d’être appelé ?
La charge d’archidiacre n’est pas une sinécure dans l'Eglise. L’archidiacre était, dès les premiers temps, le principal ministre de l’évêque pour toutes les fonctions extérieures, particulièrement pour l’ar’ministration du temporel des églises ; au dedans même, il avait le soin de l’ordre et de la décence des offices divins. C’est lui qui présentait les clercs à l’ordination, et qui présidait à l’installation des curés ; qui marquait à chacun son rang et ses fonctions; qui annonçait au peuple les jours de jeûne ou de fêtes ; qui pourvoyait à l’ornement des églises et aux réparations à faire. Il avait l’intendance des oblations et des revenus ecclésiastiques, excepté dans les églises pourvues d’économes particuliers. Il faisait distribuer aux clercs ce qui était alloué pour leur subsistance; il avait toute la direction des pauvres avant qu’il y eût des hôpitaux. Il était le censeur du clergé et du peuple, et devait veiller à la correction des mœurs; il devait prévenir ou apaiser les querelles, avertir l’évêque des désordres, et être
1 — Les témoignages rendus, dans ces informations canoniques, ont d’autant plus de valeur, qu’ils sont donnés sous la foi du serment.
comme le promoteur pour en poursuivre la réparation : aussi l’appelait-on la main et l’œil de l’évêque.
Ces deux mots résument bien les droits et les devoirs de l’archidiacre. Il est l’œil de l'évêque 1, et, par conséquent, il a droit de visite dans toutes les paroisses de son archidiaconé. Ce droit lui est reconnu par tous les conciles, et en particulier par celui de Trente 2. Dans ces visites, qu’il doit faire en personne, sans pouvoir être remplacé par d’autres, il est obligé d’examiner attentivement et en détail tout ce qui regarde le culte divin et le temporel de l'Eglise, l’état des édifices, les réparations ou reconstructions à faire, l’état des ornements, des vases sacrés et de tout ce qui sert aux offices religieux ; il doit se faire rendre un compte exact des affaires temporelles, des revenus et des dépenses, des dettes de chaque fabrique, et de l’emploi des biens ecclésiastiques. Il doit voir aussi aux abus et aux désordres qui peuvent s’être glissés dans les différentes parois- \
ses, soit dans le clergé, soit parmi les fidèles, examiner, en un mot, l’état de cette autre maison de Dieu, qui est l’âme des chrétiens, bien plus importante encore que les édifices matériels.
Il est la main de l’évêque, pour l’aider, au besoin, dans la correction des abus, et pour le remplacer, soit de droit commun, soit par délégation ou permission spéciale, dans l’accomplissement de certaines fonctions ecclésiastiques,
1 — “ Arehidiaeoni, qui oculi dicnntur epùcojn. ” (Sess. XXIV, De lieform. , cap. XII.)
2 — Ibid., cap. III.
comme, par exemple, le soin et l’entretien des pauvres et des malades, l’érection des paroisses et la construction des églises, l’installation des curés, la connaissance de différentes causes litigieuses, etc.
On conçoit immédiatement l’importance et la grandeur de ces fonctions de l’archidiacre, la sagesse de l’Eglise en les consacrant et les sanctionnant de sa haute autorité. Ce dignitaire ecclésiastique remplace l’évêque dans une foule de détails d’administration où son temps et ses talents seraient gaspillés en pure perte ; il lui enlève la responsabilité, au moins extérieure, d’une foule de règlements plus ou moins odieux ; il laisse à l’évêque la haute direction et le suprême gouvernement de son diocèse ; il lui laisse surtout la part inaliénable des fonctions spirituelles et des honneurs. L’évêque, lui aussi, fera la visite de son diocèse ; mais, quand il passera au milieu de ses ouailles, ce sera surtout pour répandre tout autour de lui les grâces et les bénédictions, administrer les sacrements et la parole divine, faire, en un mot, les sublimes fonctions de père et de pontife.
Dans quelques-unes des fonctions de l’archidiacre, l’installation des curés, par exemple, quel touchant enseignement pour le peuple! Un cure est-il nomme a une paroisse? Il ne se présente pas à son nouveau troupeau sans y être introduit par l’archidiacre. Celui-ci, de la part de l’évêque, vient le conduire à l’église qui lui est échue en partage ; il lui en donne les clefs, en présence de tout le peuple. U va l’installer à l’autel, au confessional, en
chaire, en un mot, aux principaux endroits où ce nouveau pasteur va avoir des fonctions spirituelles à exercer. Le peuple a la démonstration sensible, vivante, matérielle, de la juridiction que son cùré tient de l’évêque.
Nous n’avons malheureusement pas de détails circonstanciés sur les visites de Mgr de Laval dans son archidiaconé d’Evreux. Si nous en jugeons par celles de son successeur, M. Boudon, elles ressemblaient beaucoup à nos visites épiscopales d’aujourcl hui. Pour leur donner de la solennité et attirer le peuple, on annonçait parle son des cloches l’arrivée de l’archidiacre. Les curés allaient le recevoir processionnellement à la porte de l’église, en chantant le Veni Creator , et lui présentaient l’étole et la clef du tabernacle. Il visitait les églises avec attention, et s’informait en détail des mœurs et de l’instruction de chacun des paroissiens ; il voulait connaître les procès, les désordres publics, tout ce qui pouvait porter scandale, et il prenait pour y remédier toutes les voies possibles de douceur et de patience. Dans l’après-midi, il disait vêpres, puis donnait le sermon et la bénédiction du saint Sacrement. Il examinait ensuite les comptes et les affaires de la fabrique. “ Les jours de visites, dit le biographe de Boudon, étaient dans les campagnes de véritables jours de fêtes.”
François de Laval avait près de cent soixante paroisses à visiter dans l’archidiaconé d’Evreux. “ Il fut archidiacre pendant plusieurs années l, dit Mgr Servien, et il remplit
1 — Plus de sept ans, de 1646 à 1653.
ses fonctions avec une exactitude et une dignité qui lui firent le plus grand honneur. Il se démit ensuite purement et simplement de son bénéfice, sans même se réserver une pension, et pour la plus grande gloire de Dieu. ” M. Picquet, curé de Saint- Josse, ajoute: “Il s’acquitta toujours de ses fonctions d’une manière parfaite, et à l’édification de tous, visitant avec beaucoup de soin toutes les paroisses de son archidiaconé, réprimant les abus, et annonçant fréquemment la parole de Dieu dans le cours de ses visites h ’ ’
Il dut rencontrer beaucoup d’obstacles dans l’accomplissement de ses devoirs d’archidiacre, si l’on en juge par les traverses que son successeur, malgré ses hautes qualités, éprouva lui-même, et par les désordres qui régnaient alors dans le diocèse d’E/reux. Mais il avait sans doute adopte la devise de son ami Boudon: Dieu, seul! Faire le bien en vue de Dieu et pour Dieu, sans s’occuper plus qu’il ne faut du succès. Ce n’est pas lé succès que Dieu récompense, mais les efforts et la bonne volonté.
Ce désintéressement si généreux, François de Laval dut le pratiquer en maintes circonstances. Le revenu de son bénéfice consistait uniquement dans les rétributions qu’on devait lui donner à l’occasion de chaque visite ; et il paraît qu’elles étaient souvent fort mal payées -.
M. de la Colombière, parlant de Mgr de Laval comme archidiacre d’Evreux, lui rend ce témoignage: “ L’exacti-
1 — Informations canoniques.
2 — Vie de Boudon.
tude de ses visites, la ferveur avec laquelle il s’y comporta, la réforme et le bon ordre qu’il établit dans les paroisses, le soulagement des pauvres, son application à toutes sortes de biens, dont aucun ne lui échappait : tout cela fit bien voir que, sans être évêque, il en avait l’esprit et le mérite, et qu’il n’y avait pas de service que l’Eglise ne dût attendre d’un si grand sujet 1 . ”
C’est dire assez clairement que François de Laval, bien qu’il fût un archidiacre selon le cœur de Dieu et les vœux de l’Eglise, n’était pas là dans son élément. L’archidiaconé d’Evreux n’était pas un champ assez vaste pour lui. Son zèle s’y trouvait à l’étroit ; il avait besoin de se dilater, de se répandre, de se communiquer : il lui fallait de l’espace. Dieu lui avait donné des ailes d’apôtre, une soif ardente de prêcher l’Evangile ; il aurait voulu s’envoler vers les pays lointains, encore plongés dans les ténèbres de l’idolâtrie, pour communiquer à ces pauvres peuples le feu divin dont il était embrasé, pour les éclairer de la divine lumière, et pour gagner à Dieu ces âmes encore captives du démon, et cependant rachetées au prix du sang de Jésus-Christ. “ Quoi de plus beau, s’écrie-t-il quelque part, que de se dévouer, de se dépenser tout entier pour le salut des âmes ! C’est la grâce que je demande, que j’espère, que j’aime 2 .”
Ce désir fut un jour sur le point d’être réalisé. C’était en 1652. Le P. de Rhodes, dont nous avons déjà parlé,
1 — Moçie funèbre.
2 — Lettre au P. Nickel, général de la Compagnie de Jésus, 1659.
venait d’arriver de nouveau de ses missions lointaines, et voulait emmener avec lui au Tonkin et en Cochincliine quelques vicaires apostoliques. Il jeta les yeux sur trois de ces jeunes gens qu’il avait connus autrefois dans la congrégation du P. Bagot, lors de son premier voyage à Paris : MM. Pallu, Picquet et de Laval. Il leur communiqua son projet de les proposer pour évêques à la cour de Rome, et leur demanda s’ils accepteraient.
L’épiscopat, en toute autre circonstance, n’aurait pas tenté ces jeunes gens, qui abhorraient les honneurs et les dignités. Mais il ne s’agissait pas ici d’un épiscopat ordinaire ; c’était plutôt une mission de sacrifice, de dévouement, et peut-être de martyre. Ce n’était pas une couronne de roses ni de diamants qu’on leur offrait, mais une couronne d’épines. Ils virent dans la proposition du P. de Rhodes une invitation de la Providence, qui leur offrait un vaste champ pour exercer leur zèle. Ils acceptèrent.
Le P. de Rhodes négocia l’affaire avec la Gourde Rome et celle de France. Déjà la Propagande avait, l’année précédente (7 août 1651), rendu un décret dans lequel elle priait le souverain pontife de prendre des moyens efficaces pour doter les Eglises de la haute Asie d’un clergé indigène. Mais il fallait auparavant y envoyer quelques évêques d’Europe. Le projet du P. de Rhodes fut agréé par le pape Innocent X, ainsi que le choix des candidats qu’il avait fait. Il fut convenu que les abbes Pallu, Picquet et de Laval seraient nommés evêques, et envoyés
au Tonkin et en Cochinchine en qualité de vicaires apostoliques.
Ils se rendirent à Rome, sur la recommandation du P. de Rhodes, qui leur avait conseillé d’aller visiter le tombeau des saints apôtres. M. de Meurs, un de leurs confrères de la Congrégation, les accompagnait. Nous, aimerions à connaître quelles furent leurs impressions dans la ville éternelle, et comment ils employèrent le temps précieux que la divine Providence leur y avait rnénag é. Malheureusement nous n’avons rien de précis sur ce sujet.
Ce qui paraît certain, c’est qu’ils furent plus de quinze mois à Rome, se tenant toujours prêts à partir pour leur mission lointaine, aussitôt que tout serait définitivement réglé. Ils eurent donc le temps de visiter à loisir les sanctuaires de la ville sainte, d’y nourrir abondamment leur piété, et surtout de se bien pénétrer de l’esprit de l’Eglise romaine, qui est la mère de toutes les Eglises. Ils durent être présentés plusieurs fois au souverain pontife Innocent X, qui portait un si vif intérêt aux missions du Tonkin, auxquelles ils se destinaient. Ce pape mourut pendant qu’ils étaient encore à Rome, le 7 janvier 1655, et ils eurent aussi le bonheur de voir son successeur.
Voici comment ils rendirent compte eux-mêmes de l’audience que leur accorda le souverain pontife Alexandre VII.
M. de Meurs, l’un des futurs fondateurs du séminaire des Missions étrangères, porta la parole au nom de ses compagnons, et supplia le pape de vouloir bien appuyer
de tonte son autorité le dessein des missions que ses prédécesseurs avaient projeté de faire faire en Orient par des prêtres français. “ Très Saint Père, dit-il, la divine Providence semble avoir réservé à Votre Sainteté l'exécution de ce pieux projet. ”
Le pape témoigna à nos jeunes apôtres une bonté toute paternelle. Il loua leur dessein, et les exhorta, dans les termes les plus forts et les plus touchants, a l’accomplir sans crainte des oppositions qu’il pourrait rencontrer. La protection du saint-siège ne vous manquera jamais, ” leur dit-il. Il daigna même leur ouvrir familièrement son cœur, et les assurer qu’il avait eu autrefois lui-meme le dessein de se consacrer à ces missions de l’Orient, mais que, n’ayant pu l’exécuter, il était ravi que la Piovidence lui fit naître l’occasion de l’appuyer de son autorité apostolique. “ Je n’épargnerai rien, ajouta-t-il, pour taire réussir votre projet ; je vais nommer incessamment cinq cardinaux pour travailler à cette importante affaire, et
la terminer promptement 1 ... ”
Heureusement pour le Canada, l’affaire du Tonkin traîna en longueur. Une foule d’obstacles se présentèrent; la Cour de Portugal opposa une résistance absolue à la nomination de nos trois jeunes Français comme vicaires apostoliques au Tonkin ; et ils repassèrent en France. Le saint-siège renonça pour le moment àTexécution du projet. Il ne fut repris avec succès qu’en 1658, au moment meme
1 Eugène Veuillot, Le Tonkin et la Cochinchine, Paris, 1884,
où l’un des trois jeunes apôtres désignés pour le Tonkin, Mgr de Laval, était nommé au vicariat apostolique de la Nouvelle-France L
La Providence, qui conduit tout et dont les voies sont vraiment admirables, réservait pour le Canada les services et le zèle de l’abbé de Montigny. S’il eût été au Tonkin, notre pays aurait probablement été privé pour toujours de la direction si sage, si droite et si éclairée de ce grand homme. Et qui sait si, avec un autre évêque moins attaché que lui aux doctrines romaines, ou entaché de jansénisme et de gallicanisme, comme il y en avait tant à cette époque, il n’aurait pas fait fausse route ?
1 — Essai sur l’influence de la Religion. — Vie de Boudon.